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Compte rendu

Jean Delumeau et Daniel Roche (dir.), Histoire des pères et de la paternité, Paris, Larousse-HER, 2000, 535 p.

Pages 1013i à 1064i

Citer cet article


  • Walch, A.
(2002). Jean Delumeau et Daniel Roche (dir.), Histoire des pères et de la paternité, Paris, Larousse-HER, 2000, 535 p. Revue historique, 624(4), 1013i-1064i. https://doi.org/10.3917/rhis.024.1013i.

  • Walch, Agnès.
« Jean Delumeau et Daniel Roche (dir.), Histoire des pères et de la paternité, Paris, Larousse-HER, 2000, 535 p. ». Revue historique, 2002/4 n° 624, 2002. p.1013i-1064i. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2002-4-page-1013i?lang=fr.

  • WALCH, Agnès,
2002. Jean Delumeau et Daniel Roche (dir.), Histoire des pères et de la paternité, Paris, Larousse-HER, 2000, 535 p. Revue historique, 2002/4 n° 624, p.1013i-1064i. DOI : 10.3917/rhis.024.1013i. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2002-4-page-1013i?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.024.1013i


1 Il s’agit de la réédition de l’ouvrage publié en 1990 chez le même éditeur. L’intégralité du texte a été reprise. Sont venus s’y ajouter trois nouveaux chapitres qui font part des évolutions récentes de la paternité. En dix ans, les mentalités ont, en effet, considérablement évolué ; les avancées médicales et technologiques sont venues bouleverser les anciens schémas. Ainsi, dans l’avant-dernier chapitre, intitulé « Le père au regard du droit », Frédéric Granet aborde les épineux problèmes juridiques résultant de la paternité hors mariage. La procréation et la filiation ont été bouleversées par le nombre accru de ces cas qui sont parfois le résultat d’un choix conjugal, parfois la négation de la paternité. La législation sur l’insémination artificielle est très différente d’un pays européen à l’autre. Le plus souvent, le père est celui qui a consenti à la procréation, quel que soit l’avenir du couple, mais en Angleterre, par exemple, une femme seule peut demander un traitement de procréation assistée et, en Autriche, l’enfant peut à sa majorité connaître l’identité du donneur. Derrière cette diversité, il semble pourtant que la place et les droits du père soient reconnus. Geneviève Delmaisi de Parseval, psychanalyste et consultante en bioéthique, se montre un peu moins optimiste dans le dernier chapitre : « De la paternité triomphante à la paternité négociée ». À la lire, on a l’impression que les images du père se démultiplient et que, au bout du compte, sa puissance décline. Pour preuve, la nouvelle interprétation du complexe d’Œdipe qui insiste sur la relation père/fils aux dépens de la relation mère/fils. On fait désormais d’Œdipe une victime du maquillage de sa filiation et de l’homosexualité de son père, au point que l’on parle de « complexe de Laios ». Des exemples de cette incertitude sur ce qu’est devenue la paternité sont donnés chaque jour dans les tribunaux. Les questions qui reviennent le plus souvent concernent la reconnaissance ou le déni de paternité. Il ne s’agit plus de savoir jusqu’où doit aller l’autorité paternelle, ni où doit s’arrêter l’affection entre les pères et leurs enfants, mais de savoir quelle est la réalité de la paternité. Le père est-il le père ? Qu’est-ce qu’un père ? Or, il n’y a plus de définition universelle. On passe tantôt du côté du biologique, tantôt du côté juridique, tantôt du côté socio-affectif, en fonction des cas. Il s’agit donc d’une véritable crise de la paternité dont chacun donne la définition qui lui convient.

2 Ces deux nouvelles contributions reflètent bien l’esprit de départ de cette entreprise éditoriale qui était de faire de l’histoire en puisant largement dans les apports de l’anthropologie et de la sociologie. Mais, depuis une dizaine d’années, ce n’est pas seulement notre société qui a changé, c’est aussi le regard de l’historien. C’est ainsi que Didier Lett ajoute, à la partie consacrée au Moyen Âge, une description des avancées de la recherche historique. Redécouverte récemment, l’image du père médiéval est d’une richesse et d’une modernité exceptionnelles. Le père est, tour à tour, un éducateur patient, un homme plein de tendresse, parfois même une victime de l’ingratitude filiale. L’image d’un père médiéval absent et autoritaire, qui avait la charge de châtier ses enfants est largement dépassée. Les textes normatifs lui font obligation de les instruire, de leur fournir un modèle auquel s’identifier, de les aimer. Les cas de cruauté et de pouvoir abusif sont d’ailleurs assez rares. Loin de venir infirmer les conclusions auxquelles étaient parvenus les précédents collaborateurs, ces trois contributions les renforcent. Se consolide ainsi le schéma qui s’imposait il y a dix ans : les pères ont connu leur âge d’or jusqu’à la Révolution, puis ont subi un lent déclin, qui a abouti à la redéfinition de leur rôle et de leur place au sein de la cellule familiale.

