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Compte rendu

John Horne, Alan Kramer, 1914 : les atrocités allemandes, traduit de l’anglais par Hervé-Marie Benoît, Paris, Tallandier, 2005, 640 p.

Pages 719u à 768u

Citer cet article


  • Cochet, F.
(2006). John Horne, Alan Kramer, 1914 : les atrocités allemandes, traduit de l’anglais par Hervé-Marie Benoît, Paris, Tallandier, 2005, 640 p. Revue historique, 639(3), 719u-768u. https://doi.org/10.3917/rhis.063.0719u.

  • Cochet, François.
« John Horne, Alan Kramer, 1914 : les atrocités allemandes, traduit de l’anglais par Hervé-Marie Benoît, Paris, Tallandier, 2005, 640 p. ». Revue historique, 2006/3 n° 639, 2006. p.719u-768u. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2006-3-page-719u?lang=fr.

  • COCHET, François,
2006. John Horne, Alan Kramer, 1914 : les atrocités allemandes, traduit de l’anglais par Hervé-Marie Benoît, Paris, Tallandier, 2005, 640 p. Revue historique, 2006/3 n° 639, p.719u-768u. DOI : 10.3917/rhis.063.0719u. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2006-3-page-719u?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.063.0719u


1 L’ouvrage de John Horne et Alan Kramer est paru en anglais en 2001. Il avait, dans cette première version, fort justement établi sa réputation dans la communauté des historiens de la Grande Guerre. La traduction française devrait lui assurer une diffusion plus large encore. L’ouvrage, fort dense, comprend 473 pages de texte, 29 pages de sources et de bibliographie, 13 pages d’index et 20 pages d’annexes. Il s’agit donc d’un outil scientifique complet. La première phase de la démarche des A. consiste à établir les faits. Lors de l’invasion de la Belgique en août 1914 et, dans une bien moindre mesure, lors de l’invasion de la France, des crimes de guerre contre les civils sont perpétrés. S’agit-t-il d’une légende ou non ? Les 107 premières pages de l’ouvrage sont consacrées à l’administration de la preuve. La massivité des exactions ne peut être mise en cause. Très minutieusement, les deux A. recensent les situations, examinent les faits, décrivent les déroulements des événements. Cette mise en récit, démarche essentielle pour l’historien, s’avère très fructueuse. Les chiffres notamment sont accablants. Au total, « la géographie des incidents montre que la violence contre les civils ennemis a été endémique dans l’armée allemande » (p. 97).

2 La deuxième partie présente les systèmes d’explications culturelles des atrocités. Les deux A. démontrent fort bien que la brutalité des troupes allemandes se construit en premier lieu sur la surprise de voir les troupes belges leur résister. Par ailleurs, les Allemands, dans l’ignorance qu’ils sont de certaines pratiques belges – comme la garde civique –, assimilent purement et simplement ces formations – pourtant démobilisées le 18 août 1914 – à des bandes de francs-tireurs. Revenant sur certaines images d’Épinal, John Horne et Alan Kramer montrent combien les troupes allemandes sont de médiocre qualité, souvent assez mal tenues en main par leurs officiers. Une véritable « grande peur » se développe au sein de l’armée allemande d’invasion. « La vraie cause des coups de feu indisciplinés est la panique des soldats allemands nerveux » (p. 49). Le rôle joué par des « friendly fires » est également bien mis en exergue pour, au total, avancer un système d’explication des violences. Elles alimentent notamment un retournement sémantique. Les victimes de l’invasion – au premier chef, les civils belges – sont transformées en bourreaux par le regard des soldats allemands. Un argument extrêmement pertinent est développé par les deux A. Le retard pris dans la réalisation du plan Schlieffen modifié par Moltke exerce une pression considérable sur la troupe via la chaîne de commandement allemand. Les officiers de terrain subissent la pression de l’état-major pour que la traversée de la Belgique ait lieu le plus rapidement possible malgré la résistance inattendue des troupes du petit royaume. Tout élément retardant l’avance allemande est ressenti comme une frustration au sein des troupes d’invasion et alimente des comportements de violence et le développement de la théorie de la guerre populaire. Le recours massif à l’alcool vient lever les derniers barrages mentaux et transformer la peur des soldats allemands à l’égard des civils belges en agressivité. Les rituels de la violence qui, après les faits, font l’objet de commissions d’enquête (Bryce Commitee ou Commission belge) montrent à l’envi que le viol est une arme de contre-guérilla, une réponse à la guerre des francs-tireurs que les troupes allemandes pensent mener en Belgique. L’approche fine du comportement des chefs complète habilement l’identification de l’attitude des soldats. Les responsabilités des exactions, à certains niveaux élevés de la hiérarchie allemande, sont attestées par des ordres parfois donnés sur le terrain, mais plus encore par la prolifération des thématiques des « francs-tireurs » en provenance des milieux dirigeants de l’armée et qui diffusent ensuite, par capillarité, dans les corps de troupes.

