Raphaëlle Branche, La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962, Paris, Gallimard, 2001, 475 p.
Pages 387zh à 479zh
Citer cet article
- JAUFFRET, Jean-Charles,
- Jauffret, Jean-Charles.
- Jauffret, J.-C.
https://doi.org/10.3917/rhis.022.0387zh
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- Jauffret, J.-C.
- Jauffret, Jean-Charles.
- JAUFFRET, Jean-Charles,
https://doi.org/10.3917/rhis.022.0387zh
1 Le 2 décembre 2000, à l’IEP de Paris, devant un public très nombreux, Raphaëlle Branche soutenait une thèse d’exception. Croisant archives (armée, Assemblée nationale...), papiers privés et témoignages, cette recherche fondamentale fait suite aux autres travaux novateurs de Frédéric Médard et de Sylvie Thénault. À la confluence de l’anthropologie historique, des histoires politique, militaire et de celle des mentalités, ce livre en contient l’essentiel. Sa lecture en est facilitée par une table des sigles et des index nominum et locorum. L’appareil scientifique, en note, a été heureusement conservé. La rigueur de la langue employée change du charabia pseudo-scientifique qui pollue trop de travaux d’apprentis historiens.
2 Évoquant la commune mixte de Frenda, l’introduction fait le bilan du contentieux franco-algérien et des rapports inégaux engendrés par la situation coloniale, humus sur lequel la torture put prospérer. Raphaëlle Branche souligne l’importance de la bataille d’Alger, en 1957, et la banalisation de la violence qui s’ensuit. Elle rappelle que les intellectuels ont précédé les historiens et bien des politiques. La problématique donne, sans faille, un état de la question.
3 Relative à la période allant de la fin 1954 à celle de 1956, la première partie révèle « les nouveaux visages de la guerre ». L’auteur évoque la longue antécédence de la torture aux colonies, propre, en Algérie, des forces de police. Et de s’interroger sur la notion de suspect, sur l’impératif du renseignement, « nerf de la guerre », dans ce conflit politique. En fonction des lois spécifiques de 1955 et de 1956 relatives à l’état d’urgence et aux pouvoirs spéciaux, Raphaëlle Branche montre l’enchaînement progressif d’une violence de moins en moins contrôlée pour une armée régulière qui se bat en territoire français. On conçoit, dès lors, l’engrenage des représailles collectives, du « crime par obéissance », de la délimitation des zones interdites entraînant la déportation de populations vers les centres de regroupement. L’auteur donne une bonne définition du cadre juridique dans lequel les troupes françaises sont engagées, et l’étonnement des hommes du contingent quand ils découvrent les exactions avant de s’y habituer. D’où les nuances de la « pacification » qui découle de l’ambiguïté du statut des FSNA (Français de souche nord-africaine), citoyens de seconde zone.
4 Parmi les éléments les plus remarquables de cette partie, il faut remercier Raphaëlle Branche pour la réhabilitation du général Lorillot, commandant la 10e Région militaire (Algérie). Certes, Lorillot ne distingue pas assez le licite de l’illicite, mais il s’est cependant investi en faveur du respect de la légalité républicaine. En vain, déjà, tant la gangrène a pris vite sur les corps de troupes engagées dans la guerre révolutionnaire à partir des leçons d’Indochine. D’où de judicieuses considérations sur les origines des « corvées de bois ». La maîtrise du sujet est évidente lorsque Raphaëlle Branche distingue contre-terrorisme et usage de la torture. C’est bien au début de 1957 que la police cède le pas à l’armée, les aveux accompagnés de procès-verbaux à la recherche du renseignement tous azimuts. Si bien que le suspect appréhendé devient, par définition, coupable. Belle analyse des cas de conscience des officiers de renseignement de cette période, à qui est laissée l’appréciation des moyens pour obtenir des renseignements devant servir à détruire l’OPA (organisation politique et administrative) de l’adversaire. La non-obligation d’apporter désormais une preuve de l’accusation conduit à tous les excès, et Raphaëlle Branche démontre la connotation raciste qui accompagne la pratique de la torture. Il faut surtout la remercier d’avoir su distinguer dans ce naufrage algérien Les Justes comme le général Pâris de Bollardiére. Et de nuancer, en précisant que l’armée française avait dans ses rangs des colonels Hubert de Pazzis, chef de corps du 8e Régiment de parachutistes coloniaux, pour qui le respect des règles de la guerre n’était pas une formule vide de sens.
