Emmanuel de Waresquiel, Talleyrand, le prince immobile, Paris, Fayard, 2003, 800 p.
Pages 627z à 703z
Citer cet article
- BOURGUINAT, Nicolas,
- Bourguinat, Nicolas.
- Bourguinat, N.
https://doi.org/10.3917/rhis.053.0627z
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1 Philip G. Dwyer, Talleyrand, Londres, Longman, 2002, 232 p.
2 « Taylleyrand est à la mode », écrivait déjà André Fugier dans son Napoléon et l’Italie de 1947. L’entreprise biographique est en tout cas ardue, du fait de la longévité politique de Talleyrand, à travers une histoire tourmentée qui va de l’Ancien Régime à la monarchie de Juillet, et du fait de la complexité du personnage, homme de masques et de faux-semblants s’il en fut. Le premier mérite d’E. de Waresquiel est de faire sentir qu’il a conscience du défi : non seulement l’homme a été une énigme pour ses contemporains, mais il s’est employé lui-même à brouiller les pistes, notamment en purgeant les archives de documents compromettants pour lui (en 1814) ou en organisant la diffusion de faux (la lettre du 19 avril 1804 qui le disculperait dans l’affaire du duc d’Enghien) ou de documents authentiques (à l’occasion du Congrès de Vienne) ! Waresquiel démonte tout cela très brillamment. Sa problématique n’est ni le procès que les trahisons successives de Talleyrand ont inspiré à beaucoup d’historiens français, à commencer par Lacour-Gayet, ni l’exaltation du cynisme et des ambiguïtés du personnage, dans laquelle nombre d’auteurs populaires se sont engouffrés. L’auteur connaît bien les archives (en France et à l’étranger) et a effectué une moisson neuve et non négligeable dans divers fonds privés, en tirant même parti des extraits de lettres que contiennent les catalogues d’autographes des marchands et collectionneurs du XIXe siècle. Aucun mémoire, aucune correspondance diplomatique publiée ne semblent lui avoir échappé, et il va même au-delà de la compilation de sources dressée par Dwyer dans une publication antérieure (Greenwood, 1996). Il a aussi conscience des lacunes de sa recherche, la partie des archives des Talleyrand-Périgord entrée dans la collection de la famille Poniatowski lui étant resté fermée (elle constitue la matière des quatre volumes que l’ancien ministre de l’Intérieur avait consacrés à Talleyrand, jusqu’à la fin de la période consulaire).
3 Moins convaincante, en revanche, est l’utilisation qu’il fait des mémoires de Talleyrand et même de ceux des acteurs et témoins contemporains. Waresquiel voit bien les limites du crédit que l’on peut accorder aux souvenirs du prince de Bénévent, réécrits par Bacourt et réaménagés sans doute dans un sens plus autojustificateur, mais pourtant il ne prend pas toujours garde à son propre avertissement, citant très abondamment aussi bien ce qui relève de l’anecdote que du jugement de fond, parfois déconstruisant et critiquant à bon escient, et parfois non. Il faut se rappeler que Lacour-Gayet avait pratiquement conçu sa monumentale biographie achevée en 1934 comme un démontage en règle de l’argumentation et du récit des mémoires de Talleyrand, et à regarder de près son ouvrage, on peut estimer que ces mémoires ne valent pratiquement rien, tant les dates y sont foulées, les conversations arrangées et la clairvoyance de l’auteur systématiquement exagérée (diagnostic qui est à peu près celui de la Bibliographie... de Tulard). Cela n’a rien de surprenant : écrivant pour l’essentiel en 1816 (pour partie aussi après 1830), Talleyrand ne pouvait que chercher à minimiser les choix et les actes qui l’avaient attaché aussi bien à la politique religieuse de 1791 qu’à l’expansionnisme du Directoire et du régime napoléonien. Waresquiel souligne lui-même combien sa position était inconfortable au moment où la Seconde Restauration l’avait exclu des cercles du pouvoir où il s’était figuré être l’indispensable trait d’union entre les anciens et les nouveaux temps (ou entre la France et l’Europe). La même réserve peut être faite à propos de l’exploitation des autres mémoires, qui finissent par prendre le pas sur l’archive et sur la correspondance dans les sources de Waresquiel. Il est très manifeste que certains sont ouvertement favorables à Talleyrand, notamment ceux de confidentes comme Mme de Rémusat (qui était rarement témoin direct mais recevait du prince des impressions à chaud et des conversations rapportées). Quant à Pasquier, sans doute est-il « généralement bien informé », pour l’Empire, vu son poste d’observation à la préfecture de police, mais on oublie trop que ses mémoires sont l’œuvre d’un opportuniste de la même espèce que le prince de Bénévent. Surtout, ces sources ont l’inconvénient de faire dériver la biographie vers l’anecdote, les éclats de salon, les bons mots, et si l’on ajoute que les papiers privés inédits permettent surtout à Waresquiel de donner un éclairage cru et précis sur la vie intime et familiale de Talleyrand, on peut craindre que cela ne lui fasse perdre de vue la carrière politique de son héros. Bien souvent, de fait, le lecteur a l’impression d’avoir affaire au Talleyrand de Sacha Guitry plutôt qu’à l’homme qui dirigea pendant des années si décisives la politique extérieure de la France, et l’ouvrage ne parvient pas à donner un fil conducteur – un sens, somme toute – à son long itinéraire.
