Didier Méhu, Paix et communautés autour de l’abbaye de Cluny (Xe-XVe siècle), Lyon, Presses Universitaires de Lyon, coll. « Histoire et archéologie médiévales », 9, 2001, 636 p.
- Par Denyse Riche
Pages 869i à 940i
Citer cet article
- RICHE, Denyse,
- Riche, Denyse.
- Riche, D.
https://doi.org/10.3917/rhis.034.0869i
Citer cet article
- Riche, D.
- Riche, Denyse.
- RICHE, Denyse,
https://doi.org/10.3917/rhis.034.0869i
1 Si, au fil des années, la bibliographie clunisienne ne cesse de s’enrichir, les recherches continuent à privilégier les abbés ou l’histoire de l’ordre ; par contre, le projet de société que les moines clunisiens conçurent pour les laïcs de leur entourage et les relations qui en résultèrent n’ont guère suscité d’intérêt. Cette lacune est désormais comblée grâce à la thèse soutenue par Didier Méhu sur le thème : Paix et communautés autour de l’abbaye de Cluny (Xe-XVe siècle).
2 Dans cette étude, Didier Méhu examine sur une longue durée – presque six siècles – les modalités de la domination des moines et la nature du lien social qu’ils établissent avec les laïcs du bourg de Cluny, cadre privilégié pour cette enquête. Cette problématique s’avère féconde car elle permet de confronter le rêve de société élaboré par les moines et la manière dont ils tentent de le mettre en application en dirigeant les hommes et en administrant les terres.
3 La première partie de l’ouvrage est consacrée aux fondements de la domination des moines et à sa mise en pratique, des origines de l’abbaye jusqu’aux années 1120. Très rapidement, grâce aux donations, les moines de Cluny deviennent les principaux seigneurs du Mâconnais, seigneurs d’un type particulier car leur pouvoir repose, paradoxalement, sur leur idéal de retrait du monde et leur désir de se consacrer à la prière. Cette autorité seigneuriale s’appuie sur un ensemble de lieux, au sein desquels le bourg de Cluny tient une place éminente. Une étude minutieuse des sources – chartes, privilèges pontificaux, privilèges royaux – met en lumière la montée en puissance de la domination des moines et son haut degré d’élaboration. En dépit de leur apparente lisibilité, ces sources sont souvent d’un maniement délicat, ce qui fait d’autant plus apprécier l’analyse critique qui nous est proposée, laquelle permet non seulement de réviser ou de nuancer certaines affirmations trop facilement admises et répétées, mais de montrer les conditions et l’intention qui ont présidé à la réalisation de ces documents. Après avoir passé au crible les fondements scripturaires de la tutelle clunisienne, Didier Méhu nous convie à une promenade sur les chemins du Clunisois à la recherche de tous les lieux de pouvoir clunisiens afin de mieux saisir comment les moines ont inscrit, concrètement, leur emprise dans l’espace. Le rôle des lieux de justice apparaît alors fondamental. De la confrontation des sources écrites et de l’enquête sur le terrain sont nées plusieurs cartes qui constituent un des apports majeurs de cette thèse – cartes particulièrement éclairantes sur le projet des moines, sur leur obstination à le réaliser, et qui mettent en évidence la domination polymorphe exercée par les Clunisiens. À partir de l’autel majeur de l’église abbatiale, la sainteté clunisienne rayonne et définit plusieurs espaces concentriques qui sont autant de cercles de domination, mais de nature cependant différente ; à l’aire d’immunité – « aire de pureté » –, définie par le légat Pierre d’Albano (1080), succède celle du ban sacré délimité par Urbain II (1095), tandis qu’au-delà se dessine une zone « sans péage et sans château ». Pour étayer cette savante construction, il y a d’abord, correspondant à la première aire, le bourg de Cluny, à la fois villa, doyenné et parrochia dans laquelle l’abbé de Cluny se comporte comme un évêque ; ensuite, au-delà de ce premier cercle, le pouvoir est relayé par d’autres « lieux » – églises, doyennés, ermitages – qui sont autant de pôles de cette domination polymorphe. On appréciera la mise au point sur l’épineuse question des doyennés clunisiens ainsi que la reconsidération du rôle des ermitages dont l’insertion dans la société dépasse largement ce que l’on est en droit d’attendre pour ces établissements.
