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Compte rendu

Robert Muchembled, Passions de femmes au temps de la reine Margot, 1553-1615, Paris, Le Seuil, 2003, 281 p.

Pages 133t à 212t

Citer cet article


  • Walch, A.
(2005). Robert Muchembled, Passions de femmes au temps de la reine Margot, 1553-1615, Paris, Le Seuil, 2003, 281 p. Revue historique, 633(1), 133t-212t. https://doi.org/10.3917/rhis.051.0133t.

  • Walch, Agnès.
« Robert Muchembled, Passions de femmes au temps de la reine Margot, 1553-1615, Paris, Le Seuil, 2003, 281 p. ». Revue historique, 2005/1 n° 633, 2005. p.133t-212t. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2005-1-page-133t?lang=fr.

  • WALCH, Agnès,
2005. Robert Muchembled, Passions de femmes au temps de la reine Margot, 1553-1615, Paris, Le Seuil, 2003, 281 p. Revue historique, 2005/1 n° 633, p.133t-212t. DOI : 10.3917/rhis.051.0133t. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2005-1-page-133t?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.051.0133t


1 « Pourquoi tenter de reconstruire le passé ? », se demande Robert Muchembled dans l’introduction ( « L’invention du Moi féminin ») de ce livre destiné à un public large. La réponse à cette question ne peut être trouvée qu’après avoir parcouru ces pages denses où sont minutieusement reconstituées des histoires d’anonymes, grâce à l’assemblage de pièces d’archives qui sont autant de morceaux d’un puzzle complexe. Robert Muchembled préfère évoquer son métier comme le « patient travail de ravaudage d’une trame définitivement déchirée par le temps ». La technique est délicate, elle l’est plus encore lorsqu’il s’agit de restituer des mentalités, des univers intimes et des consciences individuelles. L’historien a voulu revenir au XVIe siècle, moment fondateur, selon lui, de la naissance d’un mythe : celui du Moi et du Sujet-Roi, et explorer la part la moins accessible : l’Ego féminin. Le XVIe siècle serait le terrain idéal pour traquer les formes de la mise en place de ce grand mythe, parce que « les normes et les valeurs sont alors très exactement définies, souvent rigoureusement appliquées. Il est aisé de décrire en détail les misères de l’homme, plus encore celles de la femme, en suivant de près les textes de loi ou le cheminement des encadrements judiciaires ». Les annales judiciaires constituent des sources de premier plan car « le tribunal est une interface entre les idéaux élaborés par une civilisation et chaque créature déviante qui n’a pas su ou pu s’adapter aux lois et aux principes en vigueur ». L’objectif est d’interroger l’imaginaire collectif à la recherche de « matrices culturelles » – à savoir, les systèmes symboliques qui forgent des modèles de narrations et d’explications. Au croisement de l’individuel et du collectif, l’ouvrage veut lancer des pistes de réflexions sur la condition féminine. Il est bâti d’une façon particulièrement originale puisque les deux premiers chapitres cernent l’image de la femme au XVIe siècle et donnent les éléments du substrat collectif qui permettent ensuite de comprendre les différents récits regroupés en cinq épisodes : la recherche de l’âme sœur, les joies du mariage, l’infidélité, la solitude, les sept commandements.

2 Le premier chapitre est consacré à la première française ayant rédigé ses Mémoires, la reine Margot ( « Margot l’indomptable » ). Celle qui fut la « fleur des Valois », célébrée par les poètes Jamyn, Ronsard, Desportes, Belleau et beaucoup d’autres, a connu un destin tragique. Mariée à l’un des chefs du parti calviniste, elle devient un instrument politique pour les deux camps et ne parvient jamais à se forger une autonomie véritable. Elle fait systématiquement les mauvais choix, si bien que l’on peut parler de « conduite d’échec », renforcée par le malheur de n’avoir pas eu d’enfant du roi son mari. Vers la fin de sa vie, elle entreprend de parvenir à la normalité par le biais de l’écriture. Le trait saillant du récit est le formidable orgueil de cette princesse frustrée qui dessine, en creux, le modèle de la grande reine qu’elle aurait pu être. Margot a découvert son Moi à la suite d’une fracture qui l’a marginalisée.

