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Compte rendu

Patrick Arabeyre, Les idées politiques à Toulouse à la veille de la Réforme. Recherches autour de l’œuvre de Guillaume Benoît (1455-1516), Toulouse, Presses de l’Université des sciences sociales de Toulouse, 2003 (Études d’histoire du droit et des idées politiques, no 7), 585 p., 40 E.

Pages 601l à 675l

Citer cet article


  • Collard, F.
(2004). Patrick Arabeyre, Les idées politiques à Toulouse à la veille de la Réforme. Recherches autour de l’œuvre de Guillaume Benoît (1455-1516), Toulouse, Presses de l’Université des sciences sociales de Toulouse, 2003 (Études d’histoire du droit et des idées politiques, no 7), 585 p., 40 E. Revue historique, 631(3), 601l-675l. https://doi.org/10.3917/rhis.043.0601l.

  • Collard, Franck.
« Patrick Arabeyre, Les idées politiques à Toulouse à la veille de la Réforme. Recherches autour de l’œuvre de Guillaume Benoît (1455-1516), Toulouse, Presses de l’Université des sciences sociales de Toulouse, 2003 (Études d’histoire du droit et des idées politiques, no 7), 585 p., 40 E. ». Revue historique, 2004/3 n° 631, 2004. p.601l-675l. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2004-3-page-601l?lang=fr.

  • COLLARD, Franck,
2004. Patrick Arabeyre, Les idées politiques à Toulouse à la veille de la Réforme. Recherches autour de l’œuvre de Guillaume Benoît (1455-1516), Toulouse, Presses de l’Université des sciences sociales de Toulouse, 2003 (Études d’histoire du droit et des idées politiques, no 7), 585 p., 40 E. Revue historique, 2004/3 n° 631, p.601l-675l. DOI : 10.3917/rhis.043.0601l. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2004-3-page-601l?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.043.0601l


1 L’imposant ouvrage que vient de publier P. Arabeyre, archiviste-paléographe, est le fruit d’une thèse d’histoire du droit soutenue en 1999 devant d’éminents juristes parmi lesquels, outre J. Krynen et J.-L. Gazzaniga, figurait G. Giordanengo. Ce dernier souligne, dans un court avant-propos, que l’auteur a su mettre en lumière, au prix d’un considérable travail de compréhension et d’investigation, la pensée politique d’un canoniste, Guillaume Benoît, dont les écrits, largement négligés de nos jours, furent tenus, au XVIe siècle, pour la caricature de la scolastique juridique capable d’engendrer des « monstres » – en l’occurrence, une « répétition » de plus de 460 folios consacrée au commentaire des onze malheureuses premières lignes de la décrétale Raynutius (Extra., 3, 26, 16) portant sur les successions testamentaires et les substitutions.

2 Ce n’est nullement faire outrage à l’A. que de dire que son travail est un immense commentaire de texte accompli dans le respect le plus scrupuleux des règles sacro-saintes de l’exercice. Appuyé sur une documentation très riche (les 45 pages de sources et de références bibliographiques l’attestent), il repose sur la connaissance intime d’un texte labyrinthique, voire déroutant dont P. A. éclaire avec rigueur et netteté la nature, l’auteur et le contexte de production avant de dégager sa problématique, ses grands thèmes et sa place dans la réflexion politique renaissante. La problématique est inscrite dans la présentation des sources qui sépare les « auteurs méridionaux » des autres. L’œuvre de Benoît illustre-t-elle l’existence, au début du XVIe siècle, d’une « école de Toulouse » développant, à partir de positions anticonciliaristes et ultramontaines, des conceptions favorables à l’absolutisme royal, ainsi que le veut la vulgate historiographique remontant à G. Hanotaux ? L’A. laissera donc de côté les aspects purement techniques sur les successions en droit canon pour se concentrer sur les considérations politiques qui en dérivent. C. Beaune en avait relevé quelques-unes voilà près de vingt ans. P. A. en livre un examen approfondi en s’attachant toujours à les rapporter à celles d’auteurs susceptibles d’avoir influencé Benoît ou d’avoir été influencés par lui. La tâche est rendue très difficile par le genre (rien moins que de la littérature politique) et la forme même du texte étudié qui obligent l’A. à reconstituer, en mesurant bien le risque d’opérer des reconstructions artificielles, les « blocs de raisonnement » d’une pensée vagabonde toute en méandres.

