Olivier Dard et Étienne Deschamps (dir.), Les relèves en Europe d’un après-guerre à l’autre. Racines, réseaux, projets et postérités, Bruxelles, PIE - Peter Lang, Euroclio, 2005, 444 p.
- Par Sylvie Guillaume
Pages 379zzb à 501zzb
Citer cet article
- GUILLAUME, Sylvie,
- Guillaume, Sylvie.
- Guillaume, S.
https://doi.org/10.3917/rhis.072.0379zzb
Citer cet article
- Guillaume, S.
- Guillaume, Sylvie.
- GUILLAUME, Sylvie,
https://doi.org/10.3917/rhis.072.0379zzb
1 Cet ouvrage dirigé conjointement par Olivier Dard, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Metz et directeur du Centre régional universitaire lorrain d’histoire, et Étienne Deschamps, responsable scientifique au Centre virtuel de la connaissance sur l’Europe (Luxembourg) est le fruit d’un colloque qui, organisé les 16-18 mars 2005 à Luxembourg, a rassemblé vingt-deux contributions. Il s’inscrit dans la continuité du livre d’Olivier Dard sur Le rendez-vous manqué des relèves des années 1930 tout en élargissant les champs chronologique et spatial. La chronologie choisie s’étend des années 1920 aux années 1950 ce qui n’exclut pas en amont des références à la fin du XIXe siècle – la révolution conservatrice en Allemagne prend ses racines dans le pangermanisme – ou en aval à la deuxième moitié du XXe siècle ; on peut se référer à la postérité de l’idée européenne ou du néo-libéralisme. L’analyse touche les pays européens mais d’une manière inégale. Si les articles sur la France, la Belgique, l’Allemagne ou plus globalement sur l’idée européenne dominent, une moindre part est laissée à la Grande-Bretagne, à la Hongrie aux Pays-Bas et à l’Italie. Cette inégalité de traitement n’est pas forcément arbitraire. Il est normal que des pays, comme par exemple la France et la Belgique qui ont les échanges les plus denses soient privilégiés. Il est dommage cependant que le Portugal de Salazar soit absent et que l’Italie fasse l’objet d’une seule contribution (Francesco Germinario) alors que le fascisme italien fascine de nombreux mouvements de jeunesse. Les propositions de comparaisons avec le continent américain peuvent paraître plus factices. En effet, si la contribution sur le Québec (E. Martin Meunier) se justifie parce qu’il s’agit de la partie francophone du Canada, influencée, surtout à cette époque, par les courants de pensée français, il est moins probant de trouver autant de points de comparaison avec des cultures marquées par l’américanité.
2 L’ouvrage s’organise en six parties, elles aussi inégales ; les thèmes sur « Les droites radicales » (1re partie), « Les milieux religieux face aux nouvelles relèves » (2e partie), « Les figures, mouvements et revues » (4e partie) ou encore « Les groupements tournés vers l’extérieur » (5e partie) sont plus denses que ceux de la 3e et 6e partie. On peut cependant regretter que la troisième partie sur « Planisme et corporatisme » n’ait pas attiré plus de communications.
3 Les directeurs de la publication affichent clairement les buts de l’ouvrage ; il s’agit de présenter un bilan historiographique et une tentative de synthèse sur les relèves dans une perspective volontairement comparatiste. Cependant, on reconnaît que, parfois, les spécificités nationales empêchent la comparaison comme c’est le cas pour la « jeunesse ligueuse » en Allemagne (Nicolas Le Moigne) ou les non-conformistes en Grande-Bretagne (Christophe Le Dréau). Cette impossibilité tient aussi à des problèmes de terminologie. Les termes allemands völkisch, bündisch, Wandervogel sont intraduisibles de même que le concept « non-conformiste » français est inexportable outre-Manche. La « Révolution conservatrice » allemande n’est pas assimilable à « Jeune Droite ». Les questions épistémologiques sont au cœur de la problématique et l’expression « nouvelles relèves » lancée par Olivier Dard est préférée à celle des « non-conformistes » proposé en 1969 par Jean-Louis Loubet del Bayle. Dépassant, sans les méconnaître ces distinguos linguistiques, les contributions tentent de comprendre les itinéraires de « ces groupements qui se posent en relève d’élites politiques et intellectuelles jugées défaillantes » (Olivier Dard). Leur trouver une cohérence est une tâche ardue ce que les auteurs reconnaissent bien volontiers. La lecture de l’ouvrage permet de relever des convergences.
4 Ces relèves sont des mouvements de jeunes en révolte qui critiquent l’Église établie, les dysfonctionnements de la démocratie, le capitalisme et qui sont en quête d’une troisième voie entre le capitalisme et le communisme, entre le fascisme et le communisme. Mais leur rapport au politique est souvent secondaire à l’exception des nouvelles relèves communistes (Romain Ducoulombier) qui rompent définitivement avec la social-démocratie, qui ont pour ambition de former une génération de jeunes militants révolutionnaires dans un projet de « totalisation » de la personne humaine. Dans la grande majorité des nouvelles relèves, on constate le primat spirituel, social ou économique sur le politique.
