Georges-Henri Soutou, La guerre de Cinquante Ans. Les relations Est-Ouest, 1943-1990, Paris, Fayard, 2001, 768 p.
- Par Laurent Cesari
Pages 965zj à 1056zj
Citer cet article
- CESARI, Laurent,
- Cesari, Laurent.
- Cesari, L.
https://doi.org/10.3917/rhis.014.0965zj
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- Cesari, L.
- Cesari, Laurent.
- CESARI, Laurent,
https://doi.org/10.3917/rhis.014.0965zj
1 Parmi les travaux d’ensemble sur la guerre froide qui se sont multipliés depuis la disparition du bloc soviétique, le nouveau livre de Georges-Henri Soutou se distingue par l’ampleur du propos. Fruit de très vastes lectures, il synthétise les études sur la politique étrangère soviétique fondées sur l’ouverture partielle, depuis 1991, des archives en URSS et en Europe orientale. La bibliographie sur les États-Unis est, elle aussi, parfaitement à jour, et l’auteur dispose d’une connaissance de première main des archives diplomatiques en Europe occidentale, notamment en France.
2 L’ouvrage présente un récit linéaire, en vingt chapitres, des relations entre les deux blocs, sans négliger les conflits internes aux deux systèmes d’alliances, lorsqu’ils pouvaient avoir des incidences sur les relations d’ensemble Est-Ouest, comme la rivalité sinosoviétique ou les controverses franco-américaines sur l’architecture de l’Alliance atlantique. Le propos est centré en priorité sur l’Europe, et notamment sur le sort de l’Allemagne. Ce choix est logique, dans la mesure où, du fait de sa puissance économique, l’Allemagne était effectivement l’enjeu essentiel de la rivalité entre les deux super-puissances. Il permet également à l’auteur d’avancer sa thèse la plus originale, qui structure l’ensemble du livre. Selon Georges Soutou, la Charte de l’Atlantique et la Déclaration de Yalta sur l’Europe libérée fondaient un nouvel ordre politique en Europe, qui érigeait la démocratie et le principe d’élections libres en normes universelles. Ces normes restaient toutefois dépourvues d’instruments d’application, du fait des réserves publiquement exprimées par l’URSS sur la mise en pratique de ces deux textes, ainsi que de la responsabilité ultime laissée aux commandants en chef dans leurs zones d’occupation respectives, en cas d’absence d’unanimité entre les responsables politiques alliés. En d’autres termes, pour devenir effective, la Déclaration sur l’Europe libérée supposait la disparition du contrôle de l’URSS sur l’Europe orientale. Néanmoins, les traités de paix avec les anciens alliés de l’Allemagne, signés en 1947, faisaient eux aussi référence à la Déclaration sur l’Europe libérée. Et surtout, aucun des vainqueurs de 1945 n’a jamais dénoncé les accords de Potsdam, qui entérinaient la gestion quadripartite de l’Allemagne occupée. Perdurant pendant toute la guerre froide, au moins au titre de principes, les accords de Potsdam représentaient un ordre européen virtuel. La référence à ces accords, lors de la réunification de l’Allemagne, a permis à l’URSS de sauver la face, et ainsi de subir dans la guerre froide une défaite certes, mais honorable, qui a permis d’éviter des crises.
3 Cette thèse est séduisante, et s’applique bien si, comme le fait Georges Soutou, l’on arrête le récit en 1990. Les événements de la dernière décennie pourraient néanmoins inciter à moins d’optimisme : actuellement, la version russe de la démocratie demeure pour le moins autoritaire, et l’unilatéralisme de la politique extérieure américaine pourrait déboucher sur la formation d’un nouveau bloc sino-russe, plutôt que sur l’entrée de la Russie dans un système de sécurité allant « de Vancouver à Vladivostok ». Il est encore trop tôt pour dire si l’ordre international instauré en 1990 sera durable.
4 Comme le montre sa thèse principale, Georges Soutou met au premier plan la dimension idéologique de la guerre froide, comme le fait d’ailleurs l’ensemble de l’historiographie fondée sur les « archives de l’Est ». Cette insistance est justifiée, car elle rend compte de la poussée soviétique en direction de l’Afrique dans la seconde moitié des années 1970, qui ne pouvait relever de considérations de sécurité nationale, même élargie, et qui a suscité la « seconde guerre froide ». En outre, l’importance accordée par Georges Soutou aux principes marxistes-léninistes de la politique extérieure soviétique ne lui fait oublier ni l’existence de factions au Kremlin, chacune porteuse d’une version différente de la « ligne », ni l’évolution des secrétaires généraux, comme Khrouchtchëv et Gorbatchev. De la guerre du Vietnam à Reagan, il relève également les présupposés idéologiques de la politique extérieure américaine.
5 Un ouvrage de cette taille suscite nécessairement des critiques ponctuelles. Il me semble, en particulier, que sur la crise des euromissiles, Georges Soutou aurait pu utiliser davantage les travaux de Raymond Garthoff, d’ailleurs cités en bibliographie. Sans doute, en déployant les SS 20, l’URSS espérait-elle provoquer un « découplage » entre les États-Unis et l’Europe occidentale. Néanmoins, ce résultat n’était nullement acquis : aux yeux de Carter, les SS 20 ne remettaient pas en cause les garanties américaines de sécurité à l’Europe, et les bruyantes alarmes de Schmidt au sujet des nouveaux missiles soviétiques témoignaient, au moins autant que d’un souci de sécurité, du dépit des Européens d’être laissés à l’écart des négociations américano-soviétiques sur la limitation des armements stratégiques.
6 En l’état, le livre de Georges Soutou, admirablement informé, toujours clair et alertement écrit, constitue un ouvrage de référence, qui servira de point de départ obligé aux travaux ultérieurs sur la guerre froide. Gardons-nous en effet de croire que l’histoire de celle-ci est entièrement écrite, tant il reste encore – et pas seulement à l’Est –, de documents dont l’accès demeure interdit aux historiens.
7 Laurent CéSARI.