Marguerite Figeac-Monthus, Les Lur Saluces d’Yquem de la fin du XVIIIe siècle au milieu du XIXe siècle, préface de Jean-Pierre Poussou, Bordeaux, Fédération historique du Sud-Ouest et librairie Mollat, 2000, 351 p., illustr.
- Par Marcel Lachiver
Pages 153ze à 263ze
Citer cet article
- LACHIVER, Marcel,
- Lachiver, Marcel.
- Lachiver, M.
https://doi.org/10.3917/rhis.011.0153ze
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1 Yquem ! le nom de ce château fait rêver depuis longtemps. Les amateurs de sauternes savent qu’ils tiennent là le seul premier cru supérieur classé en 1855, et qui n’a jamais déçu tant la recherche de la qualité est restée un objectif constant pour la famille de Lur Saluces qui possède ce vignoble prestigieux depuis plus de deux siècles.
2 À vin illustre, famille illustre. La genèse des grands crus, aussi bien en Bordelais qu’en Bourgogne, a toujours été le fait de la noblesse, même d’origine parlementaire, voire de l’aristocratie. Faire l’histoire du vin et retracer l’histoire d’une vieille famille, tel est le projet de Marguerite Figeac-Monthus, historienne bien ancrée dans le milieu bordelais. Pour cela, il faut des archives, et des archives privées de préférence. Les Lur Saluces ont ouvert les leurs, généreusement, et il faut les remercier d’avoir permis de comprendre comment un nom, une région, un vin peuvent se trouver étroitement mêlés à l’histoire de la noblesse et à l’histoire du vignoble. Alors que tant de patrimoines des grandes familles nobles de l’Ancien Régime ont fondu au soleil faute de trouver des individus capables de les faire prospérer, nous avons ici l’exemple contraire. Du XVIIIe au XIXe siècle, malgré la Révolution, les Lur Saluces ont su entretenir et développer les sources de la prospérité. C’est une aventure passionnante que raconte notre auteur, une histoire déjà ancienne mais qui se poursuit encore.
3 Cette étude économique et sociale s’inscrit entre deux dates charnières pour l’histoire de la famille. 1785, c’est le mariage de Louis-Amédée de Lur Saluces, vieille noblesse qui remonte aux croisades, avec Françoise-Joséphine de Sauvage d’Yquem, toute jeune fille (elle est née en 1768) presqu’aussitôt devenue veuve (en 1788) avec deux enfants. Une veuve de vingt ans, aussi bien pourvue, aurait pu se remarier ; il n’en fut rien. Pendant plus de soixante ans (elle meurt en 1851), elle dirige la famille et le vignoble, sans jamais fléchir, et le classement de 1855 consacre sa réussite. Elle est, en Sauternais, ce qu’est, à la même époque, la veuve Clicquot Ponsardin en Champagne. Deux destins parallèles qui, évidemment, ne se sont jamais croisés. Le terme de l’étude, 1867, correspond au décès de son petit-fils Romain-Bertrand sur lequel elle eut tant d’influence. Ainsi se clôt une époque ; avec la fin du XIXe siècle et le XXe siècle tout entier c’est une autre étape qui se dessine et qui se poursuit toujours.
4 Quand les Lur Saluces s’allient aux Sauvage d’Yquem, les deux familles sont implantées depuis longtemps en Sauternais. Les Lur Saluces, qui ont toujours fait carrière dans l’armée tout en sachant défendre leurs droits seigneuriaux, n’ont pas négligé les investissements financiers rentables, suivant en cela l’exemple des grandes familles parlementaires bordelaises. Comme les Ségur possèdent les châteaux Lafite et Latour, en Médoc, les Lur Saluces détiennent les châteaux de Fargues et de Malle, en Sauternais (aujourd’hui, seul le château de Fargues est resté dans la famille). En 1807, quand Antoine-Henri-Amédée se marie (il a tout juste 21 ans), il épouse Françoise-Geneviève Filhot qui lui apporte le château Filhot, aussi en Sauternais, et le château Coutet (Barsac), près de 400 ha de terres et de vignes. En 1833, c’est le domaine de Lescours, en Saint-Émilionnais, qui rentre par achat dans le patrimoine. Notons, au passage, que les Lur Saluces, vers 1822, ont même caressé l’espoir d’acquérir le château Haut-Brion, dans les Graves. Quand la dame d’Yquem meurt, en 1851, la famille possède plus de 700 ha de terres et de vignes.
5 Le mariage de 1785, avec une héritière unique, est un mariage de raison. Les Sauvage, anoblis en 1572 par l’achat d’une charge de secrétaire du roi, ont acheté Yquem en 1593. L’union des Sauvage et des Lur Saluces consacre la domination foncière dans le Sauternais en même temps qu’elle permet d’éponger des dettes pesantes contractées par la famille aristocratique. C’est qu’à l’époque Claude-Henri-Hercule-Joseph de Lur Saluces vit principalement à Paris dans l’orbite des Bourbon-Penthièvre ; il occupe un appartement dans l’hôtel du duc de Penthièvre, rue d’Enfer (aujourd’hui la Banque de France). Lorsqu’il s’est marié avec Marie-Adélaïde de Maulde, en 1760, Louis XV était présent à la signature de son contrat. Brigadier, puis maréchal de camp, il a participé à la guerre de Sept ans où il a été fait prisonnier par les Prussiens. Mais on sait que la vie à Paris et à la Cour coûte cher à l’aristocratie.
