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Compte rendu

Samuel Leturcq, Un village, la terre et ses hommes. Toury-en-Beauce (XIIe-XVIIe siècle), Paris, CTHS, coll. « Histoire », 2007, 566 p., 18 cartes et figures, 6 graphiques.

Pages 99l à 227l

Citer cet article


  • Mouthon, F.
(2008). Samuel Leturcq, Un village, la terre et ses hommes. Toury-en-Beauce (XIIe-XVIIe siècle), Paris, CTHS, coll. « Histoire », 2007, 566 p., 18 cartes et figures, 6 graphiques. Revue historique, 645(1), 99l-227l. https://doi.org/10.3917/rhis.081.0099l.

  • Mouthon, Fabrice.
« Samuel Leturcq, Un village, la terre et ses hommes. Toury-en-Beauce (XIIe-XVIIe siècle), Paris, CTHS, coll. “Histoire”, 2007, 566 p., 18 cartes et figures, 6 graphiques. ». Revue historique, 2008/1 n° 645, 2008. p.99l-227l. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2008-1-page-99l?lang=fr.

  • MOUTHON, Fabrice,
2008. Samuel Leturcq, Un village, la terre et ses hommes. Toury-en-Beauce (XIIe-XVIIe siècle), Paris, CTHS, coll. « Histoire », 2007, 566 p., 18 cartes et figures, 6 graphiques. Revue historique, 2008/1 n° 645, p.99l-227l. DOI : 10.3917/rhis.081.0099l. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2008-1-page-99l?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.081.0099l


1 Les ouvrages d’histoire agraire concernant la période médiévale ne sont pas si fréquents, surtout depuis une vingtaine d’années. C’est pourquoi il faut prêter attention à cet épais volume, adaptation de la thèse nouveau régime soutenue par Samuel Leturq fin 2005 sous la direction de Monique Bourin. Il est vrai que le champ chronologique de ce travail, et c’est sa seconde originalité, dépasse nettement les bornes du Moyen Âge, pour empiéter largement sur une période moderne plus ouverte à ce type de problématique. Ajoutons que cette publication était attendue, d’une part du fait des bons échos de la soutenance, d’autre part grâce à la qualité du petit manuel publié l’an dernier par Samuel Leturcq.

2 Aux oreilles du médiéviste, le nom de Toury-en-Beauce rend un son familier. Il évoque l’abbé Suger, les méfaits du sire du Puiset, l’assaut donné au château par Louis VI et les milices communales. S. Leturq rappelle tout cela, ne serait-ce que parce que l’Œuvre administrative de Suger fournit une formidable conclusion à son exercice d’histoire régressive. Mais le véritable sujet, c’est bien l’openfield, dont, en France, la Beauce passe pour l’archétype, et sa genèse. Cette quête passe par l’étude du parcellaire, de la propriété, des formes de faire-valoir et, bien sûr, des fameuses contraintes collectives. Bref, comme le précise le sous-titre, c’est bien des rapports multiformes existant entre les hommes et leur terre qu’il est question, ce qui fait de ce travail un peu le pendant, dans un monde très différent, de celui de Monique Zerner sur le Comtat Venaissin.

3 Comme il n’existe pour Toury aucun cadastre médiéval, c’est donc, on l’a dit, la méthode régressive, empruntée à Marc Bloch et à Charles Higounet, qui est ici mise en œuvre et pleinement assumée malgré ses limites. Elle repose concrètement sur l’utilisation presque exclusive des terriers et censiers de l’époque moderne, à commencer par le dernier et le plus précis, réalisé en l’année 1696, et exploité ici au moyen d’un logiciel SIG. Le choix de Toury est lié non pas à la place du lieu dans la geste sugérienne, mais à la concentration documentaire dont jouit cette ancienne prévôté de l’abbaye de Saint-Denis.

4 L’ouvrage débute par le rappel de la notion d’openfield et de ses caractéristiques telles que les ont définies les géographes : paysage ouvert, habitat groupé, parcellaire laniéré, contraintes collectives fortes et notamment assolement et vaine pâture. L’openfield est ensuite replacé dans le débat historiographique, d’abord anglais puis continental, portant sur l’origine des structures agraires. Face à la typologie traditionnelle des paysages français, pays d’openfields, d’enclos et paysages méditerranéens, S. Leturq insiste sur la diversité des réalités locales.

