Zones côtières littorales dans le monde méditerranéen au Moyen Âge : défense, peuplement, mise en valeur, Actes du colloque international organisé par l’École française de Rome et la Casa de Vélasquez, en collaboration avec le Collège de France et le Centre interuniversitaire d’histoire et d’archéologie médiévales (UMR 5648 - Université de Lyon II - CNRS - EHESS), Rome, 23-26 octobre 1996, édités par Jean-Marie Martin, Castrum 7, collection de l’École française de Rome 105/7 – collection de la Casa de Vélasquez 76, Rome-Madrid, 2001, 578 p.
- Par Patrice Beck
Pages 603d à 701d
Citer cet article
- BECK, Patrice,
- Beck, Patrice.
- Beck, P.
https://doi.org/10.3917/rhis.033.0603d
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https://doi.org/10.3917/rhis.033.0603d
1 Une conjonction de coordination et un nom auront évidemment sauté dans le titre : il faut y lire « Zones côtières et plaines littorales dans le monde méditerranéen... », comme le restituent Pierre Toubert en introduction (p. 2) et Giovanni Cherubini en conclusion (p. 569). Cette coquille (?) a paradoxalement le mérite d’attirer l’attention sur le soin apporté à la définition du sujet par les organisateurs de ces 7es rencontres Castrum. Pour rester fidèle à la thématique générale, énoncée en 1981 et toute consacrée à l’étude des formes de l’incastellamento, il fallait éviter d’embarquer les débats dans une analyse des activités maritimes, les orienter plutôt sur la recherche des modalités et des éventuelles spécificités de l’exploitation « terrienne » de ces côtes ; il s’agissait d’envisager ces dernières non comme des « bords de mer » mais comme des « bords de terre », de les appréhender moins comme des frontières avec un « au-delà des mers » que comme des périphéries intégrées aux activités d’entités politiques et socio-économiques terriennes.
2 Le cap a été parfaitement tenu dans les 23 communications présentées et si Patrick Gautier Dalché a parlé des cartes marines, c’est pour suggérer que ces représentations du littoral sont non seulement des aides à la navigation nécessaires aux marins mais aussi des encyclopédies de culture pratique des pays, utiles aux marchands et hommes de guerre embarqués ; si Henri Bresc a dressé un tableau de la pêche en mer pratiquée en Provence, Sardaigne et Sicile, c’est que l’activité n’est en rien hauturière mais qu’au contraire elle accroche ses grosses installations fixes (madragues et pêcheries) aux amers, aux lagunes et aux estuaires, qu’elle associe les savoirs halieutiques et marins (éthologie des espèces, connaissance des fonds et des courants) à un système très terrestre d’encadrement, d’organisation et de finalisation du travail.
3 Des rivages continentaux (Bithynie, Maghreb, Languedoc et Roussillon), des péninsules italienne et ibérique et des îles (Thasos, Sardaigne, Sicile et Corse), les contributions ont apporté une belle moisson d’informations sur les milieux côtiers, leurs modes de peuplement et d’exploitation. L’ensemble n’ignore certes pas les XIIIe-XVe siècles : certaines contributions prennent en écharpe l’ensemble du millénaire médiéval. Mais il n’est pas surprenant, Méditerranée et Incastellamento obligeant, qu’il soit surtout centré sur la transition Antiquité / Moyen Âge et sur la mutation de l’an mil. Le dossier rassemblé met d’autre part en valeur l’indispensable démarche interdisciplinaire dans ce champ de la recherche qui ne peut vraiment fonctionner sans l’apport conjoint des sciences de la vie, de la terre et des sociétés. L’apport de l’archéologie, non seulement de la fouille des habitats mais aussi de la sédimentologie et des analyses de laboratoire qui les prolongent, y est majeur bien que récent : essentiel car ces périodes hautes accusent ici comme ailleurs un déficit scripturaire certain ; récent car si le cadre conceptuel de la « Non Site Archaeology » est déjà ancien, il est resté longtemps pionnier et c’est seulement depuis quinze ans au plus que l’argent de l’Archéologie préventive liée aux « Grands Travaux » donne les moyens d’aborder efficacement la puissance des colluvionnements et l’importance des divagations fluviales caractérisant les paysages méditerranéens. Car, et c’est là le premier caractère commun à l’ensemble des littoraux étudiés, la nature y est riche mais moins domestiquée qu’ailleurs, les installations humaines y restent fragiles et précaires faces aux colères climatiques et à leurs conséquences sédimentaires, hydrauliques et biologiques. Les points de rencontre entre le « déterminisme naturel » et le « possibilisme culturel » y sont multipliés, exacerbés : ils constituent des points de vue d’autant plus remarquables sur cette dialectique entre l’homme et son milieu qu’ils se nourrissent aussi des conflits humains. Les littoraux en effet, et c’est le second trait commun révélé par les différentes contributions, respirent fortement au rythme des aléas politiques : tour à tour no man’s land en friches, murailles hérissées ou aires de contacts densément mises en valeur, ils sont les chambres d’amplification des mutations politiques, économiques et sociales.
4 Marais et lagunes ont ainsi retenu l’attention de nombreuses études. Le milieu est certes hostile car mouvant, impénétrable et porteur de maladies ; mais il est non moins attractif car protecteur et riche de sa faune, de sa flore et de ses potentialités agropastorales pour qui sait mobiliser moyens techniques et financiers afin de maîtriser l’eau et assécher les marais, drainer les sols, construire les pêcheries et les moulins. C’est le cas des plaines littorales de la France méditerranéenne que Rome a su densément exploiter (Ph. Leveau).
