Jean-Claude Bonnet (dir.), L’Empire des muses. Napoléon, les arts et les lettres, Paris, Belin, 2004, 485 p.
- Par Natalie Petiteau
Pages 627x à 703x
Citer cet article
- PETITEAU, Natalie,
- Petiteau, Natalie.
- Petiteau, N.
https://doi.org/10.3917/rhis.053.0627x
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- Petiteau, Natalie.
- PETITEAU, Natalie,
https://doi.org/10.3917/rhis.053.0627x
1 Jean-Claude Bonnet et son équipe d’auteurs – presque tous littéraires – se proposent ici de rendre compte des productions artistiques, mais aussi des institutions culturelles, des formes de propagande du régime napoléonien, mais encore – de façon un peu décalée, d’ailleurs – de la fondation symbolique de l’Empire. Est ainsi livrée la suite de La carmagnole des muses, paru en 1988. Cet ouvrage collectif se donne pour but de combattre un cliché : celui de la veulerie des savants et de la frivolité des arts durant cette période. En réalité, le faste dont témoignent incontestablement les arts décoratifs – Fontainebleau ou Malmaison suffisent à l’évoquer – n’est pas sans être le reflet de ce qui a existé par ailleurs sous l’Empire des muses. L’ouvrage vise donc à rendre compte du vaste projet de recomposition culturelle qui est à l’œuvre dans les années 1800-1815. Si les muses de l’Empire ont existé, elles n’ont pas toutes été inféodées à l’Empereur, qui du reste était lui-même amateur de littérature, de théâtre, de sculpture ou d’architecture, et qui estimait que son rôle était d’importance dans l’affirmation du bon ton et du bon goût. Il souhaite que Paris donne « l’exemple de ce qu’il y a de meilleur en tout et devienne une vitrine européenne de l’excellence ». La réussite du musée Napoléon en témoigne. Toutefois, si la période a été faste pour la peinture, il n’en est pas allé de même pour la vie théâtrale et musicale – même si le grand opéra est particulièrement soutenu par les finances publiques. En revanche, la richesse de la production littéraire permet y compris le développement d’un public de connaisseurs dont les débats animent la vie parisienne.
2 C’est au travers d’un très beau panel d’articles novateurs que tout cela est précisé et démontré. Et cette publication est d’une richesse telle qu’il est impossible ici d’en rendre compte dans sa totalité ; les auteurs non mentionnés voudront donc bien ne pas se froisser de ces omissions, tous participent incontestablement à la qualité de ce travail. Mais on choisira ici de mettre l’accent sur ce qui éclaire tout particulièrement le contrôle impérial sur les arts et la littérature. Jean-Claude Berchet étudie la refondation du Mercure de France qui avait vocation à une « restauration des “bonnes lettres” » sous l’égide notamment d’un lettré proche du nouveau pouvoir, Fontanes, mais aussi, un temps, de Chateaubriand. Mais, s’il a permis à Bonaparte d’obtenir le ralliement de la droite, il est moins utile à Napoléon et finit par disparaître après que Chateaubriand y eut publié une célèbre tirade contre le nouveau Néron. Le rêve de Napoléon d’associer les écrivains à son entreprise de refondation historique a cessé d’être de mise. Udolpho Van de Sandt tente, pour sa part, une histoire des salons dans leur aspect institutionnel et rappelle comment, grâce à eux, la peinture française est devenue plus diversifiée. Il montre aussi que, victime de son succès, le Salon lègue au XIXe siècle la nécessité de préserver une structure propre à laisser éclore de nouveaux talents, tout en respectant la liberté d’exposer. Au sujet du musée Napoléon, Philippe Bordes souligne qu’il est pensé par Napoléon et par Denon comme le musée idéal, seule conception qui puisse rendre ce musée digne de la capitale du Grand Empire : du coup, il est devenu un musée atteint alors d’un « collectionnisme déréglé » et d’une véritable boulimie, au prix de la confiscation des œuvres dans les pays vaincus, ce qui place l’institution dans la dépendance du pouvoir et signe sa perte. L’étude de l’attribution des prix littéraires par l’Institut témoigne également de la façon dont Napoléon, par son absolutisme culturel, a pris le risque tout à la fois de discréditer une institution prestigieuse et de se heurter aux membres de l’Institut qui ont conservé la volonté de régir seuls l’empire des lettres. Sur l’opposition qui s’exprime depuis Coppet, Florence Lotterie met en évidence l’un des principaux reproches nés sous la plume de Germaine de Staël : la littérature impériale, corsetée par le modèle antique, est en contradiction profonde avec l’esprit national, Coppet revendique pour chaque nation le droit de disposer de sa littérature et ruine ainsi la symbolique sur laquelle le pouvoir tente de s’appuyer. Sur le plan musical, le soutien financier du régime a été essentiel au point que la période napoléonienne a été déterminante pour le développement de la musique française. Pour ce qui est de la littérature épique, Jean-Marie Roulin souligne à juste titre le défi qui lui est lancé de rivaliser avec les exploits du moment ; finalement, il convient surtout de retenir que l’Empire lègue au XIXe siècle, en la figure de Napoléon, le premier héros épique des temps contemporains.
3 Enfin, pour souligner en quoi l’Empire se veut une nouvelle Rome, Jean-Claude Bonnet a demandé à Robert Morrissey une belle synthèse sur les usages de l’image de Charlemagne, figure légitimante du nouvel empereur, illustrant de surcroît comment le Moyen Âge devient alors l’Antiquité de la modernité, et comment Napoléon puise sa vision du monde dans un passé mythifié. Par ailleurs, Marie Leca-Tsiomis expose en quoi l’Imprimerie impériale a été l’un des instruments du pouvoir napoléonien et un vecteur des représentations que le régime entendit donner de lui-même : car Napoléon utilise la presse et le livre à des fins de propagande, mais aussi dans le but de concrétiser son projet d’alliance entre savoir et pouvoir. En témoigne tout particulièrement l’imprimerie établie en Égypte, mais aussi le rôle de l’imprimerie dans la diffusion de l’œuvre administrative du régime. Cette imprimerie est du reste indispensable à la diffusion des bulletins, des proclamations et des ordres du jour destinés à l’armée, ici analysés par Philippe Roger qui parvient presque à restituer la voix impériale : cette littérature mêle en effet « parole transcrite et écriture empreinte d’oralité ». Car, hors de l’échec par lequel faillit se solder le 18 Brumaire, la fascination exercée par Napoléon tenait en partie à sa parole.
4 Natalie PETITEAU.