Erick Noël, Les Beauharnais. Une fortune antillaise, 1756-1796, Genève, Droz, préface de Jean Chagniot, École pratique des hautes études, Sciences historiques et philologiques (« Hautes études médiévales et modernes », 83, 420 p.
Pages 627p à 703p
Citer cet article
- HAUDRÈRE, Philippe,
- Haudrère, Philippe.
- Haudrère, P.
https://doi.org/10.3917/rhis.053.0627p
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- Haudrère, Philippe.
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https://doi.org/10.3917/rhis.053.0627p
1 Ce livre pourrait avoir pour titre : Les Beauharnais avant Joséphine. C’est l’histoire de l’ascension sociale d’une famille depuis la fin du XVIIe siècle jusqu’au début du XIXe siècle, sur six générations (en ce sens, le sous-titre 1756-1796 est un peu réducteur, car, même si cette période est au centre de l’ouvrage et de la réflexion de l’auteur, la chronologie est plus longue).
2 Les Beauharnais, négociants d’Orléans, accèdent au XVIIe à la bourgeoisie de robe par l’achat d’offices au présidial de la ville. Leur promotion est parallèle à celle du lignage des Phélypeaux avec lesquels ils sont alliés par deux mariages, le premier en 1605, le second en 1683. À partir de 1690, la nomination de Louis Phélypeaux, comte de Pontchartrain, au secrétariat d’État de la Marine, permet aux cinq fils de François [5] de Beauharnais de faire carrière dans la Marine et d’accéder à des hautes fonctions dans l’administration des colonies. En particulier, l’aîné, François [6], capitaine de vaisseau, est intendant de la Nouvelle-France en 1702, puis intendant de Rochefort en 1710 ; le second, Charles, est gouverneur du Canada de 1726 à 1746. Le cinquième, Claude [1], mort précocement en 1738 alors qu’il venait d’être fait capitaine de vaisseau, est le seul qui ait une descendance. Ses deux fils, nés du mariage avec Renée Hardouineau, d’une famille de négociants et armateurs de La Rochelle, bénéficient une fois encore de la protection des Phélypeaux, avec Maurepas, secrétaire d’État de la Marine : François [7] termine sa carrière comme gouverneur général des îles du Vent de l’Amérique de 1756 à 1761 (et ne parvient pas à empêcher l’occupation des petites Antilles françaises par les forces britanniques) ; Claude [2] est promu chef d’escadre en 1766. À leur sortie de charge tous deux reçoivent la noblesse héréditaire avec des titres attachés à leurs terres : le premier est marquis de La Ferté-Beauharnais ; le second, comte des Roches-Baritaud. La troisième génération est encore au service du roi, mais cette fois dans l’armée de terre. Ainsi François [8], marquis de Beauharnais, sert-il dans les gardes du corps ; Alexandre, dans les gardes françaises. Tous deux participent activement à la Révolution, mais dans des camps différents : François, député monarchiste à la Constituante, émigre et sert dans l’armée des princes ; Claude, député à la Constituante puis à la Convention, participe à la fondation du Club des Jacobins, est temporairement président de l’assemblée (en particulier au moment de Varennes), puis devient chef d’état-major de l’armée du Rhin, fonction dont il démissionne en août 1793 après la capitulation de Mayence. Il est arrêté et guillotiné en 1794.
3 Il laisse une veuve, Rose Joséphine Tascher de la Pagerie, fille née du premier mariage de la seconde épouse de François [7], et deux enfants, Eugène et Hortense. Joséphine, après avoir bénéficié de la notoriété de son mari, est compromise avec lui et est incarcérée à la prison des Carmes. Elle est libérée après Thermidor sur intervention de Tallien et cherche un protecteur qui lui permette de retrouver une certaine aisance financière. Mme Tallien l’introduit auprès du directeur Barras et elle tient une place importante dans le salon de celui-ci. Elle y rencontre Bonaparte, qu’elle épouse peu après, et dont les victoires en Italie apporteront à Joséphine la fortune espérée.
