Jean-Frédéric Schaub, Le Portugal au temps d’Olivares (1621-1640). Le conflit de juridiction comme exercice de la politique, Madrid, Casa de Vélazquez, 2001, 521 p.
Pages 601n à 675n
Citer cet article
- LE GALL, Jean-Marie,
- Le Gall, Jean-Marie.
- Le Gall, J.-M.
https://doi.org/10.3917/rhis.043.0601n
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- Le Gall, J.-M.
- Le Gall, Jean-Marie.
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https://doi.org/10.3917/rhis.043.0601n
1 L’ouvrage de J.-F. Schaub s’inscrit dans une question historiographique ancienne et européenne : les crises du milieu du XVIIe siècle : révolte de Catalogne, révolte du Portugal, révolution anglaise, révolte napolitaine, Fronde... L’accumulation de ces secousses politiques a intrigué les contemporains et les historiens depuis l’ouvrage de Merriman de 1938 jusqu’aux articles de Trevor Roper ou de Hobsbawn de 1954.
2 Ces troubles parfois dramatiques ont longtemps été perçus comme la répercussion superstructurelle d’une conjoncture qui se renversait, soit le passage d’une phase A de croissance à une phase B de dépression, rendant dès lors le prélèvement fiscal insupportable. Et bien que cette approche économique soit aujourd’hui jugée extrêmement réductrice, tout n’est pas faux dans cette analyse, comme l’a montré l’ouvrage de Calabria sur les finances du royaume de Naples, un des plus gros contributeurs au système financier de la monarchie espagnole. Augmenter le prélèvement dans une période où les revenus baissent provoque la crise du système du crédit et de la rente.
3 Ce n’est pas cette approche qu’a retenue J.-F. S., car son analyse ne porte pas sur la crise portugaise, mais sur ce qui la précède, le Portugal durant les dix-neuf années du ministériat d’Olivares. Avec un souci légitime d’éviter toute lecture téléologique qui veut qu’une révolution ait été préparée de longue date par l’accumulation de griefs convergents. Regard rétrospectif mais anachronique qui laisse échapper les horizons des possibles.
4 Pour avoir réussi, la révolte portugaise fut qualifiée de « révolution ». Toute l’historiographie « nationalitaire » portugaise a fait de cet épisode un élément clé, voire fondateur de la conscience nationale. Le Portugal s’est émancipé d’une tutelle espagnole quasi coloniale pour recouvrer sa pleine souveraineté d’État- nation. Établie à partir d’un paradigme de l’État propre au XIXe siècle, cette lecture hante encore une partie de la vulgate historique portugaise et, partant, de la conscience portugaise. Le Ier décembre, jour de l’insurrection, est la fête nationale du Portugal. Or la thèse de J.-F. S. détruit cette vision : le Portugal n’a pas eu à retrouver son indépendance car il ne l’avait jamais perdue. Ce ne fut pas une révolution libératrice, mais une restauration. En vertu des cortes de Tomar, le Portugal a, en effet, continué de jouir, dans la monarchie composite espagnole, d’une pleine et totale autonomie, avec ses institutions, son personnel politique, ses lois, sa langue, sa monnaie même, puisque le nocif billon n’y fut jamais introduit. L’union avec la Castille ne découle que de la détention et de la confusion de plusieurs puissances distinctes dans la seule personne du souverain qui vit à Madrid. De plus, les élites qui vont réaliser le coup d’État ne sont pas animées d’un souci de défendre une culture ou une religion portugaises qui seraient bridées et offensées par la castillanisation : elles lisent et écrivent le castillan comme les élites castillanes parlent le portugais. La révolte n’est pas une libération culturelle. J.-F. S. écarte donc la geste romantique révolutionnaire d’un peuple souverain s’insurgeant contre le colonisateur et secouant ses chaînes. N’est-ce pas dès lors au cours de la longue guerre qui suivit et qui fut meurtrière et destructrice que se forgea une hostilité aux Espagnols, et notamment aux Castillans ?
5 Posé cette déconstruction de l’imaginaire révolutionnaire, J.-F. S. s’attache à décortiquer les mécanismes de grippage juridictionnel, ce qui le conduit à écarter, nuancer ou dépasser deux grilles d’interprétation des mécanismes politiques ayant conduit à ces mouvements insurrectionnels.
