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Compte rendu

John Horne, Alan Kramer, German Atrocities, 1914. A History of Denial, New Haven and London, Yale University Press, 2000, 608 p.

Pages 603zn à 701zn

Citer cet article


  • Roth, F.
(2003). John Horne, Alan Kramer, German Atrocities, 1914. A History of Denial, New Haven and London, Yale University Press, 2000, 608 p. Revue historique, 627(3), 603zn-701zn. https://doi.org/10.3917/rhis.033.0603zn.

  • Roth, François.
« John Horne, Alan Kramer, German Atrocities, 1914. A History of Denial, New Haven and London, Yale University Press, 2000, 608 p. ». Revue historique, 2003/3 n° 627, 2003. p.603zn-701zn. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2003-3-page-603zn?lang=fr.

  • ROTH, François,
2003. John Horne, Alan Kramer, German Atrocities, 1914. A History of Denial, New Haven and London, Yale University Press, 2000, 608 p. Revue historique, 2003/3 n° 627, p.603zn-701zn. DOI : 10.3917/rhis.033.0603zn. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2003-3-page-603zn?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.033.0603zn


1 Depuis près de dix ans, ces deux historiens britanniques ont publié sur le thème des « atrocités allemandes » de 1914 plusieurs articles pionniers ; retenons les deux principaux signés du seul John Horne : « Les Mains coupées. “Atrocités allemandes” et opinion publique française en 1914 », communication au colloque Guerre et cultures, 1914-1918 organisé par Jean-Jacques Becker et l’article « Corps, lieux et nations. La France et l’invasion de 1914 » paru dans les Annales 1/2000. Ces textes ponctuels jalonnaient et préparaient un travail de plus grande envergure dont le présent livre est l’aboutissement. Au terme d’une enquête de longue durée qui prend en compte toutes les sources disponibles et d’une réflexion critique prudente et aiguisée, les auteurs établissent la réalité des faits : environ 6 500 civils tués et 20 000 maisons détruites du 4 août à la mi-octobre en Belgique et dans le département français de la Meurthe-et-Moselle. Puis ils examinent comment les deux camps – les alliés et les Allemands, ont perçu, utilisé, mis en perspective ces événements de la période de l’invasion pendant la guerre, dans l’immédiat après-guerre et au cours des années 1920. La première partie, « L’Invasion allemande », est le volet positiviste du livre : c’est une recension aussi minutieuse que possible des violences (destructions, incendies, prises d’otages, déportations) et des exécutions sommaires et des massacres de civils commis durant les deux premiers mois de la guerre en Belgique (siège de Liège, destruction de Louvain, bataille des Ardennes) puis en Meurthe-et-Moselle dans le pays haut et autour de Lunéville, Baccarat, Badonviller ; on peut regretter que le Nord meusien ainsi que les vallées vosgiennes de l’arrondissement de Saint-Dié aient été laissés à l’écart de l’enquête. Celle-ci se clôt à la mi-octobre 1914 avec l’achèvement de la guerre de mouvement. Les différents « incidents » sont classés par types, par gravité ; dans la mesure du possible, leurs auteurs sont identifiés ; une chronologie des incidents majeurs dégage un extraordinaire pic de violences du 17 au 25 août 1914. Après un examen de ce qui s’est passé au même moment sur le front oriental, les auteurs caractérisent les violences commises sur le front occidental de la manière suivante : « Ce qui distingue la violence allemande commise vis-à-vis des civils belges et français de la violence militaire sur d’autres fronts et spécialement du comportement russe en Prusse orientale et en Galicie, fut la croyance omniprésente dans l’existence de franc-tireurs et d’une réponse militaire concertée qui conduisit à l’hostilité à l’égard des populations civiles dans toute la zone d’invasion » (p. 86). La seconde partie est une tentative d’explication des événements, de la diffusion des informations et de leurs représentations chez les belligérants durant la période août-octobre 1914. Du côté des Allemands, les violences s’expliquent par le mythe du franc-tireur qui s’enracine dans les événements militaires de la seconde partie de la guerre de 1870 et par la façon dont la conduite de cette guerre avait été transmise et intériorisée par les cadres de l’armée allemande : la peur du franc-tireur qui tire dans le dos des troupes régulières, la crainte panique d’un renouvellement de « la guerre du franc-tireur » se traduiraient par l’urgence vitale de prévenir cette guerre irrégulière et de riposter à la moindre alerte, au moindre signe suspect. Terroriser les civils serait en quelque sorte une mesure de prévention. Évoquer la mémoire de 1870 suffit-il d’ailleurs ? En effet la Belgique était restée à l’écart de la guerre franco-allemande et dans l’est de la France, les groupes de francs-tireurs, d’ailleurs peu nombreux, n’avaient