5 Mais avant qu’une institution riche et puissante – l’État, la cité ou l’Église – ne les investisse, les littoraux restent des « saltus » extensivement utilisés par des communautés périphériques, des zones faiblement peuplées et donc les lieux possibles d’aventures individuelles plus ou moins pilotées ou récupérées par les États. Les Maures installés en Provence au Xe siècle en donnent un bon exemple. Ils restent certes évanescents : sous le castrum du XIIIe siècle de La Garde-Freinet, ils n’ont apparemment laissé aucune trace et leur présence n’est physiquement attestée que sur la côte, par quatre épaves d’origine andalouse retrouvées entre Marseille et Cannes. Mais les documents écrits les signalent dans la presqu’île de Saint-Tropez et à l’affût sur les cols alpins, les montrent suffisamment motivés pour s’accrocher jusqu’en 972 malgré les défaites de 941 et de 942 : ces Arabes d’Espagne étaient-ils de simples pillards ou bien poursuivaient-ils, en éclaireurs, quelque ambition terrestre (Ph. Senac) ? Le cas de la colonisation berbère de la côte orientale d’Al-Andalus et des îles Baléares n’est pas moins suggestif : dès 711, dans un contexte de rapports distendus avec le pouvoir de Cordoue, le mouvement migratoire paraît important et le milieu d’accueil suffisamment vide pour que les nouveaux venus n’aient point de peine à garder leurs structures socio-économiques et leur mode d’exploitation clanique des terres (P. Guichard ; M. Barcelo).
6 Mais les États ne peuvent se désintéresser longtemps de ces espaces mouvants de marges et de frontières : ils doivent être défendus et appropriés, au moins fortifiés, au mieux protégés et peuplés, « enchâtellés » et « encellulés ». C’est ainsi qu’en 854, le pape Léon III offre aux habitants de l’ancien port de Centumcellae – la future Civita Vecchia – un refuge contre les raids sarrazins sur une hauteur dominant à l’est la plaine maritime fertile : avec le castrum de Cencelle, il marquait aussi le paysage de sa présence, affirmait son autorité sur un temporel se transformant alors en État (F. Bougard et L. Pani-Ermini). C’est ainsi que les côtes de l’île montagneuse de Thasos, qui concentraient l’occupation aux temps de la pax romana, ne deviennent à partir du VIIIe siècle qu’un glacis fortifié laissé aux militaires, abandonné des habitants réfugiés dans les montagnes centrales (S. Dadaki et Ch. Giros). C’est avec 26 fortifications – une tous les 6 km – que les 150 km de côte de la riche plaine de Kairouan furent défendus contre les Byzantins à partir du VIIIe siècle (M. Hassen) et que les caps et les estuaires des 1 000 km de la façade atlantique d’Al-Andalus furent hérissés de postes de vigie, de tours fortes, d’enceintes refuges et de ribat aux fonctions militaires et religieuses à partir de 844 et le sac de Séville par les Vikings (Ch. Picard). En Italie du Sud, l’État, romain puis tour à tour byzantin, normand et souabe, est resté suffisamment fort pour assurer, plutôt bien que mal, la sécurité des façades maritimes si nécessaires à leurs ambitions (J.-M. Martin et G. Noyé) ; ce ne fut pas le cas de la Corse dont les habitats, entre XIe et XVe siècle, sont à 95 % installés sur les hauteurs et dont les plaines côtières ne sont occupées que par de rares et épisodiques communautés de pasteurs, de pêcheurs et de sauniers d’une part, par quelques villes fortifiées assurant le lien avec le continent d’autre part (D. Istria). Sur le littoral catalan (P. Bonnassie) et languedocien (M. Bourin et al.), le dépeuplement et l’abandon des terres à partir du VIe siècle sont évidents et profitent au fisc qui se constitue de vastes domaines côtiers progressivement redistribués plutôt aux institutions ecclésiastiques qui constituent les premiers noyaux d’un repeuplement et d’une remise en valeur des terres vraiment dynamiques qu’après l’an mil.
7 L’exploitation enclenche alors un complexe phénomène d’interactions lisibles aussi bien dans la mémoire sociale que sur le terrain : c’est ainsi que les oscillations du niveau des eaux du lac de Nicée se marquent tant dans les cémentations carbonatées de ses rives que dans les anomalies topographiques de la cité éponyme ; entre la fondation de cette dernière à l’époque hellénistique et le XIIIe siècle au cours duquel elle est un temps capitale de l’Empire byzantin, la puissance des variations s’élève à 4,5 m ou 5 m et leur rythme apparaît bien calé sur les phases régressives et intensives de l’exploitation du bassin versant (B. Geyer, R. Dalongiville et J. Lefort). La maîtrise de cette nature peut être d’un apport économique important : c’est le cas, pour Pise, du labyrinthe aquatique du delta de l’Arno et des ressources minières de la Maremma (C. Wickham). Elle peut aussi être idéologiquement instrumentalisée et être intégrée à la mythologie du pouvoir. C’est assurément le cas de la bonification des plaines côtières de Ravenne et de Terracina que Théodoric, leur promoteur, considérait comme l’une des gloires de son règne et que les historiens de son entourage donnaient comme preuve de l’appartenance du Goth à la civilisation (Andrea Giardina). C’est évidemment le cas, plus au nord sur l’Adriatique, du « miracle vénitien » : les discours officiels l’ont toujours considéré comme la seule œuvre de la providence divine ou des vertus de l’État combattant victorieusement les pulsions destructrices conjuguées des barbares et de l’eau (E. Crouzet-Pavan) ; aujourd’hui encore, certains le défendent contre l’ « hypothèse scandaleuse » de l’existence d’une centuriation romaine dans la lagune, reprise dans le tracé des salines et dans le réseau des canaux (J.-C. Hoquet). De ces zones marginales, l’histoire peut donc faire des objets centraux.
8 Patrice BECK.