Prisca Lehmann, La répression des délits sexuels dans les États savoyards. Châtellenies des diocèses d’Aoste, Sion et Turin, fin XIIIe-XVe siècle, Lausanne, Université de Lausanne (« Cahiers lausannois d’histoire médiévale », 39), 2006, 409 p.
Pages 99r à 227r
Citer cet article
- BEAULANDE-BARRAUD, Véronique,
- Beaulande-Barraud, Véronique.
- Beaulande-Barraud, V.
https://doi.org/10.3917/rhis.081.0099r
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- Beaulande-Barraud, V.
- Beaulande-Barraud, Véronique.
- BEAULANDE-BARRAUD, Véronique,
https://doi.org/10.3917/rhis.081.0099r
1 Les documents comptables présentent pour l’historien un certain nombre d’intérêts, dont certains sont encore peu mis en lumière. Ainsi, l’étude des amendes versées à une autorité judiciaire peut éclairer des pans entiers de la vie sociale médiévale, malgré les limites inhérentes à ces textes, par nature peu développés et n’offrant pas les renseignements circonstanciés que peuvent fournir sentences ou lettres de rémission. C’est l’intérêt principal de l’étude menée par Prisca Lehmann de démontrer que, si indigentes qu’elles paraissent de prime abord, les listes de banna perçues par les châtelains du comte de Savoie donnent un tableau, certes partiel et relatif, des mœurs – c’est l’objet de l’étude et donc le critère de sélection des amendes – et surtout de leur contrôle par l’autorité publique. L’ouvrage se compose, d’une part, d’une présentation et d’une analyse du corpus ; d’autre part, d’une édition d’une grande partie de celui-ci, ces deux parties étant complétées par quelques documents statistiques et deux index (noms et surtout matières). Ce sont quelque 2 100 banna, résultant d’une condamnation ou d’une composition, qui sont scrutées par l’auteur, à la recherche des termes précisément utilisés pour désigner les délits sexuels, classés de manière thématique entre « fornication », « adultère », « inceste », « violence sexuelle ». Il est manifeste que c’est la dimension sociale de ces comportements qui justifie la répression menée par la justice du comte de Savoie, dans une dynamique de construction étatique, comme le montre le fait que les deux périodes où les amendes pour délits sexuels sont les plus nombreuses correspondent aux dates de deux grands statuts publiés par les comtes Amédée VI (statut de 1379) et Amédée VIII (statut de 1430).
2 La principale et indéniable qualité de l’étude réside dans l’attention fine portée au vocabulaire usité. Un lexique est offert au lecteur, signalant les définitions disponibles pour les différents termes et la distance éventuelle entre ces définitions et l’usage qu’en font les scribes des châtelains savoyards. L’analyse par type de délits multiplie les citations pour tenter de cerner le sens des différentes expressions. Ainsi, les relations sexuelles entre deux célibataires sont désignées par le terme fornicatio ou par la formule carnaliter cognoscere selon qu’elles se passent dans des milieux proches de la prostitution ou concernent des jeunes filles. La distinction entre l’usage des termes n’est pas toujours facile à établir et un même terme peut désigner plusieurs types de délits ; c’est le cas du terme adulterium qui, s’il désigne majoritairement l’adultère dans son sens contemporain, semble renvoyer parfois à de simples relations sexuelles hors de l’institution matrimoniale – ce que les canonistes nomment fornication.
3 C’est donc dans cette étude du vocabulaire que réside l’intérêt principal de l’ouvrage. On peut regretter quelques approximations, par exemple lorsque l’auteur considère la dénonciation comme un élément de la procédure accusatoire, ou n’explique la prédominance des hommes parmi les coupables que par la dépendance dans laquelle les femmes sont maintenues par rapport à leur père ou mari. Certaines limites dues au format de l’étude sont également dommageables. Les délits sexuels ne sont ainsi jamais replacés dans l’ensemble des délits poursuivis par la justice du comte de Savoie ; si l’entreprise était impossible sur l’ensemble du corpus, une vision partielle, sur une des châtellenies prises en compte, aurait été appréciée. De même, la place de la composition selon le type de délits aurait pu être mieux cernée. L’ouvrage offre cependant un tableau très concret de l’action judiciaire temporelle dans le domaine des mœurs, insistant sur la diversité des situations afin de comprendre au mieux les enjeux de l’action judiciaire. Quant au dossier documentaire édité, nul doute que les lecteurs y trouveront matière à poursuivre la réflexion historique sur ces questions.
4 Véronique BEAULANDE.