Auguste Isaac, Journal d’un notable lyonnais, 1906-1933, textes choisis et annotés par Hervé Joly, Lyon, Éd. BGA Permezel, 2002, 600 p.
Pages 181zb à 245zb
Citer cet article
- VAVASSEUR-DESPERRIERS, Jean,
- Vavasseur-Desperriers, Jean.
- Vavasseur-Desperriers, J.
https://doi.org/10.3917/rhis.071.0181zb
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https://doi.org/10.3917/rhis.071.0181zb
1 Le manuscrit du journal d’Auguste Isaac, notable lyonnais (1849-1938), industriel, homme politique, militant familialiste, se présente sous la forme de 3 500 pages d’écriture serrée sur 17 cahiers, impubliables en l’état. Hervé Joly a donc procédé à un choix, éliminant les redondances et, conformément à la loi, les notations relatives à la vie privée des personnes citées, écartant à la demande des descendants certains passages concernant la vie familiale ou l’entourage de l’auteur. Les derniers cahiers, portant sur la période 1933-1938, date du décès de l’auteur, n’ont pu être retrouvés. Signalons enfin que, pendant sa période d’activité politique directe (1919-1925), A. Isaac a délaissé son journal, qui ne livre que quelques données, brèves mais précieuses, sur le Bloc national et la Fédération républicaine. Ces réserves faites, l’éditeur souligne qu’il n’était guère possible de séparer les sphères professionnelle et privée, tant sont grandes les implications de la seconde dans la gestion d’une entreprise familiale : on trouve donc nombre de remarques relatives aux alliances matrimoniales et aux familles alliées, comme les Motte ou les Saint-Olive. Mais les extraits retenus ne se limitent pas aux questions relevant des affaires privées de l’auteur du journal ; ils permettent de situer ses engagements au sens le plus large, social et politique. Ce document, qui n’a guère d’équivalent dans le monde des affaires, à l’exception du journal de François de Wendel, fait l’objet d’une présentation sobre et claire, et d’une très riche annotation – réalisée avec la collaboration de Bruno Dumons – qui permet de situer les personnages cités, aussi bien les membres de la bourgeoisie lyonnaise que d’autres personnages d’importance nationale.
2 Auguste Isaac s’est lancé dans la rédaction d’un journal personnel assez tard, à 57 ans, alors que sa position sociale dans le monde des affaires faisait de lui une personnalité de premier plan, notamment par son rôle à la Chambre de commerce de Lyon : c’est donc un homme installé qui écrit, avec un certain recul sur les choses et les hommes qu’il s’efforce de juger, parfois sans bienveillance excessive. L’objectif n’est nullement de se mettre en valeur – foncièrement honnête, il pratique volontiers l’autocritique –, mais de transmettre à sa descendance, dans ce document qui n’était pas destiné à la publication, une certaine vision et certaines valeurs dans un texte « véridique », en dehors des discours convenus qu’il se trouve parfois dans l’obligation de délivrer lui-même : il souhaite à ce sujet qu’aucun discours ne soit prononcé lors de ses obsèques (« face à la mort, la parole est à Dieu, seul », p. 329). « Catholique libéral », ainsi se définit-il (p. 48). Pour lui, la religion est affaire avant tout personnelle : une politique sociale chrétienne, dans la mesure où elle déboucherait sur le collectif, lui semble utopique, et l’amène à rejeter aussi bien de Mun (p. 187) que les « réformateurs sentimentaux » de la démocratie chrétienne (p. 371), qui ignorent superbement les impératifs des affaires. Toutefois, l’affirmation des règles de la concurrence ne l’empêche nullement de souhaiter que les patrons se consacrent à l’amélioration du sort des ouvriers – « un patron juste et raisonnable doit limiter la journée d’usine à dix heures » (p. 170) – : simplement, cette sorte de mesure ne peut être imposée. Critique sur l’intervention de l’Église dans les affaires publiques, il émet des réserves sur Vehementer nos, tout en approuvant la condamnation par Rome du modernisme : le dogme est l’affaire de l’Église seule. Et c’est une foi profonde qui se trouve à l’origine des passages les plus inspirés.
3 Isaac le grand notable partage souvent les jugements sommaires de sa caste, qu’il confie sans fard à son journal. Critique à l’égard du suffrage universel, il déclare difficile de « croire que tous les citoyens ont les mêmes droits à la direction du pays » (p. 34). Il n’aime guère les classes moyennes ( « boutiquiers et fonctionnaires » ), guidées par « l’envie, le grand maître du suffrage universel ». La classe politique est souvent la cible de ses sarcasmes : trop d’avocats, de Méridionaux, beaucoup d’ignorance, d’incompétence, d’inefficacité. Les syndicalistes sont encore plus maltraités : dans une manifestation de la CGT, il ne voit qu’ « une foule avinée, absinthée, image bestiale du suffrage universel » (p. 199). Tout cela rejoint les critiques alors exprimées par les élites républicaines « modérées », mais, à aucun moment, ces réserves vis-à-vis du suffrage universel ne le poussent vers les idées autoritaires : il demeure un véritable libéral au sens politique du terme. Là encore, un grand pragmatisme vient tempérer l’imprécateur : des fonctionnaires, il en faut, et même d’ « intelligents » (p. 161) ; la démocratie politique, il faut s’en accommoder ; par-delà les classes sociales, il y a les hommes, tous également respectables. Enfin, un grand souci de cohérence le pousse à écrire, in fine, en juillet 1933, que, « devant l’effondrement des vieilles fortunes fondées sur l’héritage », chacun, y compris les membres de sa famille, devra « vivre (...) de la position qu’il devra conquérir de haute lutte » (p. 581). Car là réside un des intérêts majeurs du journal : loin des affirmations rigides, il restitue les variations conjoncturelles et les nuances journalières, qui humanisent profondément le propos.
4 Sur le plan sociologique, le relevé des rendez-vous, cérémonies, réunions ou rencontres informelles dans le cadre des innombrables associations ou groupements auxquels appartenait l’auteur permet de restituer ses « réseaux » familiaux, associatifs, économiques et institutionnels. Mais le texte présente un intérêt supplémentaire : à plusieurs reprises, A. I. tente de définir son influence réelle à l’intérieur de ces divers organismes – plus de 30 conseils ou comités en 1917, alors qu’il a 68 ans (p. 291) –, avec une grande probité. Il s’agit là d’un apport précieux à ce type de connaissance, souvent réduite à des fiches établies à partir de relevés d’annuaires, sans doute significatifs, mais parfois d’une portée limitée. Ce ne sont là que quelques éléments susceptibles de montrer la richesse de l’ouvrage. La sobriété de la présentation, le principe, affirmé dans l’introduction, de « ne pas commenter les opinions ou les appréciations de l’auteur, aussi critiquables qu’elles puissent éventuellement paraître », font de cette publication un remarquable instrument d’une recherche multiforme. Signalons à ce sujet la publication dans les Cahiers Pierre Léon, no 5, 2004, des Actes d’une Journée d’études organisée en 2003 par Hervé Joly, tenue en présence de nombreux descendants d’A. Isaac, à laquelle ont participé des spécialistes travaillant dans des domaines très variés : histoire de l’entreprise, de la vie politique, de la famille, du sentiment religieux. On ne pouvait mieux marquer l’intérêt historique de ce document rare et la nécessaire variété des approches de l’historiographie contemporaine.
5 Jean VAVASSEUR-DESPERRIERS.