Philippe Poirrier (dir.), L’invention du patrimoine en Bourgogne, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, coll. « Art et patrimoine », 2004, 101 p.
- Par Loïc Vadelorge
Pages 843za à 910za
Citer cet article
- VADELORGE, Loïc,
- Vadelorge, Loïc.
- Vadelorge, L.
https://doi.org/10.3917/rhis.044.0843za
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https://doi.org/10.3917/rhis.044.0843za
1 Issues des Actes d’une Journée d’études organisée en janvier 2002 à l’Université de Bourgogne, les huit communications réunies par Philippe Poivrier dans L’invention du patrimoine en Bourgogne témoignent de la vitalité de l’historiographie contemporaine du patrimoine. Fin connaisseur des politiques culturelles et patrimoniales, l’auteur retrouve l’échelle monographique de ses premiers travaux et démontre à travers cet ouvrage toute la richesse d’une analyse localisée des problématiques. Le choix de la Bourgogne, l’une des régions administratives françaises les plus vastes, se justifiait de lui-même, tant la diversité des questions patrimoniales y est patente. L’iconographie qui illustre ce volume, en grande partie fournie par les services de l’Inventaire, atteste une richesse indéniable. Des statues de saint de Notre-Dame-de-Talant à la barre de la cité Billardon en passant par le patrimoine industriel du Creusot et l’Hôtel-Dieu de Beaune, chaque époque de l’histoire séculaire régionale peut fournir son « document patrimonial ». Ce n’est pourtant pas l’inventaire de ces documents qui intéresse les auteurs mais, au-delà, la manière dont s’opère le tri, la conservation et la médiatisation des différents objets patrimoniaux en Bourgogne depuis deux siècles. La monographie entend ici servir à la « mise à l’épreuve de processus qui associent étroitement le local au national, l’État aux collectivités territoriales » (p. 15).
2 Significativement le propos introductif de Philippe Poivrier ramène l’histoire des politiques du patrimoine « en Bourgogne » – et non « bourguignonnes » – aux charnières nationales dans lesquelles elles s’inscrivent depuis la Révolution française. La partie la plus neuve de cette introduction vise à éclairer l’apport de la création du ministère des Affaires culturelles (1959) à la détermination des formes que prennent les politiques patrimoniales. Philippe Poirrier sépare de manière tout à fait convaincante les années 1960-1970 – où les choix du ministère sur les secteurs sauvegardés et sur l’Inventaire sont décisifs pour les pratiques locales – des années 1980-1990, dominées par les problématiques de la décentralisation.
3 Suivent deux textes, de nature plus informative, sur le Service des Monuments historiques en Bourgogne et sur l’Inventaire, dus respectivement à Michel Huynh et à Sylvie Le Clech-Charton, tous deux conservateurs du patrimoine. L’intérêt de la chronologie proposée par Michel Huynh réside dans la question sous-jacente de la légitimité de l’échelle territoriale dans la gestion du patrimoine immobilier et mobilier (depuis 1880). Partant d’études de dossiers de protection – la Chartreuse de Champmol dans les années 1820-1830, Saint-Bénigne de Dijon dans les années 1850, Sainte-Bernadette de Branlay au début du XXIe siècle –, l’auteur rappelle que la culture « professionnelle » des Monuments historiques est avant tout une culture nationale et témoigne clairement des inquiétudes de la profession face à la décentralisation des services de l’Inventaire. On aurait aimé cependant en savoir un peu plus sur la Commission des antiquités de la Côte-d’Or, évoquée dans ce texte. S’agit-il d’une émanation préfectorale à l’instar de la Commission départementale des antiquités de la Seine-Inférieure (1818) ou d’une société savante indépendante à l’image de la Société des antiquaires de Normandie (1824) ? On pourrait adresser le même type de remarques au texte de Sylvie Le Clech-Charton, qui dresse une histoire trop neutre de l’Inventaire en Bourgogne. Le Service n’apparaît ici que comme une circonscription administrative parmi d’autres. L’ombre des pères fondateurs (André Chastel) et les interrogations fortes du temps présent transpirent quasiment à chaque ligne. On aurait aimé toutefois que soit interrogée la manière dont le service s’était structuré ici, les moyens humains et financiers dont il a pu bénéficier, l’évolution de son budget de fonctionnement. Ces manques incitent d’autant plus les historiens à s’intéresser à ce type d’institutions que le texte de Sylvie Le Clech-Charton indique clairement que l’Inventaire est une institution centrale dans la construction d’un discours sur le patrimoine. Producteur de normes et de vocabulaires, le service, ici comme ailleurs pose les jalons des politiques contemporaines de protection.
