Mary Beard, John North, Simon Price, Religions of Rome. I. A History. II. A Sourcebook, Cambridge, Cambridge University Press, 1998, XXIV-454 p. et XIV-416 p.
- Par Stéphane Benoist
Pages 741b à 808b
Citer cet article
- BENOIST, Stéphane,
- Benoist, Stéphane.
- Benoist, S.
https://doi.org/10.3917/rhis.013.0741b
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- Benoist, S.
- Benoist, Stéphane.
- BENOIST, Stéphane,
https://doi.org/10.3917/rhis.013.0741b
1 Saluons la parution de cette ample synthèse qui réunit en deux volumes près d’un millénaire de l’histoire des religions de Rome, de la fondation de la Cité aux célèbres condamnations attribuées au pape Gélase (492-496), attestant la pratique des Lupercalia dans l’Vrbs de la fin du Ve siècle de notre ère. Publié quelques mois après la Religion des Romains de John Scheid (Armand Colin, coll. « Cursus »), cet ouvrage témoigne des convergences de vue des spécialistes des deux côtés de la Manche, nos trois auteurs anglais ayant contribué au renouvellement des perspectives concernant en particulier les rituels et les discours sur le fait religieux, à Rome et dans le monde romain des trois derniers siècles de la République et des trois premiers siècles de l’Empire. M. Beard (Cambridge) s’est notamment intéressée aux rapports entre témoignages écrits et interprétation des données rituelles ou aux sacerdoces, en particulier les Vestales ; J. North (Londres) a traité à plusieurs reprises, et suivant différents angles d’approche, de la continuité et des changements religieux durant les trois derniers siècles de la République ; enfin, S. Price (Oxford) a renouvelé notre connaissance du culte impérial en partant des témoignages de la province d’Asie et de la confrontation des vocabulaires grecs et latins. Procédant en deux temps, un premier volume de récit qui suit l’évolution chronologique et un second volume de documents de toute nature – littéraires, épigraphiques, numismatiques et iconographiques – regroupés par grands thèmes qui ménagent un déroulement temporel, cette œuvre permet de prendre en compte la complexité des situations, notamment l’extrême difficulté à définir précisément la notion de religion, et la multiplicité des témoignages, le moindre des obstacles n’étant pas le poids des sources chrétiennes dans l’approche de ce que l’on nomme faussement et par commodité le « paganisme ». Les deux préfaces (vol. l, p. IX-XIII, et vol. II, p. IX-XII) insistent fortement sur les changements que l’on est amené à relever, de la Rome archaïque à la Rome chrétienne, mais également sur l’importance de ces continuités qui conduisent à réinterpréter les rites, en étant attentif aux discours sur les origines qui sont bien souvent, comme l’atteste la période augustéenne, une forme de réécriture au présent d’un passé justifiant la réinvention de rituels, traduisant le souci de la tradition et son inscription dans l’éternité de la cité. Il est loisible de citer le cas des témoignages des auteurs du Ier siècle avant notre ère concernant les origines de la religion de la Rome royale, à propos de l’apothéose de Romulus, illustrant l’actualité des cérémonies ou décisions sénatoriales concernant César, divus Iulius (vol. I, p. 4-5, 140-149). Il en va de même des interprétations contradictoires qui opposent une religion traditionnelle « contaminée » progressivement par des apports extérieurs à une religion romaine multiculturelle dès l’origine, avec des éléments étrusques, grecs et carthaginois. En ce sens, la méticuleuse attention portée aux sources, une lecture toujours prudente et multipliant les confrontations de tout type, ce qui permet de mettre en avant pour l’époque archaïque une religiosité personnelle que l’on niait et dont témoignent sanctuaires et ex-voto, sont servies par un effort constant de renvois d’un volume à l’autre, d’un chapitre à l’autre que les deux indices (vol. I, p. 436-454, et vol. II, p. 410-416) et l’abondante bibliographie ouverte sur les études en langues « étrangères » (vol. I, p. 389-431, et vol. II, p. 371-401), ce qui devient rare dans la plupart des synthèses récentes destinées au monde anglo-saxon, facilitent grandement. Toutes ces qualités font, dès le premier abord, de ces « religions de Rome » un ouvrage de référence utile et maniable qu’une lecture suivie et attentive porte, sans contestation possible, au rang d’un nouveau classique !
