Siegfried Kracauer, L’histoire des avant-dernières choses, Paris, Stock, 2006, 367 p..Philippe Despoix, Peter Schöttler, Siegfried Kracauer, penseur de l’histoire, Éditions de la Maison des sciences de l’homme - Les Presses de l’Université de Laval, 2006, 245 p.
- Par François Dosse
Pages 379zzi à 501zzi
Citer cet article
- DOSSE, François,
- Dosse, François.
- Dosse, F.
https://doi.org/10.3917/rhis.072.0379zzi
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- Dosse, F.
- Dosse, François.
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https://doi.org/10.3917/rhis.072.0379zzi
1 Ces deux publications font événement dans le paysage historiographique en révélant au public français l’importance de cet intellectuel allemand qui a traversé les frontières entre les pays, mais surtout entre disciplines. Ce grand témoin de son temps qui le contraint à quitter son pays, l’Allemagne, pour fuir le nazisme et s’installer sur le continent américain, n’aura de cesse de comprendre les événements qu’il traverse. Pour ce faire, il mobilise la littérature, le cinéma autant que les sciences humaines. Kracauer pâtira cependant dans sa réception de son caractère inclassable. Sa réflexion sur l’histoire reste inachevée à sa mort en 1966 et publiée à titre posthume en anglais. Il aura donc fallu attendre quarante ans pour que le lecteur français puisse le lire dans sa langue maternelle. Présentée par Jacques Revel, cette œuvre frappe par sa modernité et sa correspondance avec le moment historiographique que nous traversons au sortir du tragique XXe siècle. Proche des positions d’un Benjamin, Kracauer met radicalement en question les fausses continuités historiennes et privilégie les cassures, les discontinuités. Il situe l’écriture historienne dans un entrelacs, entre deux pôles antinomiques que sont la contingence et la nécessité, entre l’explication et la compréhension et Kracauer d’avancer l’analogie entre l’intention de réalisme du photographe et son souci d’intelligibilité. L’historien est aussi situé dans un entre-deux, pris entre le passé qu’il essaie de reconstituer et sa contemporanéité. On trouve chez lui des formules particulièrement percutantes et très utilisées aujourd’hui par les historiens comme celle d’ « avenir du passé » ou encore cette manière de penser l’histoire dans sa tension entre science et fiction que nous retrouvons chez un Michel de Certeau, sa critique du causalisme et l’importance du récit qui fait de l’histoire une « science à part ». L’espace dans lequel l’historien fabrique son récit, son laboratoire, relève, comme pour le photographe, d’une « antichambre ». On mesurera aussi la modernité de Kracauer par son souci de faire varier le jeu des échelles d’analyse avec ce qu’il appelle la « loi des niveaux », qui n’est pas sans faire penser aux thèses de la micro-storia. On trouvera dans la publication du passionnant colloque sur Kracauer organisé par Philippe Despoix et Peter Schöttler, Siegfried Kracauer, penseur de l’histoire des prolongements et approfondissements réflexifs autour de ces thématiques en interrogeant cette œuvre intempestive à partir de spécialistes de littérature, de cinéma, de philosophie et d’historiographie. Ce livre retrace de manière transversale les interrogations sur l’histoire de Kracauer. Philippe Despoix décline les divers éléments de l’ouvrage de Kracauer consacré à l’histoire. La première thèse exposée consiste à considérer que tout document est trace physique du passé et permet donc le parallèle conduit par Kracauer entre photographie et histoire dans leur rapport commun à un « ça a été ». La seconde thèse est que le dehors de l’archive peut être considéré comme le « hors-champ » photographique. La troisième est celle de l’antinomie du « gros plan » et du « plan d’ensemble » : c’est la problématique des agrandissements successifs du film Blow up qui sert là de matrice problématique pour faire varier les échelles d’analyse. La quatrième thèse est que l’épisode filmique est adopté comme mode approprié du récit historique. La cinquième est le paradoxe de l’empathie et de l’aliénation qui s’exprime sous la forme du paradoxe du chronologique et de la temporalité de la présence. Philippe Despoix insiste à juste titre sur cette constance chez Kracauer à penser l’histoire sous le registre du paradoxe, de la tension, de la coprésence de contraintes asymétriques. Sabina Loriga, qui avait déjà consacré plusieurs études à ce phénomène singulier qu’est la biographie, montre dans l’ouvrage en quoi pour Kracaeur l’entrée pertinente de l’historien est celle de la singularité, tournant le dos à toutes les formes de systématicité et de conception scientiste de la discipline. L’idée historique est fondée sur le modèle que Deleuze et Guattari font prévaloir aussi dans leur conception de la philosophie et qui est celui de la connexion d’éléments hétérogènes. Ainsi, chaque époque ne tire son unité que par des blocs, des conglomérats d’ambitions, d’activités indépendantes les unes des autres et l’unité temporelle ne renvoie donc qu’à un artefact dans le meilleur des cas ou à un mirage de dupes. Loin de chercher à illustrer le général par le particulier, au contraire Kracauer quête les formes du dissensus, de la discordance significative. Il en est ainsi de l’usage qu’il fait du gros plan comme contre-champ. Dans ce même volume, Carlo Ginzburg s’attache aussi à la confrontation entre gros plans, détails pour définir les voies d’une micro-analyse. Il montre que Kracauer, à travers Proust et Benjamin notamment, substitue une analogie à une autre : l’analogie qu’il établit en 1927 entre photographie et historicisme devient presque inverse plus tard entre la photographie et cette fois l’histoire comme historiographie, développant le thème de « l’estrangé ». Peter Schöttler met en vis-à-vis Kracauer et son prédécesseur sur le terrain de l’épistémologie historique que fut le fondateur des Annales Marc Bloch, en se demandant ce que retient Kracauer des pistes ouvertes par Marc Bloch justement perçu par lui comme l’héritier d’un certain scientisme. Mais ils se retrouvent par leur commune mise à distance de la philosophie de l’histoire. Par contre, Kracauer critique la propension de Bloch à trop généraliser. Parmi les riches contributions que l’on trouvera dans cet ouvrage, citons encore celle de Bertrand Müller sur « L’historien en son miroir » dans laquelle l’auteur analyse les modalités du « Je », l’usage de l’autobiographie dans le discours de l’historien Kracauer.
2 François DOSSE.