Église et culture en France méridionale (XIIe-XIVe siècle), Toulouse, Privat, 2000, 554 p. (« Cahiers de Fanjeaux », 35).
- Par Ludovic Viallet
Pages 755f à 861f
Citer cet article
- VIALLET, Ludovic,
- Viallet, Ludovic.
- Viallet, L.
https://doi.org/10.3917/rhis.023.0755f
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https://doi.org/10.3917/rhis.023.0755f
1 Certaines petites provocations sont œuvres pies. En choisissant, dans une assez longue « Problématique générale » dont la pratique deviendra, on l’espère, coutumière des Cahiers, de prendre appui sur des sources provençales et d’évoquer une histoire culturelle du Midi « sans troubadours ni cathares » – l’expression est de Jacques Verger (p. 498) –, Jacques Paul a d’emblée posé le thème de ces rencontres de Fanjeaux sur des bases plus saines que celles d’une « civilisation disparue » (p. 24). À partir de sa mise au point et de l’introduction de Jean-Louis Biget, en intégrant les utiles nuances esquissées en conclusion par Jacques Verger à la lumière du parcours accompli, le schéma évolutif qui se dégage est celui d’un alignement, nettement perceptible au cours de la seconde moitié du XIIIe siècle, de la culture du Midi sur celle du Nord. La faible place des « classiques » dans les bibliothèques monastiques témoignerait à sa façon, d’après l’analyse des inventaires médiévaux menée avec précaution par Jean-Loup Lemaitre, sinon d’un certain retard, du moins d’une orientation différente de la culture méridionale avant le XIIIe siècle. Le continuum culturel chrétien instauré ensuite, notamment sous l’impulsion des universités de Toulouse et Montpellier, n’a pas pour autant supprimé toute spécificité méridionale : à la fin du Moyen Âge, la France du Sud est encore terre de droit et de médecine plus que de logique et de théologie dialectique, terre qui prise une culture avant tout pratique et professionnelle plus que spéculative et abstraite. Dit ainsi, évidemment, le raccourci est simplificateur. Les contributions de Jacques Verger sur les statuts universitaires toulousains et d’Olga Weijers sur la pratique de la disputatio à la faculté des Arts, mais aussi la solide et très utile mise au point de Stéphanie Martinaud sur le réseau des studia mendiants, montrent bien que l’espace considéré connut sur bien des plans les réalités institutionnelles et intellectuelles du reste du royaume. Toutefois, l’exégèse thomiste du frère prêcheur Dominique Grima, au début du XIVe siècle, est marquée par ses origines méridionales, comme le montre Martin Morard en éditant la lettre-préface de la Lectura super Bibliam. Dans le contexte de la canonisation de Thomas d’Aquin, mais aussi des critiques des milieux spirituels à l’encontre de l’ecclesia moderna incarnée par le Docteur commun, ce texte à la louange de Jean XXII est, à sa façon, représentatif de la rencontre entre Nord et Midi, qui ne fut pas une simple acculturation passive du second par le premier.
2 De ce point de vue, si Michel Hayez aborde l’inévitable Papauté avignonnaise en présentant un rôle de suppliques adressé par le Conseil de Ville d’Avignon à Jean XXII, Étienne Anheim invite à considérer l’importance de la cour pontificale sous un angle plus stimulant, à travers l’étude de la diffusion de la polyphonie mesurée : mis au point en France du Nord dans les années 1320, l’ars nova a gagné le Midi avec les chantres issus du monde canonial d’entre Loire et Rhin, avant de rayonner dans l’Europe entière. Il faut lire les très intéressantes pages consacrées à ces hommes évoluant, avec une « extraordinaire mobilité » (p. 303), entre cours et chapitres : elles sont l’un des grands attraits de ce volume forcément un peu disparate, dont on pourra critiquer la structuration assez artificielle en trois parties, mais qui fait alterner de solides et agréables études de cas – l’attachant Aymeric de Peyrac de Paul Mironneau, la diffusion de la Chronique universelle de Géraud de Frachet reconstituée par Régis Rech, la fine analyse donnée par Geneviève Hasenohr d’un traité de vie contemplative écrit en langue d’oc dans la seconde moitié du XIIIe siècle – avec des enquêtes fondées sur le collectif et la prosopographie. De telles approches font souvent éclater les conceptions trop dichotomiques : entre dispenses pontificales et procédés très pragmatiques suggérés par les canonistes, nombre de clercs, nous rappelle Henri Gilles, ont pu contourner l’interdiction d’étudier le droit romain ; quant aux contributions de Claudie Amado, Geneviève Brunel-Lobrichon, Valérie Galent-Fasseur et Georges Passerat sur le milieu des troubadours ou l’éclosion des jeux floraux toulousains, elles mettent en valeur les liens entre l’Église et les poètes occitans, ainsi que la dimension théologique et spirituelle de certaines de leurs œuvres, tout en entrouvrant parfois la porte pour des analyses sur le thème de l’édition 2002 des rencontres de Fanjeaux, l’anticléricalisme : sujet important, offrant de multiples perspectives, tant ce phénomène, dans ses diverses facettes, fut une donnée majeure de l’histoire des sociétés occidentales de la fin du Moyen Âge. Michel Hébert y voit ainsi, dans sa contribution, une possible raison à la faible place des clercs dans la vie et la culture politiques provençales du XIVe siècle. Bien que se situant à la marge du thème de ces Cahiers, l’analyse, par Patrick Gautier Dalché, des deux traités d’arpentage et de bornage composés par l’arlésien Bertrand Boysset à la charnière des XIVe-XVe siècles, invite également à explorer un jour, dans le cadre de l’une des rencontres, le problème des disciplines et des savoirs non universitaires : domaines de la pratique plus que de la théorie, largement transmis dans certains milieux professionnels spécifiques, notamment par le biais de l’écrit, et dont les clercs furent loin de se désintéresser – on pense en particulier aux arithmétiques marchandes.
3 Ludovic VIALLET.