4 Peut-être n’y en a-t-il pas, et on sait quels pièges recèle ce que Bourdieu appelait « l’ illusion biographique ». Ce n’est pas tellement le goût du pouvoir, car, sans le dire explicitement, Waresquiel montre qu’au fond Talleyrand l’a peu détenu : son autonomie est faible au ministère sous le Directoire, entre l’exécutif et les généraux, et pas si grande sous Napoléon, dont il est d’abord un exécutant (on peinerait ainsi à lui trouver une politique italienne et, du reste, le livre est très peu disert à ce sujet). Son heure de gloire sonne, c’est vrai, en 1814, mais l’auteur voit bien comment et pourquoi elle est de brève durée. Ce n’est pas non plus la revanche contre sa famille ou contre l’infirmité, car Waresquiel, après Greenbaum, montre bien que la carrière ecclésiastique du premier Talleyrand n’était pas celle d’un vilain petit canard, mais une ascension concertée avec les siens. Il semble que, si cohérence il y avait, Waresquiel la chercherait dans l’expression de la supériorité sociale du grand seigneur de l’Ancien Régime : la morgue, la froideur, la confusion aussi de l’intérêt privé et du service de l’État (bien illustrée ici par l’histoire du mariage du neveu, Edmond, avec une Courlande, qui couronne les débuts du « rapprochement » de Talleyrand avec Alexandre Ier), et même sans doute la relation avec Napoléon, qui est faite d’une fascination réciproque mêlée de répulsion, dans lesquelles la différence de rang et d’origine entre certainement plus que l’opposition, terme à terme, des deux tempéraments. Il faut cependant noter que les piques, nombreuses et agaçantes, décochées par l’auteur à la Révolution (de la méconnaissance de l’étiquette par les diplomates révolutionnaires aux abus du règne des foules en politique) affaiblissent ce propos. Secondairement, la cohérence apparaîtrait dans la permanence du double jeu. Car Talleyrand ne met jamais ses œufs dans le même panier : c’est à la fois un révolutionnaire et un émigré, donc ni exactement l’un ni exactement l’autre ; il considère que les Bourbons sont une dynastie finie et projette même de faire enlever Louis XVIII en 1797 mais il est en contact avec leurs espions ; dès l’origine, il cherche à apparaître comme un homme de paix vis-à-vis de l’Angleterre, mais il ne s’oppose que mollement à la rupture de la paix d’Amiens ; il encourage le meurtre du duc d’Enghien et l’intervention espagnole tout en s’en dissociant presque immédiatement aux yeux des dirigeants, du public et surtout des cours étrangères ; il met en scène son départ du ministère en 1807 comme une « rupture » mais il n’en continue pas moins de conseiller l’Empereur. Bref, l’ouvrage montre qu’il est inutile de chercher à « dater » la trahison de Talleyrand de 1810 de l’entrevue d’Erfurt ou de Tilsit : il s’est toujours placé dans l’entre-deux, il a toujours cultivé l’ambiguïté et il a toujours, à côté de son visage public de diplomate avisé, entretenu des liaisons dangereuses (rétributions financières, réseaux d’informateurs et de correspondants occultes). Sans chercher outre mesure à s’en cacher, sinon un minimum pour assurer sa sûreté : tout le monde le savait corrompu et prêt à toutes sortes de combinaisons, à commencer par Metternich, Pozzo et Napoléon lui-même (tout juste ignorait-il jusqu’à quel point). Parfois, il en était pris à son propre jeu, espionné par sa maîtresse et future femme, Mme Grand, aux bons offices des Anglais, ou trahi par son « homme de confiance », qui déroba certains papiers qu’on l’avait justement chargé de faire disparaître, ou encore lâché par Louis XVIII et Alexandre, au moment du second traité de Paris où il dut quitter le ministère dans des conditions humiliantes. Personne n’est parfait...