3 L’approche des « rejeux » de conflits antérieurs constitue un des apports majeurs de l’ouvrage. « Rejeu » des guerres de 1792 et de 1870, tout d’abord. La hantise de la « levée en masse » pouvant déboucher sur une « guerre populaire » est profondément intégrée dans l’esprit des chefs allemands, qu’ils soient dans les états-majors ou sur le terrain. Mais également « rejeu » de craintes endogènes à l’Allemagne : réapparition du « Kultur Kampf » au moment de la déclaration de guerre qui vient légitimer les destructions d’églises, crainte d’une « guerre populaire » qui relève d’une projection mentale, hors d’Allemagne, de la social-démocratie perçue comme un risque par de nombreux dirigeants militaires. Ces approches permettent d’insister sur le poids du passé mémoriel bien davantage que sur la notion de « matrice » des débuts de guerre.

4 La troisième partie de l’ouvrage traite de l’exploitation des atrocités allemandes par les médias et les instances gouvernementales. La quête des deux A., est, encore une fois, nuancée et riche de sens. En Grande-Bretagne, par exemple, les atrocités viennent cimenter l’opinion et justifier a posteriori l’entrée en guerre. La bataille des rapports sur la réalité du phénomène des atrocités commence quand la guerre de mouvement cesse et que le front occidental s’installe dans les tranchées. Les A. montrent que la notion d’ « opinion publique » ne relève plus désormais de la sphère nationale mais qu’il s’agit bien d’un enjeu international. Les pages 281 et suivantes, notamment, sont capitales, car elles avancent de manière fort convaincante qu’il y a bien une élaboration, une véritable construction propagandiste, avec d’ailleurs différentes tactiques d’exploitation du thème des atrocités allemandes par les autorités. La réception de cette élaboration par différentes sensibilités politiques (p. 295 et s.) est très pertinente également. Nous sommes, là, bien loin du schéma théorique inventé récemment en France qui préfère parler de « mobilisation culturelle » et de processus d’ « automobilisation » plutôt que de « propagande ». Les A. démontent bien le fait que c’est la presse à sensation qui déshumanise l’ennemi la première, tout comme elle mettait le « sang à la Une » avant la guerre.

5 La quatrième partie de l’ouvrage est consacrée à la mémoire des atrocités. Du procès de Leipzig à la période nazie, les atrocités allemandes ressurgissent à plusieurs reprises, selon des enjeux qui évoluent. Les politiques de mémoire sont bien cernées, y compris dans l’attitude des pouvoirs nazis faisant saisir un certain nombre d’archives en Belgique et en France lors de l’invasion de 1940.

6 On ne peut guère faire de reproche à cette belle étude, précautionneuse, mesurée et nuancée, même si certaines pistes bibliographiques ne sont pas exploitées jusqu’au bout. Certains termes sont parfois tout au plus quelque peu « sous-traduits ». Ainsi l’emploi du terme « incident » (carte de la page 30 ou texte p. 58) pour décrire les exécutions massives de Dinant ou de Tamines (respectivement 674 et 383 civils tués). Il s’agit, au total, d’une belle recherche et d’un beau livre qui marie fort bien des approches militaire, sociologique et anthropologique, sans oublier pour autant de replacer les antériorités culturelles dans leurs dimensions chronologiques. L’ouvrage s’appuie sur des archives nombreuses et variées. Les annexes sont riches et recensent, notamment, les lieux et dates des exactions allemandes avec, pour chaque événement, le nombre de civils tués et les unités de l’armée allemande auteurs des atrocités. Un livre que tout passionné de la Grande Guerre se doit de posséder.

7 François COCHET.


Date de mise en ligne : 01/01/2008

https://doi.org/10.3917/rhis.063.0719u