6 Pour l’historiographie ancienne mais aussi récente (de Croce à Raffaele Ajello sur Naples), ces troubles sont l’expression d’une résistance du monde des privilèges – villes, provinces ou nobles – inquiet devant la violation des libertés qu’impose, à marche forcée et sous l’effet de la guerre, un État modernisateur, grâce à de nouveaux agents – letrados, togati, officiers. Les réformes d’Olivares ont une ambition modernisatrice : elles ne visent pas au retour à l’ancien mais se veulent aggiornamento, une adaptation des structures et des comportements aux défis du présent, plus qu’au retour à un passé dépassé.
7 Mais cette analyse des révoltes est conditionnée par le préjugé positif que l’on peut se faire sur l’État dit absolu. Le triomphe de ces mouvements conduit au reflux de l’absolutisme dans l’ère méditerranéenne et au triomphe du néo-féodalisme ou du néo-foralisme. Ces révoltes seraient donc réactionnaires, tandis que la révolution anglaise, parce qu’elle ne défend pas des libertés entendues au sens de « privilèges », mais les crée, serait porteuse de modernité. Cette position historiographique est fortement critiquée sans être totalement périmée
8 Il faut tout d’abord récuser l’inconscient mais persistant préjugé antilatin qu’elle véhicule et qui tient à une sorte de reconstruction jacobine ou webérienne de l’histoire européenne qui juge du développement étatique et politique au regard d’un idéal type accompli et forgé par les puissances de l’Europe du Nord-Ouest et péjore des formes de construction politique comme le Saint-Empire ou la monarchie composite espagnole.
9 De plus, dans cette conception historiographique assez hégélienne, l’absolutisme est une construction théorique de la raison agissante totalement désincarnée et détachée des pratiques et des acteurs sociaux. Or les villes, les provinces, les États, les nobles, bien que tous privilégiés, participent à la vie politique comme à la construction de cet État monarchique, qu’on ne peut réduire à une simple bureaucratie impersonnelle et abstraite. Au passage, J.-F. S. met en garde contre la fallacieuse sécurité qu’offre une certaine pratique de la prosopographie, trop marquée par le modèle de la carrière mono- ou uniprofessionnelle, et qui n’étudie les individus qu’à partir des sources émises par l’institution qui les emploie. À ses yeux, la bonne prosopographie doit moins s’attacher à savoir qui l’État recrute mais comment les réseaux sociaux investissent l’État et en patrimonialisent les offices, même en dehors de toute forme de vénalité publique.
10 Cette lecture historiographique qui oppose une société traditionnelle à un État absolu et modernisateur a été écartée récemment par l’idée que les crises du XVIIe siècle n’étaient pas le fruit d’une résistance, mais d’une crise de croissance de l’État traversé par les rivalités qui opposent les bénéficiaires de l’essor de l’État de finance. Ce n’est donc pas toute la grande noblesse ni toutes les villes ou toutes les provinces qui s’insurgeraient parce qu’on malmène leurs droits et leurs libertés, mais ceux qui, à l’intérieur du système, s’estiment lésés des fruits de la croissance du Léviathan fiscal que connaît par exemple le Portugal à travers la media annata de 1531, les demandes de création de tercios portugais en 1629 pour les Flandres puis en 1636 pour la France et 1639 pour la Catalogne. Cette voie historiographique a été empruntée en France par Arlette Jouanna, Joseph Bergin ou Katia Béguin. Les études sur la cour et sur le ministériat montrent qu’à côté des révoltes liées à la croissance de l’État, d’autres sont mues par la question des redistributions du prélèvement.
11 J.-F. S. s’inscrit partiellement dans cette perspective en montrant comment les réseaux olivaristes se déploient en contrôlant toute une économie de la faveur. Toutefois l’auteur ne surestime pas le poids qu’il faut accorder au clientélisme et aux factions. Ce livre a su heureusement résister à une tendance lourde de l’écriture actuelle de l’histoire qui consiste à voir partout des clientèles, des réseaux, des nébuleuses, des patrons, des courtiers et des fidèles au point de faire de ces factions, animées par la soif d’accroître ou, à tout le moins, de maintenir pouvoir, honneur et profit, l’alpha et l’oméga de toute la vie politique. Cette analyse, qui n’est pas toujours dépourvue d’un certain moralisme, réduit les acteurs à n’avoir de fidélités qu’à l’appétit de puissance et de gloire.