3 Le deuxième chapitre ( « Au malheur des dames » ) propose de parcourir la longue galerie des représentations féminines et la place réservée aux femmes dans la société de l’époque. La période des guerres de Religion fut celle du développement d’une vision masculine de plus en plus inquiète à propos du sexe opposé. Les relations entre sexes sont des relations de pouvoir qui s’insèrent dans des relations sociales plus larges fondées sur des différences de naissance, de statut, de richesse, voire de capacité. La femme est réputée indocile, imprévisible parce qu’elle est conduite par ses passions. Le mariage permet aux hommes d’exercer un contrôle sur cet être naturellement rétif en le cantonnant à la procréation. Le droit et les mœurs n’ont cessé de renforcer le pouvoir des hommes, ce dont les tribunaux témoignent en multipliant les procédures intentées contre les femmes qui transgressent les normes, le plus souvent des femmes seules, ne bénéficiant ni de la protection d’un père, ni de celle d’un frère ou d’un mari. Le Parlement de Paris fournit un excellent terrain d’étude par l’étendue de son ressort et la possibilité de faire appel devant lui des sentences des tribunaux inférieurs. La Conciergerie reçoit 12 % de femmes en 1567 (soit un nombre de 110), contre 20 % en 1623 (soit un nombre de 132). Le Parlement agit généralement dans le sens de la modération des décisions prises en première instance. Dans le cas de sorcellerie, dont le paroxysme se situe entre 1580 et 1625, il ne confirme que 9 % des sentences de mort (soit une centaine). La criminalité féminine se divise en deux types : le premier est l’atteinte aux personnes et aux biens. Les crimes de sang représentent un tiers du total ; le vol, un quart. Le deuxième type de déviance comprend les transgressions sexuelles et les affaires de mœurs (16 à 18 % des poursuites).

4 Les cinq chapitres suivants sont des présentations d’affaires de justice et de sentences des tribunaux, lorsqu’elles ont été conservées. Elles se lisent comme des histoires romanesques derrières lesquelles l’historien s’est volontairement effacé « afin de laisser place à des scènes de vies hautes en couleur, à des actrices qui portent en elles des univers entiers, jetés en quelques pages, en quelques mots, sur un papier, un parchemin, ultime et fragile témoin de leurs irrépressibles passions ». Le troisième chapitre ( « Chercher la femme, trouver l’âme sœur » ) rend compte de six stratégies maladroites pour séduire, épouser ou se faire épouser. Le quatrième chapitre ( « Toutes les joies du mariage » ) montre dix histoires matrimoniales curieuses. Par exemple, un mari, qui a tué son épouse devenue lépreuse, est condamné par le prévôt de Compiègne à être pendu. Ayant demandé sa grâce directement au roi prétextant que son épouse « enflammée de chaleur à cause de la lèpre, voulant de fait et de force contraindre le pauvre suppliant de coucher avec elle pour le gâter », il obtient son pardon. En revanche, dans maints autres cas, les mauvais traitements infligés à une épouse sont intolérables aux yeux des magistrats. Souvent, le verdict est inconnu. Et quand bien même les procédures, relevant de mentalités hors de notre rationalité, ne disent que peu de choses sur la condition féminine. Soumis à la torture par l’eau, l’accusé qui résiste et n’avoue pas est déclaré innocent ; s’il avoue, c’est qu’il est coupable. Dans bon nombre de cas, les femmes résistent mieux que les hommes et recouvrent leur liberté. Le cinquième chapitre évoque les infidélités ( « infidèles » ) et la clémence des cours pour un mari trompé qui tuerait sa femme et son amant, tandis que la femme, au contraire des maris bafoués, n’a aucun intérêt à reconnaître un éventuel crime. Dans ce domaine, les filles doivent rester discrètes et dociles. Le sixième chapitre explore les situations criminelles liées à la solitude ( « les solitaires » ). Les orphelines, les servantes, les veuves sont des proies sexuelles particulièrement vulnérables, mais le viol n’est reconnu que si un témoin a entendu la victime crier. Une femme honnête se doit donc d’éviter d’être attaquée ; le fait qu’elle le soit montre qu’elle est une femme de mauvaise vie. Enfin, le dernier chapitre évoque les criminelles les plus odieuses selon les tribunaux de l’époque ( « les réprouvées » ) : les femmes accusées d’infanticide, de relations homosexuelles, sodomiques, bestiales ou incestueuses. L’ouvrage se clôt sur les questions de sorcellerie et les cas de possession qui ont secoué, en 1614, le couvent cistercien d’Oisy-le-Verge en Artois. Plusieurs moniales sont accusées de sorcellerie par quelques consœurs. Deux sont livrées au bras séculier par le vicaire général cistercien aux Pays-Bas et brûlées. L’affaire prend alors une proportion gigantesque, d’autant que les Archiducs ont recommandé aux gens de loi de se montrer impitoyables en la matière. Les dénonciations pleuvent, prétexte à une lutte de pouvoir entre les abbés chargés de la purification du couvent, tandis que les parents des accusées incarcérées, appartenant à la bonne noblesse locale, s’émeuvent. L’affaire va de rebondissements en rebondissements, en passant par la libération des accusées en 1616, jusqu’à la complète réhabilitation en 1619 des deux suppliciées de 1614. C’est que, à cette époque, la femme qui, au prix d’indicibles souffrances, a fini par triompher de la chair et du diable est l’image éclatante de la victoire de la foi sur l’ordre de la nature.

5 Agnès WALCH.


Date de mise en ligne : 01/12/2007

https://doi.org/10.3917/rhis.051.0133t