3 Avec sagesse et méthode, l’A. ne se livre pas à une étude de contenu avant d’avoir bien établi la nature, la consistance et les sources de l’œuvre. Cette tâche occupe son premier livre intitulé « L’homme et l’œuvre ». Le second examine les idées politiques de Benoît. Après que P. A. s’est prudemment posé la question de savoir s’il était légitime de considérer le canoniste de Cahors comme un « auteur politique » alors même que son ouvrage est fort éloigné des cadres habituels de la réflexion sur les pouvoirs qui n’est d’ailleurs pas l’objet principal de son texte, trois points sont soumis à l’étude : le droit de succession royale, le pouvoir monarchique et les relations entre l’Église et l’État.

4 Toulousain de naissance, juriste in utroque de formation (reçue à Toulouse), docteur régent à l’Université de Cahors de 1482 à 1499, Benoît quitte la cathèdre pour devenir conseiller au Parlement de Bordeaux cette année-là (on a conservé son discours d’entrée), puis de Toulouse en 1503. Il y siège assidûment dix ans durant. Mais cet homme du Sud a eu des contacts fructueux avec le pays d’oïl. Venu à Paris vers 1490 pour des motifs mal établis (renom de Cosme Guymier, auteur d’une glose de la Pragmatique Sanction ?), il y a rencontré son collègue décrétiste Robert Gaguin, sans doute davantage fréquenté pour ses talents d’humaniste et d’historien que pour ses activités enseignantes au sein d’une faculté alors sans éclat. Ses relations avec la famille d’Amboise, contractées à la faveur de son enseignement cadurcien, le mettent dans les bonnes grâces de Louis XII, ce qui lui vaut d’autres déplacements au nord de la Loire où l’envoie aussi plusieurs fois le Parlement de Toulouse dont il se fait le porte-parole pour défendre ses prérogatives face au Grand Conseil. Détenteur de judicatures, il donne volontiers des consultations en matière de litiges bénéficiaux tout spécialement.

5 Le volumineux texte soumis à l’examen intégral est une repetitio (leçon-commentaire) faite dans un cadre universitaire (Cahors) à partir de 1482 et complétée, hors de ce cadre après 1499, jusqu’en 1515 sur le début de la décrétale Raynutius. Il ne s’agit donc pas d’un exercice d’école hypertrophié mais bien de l’œuvre d’une vie. Le cours destiné à faire ressortir à des étudiants de Cahors singula verba sequendo le maximum d’aspects a débouché sur une esquisse de traité. Cette repetitio, dont il ne subsiste nul manuscrit, n’a été imprimée qu’en 1523 à Lyon, à l’initiative des fils du décrétiste respectueux des vœux paternels, avant de connaître une belle fortune éditoriale (neuf ou dix rééditions jusqu’en 1611). P. A. se livre à une étude minutieuse de l’histoire de la rédaction des trois parties du texte, enrichi de plus de 80 additions elles-mêmes observées de près, puis il présente ses éditions (la première complète ne date que de 1544) en relevant la difficulté de savoir ce qui revient à l’auteur et à quel moment de son travail, et ce qui revient à ses divers éditeurs. Il examine aussi ses sources (282 auteurs ou œuvres) en observant notamment le goût marqué de l’auteur pour les écrits les plus récents produits dans les deux droits et imprimés de part et d’autre des monts, ainsi que la grande valeur probatoire accordée à l’histoire, « fondement du raisonnement juridique », comme l’a démontré depuis longtemps B. Guenée. À cet égard, Benoît exploite à satiété le Compendium de Robert Gaguin lu initialement sous forme manuscrite au début des années 1490 – le professeur cadurcien en est sans doute le premier lecteur – puis d’après ses éditions de 1497 et 1500. Il n’est pas sûr que certains auteurs allégués n’aient pas été connus qu’à travers l’ouvrage du canoniste artésien. Benoît se réfère également beaucoup au « droit du royaume », et singulièrement aux ordonnances lues dans les collections des parlements ou des recueils privés ainsi qu’au droit coutumier et aux arrêts des cours souveraines. Sans que son style, fidèle à l’inélégance décriée dès son époque, s’en ressente, il n’est pas étranger aux belles-lettres païennes (Cicéron, les poètes latins) et chrétiennes ni à l’humanisme italien approché par l’intermédiaire de Gaguin et grâce à la connaissance de bibliothèques collectives ou personnelles, dont celle de Blois.

6 Le contexte historique permet de comprendre la position du Midi par rapport au roi depuis la refondation, en 1443, du Parlement de Toulouse, dépositaire de l’autorité durant la vacance de la fonction de gouverneur de Languedoc entre 1503 et 1512 : obéissance au monarque et défense des libertés locales caractérisent les élites méridionales dont Benoît fait partie. P. A. présente en détail le monde des juristes – docteurs et parlementaires – toulousains dont sa thèse offre une véritable prosopographie. Figure saillante de ce milieu intellectuel dont le grand précurseur fut l’archevêque Bernard de Rosier, Étienne Aufreri a exercé une influence non négligeable sur la repetitio.

