Stéphane Mund, « Orbis Russiarum ». Genèse et développement de la représentation du monde « russe » en Occident à la Renaissance, Genève, Droz, (Travaux d’humanisme et Renaissance, no CCCLXXXH), 2003, 598 p.
Pages 423q à 506q
Citer cet article
- PELUS-KAPLAN, Marie-Louise,
- Pelus-Kaplan, Marie-Louise.
- Pelus-Kaplan, M.-L.
https://doi.org/10.3917/rhis.062.0423q
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- Pelus-Kaplan, M.-L.
- Pelus-Kaplan, Marie-Louise.
- PELUS-KAPLAN, Marie-Louise,
https://doi.org/10.3917/rhis.062.0423q
1 À l’époque des « Grandes Découvertes », l’Europe non seulement découvre d’autres continents, mais elle continue de se découvrir elle-même. La thèse de Stéphane Mund, préparée sous la direction d’Alain Dierkens et soutenue à l’Université libre de Bruxelles, est consacrée à la vision que les hommes de la Renaissance ont pu avoir des confins orientaux, encore très mal connus, du continent européen. L’A. entend, par là, non seulement la Moscovie, mais également les marges orientales de l’Union polono-lituanienne – en d’autres termes, l’ensemble des régions peuplées de Slaves orientaux de rite grec. Dans ce travail d’une grande érudition, il étudie les regards portés par les Européens du XVIe siècle sur les Russes, les Ukrainiens et les Biélorusses, en privilégiant leur environnement naturel et leur culture entendue au sens large (murs, religion, structures sociales, organisation du pouvoir politique).
2 La vaste documentation rassemblée – une soixantaine de manuscrits, et de nombreux textes imprimés – est analysée d’abord sous la forme d’une typologie des sources, suivie d’une étude de leur diffusion et de leur réception dans l’Europe de la Renaissance, puis complétée par une analyse des emprunts qui, mieux encore que les rééditions et les traductions, permettent de cerner l’influence déterminante de quelques ouvrages dans la diffusion des connaissances sur le monde « russe » en Occident, et de retracer le cheminement des représentations qui leur sont liées.
3 Après une brève introduction rappelant l’histoire des relations entre l’Occident et les Slaves orientaux à la Renaissance, le premier chapitre se penche sur les récits de voyage, source essentielle d’information pour les Occidentaux, d’autant plus que les territoires slaves orientaux ne sont plus, comme c’était le cas au Moyen Âge, de simples lieux de passage vers les lointaines contrées asiatiques, mais deviennent un but de voyage en soi, un objet de curiosité à part entière. Venus de diverses parties de l’Occident, les voyageurs sont dans leur grande majorité des diplomates et des marchands, mais également des techniciens spécialistes (orfèvres, architectes, médecins, etc.), des explorateurs et, beaucoup plus rarement, des personnes voyageant pour leur plaisir. Les premiers et les plus nombreux viennent des pays d’Europe les plus proches : Allemands, Polonais, Lituaniens, Danois, Suédois. À ce premier groupe de voyageurs s’ajoutent les Italiens, notamment des Vénitiens, présents dès la seconde moitié du XVe siècle en Moscovie. Les Anglais font une apparition plus tardive, au milieu du XVIe siècle, mais ils deviennent dans les décennies suivantes des habitués du voyage à Moscou. Ils sont bientôt suivis par les Hollandais, au cours des années 1560-1570. Les Français, quant à eux, peu nombreux, n’apparaissent qu’à la fin du siècle. Notons l’absence des Ibériques, attirés par d’autres rivages bien plus lointains. Les témoignages de voyageurs parvenus jusqu’à nous sont relativement rares : quelques dizaines sur la centaine de voyages recensés. Le corpus étudié se compose de 20 récits composés par 16 auteurs, dont 14 (7 diplomates, 3 explorateurs, 1 marchand et 3 personnes accompagnant des voyageurs) sont des « auteurs-voyageurs », issus pour la plupart des élites sociales, politiques et intellectuelles de leur pays d’origine. Deux seulement maîtrisent au départ une des langues slaves, mais plusieurs, tels Chancellor et ses compagnons, profitent de leur séjour en Moscovie pour apprendre le russe. L’analyse minutieuse de la préparation du voyage, des itinéraires, des conditions dans lesquelles se déroulent les voyages puis les séjours en Moscovie précède l’étude des textes eux-mêmes. Que le narrateur parle à la première ou à la troisième personne, le récit de voyage, rédigé en général dans une langue vernaculaire, est adressé à un destinataire précis ; s’inscrivant dans la tradition multiséculaire déjà illustrée par Hérodote, les auteurs rapportent ce qu’ils ont vu et entendu, y compris des affirmations peu crédibles, car ils restent marqués par la tradition encyclopédique