Patrick Amory, People and Identity in Ostrogothic Italy, 489-554, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, 522 p. dont 200 p. d’annexes.
- Par Régine Le Jan
Pages 965i à 1056i
Citer cet article
- LE JAN, Régine,
- Le Jan, Régine.
- Le Jan, R.
https://doi.org/10.3917/rhis.014.0965i
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https://doi.org/10.3917/rhis.014.0965i
1 Les historiens de l’Antiquité tardive et du haut Moyen Âge ont abandonné le concept d’invasions barbares en démontant les modalités de l’installation des Barbares dans l’Empire et les diverses « techniques d’accommodation » utilisées par les Romains pour les contrôler (Walter Goffart, Barbarians and Romans A. D. 418-584 : The Techniques of Accomodation, Princeton, 1980). Ils se sont en même temps penchés sur les mécanismes de l’ethnogenèse des peuples barbares et sur l’ethnicité à la suite du travail pionnier de Reinhard Wenskus, puis de celui de Herwig Wolfram. Les relations entre l’Empire romain, les gentes et les royaumes continuent de faire l’objet d’actives recherches, en particulier du côté des chercheurs autrichiens et allemands. Dans ce concert, les Goths occupent une place de choix, puisqu’ils ont fait l’objet de deux livres importants, celui d’Herwig Wolfram (Histoire des Goths, Paris, trad. franç. de l’édition anglaise, 1990) et celui de Peter Heather (Goths and Romans 332-489, Oxford, 1991). S’appuyant essentiellement sur les auteurs du VIe siècle, et particulièrement sur la Getica de Jordanès, Wolfram a déterminé les étapes et les modalités de l’ethnogenèse des Goths : sous l’effet de la migration, divers fragments de groupes ethniques se sont rassemblés autour d’une royauté unique et guerrière (Heerkönigtium) pour former un peuple en armes, identifié à l’exercitus Gothorum. La cohésion du peuple repose sur une forte identité culturelle, et en particulier sur la croyance en une origine mythique commune. Elle contribue à maintenir la séparation entre Goths et Romains qu’a étudiée Peter Heather.
2 Le terrain était donc déjà largement balisé lorsque Patrick Amory a repris le dossier des Goths, en limitant son étude au royaume ostrogothique d’Italie qui n’avait fait l’objet d’aucune étude particulière. Son propos n’est pas de faire une histoire des Goths d’Italie, mais d’envisager les diverses communautés culturelles d’Italie comme des forces d’intégration ou de division dans les provinces romaines. Formé à l’école historique anglaise, et plus particulièrement à celle de Cambridge, il étudie l’utilisation de l’ethnographie classique romaine et la reconstruction du passé selon un schéma ethnique par les auteurs du VIe siècle en les confrontant à la « réalité sociale » italienne. Il compare donc le discours et les modèles ethnographiques avec les comportements individuels. La méthode se veut rigoureuse puisqu’elle s’appuie sur une recension exhaustive de tous les individus qualifiés de goths, transcrite sous la forme d’une prosopographie exemplaire de plus de cent pages, complétée par une analyse précise des données sous forme de quinze tableaux.
3 Le propos du livre est explicité dans un fort chapitre introductif qui met en relation l’ethnicité, l’ethnographie et les diverses communautés d’Italie aux Ve et VIe siècles. L’auteur y définit d’abord l’ethnicité comme un phénomène subjectif par lequel un groupe se définit lui-même par une ascendance commune, ses traits culturels visibles et ses pratiques sociales, un phénomène historiquement déterminé, changeant et sujet à manipulation. L’ethnographie classique au contraire ne définit pas le groupe par l’ascendance mais par la profession, la religion, la géographie et la religion. Elle oppose clairement Barbares et Romains. Ethnicité et ethnographie sont nettement le produit d’idéologies et c’est l’impact de ces idéologies sur le comportement individuel des « Goths » que l’auteur veut mettre en lumière. L’idée directrice est que l’ethnicité qui sous-tend le discours des ethnographes du VIe siècle, de Jordanès en particulier, ne correspond pas à une réelle ethnogenèse des Goths. Le livre s’annonce ainsi comme une remise en cause de la thèse de Wolfram.