7 L’étude des idées de Guillaume Benoît en matière politique et institutionnelle fait ressortir une pensée originale. Ayant à commenter un texte sur les successions privées, le décrétiste de Cahors est naturellement conduit à traiter de façon « éparse mais solidaire » la vaste question de la succession royale (d’actualité à la fin des années 1490) et, à travers elle, celle du statut et de la nature de la royauté, une « dignité » indisponible qui dirige une entité inaliénable, au risque, en cas contraire, de produire une monstruosité – pour ne pas dire : une hérésie – affectant l’organisme même de la monarchie de France. À partir du Grand traité sur la loi salique, de Gaguin, de Terrevermeille et de Balde, Benoît justifie la coutume successorale du royaume et anticipe même sur la succession de... 1589 ! Il s’attache à fonder en droits (le pluriel s’impose) et par les précédents de l’histoire cette particularité du royaume, une « loi fondamentale » mal étayée par le droit savant.

8 L’autorité royale telle que la conçoit Benoît de manière très éclatée retient aussi l’attention de P. A. Peu intéressé par l’idéal éthique de la royauté, le canoniste puise la majeure partie de ses idées, voire de ses formules, à Gaguin avec qui il partage une faible valorisation du sacre et une grande discrétion à propos de la thaumaturgie. Il exalte l’excellence de la monarchie de France distinguée par Dieu au moyen de signes et de privilèges. À la liste habituelle des qualités d’exception de la royauté, il ajoute la parfaite justice qu’elle exerce. Il insiste particulièrement sur la symbolique des lys en un passage inspiré par le traité dédié à Louis XII par Jean-Louis Vivald en 1507. Globalement, notre juriste méridional s’écarte notablement des positions très réservées de ses collègues et compatriotes en matière de mystique royale pour s’aligner sur des idées septentrionales incarnées avant tout par Gaguin qui présente l’avantage de la modération. Les origines et les conditions d’exercice du pouvoir royal, sa souveraineté absolue aux origines anciennes et aux multiples manifestations historiques sont traitées de façon souvent très proche de celle de l’humaniste trinitaire, concurremment aux idées de Balde. Contrairement à ses compatriotes de Languedoc, Guillaume Benoît ne dresse pas de liste de droits royaux. Il ne sacrifie pas à une mystique de la royauté législatrice qui, dans le Midi, avait pu se substituer à la mystique de la royauté sacrée chère aux gens du Nord. Il est très attaché à l’idée de contrat par lequel le roi est devenu maître du Languedoc, à condition de respecter les particularismes locaux. Le futur conseiller au Parlement de Toulouse n’a rien d’un absolutiste intégral : l’obéissance n’empêche pas le dialogue, la souveraineté n’exclut pas les privilèges. Pour Benoît, les parlements sont à l’interface des droits royaux et des privilèges régionaux qu’ils défendent également. Son examen relativement groupé des institutions monarchiques (justice, armée, finances), très inspiré du Compendium pour ce qui est de leurs origines, exalte le système français rapproché des institutions romaines et fait remarquablement peu de cas des États généraux.

9 L’A. aborde enfin très longuement la vision des rapports entre le roi et l’Église par le juriste méridional Benoît : question du plus haut intérêt si l’on se rappelle les positions anticonciliaires et ultramontaines des Languedociens qui, à l’exemple de Bernard de Rosier, voyaient derrière les atteintes portées à la monarchie pontificale de lourdes menaces contre la monarchie royale en butte aux excès des assemblées représentatives et qui s’opposaient à la Pragmatique Sanction, édictée à la faveur du concile subversif de Bâle. C’est pourquoi Hélie de Bourdeille, évêque de Périgueux, a chaudement félicité Louis XI d’avoir aboli l’acte de désobéissance de 1438 qui recueillait en revanche l’adhésion des gens du Parlement de Toulouse comme des milieux parisiens (Gaguin ou Guymier). Quoique attaché aux privilèges ecclésiastiques, Benoît glisse de ce côté gallican et admet les multiples cas d’ingérence de la justice royale dans les causes regardant des clercs, y compris bénéficiales. La qualité de « très chrétien » implique la souveraineté du roi sur l’Église du royaume en raison de l’excellente et invariable piété des rois de France à qui l’autorité apostolique ou concilaire a pu déléguer de larges pouvoirs. Cela fait du Cadurcien un adepte pragmatique de la Pragmatique, contrat solennel incorporé au régime monarchique, conforme à son essence et utile au Bien public. Sorti des querelles de principe enfiévrées entre conciliaristes et adeptes d’un pouvoir pontifical peu prisé, l’auteur de la repetitio ne veut voir que la puissance du roi. Il n’a d’idéologie que royale, pour reprendre l’heureuse formule de l’A. Le Concordat de Bologne conclu l’année de sa mort, et présenté en 1518 par le chancelier Duprat au Parlement de Paris très hostile comme un simple habillage « diplomatique » de la Pragmatique, correspond parfaitement à ses vues. Benoît se place donc bien parmi les absolutistes de l’« école de Toulouse », mais dans la frange modérée et contractuelle. Sa pensée devait alimenter l’abondante production des auteurs du XVIe siècle, protestants comme catholiques.