5 En 1696, l’unité d’exploitation fondamentale est la métairie, nom donné à la ferme. Les petits propriétaires exploitants possèdent seulement 17 % du finage tourysien. Les fermes sont, quant à elles, de grandes exploitations mais éclatées, avec de nombreuses parcelles, souvent minuscules, sans aucune tendance au remembrement. Elles appartiennent pour l’essentiel à des propriétaires forains tandis que leurs exploitants sont des Tourysiens ou des habitants des paroisses voisines. De fait, les exploitants tourysiens ne contrôlent pas la totalité de leur finage, la périphérie étant souvent contrôlée par des fermiers étrangers à la paroisse, ce qui introduit un hiatus entre la communauté paroissiale et la communauté agraire. S. Leturq interprète l’openfield comme une tentative de concilier deux pratiques, celle de l’élevage et celle de la céréaliculture en concurrence pour la maîtrise d’un même espace d’exploitation. De fait, sous l’Ancien Régime, le finage de Toury est parcouru par de grands troupeaux de moutons, relevant des diverses métairies, mais confiés à la garde de bergers salariés. Ces troupeaux circulent à l’intérieur de limites qui transcendent les confins paroissiaux pour s’étendre de clocher à clocher, dessinant ainsi un espace pastoral particulier différent du finage paroissial. L’espace cultivé est presque exclusivement consacré aux céréales, mis à part une ceinture d’ouches et de vignes qui s’étend autour du chef-lieu paroissial. Les contraintes collectives sont bien présentes : la vaine pâture et le ban des moissons décrétés par la communauté, la rotation triennale, stipulée par les baux à ferme, l’assolement. L’assolement est organisé à partir des « champtiers », les quartiers de culture d’une superficie moyenne de 25 ha qui structurent le finage. Cependant, contrairement à ce que postule la théorie classique de l’openfield, aucun document ne vient accréditer l’idée d’une contrainte d’assolement imposée par la communauté. Au XIXe siècle, les recueils d’usage locaux affirment même le contraire. Au-delà d’un nombre non négligeable de parcelles désassolées chaque année et de l’existence de secteurs non assolés, S. Leturc admet l’idée d’un assolement facultatif seulement conditionné par la volonté de fermiers d’accéder à la vaine pâture.

6 La démarche repose ici sur une analyse originale des types de prélèvement foncier imposés au finage de Toury par l’abbaye de Saint-Denis. Les différents cens conduisent à délimiter plusieurs secteurs dont la constitution renvoie à des moments différents de l’histoire agraire de Toury : terroirs de grande culture ( « grands cens » ), ceinture maraîchère ( « coutures », petit cens), secteurs bâtis anciens ( « oublies » ), lotissement du XIIIe siècle ( « franchises » ). Au-delà de la diversité apparente du prélèvement, ce qui frappe, c’est l’homogénéité du taux de prélèvement par unité de surface, une homogénéité qui conduit S. Leturq à postuler l’existence d’une entreprise autoritaire de réorganisation foncière. On pense bien sûr, à tort, au « moment Suger » – Suger qui fut prévôt de Toury avant d’être abbé de Saint-Denis. Certes, c’est lui qui fait de la vieille curtis de Toury une véritable forteresse, qui lotit la réserve aux paysans et qui réforme les coutumes, c’est-à-dire le prélèvement, amenant le produit au quadruple de ce qu’il était avant. Mais, pour notre auteur, la remise à plat du prélèvement est nettement postérieure. Elle daterait, au conditionnel car aucune source ne la documente, du milieu du XIIIe siècle. Si la voie de la réforme est ouverte par le rachat des droits du maire de Toury, à l’extrême fin du XIIe siècle, ce serait la croissance du village lui-même, symbolisée par la naissance du quartier des franchises, et l’affirmation des communautés, qui l’auraient rendue à la fois possible et nécessaire. Entre le XVe et le XVIIe siècle maintenant, le principal changement touche à la structure du peuplement. À la fin du Moyen Âge, les hameaux de Toury sont à la fois des communautés d’habitants autonomes, quoique non institutionnalisées, et des centres de prélèvement foncier. Ce n’est plus le cas en 1696. Entre-temps, la disparition de deux hameaux, la reconstruction et surtout une tendance à la concentration du peuplement au chef-lieu, amorcée dès le XIIe siècle mais considérablement renforcée, ont œuvré en faveur d’une plus grande centralisation de la vie agraire. Encore perceptible dans le terrier de 1543, l’ancienne organisation médiévale, donnant davantage d’importance aux hameaux, disparaît ensuite complètement. Le paysage et, notamment, le parcellaire changeraient relativement peu durant la période étudiée : un peu moins de bois, de vignes et de prés, un peu plus de champs. À l’époque de Suger, la Beauce est déjà un pays ouvert. Quant au parcellaire, son ancienneté se déduit de son organisation autour des quelques grandes voies de communication déjà en place avant le Moyen Âge central, qui voit en revanche se mettre en place les centres de peuplement. S. Leturq rappelle ici l’intensité de l’occupation antique, suggérée par les résultats de prospection de surfaces menées dans la paroisse, mais constate aussi l’inconnue représentée par le haut Moyen Âge.

7 Au total, peut-être S. Leturq n’a-t-il pas réellement trouvé le secret de la genèse de l’openfield. Il a en tout cas montré que celle-ci doit davantage se comprendre comme un souple et permanent processus d’adaptation, que comme une réorganisation brutale et définitive imposée par les autorités seigneuriales ou même communautaires. Surtout, s’il est un compliment que mérite notre auteur, c’est celui de la rigueur méthodologique. Il nous rappelle ce que doit être la démarche inductive sans laquelle il ne peut y avoir de science, même humaine. Il ne traite pas l’openfield comme l’un de ces universaux défini par les Autorités et dont on se bornerait à chercher, en Beauce ou ailleurs, l’incarnation particulière. C’est bien du fait historique, tel que du moins il se reflète dans les sources, que doit partir l’analyse afin, si possible, de bâtir une nouvelle théorie qui ne restera debout que tant que d’autres études ne l’auront pas mise à bas.

8 Fabrice MOUTHON.


Date de mise en ligne : 21/05/2008

https://doi.org/10.3917/rhis.081.0099l