4 Cette étude fait apparaître une construction idéologique savamment élaborée, par laquelle les moines s’efforcent de mettre en ordre la société qui les entoure et de faire régner la paix – leur paix. Que l’un des temps forts de cette réflexion se situe sous Pierre le Vénérable (1122-1156) ne fait que confirmer l’importance de cet abbatiat dans l’histoire clunisienne ; c’est à sa demande que le pape Lucius II, en 1144, réunit les prescriptions pontificales en faveur de l’immunité et de l’exemption clunisiennes promulguées depuis la fin du XIe siècle et conforte les fondements locaux et généraux de l’ecclesia Cluniacensis afin de parfaire cette organisation sociale.
5 Après cette analyse fine et précise des assises de la domination monastique, Didier Méhu s’intéresse aux rapports sociaux tels qu’ils s’organisent dans les cercles définis précédemment et montre comment s’articulent les documents normatifs et les règlements concrets avec les laïcs. En effet, tout en cherchant à imposer leur vision d’une société où les différentes composantes seraient liées au sein d’une communauté fusionnelle, les moines sont confrontés à l’évolution du bourg de Cluny qui non seulement se développe mais se structure autour de trois paroisses.
6 Dans la seconde partie, qui nous conduit jusqu’à la fin du XVe siècle, nous assistons, à partir du XIIe siècle, à l’affirmation des bourgeois de Cluny qui s’organisent en communautés paroissiales. Dès la seconde moitié du XIIe siècle, les moines sont confrontés à des difficultés qui s’amplifient au siècle suivant. Ils doivent faire face à une triple concurrence : celle des bourgeois qui tendent à former une communauté distincte, celle du pape qui tend à intégrer les moines clunisiens dans les ordines de l’Église romaine et celle du roi de France qui tend à inclure l’Église clunisienne, et ses membres, dans son royaume. Même si, à la fin du XIIe siècle, les coutumes écrites instituent la communauté d’habitants comme partie intégrante de la communauté ecclésiale clunisienne, l’évolution est inéluctable. La concomitance des efforts de la communauté urbaine pour se structurer et l’installation, par le roi de France, d’un bailli à Mâcon, en 1239, modifie les fondements sur lesquels la paix, les pouvoirs et les rapports sociaux sont établis ; les relations entre la communauté des moines et celle des laïcs s’altèrent et les discordances entre l’idéologie élaborée par le pouvoir abbatial et son acceptation par les habitants de Cluny s’accentuent. Même si les moines résistent – ainsi lors des tentatives des bourgeois pour s’émanciper, en 1307, ou pour se doter d’une véritable représentation –, ils ne peuvent empêcher une évolution désormais irréversible. La montée en puissance des bourgeois aboutit à l’instauration d’une nouvelle paix clunisienne.
7 Étayée par l’analyse de documents jusque-là peu utilisés et qui permettent de diversifier les approches, cette seconde partie se présente aussi comme une étude d’histoire urbaine. Le bourg monastique nous apparaît dans toute sa diversité ; diversité topographique avec ses trois paroisses, qui se développent inégalement, et surtout diversité sociale. Si l’église Saint-Maïeul est perçue comme une annexe du monastère, c’est autour de Notre-Dame que se regroupent prêtres, notaires et marchands, c’est-à-dire ceux qui détiennent les responsabilités dans la communauté des habitants et qui sont les plus virulents pour remettre en cause la tutelle abbatiale. Quant à l’église Saint-Marcel, elle devient le centre d’un quartier actif où se concentrent différents métiers dominés par les bouchers qui comptent parmi les plus riches familles de la ville. Mais le bourg est aussi un espace de concurrence pour l’exercice de la justice, ce que l’on découvre grâce à une très claire présentation des différentes juridictions, en particulier celle de l’abbé – avec ses responsables et ses exécutants –, laquelle ne peut s’opposer au progrès inexorable de la justice royale. Enfin, à travers les lignes consacrées à la religion des Clunisois, on peut mesurer la distance qui s’instaure à la fin du Moyen Âge, y compris sur le plan de la spiritualité, entre les habitants du bourg et les moines. Comme il est aisé de s’en rendre compte, cette thèse offre bien des perspectives ; au-delà de l’histoire et de l’idéologie clunisiennes, elle plonge au cœur de la société médiévale. Il faut souhaiter que la voie qui a été ouverte suscite de nouvelles recherches.
8 Denyse RICHE.