12 Or le mérite de J.-F. S. est de restituer et de prendre au sérieux, et pas seulement comme de simples lieux communs masquant des intérêts exclusivement matériels et sociaux, les discours des acteurs politiques. De restituer au politique sa force d’engagement et de mobilisation. De ne pas présupposer, à partir de nos catégories contemporaines, les mobiles et le vocabulaire politique d’hier. Là réside la plus grande originalité de cet ouvrage qui fait passer dans l’historiographie française une partie de la réflexion des historiens-juristes espagnols, italiens et portugais (Hespanha). L’approche du politique passe par l’étude de la formation scolaire, juridique, rhétorique des acteurs, par l’analyse des lieux communs qu’ils mobilisent dans la pratique quotidienne, et notamment dans la litigiosité. Il souligne la prégnance de ce jus commune qu’il estime « au moins catholique, au plus européen » (p. 87). Le politique vit et s’anime dans ces querelles de juridictions ou de préséances cérémonielles comme dans la rhétorique employée pour les dire et les réduire. J.-F. S. invite donc à une réévaluation de la pensée scolastique, où se mêlent droit romain, pratique jurisprudentielle et droit canon. Le discours politique de la modernité n’est pas réductible à la seule raison d’État qui rejetterait toute la scolastique dans une sorte d’héritage moral, donc chrétien, donc médiéval. La Religion n’est pas sans Raison. Et l’État n’a pas le monopole de la Raison. Plus soucieux de cerner les nappes discursives que les anticipations dans une histoire généalogique des idées contre laquelle Foucault nous a mis en garde, J.-F. S. scrute le vocabulaire politique du temps, ses maximes, souvent latines, empruntées aux juristes et aux canonistes. Cette doxa letrada est l’espace indépassable du langage politique mobilisé par les uns et les autres. Ce livre est ainsi une invitation à réhabiliter la part que la casuistique ou le probabilisme ont pu jouer dans l’argumentation politique vis-à-vis tant des affaires intérieures qu’extérieures (si tant est que ces distinctions aient un sens dans la monarchie composite).
13 Parmi les innombrables conclusions auxquelles conduit cette fine compréhension des enjeux historiographiques et de l’outillage intellectuel des acteurs, retenons-en deux ici : la notion de centre/périphérie ; celle de gouvernement ordinaire et extraordinaire.
14 Il est commode d’opposer un centre dominateur, qu’incarne la capitale et la cour, et une périphérie dominée. Or l’ambition d’Olivares qui vise à faire un roi d’Espagne n’est pas un projet centralisateur de castillanisation. Bien au contraire, il vise à associer les élites des périphéries à la politique royale. Se crée ainsi une junte d’État portugaise à Madrid qui se substitue aux cortes portugaises et où viennent siéger des Portugais, ainsi éloignés du Portugal. On découvre à Madrid, au Conseil du Portugal, des Portugais olivaristes comme Diogo Soares, secrétaire du Conseil à partir de 1631 et dont le beau-frère, Vasconcelos, est l’homme d’Olivares à Lisbonne. Mais on découvre aussi à Lisbonne des Castillans hostiles à la politique d’Olivares, notamment le marquis de La Puebla, pourtant parent d’Olivares. Le concept centre/périphérie perd toute dimension heuristique comme, du reste, les critères d’origine nationale ou d’appartenance familiale qui n’ont rien de déterminant.
15 Dès lors, sur quel terrain de mécontentement s’effectue la montée des tensions qui vont conduire à une révolution de palais ? Sur les atteintes au gouvernement ordinaire, établi par le pactisme. Le roi règne avec ses conseils qui émettent des consultas, de manière collégiale. Ces conseillers forment un corps, ils sont cooptés, et formés dans le même moule. Or ce système est court-circuité par un valido madrilène qui veut faire du roi de justice la source de la loi et qui écarte les cortes et les conseils comme lieux de négociation pour leur substituer des juntes. Ce système est aussi malmené par le valido lisboète Vasconcelos. Autre tentation, celle de négocier avec les corps de villes (comme on fera sous Charles II), avec les corps de métiers plutôt qu’avec les cortes. Le bon gouvernement est aussi déstabilisé par des juntes de réforme (1638 : deux juntes à Madrid et Lisbonne remplacent le Conseil du Portugal) qui violent les voies ordinaires délibératives et promeuvent une prise de parole extraordinaire, celle des arbitristes au détriment des délibérations coutumières. Cette attention à la nature, aux canaux et à la procédure de la publication des avis est très originale. Jusqu’alors, on lisait les textes des arbitristes comme des projets réformateurs où s’épanchaient parmi d’autres considérations les embryons d’une économie politique. Désormais les stratégies politiques induites par ces publications sont prises en compte et font de l’arbitriste une figure de ce fonctionnement et de cette expression extraordinaires de la couronne, de cette délocalisation du politique hors des canaux coutumiers. L’arbitriste use de la prise de parole comme d’« un instrument courtisan de promotion personnelle » (p. 125). L’arbitrisme comme l’extraordinaire fiscal qu’il préconise sont l’enfant d’un valimiento qui bouleverse le status regni. Le roi de justice malmène l’ordre juridictionnel. Voilà ce qui couve et ce que recouvre cette litigiosité latente, faite de conflits de juridictions, non de nations.