4 L’auteur commence par analyser l’idéologie royale de Théodoric et de ses successeurs, à travers les variae de Cassiodore et l’edictum Theodorici (chap. 2), puis les réactions individuelles à cette idéologie (chap. 3). L’idéologie royale, qui puise aux modèles antiques, divise idéalement la société en deux groupes, également soumis à l’antique civilitas romaine et à la loi, les Goths étant chargés de défendre par les armes la res publica tandis que les Romains, soumis aux premiers, assurent le ravitaillement par le versement des impôts. Or l’auteur avance qu’il est difficile d’opposer de la sorte Romains et Goths. La communication entre eux était aisée, puisque l’énorme majorité de la population était latinophone. Les noms germaniques portés par la plupart des militaires et la langue gothique parlée par certains d’entre eux, certainement une minorité, ne pourraient davantage être considérés comme des éléments ethniques. L’armée en effet, définie par l’idéologie ravennate comme l’armée des Goths, était en réalité un corps varié, composée de militaires d’origine diverse, y compris des Italiens recrutés après l’arrivée des Goths en Italie. Les mariages entre Goths et Romains et l’implantation locale des militaires auraient ainsi transformé l’armée des Goths en une armée d’Italie. L’auteur examine ensuite comment le passé de l’Italie et de l’Empire romain a été utilisé au VIe siècle pour développer, selon des formes diverses, les idéologies de Théodoric, de l’Église catholique et de Justinien (chap. 4). Cette reconstruction du passé était elle-même en complète inadéquation avec la réalité politique et sociale de l’Italie ostrogothique (chap. 5). L’auteur en vient ensuite à l’épineuse question religieuse dans les chapitres 6 et 7. Il rappelle à juste raison que l’arianisme était implanté en Italie avant l’arrivée de Théodoric, il démontre que les textes ariens étaient utilisés par d’autres que les Goths, y compris par des catholiques, et que la situation religieuse de l’Italie du début du VIe siècle était complexe, avec ses diverses communautés. Tout cela explique que l’Église catholique n’ait jamais eu une attitude monolithique dans son opposition aux Goths ariens et que les papes ont collaboré politiquement avec les rois goths. Finalement, c’est l’Église arienne elle-même qui s’est définie comme une Église des Goths sous Théodoric, pour préserver l’identité du groupe, ce qui montre l’impact des modèles ethnographiques sur les mentalités, En revanche, aucun individu n’a jamais été défini comme goth sur la base de l’appartenance confessionnelle, d’autant qu’il y a eu de nombreuses conversions au catholicisme, y compris dans la famille royale, mais jamais l’inverse.
5 Finalement, l’auteur pose la question cruciale à laquelle sa démonstration l’a conduit : qui donc étaient ces Goths qui ont passé l’Isonzo en 489 ? (chap. 8). Les Goths n’ont donc pas de caractère ethnique marqué, ils parlent parfois le gothique, mais toujours le latin, ils portent souvent des noms germaniques mais quelquefois des noms latins, ils sont souvent ariens, mais le nombre de Goths catholiques grandit. L’auteur avance donc l’idée que la culture des Goths n’a rien de germanique, mais qu’elle est celle de l’empire et plus particulièrement celle des Balkans, dont sont originaires Theodoric et ses Goths, mais aussi les empereurs militaires et une bonne partie de leurs armées, une culture définie comme celle d’une région-frontière, entre l’Est et l’Ouest, entre l’Empire et le Barbaricum. Il y a là des pages tout à fait neuves, et des rapprochements pertinents entre les armées de Théodoric et de Justinien, entre les deux personnages eux-mêmes, deux hommes des Balkans, qui s’intéressent au droit romain et aux succès militaires, mais l’un se considère comme goth et dit devoir ses succès au peuple goth et à la famille amale, l’autre aux anciennes traditions militaires des empereurs romains. Or Jordanès, l’auteur de la Getica, sort du même milieu : il se dit goth, reprend le passé des Amales et présente favorablement les Goths, mais il est catholique, il vit à Constantinople et exalte les victoires de Justinien. Amory réinterprète donc la Getica en fonction de l’origine de Jordanès et du milieu dont il est le produit, il démontre contre Goffart (The Narrators of Barbarian History (A. D. 550-800) : Jordanès, Gregory of Tours, Bede and Paul the Deacon, Princeton, 1988) que l’œuvre se structure en fait autour de l’attachement des Goths à leur histoire balkanique préhunnique, considérée comme un âge d’or, et que cela sert finalement l’idéologie justinienne.
6 L’ethnographie ne décrit donc pas la société, elle la met en ordre ou elle la réordonne et cet ordonnancement idéologique est fort éloignée de l’ethnicité, telle est la conclusion du livre. On peut regretter quelques redites, sur l’usage des noms et sur le bilinguisme en particulier, qui reviennent dans presque tous les chapitres et dans une annexe. Le contre-pied quasi systématique de la thèse d’H. Wolfram est parfois irritant, car la thèse d’Amory la complète plus qu’elle ne la contredit : elle confirme finalement que l’ethnogenèse est un processus complexe qui est d’abord politique, donc idéologique, elle démontre avec force que l’ethnicité est un phénomène encore plus complexe et subjectif, qui n’est pas ressentie de la même manière par les individus et par les groupes. Le gros apport du livre est d’avoir donné leur place aux individus, à ceux qui étaient classés comme goths, donc membres de la gens Gothorum, mais qui ont souvent d’abord choisi d’être goths, avant d’abandonner cette appartenance quand il n’a plus fait bon être goth dans l’Italie reconquise et saignée à blanc par les guerres gothiques. C’est ainsi que disparut le peuple goth faute d’individus revendiquant d’être goths. Le livre ne remet donc pas en cause le processus d’ethnogenèse des Goths, mais il avance que le processus n’a pu arriver à son terme faute de temps et on le suivra volontiers sur ce terrain. Quelques éléments de comparaison, avec les Goths d’Espagne en particulier, sinon avec les Francs de Gaule, la prise en compte des données archéologiques (M. Kazanski, Les Goths (Ier-VIIe après J.-C.), Paris, 1991), auraient sans doute permis de pousser un peu plus loin certaines perspectives. Néanmoins, en remettant les Goths de Théodoric dans la culture balkanique qui était la leur, le livre d’Amory met remarquablement en lumière les limites de l’ethnographie et d’une ethnicité qui serait mal comprise, dichotomique, pour la compréhension des identités collectives et individuelles dans les royaumes romano-germaniques des Ve-VIIe siècles.
7 Régine LE JAN.