héritée de l’Antiquité et du Moyen Âge, qui préfère accumuler plutôt que sélectionner. Autre type de source « primaire » après les récits de voyage, les premiers traités de chorographie présentant une description systématique de la Moscovie et de la Ruthénie n’apparaissent qu’au début du XVIe siècle, dans un contexte d’intérêt nouveau pour la géographie lié aux « Grandes Découvertes » et à la multiplication des voyages. Parmi les douze traités pris en compte, certains sont particulièrement célèbres, comme le traité de Miechow sur les deux Sarmaties (1517), l’opuscule de Paolo Giovio sur la Moscovie (1525), tels encore l’Historia de gentibus septentrionalibus d’Olaus Magnus (1555), et surtout les Rerum Moscovitarum Commentarii de l’ambassadeur impérial Sigismond von Herberstein (1549). D’origine bourgeoise ou nobiliaire, ces auteurs, plus encore que ceux des récits de voyage, se distinguent par leur excellente formation intellectuelle et leurs fonctions dans l’Église ou la diplomatie. Mais seuls quatre des douze auteurs pris en compte connaissent la Moscovie de visu ; les autres tirent leurs renseignements des Russes rencontrés soit à la cour de Pologne, soit à la cour pontificale de Rome. Contrairement aux récits de voyage écrits à l’origine pour un destinataire particulier, les traités visent un large public, mais un public cultivé, car tous ou presque sont rédigés en latin et témoignent des prétentions littéraires de leurs auteurs. Qu’ils aient ou non visité les pays slaves orientaux, qu’ils aient composé leur traité en quelques mois ou en plusieurs années, la plupart des auteurs de ces traités ont mené des recherches pour composer leur ouvrage, et se montrent soucieux de rassembler et de recouper les informations des provenances les plus diverses. Miechow et Herberstein vont jusqu’à consulter des sources écrites « russes », ce qui est rare pour l’époque ; non content d’avoir vu des sources officielles, Herberstein a également consulté des archives privées ; ses correspondants sur place lui fournissent des gravures, des dessins, des cartes, destinés à illustrer son ouvrage et reproduits, pour certains, dans le livre de S. Mund. En dépit de leur souci de manifester leur esprit critique, les auteurs de ces traités, à l’instar de ceux des récits de voyages, continuent de reproduire fidèlement toutes les informations, y compris celles qui leur paraissent fausses ou légendaires, car ils ne peuvent se départir de l’approche cumulative du savoir héritée du Moyen Âge. Une troisième catégorie de sources pour la connaissance des Slaves orientaux se compose de chroniques, de pamphlets et de poèmes panégyriques, mais l’auteur n’y prête pas une très grande attention car ces documents ne fournissent que de rares informations sur les civilisations de ces populations.
4 Dans une seconde partie, l’A. étudie la diffusion des informations fournies par ces sources. Il constate que les ouvrages les plus publiés appartiennent essentiellement au groupe des traités, dont plusieurs sont insérés dans certains des recueils élaborés dans le contexte des « Grandes Découvertes », tels ceux de Huttich-Grynaeus ou de Hakluyt, pour ne citer que les plus fameux. Toutefois la censure peut s’exercer, à ce niveau tout particulièrement ; c’est ainsi que Hakluyt, dans ses Principall Navigations (1589), publie une version très expurgée du Russe Common Wealth de Fletcher, afin de ne pas déplaire aux autorités de la Muscovy Company. Les lieux de parution des publications concernant le monde slave oriental sont variés, toutefois certaines villes sont plus souvent citées que d’autres ; il s’agit de Bâle, Francfort, Venise et, dans une moindre mesure, Cracovie et Londres. Le succès de Bâle, notamment, comme lieu d’impression de plusieurs ouvrages traitant de la Moscovie et de la Ruthénie polono-lituanienne, n’est pas dû à un intérêt particulier des libraires-éditeurs de cette ville pour ces contrées lointaines. Il s’explique surtout par le fait que Bâle, important foyer de l’humanisme, bénéficie de l’atmosphère de tolérance régnant dans cette cité et de l’existence d’une censure relativement légère par rapport à d’autres villes, si bien que les auteurs des textes sur la Russie choisissent de s’adresser aux imprimeurs et éditeurs bâlois. Un même ouvrage pouvait d’ailleurs être imprimé à plusieurs endroits différents : ainsi en est-il du traité de Miechow, publié à Cracovie en 1517, et qui sort l’année suivante des presses d’un imprimeur d’Augsbourg, à la demande expresse de Jakob Fugger, lui-même intéressé par cette description de l’Europe orientale où il a fait d’importants investissements.