5 Incisive, la seconde partie rappelle, entre 1957 et mi-1958, « l’élaboration de nouvelles normes ». L’auteur montre bien l’importance de la bataille d’Alger, « point de non-retour de la guerre d’Algérie », et la priorité absolue, par tous les moyens, donnée à la recherche du renseignement. Après d’autres études, cette thèse souligne le côté caricatural des théories de la guerre révolutionnaire, mal apprises dans les camps de prisonniers du Viêt-minh. D’où une synthèse lumineuse de toutes les entorses au droit lors de la bataille d’Alger, notamment en ce qui concerne la question controversée des assignés à résidence. Enquête minutieuse sur les centres de tri et de transit, ce travail dévoile l’ensemble des centres de torture clandestins et apporte de nouveaux éléments relatifs aux sévices subis par des Françaises. Les tortionnaires sont bien désignés, tels le capitaine Faulques ou le lieutenant Charbonnier. Les actions du commandant Aussaresses dans les disparitions de Larbi ben M’Hidi et d’Ali Boumendjel sont confirmées par recoupement de sources. Venue d’Alger, au nom de la seule efficacité, la contamination des méthodes employées par les troupes de Massu est magistralement démontrée, notamment à propos de l’opération Couronne dans l’Atlas blidéen. Neuf sur l’origine des DOP (Dispositifs opérationnels de protection) et la présence de gendarmes dans ces officines de la terreur organisée, le dernier chapitre de cette partie apporte beaucoup sur l’extension de la guerre contre-révolutionnaire dans le bled. Il se termine par des considérations bienvenues relatives au soutien des hommes politiques (fine analyse du rapport Delavignette).
6 La troisième partie, « Mi-1958 - fin 1959 : la grande impunité des militaires », offre un paradoxe : la Ve République naissante s’accompagne d’un retour progressif de l’autorité de l’État, mais, succès du plan Challe oblige, sur le terrain les exactions se multiplient. Il s’agit bien de la radicalisation de la guerre. Les DOP atteignent leur pleine puissance, les déportations de populations s’accentuent. D’où de judicieuses et tristes remarques sur ce crescendo de l’horreur (exécutions publiques, expositions de cadavres...). Affligeantes pour la mémoire, les pages consacrées aux viols portent la trace de la révolte d’une jeune femme découvrant de telles pratiques. Rien n’est passé sous silence, y compris les viols des harkis sur les épouses des « rebelles ». Une typologie apparaît, que le viol soit prémédité ou le fruit de la « pacification ». C’est bien le signe de l’échec d’une guerre qui se voulait juste envers la population. Ce travail propose un classement de la violence illégale : victimes d’une torture que ne protègent plus les barrières du sexe ou de l’âge, portraits-robots des tortionnaires, examen des divers procédés employés qui relèvent de cinq méthodes principales... Il s’agit de briser la dignité de l’Autre. Cet ouvrage donne une définition très claire de la torture qui confondra ceux qui se reconnaîtront dans cette typologie... Très neuf également sur le rôle et les drames de conscience vécus par les hommes du corps médical. Au cœur du sujet, parfaitement maîtrisé, cette recherche fondamentale permet de s’interroger sur l’impuissance du pouvoir à faire respecter les lois de la République. Et de démonter le mécanisme de dilution des ordres répétés venus de Paris pour mettre fin aux plus criants abus. Ce travail offre une analyse précieuse de la circulation « capillaire » de la transmission d’un ordre, en dépit des efforts des ministres tels André Malraux ou Edmond Michelet. L’étude apporte beaucoup sur les intentions du général de Gaulle et le rôle de mission d’information qu’il donne à la Commission de sauvegarde.
7 La quatrième partie permet de s’interroger sur « Le retour à la règle » de 1960 à 1962. Cette belle synthèse montre les limites du retour de la légalité en raison des déviances extrêmes de la guerre contre-révolutionnaire, qui vit des derniers instants particulièrement dramatiques. Des documents de première importance sont mis en avant, comme la lettre de Pierre Guillaumat, ministre des Armées, au général Challe, le 23 décembre 1959. De nouveau, on mesure combien le chemin est long entre l’ordre et son application, et combien la justice, en dépit de quelques scandales dévoilés dans la presse, bute sur l’obstacle de la peur, l’absence de témoins ou la non-ratification par la France de la Convention européenne des droits de l’homme et des libertés fondamentales, pour ne rien dire de l’oubli des Conventions de Genève en Algérie (officiellement la France n’est pas en guerre). Comme pour les périodes qui précèdent, malgré les épurations de 1960 et de 1961 du corps des officiers, Raphaëlle Branche souligne fort justement que c’est finalement la solidarité de groupe qui prédomine, au nom de la seule efficacité sur le terrain. La « famille militaire », de la division para à la section d’infanterie, est souvent la plus forte pour protéger un de ses membres coupable d’exactions (le cas du procès des bourreaux de Sadia Mebarek, évoqué dans le dernier chapitre, est exemplaire). Cette partie apporte également beaucoup sur l’Inspection générale des centres d’internement du général Boyer-Vidal, la mise en place des procureurs militaires, et le remplacement des DOP par les UOR (unités opérationnelles de recherche). Un très bel épilogue (« Effacer la guerre ») clôt cette partie en mettant en relief le décret d’amnistie du 22 mars 1962 qui précède la loi du même nom, une autre des particularités de la guerre d’Algérie
8 La conclusion générale, ample, généreuse, fortement charpentée, au souffle puissant, est bien à l’image de ce travail qui fera date. Il évoque l’homme en guerre d’Algérie, devenu peu après homme de silence avant de revendiquer sa part de mémoire d’homme-histoire. L’auteur fait un point historiographique à propos du débat récurrent sur la torture et son paroxysme à l’automne 2000.
9 Jean-Charles JAUFFRET.