16 Dès lors que l’on est attentif à cette dimension formelle, la division entre révolte populaire et révolte nobiliaire s’estompe. En effet, en France, on oppose ceux qui se révoltent parce qu’ils sont trop pressurés et ceux qui sont malcontents de ne pas être assez récompensés de leur zèle. Il n’y a pas d’entente possible, et cette hétérogénéité des intérêts fait la force du roi. Au contraire, J.-F. S. suggère que le langage politique de la doxa letrada, même s’il recouvre des intérêts divergents, permet une convergence des protestations que renforce encore l’enracinement social des acteurs politiques. Alors que les mouvements de révoltes en France sont hétérogènes, on a l’impression d’une plus grande solidarité dans le monde ibérique. J.-F. S. suggère que la doxa letrada est cet élément coagulateur qui permet de faire l’économie d’un appel à un hypothétique et anachronique sentiment national, impérial, ou à une sorte de catholicisme lusitanien.
17 La préface comme la postface sont un appel vibrant et critique envers l’historiographie française pour qu’elle s’ouvre à l’histoire du droit, comme le fait l’historiographie méditerranéenne mais aussi anglaise où les questions de la common law, du king in parliament font aussi largement débat. Pour autant, ce jus commune se pose-t-il dans les mêmes termes dans les aires catholique et protestante où l’on sait que le droit canon a été révoqué ? Quant aux juristes français, dans la mesure où ils font depuis longtemps du roi la source de la loi, peuvent-ils permettre une analyse moins statocentrée du politique ? J.-F. S. en doute et souligne le paradoxe de l’histoire politique française qui analyse l’absolutisme, délié de toute loi, à l’aune des ordonnances (p. 86). L’historiographie sur la France (qu’elle soit le fait de Français comme F. Bayard, D. Dessert, J. Cornette, R. Descimon... ou d’Italiens ou d’Anglo-Saxons comme W. Beik) a corrigé le parfait édifice de papiers construit par les juristes ou par les mémoires et autres papiers d’un Richelieu.
18 Mais soulignons-le de nouveau, pour éviter toute méprise, J.-F. S. ne fait pas une histoire de l’État mais du politique. Il analyse toutefois cette sphère à partir d’acteurs engagés dans les rouages de la monarchie. N’y a-t-il pas en dehors de ce périmètre, dans les villages par exemple, un autre lexique politique autonome de celui déployé par ces tenants de la doxa letrada ? Est-il saisissable par des doléances, des prédications, ou bien reflète-t-il, par une sorte de mimétisme descendant, les arguments déployés dans la litigiosité latente des institutions ?
19 Enfin, fermé ce beau et grand livre sur le Portugal d’Olivares, restent deux interrogations que l’auteur n’avait pas à aborder mais qu’on ne peut éviter de poser. Pourquoi Philippe IV est-il déposé alors qu’il n’est jamais accusé de tyrannie, puisque le tyran s’incarne dans la figure du valido local, Vasconcelos ? La remise en cause du mal goberno débouche en effet, ici, sur une déposition. Ensuite, comment expliquer, au vu de cette culture politique façonnée par le respect du gouvernement ordinaire, que Jean IV soit parvenu à faire ce qu’Olivares rêvait d’accomplir ? Il semble en effet que, parti pour restaurer le gouvernement coutumier, ce monarque ait innové. Mais c’est là une autre histoire.
20 Jean-Marie LE GALL.