été actifs qu’à la fin du conflit (décembre 1870 et janvier 1871) et non au début. Les auteurs établissent que les actes de résistance des civils ont été rares et limités, que les francs-tireurs n’ont jamais existé et que la plupart des ordres d’exécutions sommaires (sauf les premiers jours) ont été donnés par des officiers allemands souvent de haut rang, sans que l’on puisse relever un quelconque acte d’agression de la part des civils contre des soldats allemands. Du côté des alliés, les récits des réfugiés et des soldats sur les exécutions sommaires, les viols, les incendies ont été repris rapidement dans la presse et par les artistes (l’artiste nancéien Victor Prouvé produit une série de gravures sur les incendies et massacres de Gerbéviller) et deviennent la substance du discours sur les atrocités allemandes. La troisième partie « Guerre des mots, 1914-1918 : atrocités allemandes et significations de la guerre » conduit les auteurs à s’interroger sur la durée du phénomène et l’instrumentalisation des « atrocités allemandes » par les alliés comme élément efficace de la propagande pour assurer chez eux la cohésion nationale et déconsidérer l’Allemagne chez les neutres. S’engage alors une bataille des rapports officiels dont l’enjeu est l’opinion publique mondiale. Le premier rapport français est rédigé sous la direction du président de la Cour des comptes, Georges Payelle, ancien directeur de cabinet de Raymond Poincaré et resté très proche du président de la République ; il repose sur des enquêtes, au moins dans la partie du territoire libéré après la Marne ; le rapport est complété par un recueil de témoignages, largement repris ensuite par la presse française et internationale ; les Anglais lancent leurs propres investigations (Bryce Report) ; les Allemands contre-attaquent avec un « Livre blanc » ; puis les Belges ripostent avec un « livre gris » rédigé à partir d’une enquête auprès des réfugiés, document dont un auteur belge Ferdinand Van Langenhowe montre dès le début de 1916 les exagérations. Jusqu’en 1918, les événements d’août-octobre 1914 sont sans cesse rappelés et la dénonciation des atrocités ennemies participe de la culture de guerre. Le traité de Versailles sanctionne ces violations des lois de la guerre et du droit des gens : les articles 227-231 (les articles sur les responsabilités) proclament non seulement la responsabilité personnelle de Guillaume II mais aussi exigent le jugement des responsables militaires des actes criminels ; en février 1920, les alliés demandent à l’Allemagne l’extradition de 853 coupables ; puis si la liste est réduite ensuite, les Français retiennent les responsables des massacres de Jarny et de Nomeny. Devant la haute cour de justice du Reich, un procès concernant 45 cas se déroule en 1921 à Leipzig ; la totalité des prévenus est acquittée ; si les Britanniques acceptent le verdict, la France et la Belgique s’indignent de ce déni de justice et jusqu’en 1925, leurs tribunaux jugent et condamnent par défaut des officiers allemands. Dix ans après les événements, le souvenir des crimes de guerre commis contre les civils en 1914 est encore très vif et la France et la Belgique élèvent des monuments commémoratifs détruits par les Allemands pour la plupart d’entre eux en 1940. Même si les crimes monstrueux de la Seconde Guerre mondiale ont recouvert ceux de la Première et parfois sont confondus les uns avec les autres, dans le nord meusien, le pays haut, les vallées vosgiennes, la Wallonnie, les exécutions sommaires, les incendies, les déportations sont loin d’être oubliés ; dans les années 1960-1970, je les ai encore entendus rappeler par les enfants des victimes.

2 Dans la ligne du renouvellement des regards sur la Grande Guerre initié par Jean-Jacques Becker, Stéphane Audoin-Rouzeau et tous ceux qui travaillent avec eux autour de l’Historial de Péronne, ce livre mesuré et dépassionné qui se signale par sa dimension comparative et son analyse transnationale, apporte une contribution originale. À côté d’un volet positiviste indispensable qui dresse un bilan comptable, précis des atrocités allemandes, les auteurs se sont orientés pour les expliquer vers l’histoire des comportements et des mentalités ; ils ont montré la part de rumeurs et de légendes ; ils en ont démontré d’une part l’instrumentalisation par les gouvernements alliés et d’autre part l’impossible reconnaissance des faits par les Allemands dont les conséquences se font sentir jusqu’en 1945. Dès le début du conflit et après le conflit, la dénonciation des atrocités allemandes entre dans un processus de mobilisation culturelle ; ce phénomène alors nouveau et inédit, est remarquablement éclairé. Les conclusions sont fermes et nuancées et ouvrent de multiples perspectives.

3 François ROTH.


Date de mise en ligne : 01/12/2007

https://doi.org/10.3917/rhis.033.0603zn