2 Le plan suivi par le premier volume ménage tout à la fois les nécessités d’une présentation sur la longue durée privilégiant les inflexions les plus significatives des religions du monde romain, de la Ville royale à l’Empire christianisé, et la mise en perspective des problèmes méthodologiques les plus révélateurs des difficultés rencontrées, que ce soit : la validité des différentes hypothèses et reconstructions concernant les origines, en particulier les apports et les limites de la recherche dumézilienne ; l’élaboration d’un exposé permettant d’identifier différentes époques, la République du IIIe siècle avant notre ère et celle de la crise des guerres civiles, la « reconstruction » augustéenne et ses prolongements impériaux ; sans oublier ensuite la pluralité des situations entre une cité-État devenue capitale et un monde provincial dont il convient de mesurer les spécificités en un va-et-vient constant entre le centre et les périphéries qui implique toute une série de questionnements sur la validité de nos témoignages, la fécondité de certains rapprochements et leurs limites ; le terme chrétien de l’évolution devant être appréhendé à sa juste place, à mi-chemin d’un rejet sans appel ou d’une perspective positiviste qui n’a plus cours. C’est ainsi que l’essentiel est dit en huit chapitres très denses dont les trois premiers nous conduisent des origines à la « réforme augustéenne », en abordant successivement la Rome archaïque (Early Rome, p. 1-72), les IIIe et IIe siècles avant notre ère (Imperial Triumph and Religious Change, p. 73-113), enfin ce que nous nommerions volontiers « le siècle de Cicéron », afin de souligner le poids décisif de son témoignage et les problèmes qu’il pose (Religion in the Late Republic, p. 114-166). Trois nouveaux chapitres poursuivent l’exploration du temps long en abordant la Rome impériale d’Auguste aux Sévères, mais en adoptant une perspective qui rend fidèlement compte des problèmes liés à l’existence d’un vaste empire, à savoir la signification du fait religieux, à Rome même et dans les provinces occidentales et orientales. L’approche se fait donc problématique, d’abord en réaffirmant la centralité de la cité de Rome à l’époque augustéenne (The Place of Religion : Rome in the Early Empire, p. 167-210), avant de revenir sur les cultes traditionnels durant la période, parfois négligés au profit d’une étude des progrès du christianisme (The Boundaries of Roman Religion, p. 211-244), pour offrir en dernier lieu une image synthétique des cultes officiels et populaires (The Religions of imperial Rome, p. 245-312). Les deux derniers chapitres permettent d’évoquer les IIIe, IVe et Ve siècles de notre ère en privilégiant les aspects dynamiques des relations entre les cultes « officiels » de l’Empire et la religion d’un dieu, puis de Dieu, ce qui conduit à souligner les emprunts et les échanges, le problème de l’imitation de Rome, par adaptation(s) et changement(s) (Roman Religion and Roman Empire, p. 313-363), enfin les données de la christianisation de l’Empire et ses conséquences pour les cultes traditionnels (Roman Religion and Christian Emperors : Fourth and Fifth Centuries, p. 364-388). Le volume de sources suit, quant à lui, un plan thématique traditionnel qui permet d’illustrer la majeure partie des thèmes rencontrés dans le premier tome et de donner une image ordonnée de tout le champ envisagé par le religieux à l’époque romaine, en treize étapes, la première et la dernière correspondant aux deux bornes de la période envisagée (Earliest Rome, p. 1-25, et Perspectives, p. 349-364), tandis que sont successivement traités les dieux de Rome, le calendrier, les lieux de culte, les fêtes et cérémonies, les sacrifices, les devins et la divination, les prêtrises, les rapports entre individus et dieux avec les différentes conceptions et pratiques de l’héroïsation et de la divinisation, puis la religion romaine hors de la cité de Rome, les oppositions que rencontrent les cultes traditionnels, notamment celles des juifs et des chrétiens, enfin les différents groupes religieux, adeptes des cultes orientaux ou des grands monothéismes. Un glossaire et la liste des divinités et de leurs épiclèses viennent utilement clore ce deuxième volume (p. 365-370).