4 Grâce aux archives privées des Beauharnais (conservées aux Archives nationales sous la cote 251 AP) et surtout par une recherche poursuivie de manière exemplaire dans les fonds des notaires, tant au minutier central de Paris qu’aux archives départementales de Loire-Atlantique ainsi que de Charente-Maritime, E. Noël est parvenu à reconstituer l’évolution de la fortune des Beauharnais. L’essentiel vient des Antilles : les Beauharnais s’intéressent brièvement au Canada au début du XVIIIe siècle, car ils y occupent des positions administratives importantes ; puis ils se tournent vers les îles à la suite du mariage en 1713 de François [5] avec Renée Hardouineau, dont la famille est non seulement engagée dans le commerce de La Rochelle mais aussi dans la mise en valeur de plantations à Saint-Domingue. À la génération suivante cette orientation est renforcée par l’union en 1751 de François [7] avec sa cousine germaine, Marie-Anne Pyvart de Chastullé, dont la mère est une Hardouineau. Ainsi, au milieu du XVIIIe siècle, l’essentiel des revenus des Beauharnais vient-il des Antilles grâce à l’héritage des Hardouineau. À partir de la correspondance des Beauharnais avec leurs procureurs à Saint-Domingue, E. Noël, à l’instar de G. Debien, dresse un tableau des difficultés et des profits des plantations. Vers 1770, François [7] a un revenu de 40 000 livres, c’est-à-dire à peu près celui d’une riche famille de la noblesse provinciale, et Claude [2] économise annuellement près de 30 000 livres. Ces économies sont investies en métropole dans des achats de terres – La Ferté, en Sologne, par François [7] et les Roches-Baricaud, près de Nantes, par Claude [2] – et de salines à l’île de Ré, dont les Beauharnais deviennent les principaux propriétaires à la fin du XVIIIe siècle, suivant une orientation donnée par Renée Hardouineau à partir de 1756.
5 À la veille de la Révolution, les revenus des placements en métropole sont plus importants que ceux des Antilles ; les difficultés des relations avec l’Amérique pendant la guerre de l’indépendance des États-Unis accentuent encore cette orientation. Les Beauharnais conservent cependant des liens étroits avec les Antilles, comme le montre le mariage en secondes noces de François [7], ancien gouverneur des îles du Vent, avec Marie Euphémie Désirée de la Pagerie, Créole de la Martinique, puis celui de son fils cadet, Alexandre, avec Joséphine Tascher de la Pagerie. Ces deux mariages sont plutôt une promotion tant sociale que de fortune pour les Tascher de la Pagerie et un recul pour les Beauharnais, comme le révèle le refus opposé à Alexandre en 1786 lorsqu’il sollicite les honneurs de la Cour.
6 En même temps, les revenus des Beauharnais diminuent. Les dots des filles et les partages entre les enfants contraignent à procéder à une aliénation d’une partie du patrimoine ; il y a aussi le train de vie luxueux, coûteux, mené à Paris chaque hiver dans des hôtels particuliers pris en location ; il y a enfin des erreurs de gestion du patrimoine, particulièrement marquées dans les années 1780.
7 L’apport historique de ce livre est important. Il permet de mieux connaître la famille dans laquelle Joséphine est entrée par son premier mariage, et d’où sont issus le prince Eugène et la reine Hortense. Il apporte de nouvelles informations sur l’évolution des fortunes coloniales au XVIIIe siècle, en particulier sur celles provenant des plantations de Saint-Domingue, et sur leurs liens avec les fortunes métropolitaines. Il donne enfin un exemple d’ascension sociale sur deux siècles, de la marchandise à la noblesse, grâce au service du roi et avec les étapes de la robe et de l’épée, avec l’appui d’un lignage bien en Cour.
8 Philippe HAUDRèRE.