3 Les deux premières parties concernent la période triomphante. « L’âge d’Or du souverain » s’étend du XIIIe au milieu du XVIIIe siècle. Les pères s’y montrent les garants de l’ordre familial et politique. Le chef de famille est responsable de la société à venir. Les exempla médiévaux, qui transmettent des messages simples, mettent en garde contre un excès de bonté. Un fils gâté deviendra criminel. Le thème de la correction nécessaire et du « mignotage » néfaste parcourt encore les XVe- XVIe siècles. Pour autant, on recommande la douceur et l’affection. Et Montaigne de citer une confidence du vieux maréchal de Monluc qui regrette de ne s’être pas suffisamment rapproché d’un fils qu’il vient de perdre : « Ce pauvre garçon n’a rien su de moi qu’une contenance renfrognée... et a emporté la créance que je n’ay su l`aymer ny estimer selon son mérite. » À la Renaissance, on voit de nombreux pères pleurer la mort de leurs enfants, et même au-delà, puisqu’en 1693 Jean-Baptiste de Sudre écrit dans son journal : « J’avais pris beaucoup de peine pour son éducation ; aussi y avais-je réussi, tant il connaissait Dieu et le monde. Je m’appauvrissais pour lui avec plaisir ; rien ne pouvait augmenter l’amour que j’avais pour lui. Aussi, le jour de la triste nouvelle de sa mort, j’ai été malade à mourir d’une maladie de faiblesse et de langueur... Comme c’est ici la dernière fois que j’écrirai de lui, dans ce livre, je voudrais le faire longtemps ; mais les larmes que je verse m’ont fait cesser dix fois, elles me suffoquent. » La mort frappe si souvent qu’Alain Molinier peut constater qu’il y a « beaucoup de pères, peu d’enfants ».

4 Le « Discours des deux réformes » introduit des changements imperceptibles. Le père, tantôt à l’image de Dieu, tantôt à celle de saint Joseph, est présenté sous des dehors bienveillants. Le père, écrivent les hommes d’Église, doit « avoir plus de douceur que de puissance », « plus de patience que de force ». « Il a le droit de commander, mais il est obligé d’aimer. » Du coup, la tendresse paternelle ose s’exprimer dans les correspondances et les autobiographies, comme le montre Madeleine Foisil en évoquant le Journal de Jean Héroard, le médecin du jeune Louis XIII. Il existe une véritable proximité entre le fils et le père, et une affection réciproque, alors que le futur roi est bien élevé dans la conscience de sa dignité. Michèle Ménard, pour sa part, insiste sur le décalage entre le discours et les représentations. L’image religieuse exprime encore plus la tendresse que ne le font les textes. On n’en finirait pas de dénombrer les tableaux du XVIIe siècle représentant saint Joseph « mignotant » l’enfant Jésus ou le nourrissant. La force des images les imprime dans les esprits et les fait participer à l’évolution des comportements. Pourtant, ces transformations aboutissent à une dévalorisation du père, sans que l’explication soit clairement fournie.

5 Une troisième partie évoque donc « L’aventure des fils » qui succède à celle des pères à partir des années 1760. Ces années semblent en même temps et paradoxalement celles de la promotion du rôle de l’éducation paternelle, comme l’indique Martine Sonnet. Les mémorialistes et épistoliers du XVIIIe siècle montrent les pères soucieux de procurer à leurs fils une charge honorable ou de transmettre leur métier. Mais cette ferveur fait long feu, à l’image d’un Rousseau, impossible père-éducateur, qui abandonne les enfants qu’il a eus avec Thérèse Levasseur tandis qu’il écrit son fameux traité pédagogique l’Émile dans lequel il affirme pourtant : « Il n’y a ni pauvreté, ni travaux, ni respect humain qui le dispensent [le père] de nourrir ses enfants et de les élever lui-même. Lecteurs, vous pouvez m’en croire. Je prédis à quiconque a des entrailles et néglige de si saints devoirs qu’il versera longtemps sur sa faute des larmes amères, et n’en sera jamais consolé. » La paternité est remise en question très largement. De ce point de vue, le régicide de 1793 est aussi un parricide, et Balzac pourra écrire, dans ses Mémoires de deux jeunes mariées, que, « en coupant la tête de Louis XVI, la République a coupé la tête de tous les pères de famille ». Le père n’a plus l’exclusivité de l’éducation, car l’État s’en mêle. À long terme, le Code civil ne parviendra pas à rétablir sa position, car l’œuvre législative révolutionnaire, étudiée ici par Jacques Mulliez, sert de référence à ceux qui refusent le retour de l’Ancien Régime. L’apport principal de cette période est la législation sur l’adoption. La montée du concubinage multipliant les enfants illégitimes, le législateur a cherché à leur donner un statut.

6 La quatrième partie « Ni tout à fait le même... » s’ouvre sur un chapitre intitulé « La fin des patriarches ». Le père de famille, par suite des transformations économiques, sociales et politiques qui ont lieu au XIXe et au début du XXe siècle, devient le père migrant, le père divorcé ou le père absent. La femme s’impose dans la famille et l’époux s’efface en tant que père. Le divorce introduit en 1792, supprimé en 1816, rétabli en 1884 marque sa défaite, car lorsque la famille éclate, la garde des enfants va généralement à la mère. L’absence durable des hommes éloignés de leur foyer durant les deux guerres mondiales a également pesé. Le père n’est plus l’unique chef de famille ; il n’a plus l’autorité exclusive. Dépossédé de ses fonctions traditionnelles, il subit de plein fouet la crise de l’identité masculine. Dans la conclusion, Daniel Roche rappelle que la compétition engagée entre les pères et les mères peut être néfaste. Et il engage tous les pères à faire preuve de conviction, à ne pas renoncer à l’aventure de la paternité sous prétexte que celle-ci est à réinventer.

7 Agnès WALCH.


Date de mise en ligne : 01/02/2008

https://doi.org/10.3917/rhis.024.1013i