4 La synthèse que propose ensuite Stéphane Dufour sur les biens religieux témoigne de la montée en puissance des sciences de la communication sur les questions culturelles et patrimoniales. L’auteur propose ici une analyse sémiotique articulant les phénomènes de déplacement de lieu des objets liés à la pratique religieuse (statues, orgue) et les phénomènes de déplacement de sens (la substitution du culturel au cultuel). Ses études de cas (l’orgue de Saint-Rémi à Selongey, l’alignement quasi muséographique des statues de saints de Notre-Dame-de-Talent) prolongent les travaux de Krystof Pomian sur les sémiophores. Dans une première partie, plus historique, Stéphane Dufour revient sur l’histoire récente de la patrimonialisation des biens religieux, conséquence de la rupture cultuelle introduite par le Concile de Vatican II. On revient ici, fort opportunément, sur les articles fondateurs d’André Chastel puis Jean-Michel Leniaud qui, en attirant l’attention du « grand public » sur le péril des objets cultuels, les font entrer dans l’âge patrimonial.
5 Dans une seconde partie, l’ouvrage se propose de décliner des études de cas, balisant quelques-uns des grands sites patrimoniaux régionaux : Dijon, Auxerre, Le Creusot et la Bresse. Philippe Poirrier retrace tout d’abord trois quarts de siècle de politiques patrimoniales dijonnaises, depuis la municipalité radicale de Gaston Gérard dans les années 1920 jusqu’au temps présent. Cette monographie pourrait bien faire école tant elle apparaît comme novatrice dans le paysage historiographique français. L’auteur prend en effet la question des politiques patrimoniales à l’envers de ce que la plupart des spécialistes font. Ce n’est pas en effet parce que les politiques du patrimoine forment les politiques culturelles les plus centralisées qu’on doit pour autant s’interdire d’étudier la manière dont les élus locaux proposent des compléments ou des alternatives aux actions de l’État. Deux moments forts témoignent, dans le cas dijonnais, de la validité de cette approche. L’époque de Robert Jardillier (1935) tout d’abord, qui voit la création d’une « Inspection municipale du vieux Dijon » ; le long règne, ensuite, de Robert Poujade qui, en prenant le contre-pied de l’injustement célèbre chanoine Kir qui l’avait précédé, s’approprie la politique nationale des secteurs sauvegardés et exploite au mieux la manne patrimoniale locale. Au passage, Philippe Poirrier rappelle que les questions patrimoniales, loin d’être l’affaire d’érudits et d’historiens d’art, occupent une place centrale dans la production de la ville contemporaine et que toute étude sérieuse de l’urbanisme du temps présent ne saurait en faire l’économie.
6 Michel Sapin, directeur du Centre d’études médiévales d’Auxerre, revient sur l’histoire originale de ce centre, fruit d’une rencontre entre le meilleur de la recherche universitaire française (en l’occurrence, Georges Duby et le Collège de France) et la ville d’Auxerre. Derrière le bilan d’une quinzaine d’années de travaux, on lit le rapport idéal – idéalisé ? – du savant et du politique. Françoise Fortunet démêle ensuite l’écheveau complexe des politiques patrimoniales qui se sont succédé au Creusot. Site emblématique, Le Creusot fut l’objet d’une « aventure muséale » de portée internationale dans les années 1970-1980. Après avoir rappelé qu’au-delà de l’inventaire du patrimoine industriel de la communauté urbaine l’écomusée visait aussi à travailler sur la conscience et l’aliénation des habitants, Françoise Fortunet propose une chronologie de l’histoire patrimoniale du site, qui apparaît comme plus optimiste que celle récemment publiée par Octave Debary. Là encore, les collectivités locales apparaissent comme des acteurs incontournables d’un sauvetage et d’un renouveau institutionnel. Reste à savoir quel sera le sens politique de leur investissement sur ce terrain. C’est précisément à ce type de problématiques que s’attaque Annie Bleton-Ruget dans une synthèse de ses nombreux travaux sur l’écomusée de la Bresse bourguignonne. S’il s’agit ici de patrimoine rural, les questions politiques n’en sont pas moins cruciales depuis une vingtaine d’années. L’auteur démontre qu’elles influencent nécessairement l’approche patrimoniale, d’autant que les acteurs de portée nationale – comme Pierre Joxe – s’y investissent de manière précoce.
7 Par la diversité de ses approches comme par la validité de la problématique qu’il se propose d’aborder, cet ouvrage apparaît comme essentiel pour qui s’intéresse aux questions patrimoniales. Le lecteur y puisera, au gré de ses besoins, un discours de la méthode, aisément transposable sur une autre échelle, tout comme une grille de questions et d’études à prolonger, qui nous permettront, à très court terme on l’espère, de réécrire l’histoire de la production de certains de nos « lieux de mémoire ».
8 Loïc VADELORGE.