5 Reste néanmoins qu’on souhaiterait que son action soit évaluée à l’aune des enjeux de la politique extérieure de l’époque révolutionnaire et impériale. C’est sur ce terrain que l’ouvrage déçoit le plus, à la fois parce que trop de place est accordée à l’intimité et aux « affaires » diverses (la division du livre en courts chapitres contribue en outre à faire perdre le fil du reste) et parce que la diplomatie n’est pas replacée dans des cadres permettant son intelligibilité. Les frontières naturelles, la péninsule Italienne, l’enjeu de l’Orient méditerranéen, les très complexes questions allemandes, les répercussions du blocus continental, le rôle des États-Unis et des colonies espagnoles d’Amérique, les alternatives des puissances coalisées de 1814, tout cela n’est jamais vu qu’allusivement et furtivement, au point qu’on peut douter que les lecteurs non spécialistes puissent suivre tous les développements. La bibliographie utilisée par l’auteur est incomplète (peut-on traiter de Talleyrand sous le Directoire en ignorant le travail de Guyot, ou la synthèse de Fugier dans la collection Renouvin ?), et elle n’est pas à jour : il cite le gros livre de Paul W. Schroeder mais s’en sert peu, et entre autres oublis il ignore le « Points-Seuil » de Roger Dufraisse (qui contient pourtant un portrait bref et juste de Talleyrand, p. 158) ainsi que l’ouvrage d’Alexandra von Ilseman, Die Politik Frankreich auf dem Wiener Kongress (1996), qui aurait permis d’enrichir les chapitres, par ailleurs réussis, sur le Congrès de Vienne.
6 C’est un tout autre projet que s’est fixé l’Australien Philip G. Dwyer, conforme à la logique de la collection « Profiles in Power » : ne pas écrire une véritable biographie, mais se centrer sur l’attitude vis-à-vis du pouvoir et l’œuvre d’homme d’État de Talleyrand. L’ouvrage est concis mais néanmoins complet, parfaitement informé de la bibliographie récente, et il replace nettement mieux que le précédent dans son milieu et dans son temps celui qui fut l’évêque d’Autun, le délégué général du clergé, le chef de la diplomatie française, le ministre bis, le faiseur de roi et l’empêcheur de tourner en rond du Congrès de Vienne, l’ambassadeur à Londres, etc. Cependant, à trop vouloir faire basculer les volte-face et les contradictions de son héros du côté d’un « Talleyrand imaginaire » bâti par ses adversaires et par les critiques du XIXe siècle, de Chateaubriand à Albert Sorel, Dwyer finit par passer du procès au plaidoyer et par manquer son but. Il affirme que Talleyrand fut, en fin de compte, un médiateur, un courtier, un homme de compromis entre les factions, qu’il faudrait opposer au monstre froid, cynique et sans scrupule qu’était Fouché. Mais, au terme de la démonstration, le lecteur est saisi d’un doute. N’est-ce pas cette posture même que revendiquait Talleyrand, et en particulier dans ses mémoires et dans ses lettres les mieux « ajustées » ? N’est-ce pas lui-même qui écrivait qu’il avait toujours été du parti de la France, et non de celui de Napoléon (comme Marmont), qu’il n’avait jamais abandonné que des régimes qui l’avaient eux-mêmes abandonné, et qu’il avait toujours eu le souci de « ménager l’Europe » et de préserver son équilibre (alors qu’il avait soit initié, soit cautionné toutes les étapes de l’expansionnisme français, au moins jusqu’en 1812) ? On s’aperçoit alors que Dwyer prend le texte des mémoires pour argent comptant et ne s’interroge jamais ou presque sur les soucis politiques qui ont pu présider à leur rédaction. On remarque aussi qu’il accorde une importance excessive à des éléments mineurs, comme l’attention à ne pas provoquer l’Angleterre en 1803 ou, surtout, le mémoire de 1805 invitant à ne pas accabler l’Autriche que l’on s’apprêtait à