10 Il est d’usage d’épingler quelques défauts mineurs pour attester l’attention soutenue et l’intérêt pris à la lecture. Sacrifions à cet us en relevant d’abord quelques maladresses dans la présentation de la documentation. Il est surprenant de voir ranger sous le même intitulé de « sources littéraires » des textes juridiques et d’autres historiographiques dont l’utilisation n’obéit par ailleurs pas toujours à la règle du choix de la dernière édition parue (ainsi pour Thomas Basin). Plutôt qu’en bibliographie, aux noms de leur éditeur respectif, on s’attendrait à voir Alain Chartier et Robert Gaguin figurer dans les sources. Le terminus a quo de la rédaction du Compendium par ce dernier n’est pas 1488, mauvaise lecture d’une note de bas de page peut-être mal rédigée (91). Et la question reste posée de savoir ce qui a pu causer l’adhésion si forte du canoniste de Cahors à l’abrégé du canoniste de Paris : leur activité commune ou la commodité de l’ouvrage de ce dernier par ailleurs auréolé de sa réputation littéraire ? Le cursus d’un conseiller au Parlement comme Benoît débutant aux Enquêtes pour finir à la Grand Chambre n’a rien d’annonciateur des réalités postérieures : Juvénal des Ursins le dépeint pour la cour parisienne dès le milieu du XVe siècle (108, 202). Si l’influence et la postérité de Guillaume Benoît sont toujours envisagées, il est un peu dommage que nul développement synthétique ne viennent reprendre des remarques réparties au gré des thèmes traités. Et des passerelles avec l’un des grands auteurs du temps, Claude de Seyssel, auraient pu être plus abondamment lancées. Implicitement envisagée dans les ultimes lignes de la conclusion, une enquête systématique sur la présence de l’ouvrage dans les bibliothèques du XVIe siècle aurait permis de mesurer l’audience de l’auteur au-delà des cercles de professionnels. On saisit mal pourquoi il faudrait s’étonner de voir passer Benoît de la succession privée, sujet de « sa » décrétale, à celle de la Couronne, alors que la fameuse clause sur la terra salica concerne bien au départ l’héritage d’une terre quelconque. Plus globalement, mais c’est moins une critique qu’un point de discussion, faut-il accorder une si grande importance à l’origine géographique, voire à l’appartenance professionnelle des auteurs ? Que Benoît suive souvent Gaguin signifie peut-être davantage une dilection personnelle pour un personnage qui n’écrit guère en tant que canoniste, qu’une « communauté d’inspiration... transcendant les clivages Nord-Midi » (322) certes commodes pour l’historien d’aujourd’hui mais peut-être un peu trop systématiquement invoqués, même si la conscience d’appartenance méridionale du canoniste de Cahors est aussi indiscutable que l’interpénétration des deux aires culturelles vers 1500. Par ailleurs, en dépit du titre du livre, la question de la réforme de l’Église est finalement très peu abordée alors que Benoît fut contemporain des scandales d’Alexandre VI et des efforts de Charles VIII.

11 Cela n’empêche pas que, à l’instar de G. Giordanengo, il faille louer l’auteur d’avoir fourni un accessus synthétique à un auteur dense et complexe dont le modus operandi a inspiré P. Arabeyre lorsqu’il s’agissait d’expliquer en détail les formules et les conceptions de Benoît mais ne l’a heureusement pas contaminé au moment d’organiser sa réflexion. La précision et la solidité de ce « commentaire de commentaire » placent assurément son ouvrage parmi les études fondamentales d’histoire des idées politiques. Bien davantage qu’une monographie intellectuelle, il est, par ces amples perspectives, une contribution majeure à la connaissance de la culture savante et des courants idéologiques des XVe et XVIe siècles. Le livre dépasse donc très largement le seul auditoire des historiens du droit et doit être recommandé à tous ceux qui, médiévistes et modernistes, s’intéressent à l’histoire des pouvoirs et de la culture politique.

12 Franck COLLARD.


Date de mise en ligne : 01/07/2007

https://doi.org/10.3917/rhis.043.0601l