5 Les aspirations des nouvelles relèves peuvent s’ancrer dans le catholicisme ; c’est le cas en France avec le personnalisme de Mounier ou en Belgique francophone. La philosophie néothomiste sert de référence commune à tous les membres de l’Esprit nouveau (Étienne Deschamps) avec pour ambition de créer « un homme nouveau ». L’ « homme nouveau » imaginé par le néopaganisme allemand puise sa force dans l’ « idée nordique » (Ina Schmidt), dans la réhabilitation de la race nordique et dans la construction d’une communauté de vie ; c’est aussi l’expression d’un fanatisme qui est à l’origine des assassinats de Rathenau sous la République de Weimar. Cette « culture juvénile » est présente dans l’Allemagne ligueuse (Nicolas Le Moigne) et elle défend une Lebensreform « qui se noue autour de l’idée du Bund et du Wandern ». La randonnée (Wandern) qui se différencie du terme français parce qu’elle n’est pas seulement une pratique sportive, sous-entend toute une culture de vie au contact de la nature avec la célébration du corps humain et du nudisme. L’auteur se pose alors la question de l’influence de ces mouvements de jeunesse dans « la révolution conservatrice » opposée à la jeune République de Weimar.
6 Les nouvelles relèves tentent aussi d’apporter des réponses à la crise économique et c’est là une deuxième convergence. La réflexion autour du planisme importé de Belgique avec Henri de Man et du corporatisme qui trouve une première réponse dans le fascisme italien n’est pas seulement l’expression d’une redéfinition du rôle de l’État mais elle est aussi volonté de donner une place à la représentation des professionnels que l’on distingue des politiques, à valoriser « les groupes naturels intermédiaires entre l’individu et l’État » (Esprit, septembre 1934). La création du Conseil national économique (1924-1940) est une réponse française au corporatisme (Alain Chatriot). Le corporatisme nourri de catholicisme est la réponse belge à la crise du libéralisme (Dirk Luyten).
7 Une réflexion sur des projets européens est une troisième convergence. Ainsi, on voit naître un « européisme non conformiste » avec la naissance de « New Europe » en 1931 (Christophe Le Dréau). La Grande-Bretagne, contrairement aux idées reçues, répond donc à cet appel aux États-Unis d’Europe lancé par Briand en 1929. De même la jeunesse catholique belge défend l’idée d’un nouvel ordre européen. Cependant, elle se divise, comme le montre Geneviève Duchenne, entre « Patrie européenne » ou « Europe des patries », entre Paul-Henri Spaak et Raymond de Becker. À la différence de la jeunesse française l’idée européiste belge s’exprime à l’intérieur des forces politiques. L’exemple de la fédération universitaire pour la Société des nations étudié par Christine Manigand montre que les regroupements dépassent le cadre national mais les contradictions internes affaiblissent les mouvements.
8 C’est en quelque sorte une première conclusion que l’on peut apporter à cette étude. L’histoire de ces nouvelles relèves est celle d’un échec, à cause des divisions, des rivalités et des contradictions internes mais l’héritage n’en est pas moins important au lendemain de la guerre, avec la reformulation du rôle de l’État à travers la planification, avec les progrès de l’idée européenne. Le livre enrichit considérablement la connaissance des transferts et des réseaux entre tous ces mouvements à travers les revues. Jeune Europe, Plans, Esprit dépassent les audiences nationales ; par exemple, la jeunesse hongroise est influencée par Plans (Christian Roy). Les déplacements font des capitales comme Paris ou Berlin des lieux de formation et de rencontres importants pour les intellectuels roumains, Mircea Eliade ou Emil Ciorian qui participe à une « Jeune Droite » dans une Europe des années 1930 (Olivier Dard). Le rôle des passeurs (Mounier, Alexandre Marc, Philippe Lamour, De Man, Spengler, Jünger pour ne citer que ceux-là) est également fondamental. Plus difficile est de hiérarchiser et de mesurer l’influence réelle de ces revues, inégales dans leur tirage comme dans leur longévité, de ces groupes qui se forment et se défont, de ces jeunes qui ont des itinéraires complexes et mouvants. Le foisonnement intellectuel est incontestable dans les années 1920 de l’après-Première Guerre mondiale marquées par le pacifisme comme dans les années 1930, secouées par la crise. Cette richesse de la pensée est souvent aussi rejet d’un ordre décevant parce que construit par les générations précédentes, incapables de surmonter les crises d’où cette aspiration à un « ordre nouveau », à « un homme nouveau ». Mais les totalitarismes naissant sauront canaliser ou manipuler cette jeunesse brouillonne et divisée. C’est le grand mérite du livre que de nous livrer ainsi une première grande synthèse qui ouvre encore bien des pistes et des perspectives.
9 Sylvie GUILLAUME.