vaincre militairement et, au contraire, à la détacher des intérêts de la France en déplaçant son centre de gravité vers le Danube. La paix de Presbourg et le démantèlement du Saint-Empire témoignent qu’il ne fut en effet pas suivi, mais l’argument n’en demeure pas moins biaisé. Tout d’abord, cela ne suffit pas à faire de Talleyrand un visionnaire – et, si tel était le cas, l’argument serait à charge, car on sait ce qu’il est advenu de l’implication de l’Autriche dans les Balkans, un siècle après (Waresquiel tombe dans le même piège en comparant la situation au choix de Bismarck, en 1866, de rechercher l’alliance de l’Autriche au lieu de la punir). Les compensations prévues pour l’Autriche, du côté des principautés roumaines, alors sous le joug turc, semblaient particulièrement irréalistes, ce que Dwyer ne nie pas. Tout cela, de plus, ne réglait en rien le conflit avec l’Angleterre. Et, surtout, est-il crédible de saisir cette affaire pour opposer terme à terme un Talleyrand soucieux d’un équilibre international durable, donc homme d’État « moderne », précurseur des règlements de Vienne, et un Napoléon assoiffé d’ambition ? C’est oublier commodément que la mansuétude du ministre envers l’Autriche était rémunérée secrètement (point établi par Émile Dard en 1935 dans son Napoléon et Talleyrand), ce qui ne l’empêcha d’ailleurs pas de se servir à l’occasion de la répartition des dépouilles Habsbourg entre les alliés allemands de la France. Et c’est surtout se faire une idée fausse des vues de Napoléon lui-même, dont la politique extérieure ne brille pas par la constance, certes, mais qui ne perdit jamais de vue l’objectif d’une paix générale et fut parfois près de le réaliser. C’est sur ce point que l’approche de Dwyer pèche par excès de système, au service de son personnage, et d’hostilité, envers l’autre. Ainsi, on ne peut manquer d’être stupéfait lorsque, à propos du double jeu de Talleyrand vis-à-vis du tsar (« le peuple français est civilisé, son souverain ne l’est pas », etc.), à Erfurt, en 1808, on lit l’appréciation suivante : « Talleyrand ne trahissait pas plus la France que, disons, le colonel von Stauffenberg ne trahissait l’Allemagne lorsqu’il tenta de tuer Hitler dans l’attentat à la bombe de juillet 1944 » (p. 117). Faut-il rappeler à l’auteur que Napoléon contribua décisivement à l’émancipation des juifs de France et d’Allemagne, au lieu d’en être le bourreau ? Ou bien que la Russie qui causa sa perte n’était pas la Russie bolchevique mais simplement l’autocratie la plus rigide de tout le continent européen et, derrière l’Angleterre, l’ennemie la plus constante de la France de la Révolution ? Ce serait sans doute inutile, car l’assimilation implicite de Napoléon à Hitler semble devenir, depuis peu, un lieu commun des travaux anglo-saxons. Il est pourtant clair qu’elle n’aide aucunement à l’intelligibilité du sujet. Il ne s’agit pas de dresser un procès moral ou patriotique à Talleyrand. Mais, si l’on pèse son action, les faits sont les faits. Ici, il est deux aspects du personnage qui semblent minorés par les logiques de ces deux projets, si différents soient-ils : c’est d’une part le courtisan – qui a poussé la veulerie et la flatterie peut-être plus loin que tout autre serviteur de Napoléon –, et d’autre part la psychologie du joueur – qui implique la dissimulation, mais aussi le désir de revanche, parfois jusqu’à la haine ou jusqu’au pathétique (cf. le récit, par Waresquiel, de Talleyrand arrivant à Londres en 1830, dormant dans le lit de Pitt, l’homme qui l’avait chassé en 1794, et... le faisant savoir à la presse !). Était-il vraiment un « géant », comme l’écrit Waresquiel, un statesman, comme l’écrit Dwyer ? On peut ne pas se laisser convaincre.
7 Nicolas BOURGUINAT.