5 Le chapitre consacré aux emprunts d’un texte à l’autre fait apparaître distinctement deux époques séparées par la date de 1549, année de l’édition princeps du traité de Herberstein. Au travers des cosmographies comme celle de Sebastian Münster, des atlas tel celui d’Ortelius, ou de traités de philosophie politique, comme par exemple Les six livres de la République de Jean Bodin, la Moscovie, sans faire forcément l’objet d’études particulières, est abordée à maintes reprises. N’ayant pu aller sur place, la plupart des auteurs s’appuient sur des lectures, ou sur des conversations qu’ils ont pu avoir avec des voyageurs dans le cadre des cercles humanistes. Les trois ouvrages les plus copiés ne sont pas des récits de voyage mais, dans l’ordre décroissant, les traités de Herberstein, de Giovio et de Miechow, trois textes qui ont fait, au XVIe siècle, l’objet d’un grand nombre d’éditions et de traductions. Trois autres ouvrages : le traité d’ethnographie Omnium gentium mores, leges et ritus de Boemus, la Sarmatiae Europeae descriptio de Guagnini et la Moscovia de Possevino, ont également fait l’objet de nombreux emprunts. Boemus et Guagnini faisant eux-mêmes partie des « auteurs-copieurs », on voit que c’est largement par des copies de copies que se retransmettent les informations sur les Slaves orientaux. D’autres traités, en revanche, n’ont guère été utilisés, soit qu’ils n’aient concerné que de manière marginale le monde russe, soit que leur diffusion – comme pour le traité de Fletcher – ait été interdite ou rendue difficile pour diverses raisons. Les formes prises par les emprunts sont diverses, allant du plagiat pur et simple à la reprise et à la mise à jour des informations contenues dans le ou les textes de référence, en passant par l’amalgame de passages empruntés à différents ouvrages. Les noms des auteurs des textes « empruntés » ne sont pas forcément cités ; certains auteurs – entre autres, Barbaro, Surius, Thevet – n’avouent pas que leur description de la Moscovie se fonde uniquement sur des textes empruntés. Thevet, qui utilise Herberstein sans le nommer, laisse croire à ses lecteurs qu’il parle de la Moscovie en connaisseur.
6 L’image de la Moscovie ainsi diffusée se caractérise par quelques grands traits qui, à force d’être répétés, se transforment en stéréotypes : l’immensité du pays, de ses fleuves, la rudesse du climat, glacial en hiver et torride en été, la richesse des ressources naturelles, même si le pays ne recèle pas de métaux précieux. Si les villes, construites en bois, ne suscitent guère d’intérêt, Novgorod et surtout Moscou font l’objet de descriptions et de comparaisons avec les villes occidentales. À propos de cette dernière, les auteurs notent son absence d’urbanisme et mettent en évidence le fait que les seuls bâtiments solides et beaux sont l’œuvre d’étrangers, notamment les édifices du Kremlin bâtis par des Italiens. Quant au peuple moscovite, si certains traités évoquent son endurance, ce sont surtout les traits négatifs qui sont mis en lumière : servilité, ivrognerie, immoralité, fourberie, tels sont les traits de caractère invoqués à l’appui de la thèse de la « barbarie » russe, justifiant d’ailleurs le despotisme et la tyrannie des tsars qui règnent sur un peuple d’esclaves. La religion – le christianisme de rite grec – est évoquée amplement, notamment pour souligner l’absence de croyance au Purgatoire, la communion sous les deux espèces, le pain étant fait avec du levain, la richesse et l’inculture du clergé. Moins souvent évoquée, la Ruthénie est dépeinte comme une contrée extraordinairement fertile et multiculturelle, puisque s’y côtoient des Ruthènes orthodoxes, des Arméniens, des Polonais catholiques et des Juifs.
7 Alors que l’Amérique donne à l’Europe latine la vision de l’enfance de l’Humanité, l’orbe « russe », en revanche, ne pouvait bénéficier de représentations aussi positives. Si les Russes appartiennent à l’Europe, ils restent proches de l’Asie dont ils ne sont séparés par aucune frontière naturelle ; longtemps soumis à des envahisseurs venus des steppes asiatiques, ils ont adopté la soumission servile des populations asiatiques vis-à-vis de souverains tout-puissants au comportement arbitraire. Héritiers également de Byzance, les « Russes », coupés depuis des siècles de héritage latin, sont totalement étrangers, ou presque, aux acquis de l’Humanisme et de la Renaissance qui enthousiasment la République des Lettres au XVIe siècle. Finalement, c’est surtout cette dernière, avec ses critères, ses choix, ses préjugés, ses pratiques, que la thèse de S. Mund met particulièrement bien en lumière, plus qu’un monde « russe » qu’elle connaît certes un peu mieux, mais encore très mal.
8 Marie-Louise PELUS-KAPLAN.