3 Un des apports essentiels de cette étude est l’approche méthodologique retenue qui permet de juger des différents problèmes posés par les sources à notre disposition. À cet égard, les commentaires de Tite-Live ou de Cicéron nous sont apparus comme une excellente leçon illustrant au mieux la démarche des auteurs. Il faut tout à la fois postuler, par exemple, que les récits liviens concernant le IIIe siècle avant notre ère sont, bien que nourris par les observations de l’auteur à l’époque de rédaction de l’Histoire romaine deux cents ans plus tard et compte tenu d’une évolution très lente des aspects structurels de la religion, néanmoins valables. Ce constat permet d’aborder ensuite les origines de Rome par l’observation des ressemblances et des différences. Bien entendu, tous les témoignages du Ier siècle (Fasti Antiates Maiores ou Varron) sont importants mais d’interprétation délicate, détachés du contexte précis des siècles antérieurs. On retiendra notamment les pages consacrées à Tite-Live (p. 75-78), puis les différences retenues entre son témoignage et celui de Cicéron (p. 119-122), ou bien l’utilisation délicate du critère de la fondation des temples et la confrontation des données de l’archéologie pour juger de l’état de la religion à la fin de la République, en démontrant l’inanité de la notion de déclin (p. 123-125), et en analysant les négligences affirmées par rapport à la tradition comme autant de nécessaires adaptations et renouvellements (p. 125-134). Par ailleurs, une étude de cas permet d’aborder l’actualité ou non des luttes politiques dans le contexte sacerdotal (p. 103-108). Signalons également la leçon de méthode consacrée au rex sacrorum et à sa place au sein du collège pontifical (p. 54-58), ou l’analyse plaçant le culte impérial dans le cadre de la restructuration religieuse (p. 169 et chap. 4). La pertinence de certaines interrogations montre la fécondité des recherches retenues (chap. 5), concernant la conception de la tolérance et le corrélat des persécutions, la signification de la romanité, ou bien l’analyse des positions à l’égard de la magie puis des chrétiens, pour mieux faire comprendre la centralité du système du sacrifice dans le cadre des liens entre Rome et les provinces, ce qui débouche forcément sur le degré de fermeture ou bien d’ouverture de la religion romaine, les rapports entre religio et superstitio, l’acceptable et l’inacceptable. Reconsidérer les relations entre les cultes traditionnels et les cultes « alternatifs » conduit, à juste titre, à prendre en compte les aspects sociaux tout en limitant les implications supposées d’une différence entre cultes « populaires » et cultes « officiels », ce que nous approuvons pleinement (chap. 6). De fait, les remarques évoquant les rapports entre l’appel des cultes nouveaux et l’ordre politique et social et soulignant, au risque reconnu de la simplification, les relations existantes et les dynamiques nous ont semblé judicieuses (p. 301). Finalement, c’est bien en termes d’unité et de diversité des cultes, puis confronté au problème de l’exclusivité, qu’il faut envisager l’évolution sous l’Empire. De même, l’importance de la citoyenneté romaine sur le plan religieux et la nécessité de l’interprétation de la notion de syncrétisme sont au centre de toute recherche visant à comprendre l’évolution des IIIe-Ve siècles (p. 317). Nous ne pouvons que souscrire à cette réaffirmation constante de la nécessité d’accepter que l’expérience religieuse des Romains soit profondément différente de la nôtre (p. 49), ce qui nous préserve de bien des réinterprétations. Tous les documents retenus pour illustrer et conforter l’exposé général s’avèrent judicieusement choisis. Signalons par exemple l’excellent ensemble sur Mithra (vol. II, p. 305-319) et plus généralement la multiplicité des réalités envisagées, les dossiers proposés avec les différents types de source permettant de croiser les témoignages et confirmant l’importance de cette synthèse, non seulement pour les étudiants mais encore pour tous ceux qui souhaitent renouveler leur compréhension des religions du monde romain et, partant, de toute l’histoire des réussites et des limites de l’expérience romaine, à bien des égards porteuse d’une quête d’universalisme et d’éternité dans la diversité.
4 Stéphane BENOIST.