6 Un événement heureux se produit en 1783 quand, par lettres patentes, Louis XVI accorde à Claude-Henri la châtellenie de Gondrecourt-le-Château, dans le duché de Bar, en Lorraine. Ce don marque l’achèvement d’une longue histoire qui remonte au XVIe siècle. En effet, c’est en 1586, que Catherine-Charlotte de Saluces épousa Jean de Lur, donnant ainsi naissance aux Lur Saluces. Le marquisat de Saluces ayant été conquis par le duc de Savoie, et Henri IV y ayant renoncé contre l’échange, en 1601, de la Bresse, du Bugey, du Valromey et du Pays de Gex, les Saluces n’avaient reçu aucun dédommagement Le règlement fait par Louis XVI met donc les Lur Saluces en possession d’une châtellenie lointaine qui rapporte 14 000 livres par an mais qui va disparaître rapidement du patrimoine avec la Révolution.
7 Famille au service des rois, les Lur Saluces subissent la Révolution. Claude-Henri, qui a survécu à son fils Louis-Amédée, est accusé de menées contre-révolutionnaires et guillotiné à Bordeaux en décembre 1793, alors que son autre fils, Louis-Alexandre, a déjà émigré à Coblence. L’Empire ne trouve pas grâce à leurs yeux et ils prennent une part active, aux côtés du duc d’Angoulême, à la Restauration de 1814 ; pendant quinze ans, ils restent au cœur du réseau ultra-bordelais. En 1830, Ferdinand-Eugène, député depuis 1820, refuse de prêter serment à Louis-Philippe. Désormais, c’est la gestion des domaines qui mobilise l’essentiel des efforts de la famille, domaines préservés par la dame d’Yquem qui est restée seule en face des révolutionnaires, qui a été inquiétée, qui s’est réfugiée à Bordeaux et qui est parvenue cependant à sauver les propriétés familiales.
8 C’est donc Françoise-Joséphine qui tient les destinées de la fortune foncière. Deux mots, efficacité et rigueur, caractérisent sa gestion. Déjà, en 1787, les crus de Sauternes et de Barsac sont appréciés quand Thomas Jefferson, le futur président des États-Unis, y fait un voyage d’exploration. Il propose de mettre en tête Yquem, puis Filhot, Suduiraut et Coutet ; sur ces quatre châteaux, seul Suduiraut ne fera jamais partie de l’empire des Lur Saluces. Il faut cependant noter qu’à cette époque les crus du Sauternais n’ont pas la réputation des crus du Médoc. En 1784, quand Latour et Margaux vendent le tonneau de vin (de 900 l) 2 400 livres, Yquem cède sa précieuse liqueur pour 300 livres seulement. C’est bien Françoise-Joséphine, par sa rigueur, qui consacre les qualités du château Yquem : vers 1840, Yquem se vend 2 000 F quand Latour est à 2 400 F et Margaux à 4 000 F. En 1867, à la fin de notre période, Yquem se vend jusqu’à 6 000 F le tonneau, alors que Latour n’atteint que 5 000 F et Margaux 5 500 F le tonneau.
9 Yquem a donc une longue histoire ; son sol pauvre, sec et caillouteux, son micro-climat de la vallée du Ciron aux journées chaudes et humides permettent des vendanges tardives et échelonnées qui commencent vers la fin septembre pour se terminer vers le 15 novembre. Pendant près de deux mois, des tries successives permettent de ne recueillir que les grappes ou les grains atteints de pourriture noble (action du botrytis cinerea) où le potentiel aromatique et les sucres se sont concentrés. Plus on avance dans le XIXe siècle, plus les vendanges se font longues et plus les tries se multiplient, en fonction des impératifs climatiques car il ne faut pas laisser les pluies perdre la vendange. Les choix se font d’une manière empirique mais tendent toujours à mettre la qualité au premier rang. Que le domaine viticole d’Yquem couvre 60 ha au XVIIIe siècle ou 160 ha sous le Second Empire, la production ne varie guère, en moyenne 30 à 120 tonneaux d’un vin qui n’a pas son égal.
10 La dame d’Yquem ne peut tout faire ; comme dans le Médoc, elle a un intendant qui commande un régisseur, un maître-vigneron et des prix-faiteurs qui effectuent les travaux de la vigne. À ce propos, il faut insister sur le rôle des intendants, véritables hommes de confiance d’une famille, comme ces Garros qui, de père en fils, conduisent les destinées du vignoble jusqu’en 1924.
11 La qualité permet le stockage des vins. Un inventaire de 1810 révèle que 40 % des vins en cave ont plus de cinq ans d’âge. À cette date, il y a encore trois barriques de 1753, un tonneau de 1779, 27 tonneaux de 1802. Malgré quelques difficultés dues à la conjoncture, le vin se vend bien et se vend de plus en plus cher, marque de l’évolution constante vers la qualité : en un demi-siècle, de 1815 à 1865, le prix du vin se trouve multiplié par 7,5.
12 Les Lur Saluces ne tirent pas leurs revenus du seul vignoble. On a vu que, tardivement, Louis XVI leur avait accordé la châtellenie de Gondrecourt-le-Château, en Lorraine, en compensation de la perte ancienne du marquisat de Saluces. Mais c’est pour eux un ensemble lointain où, évidemment, ils ne résident pas. Plus près, on les retrouve propriétaires de moulins dans la vallée du Ciron et percepteurs de droits de passage sur les usagers qui descendent des bois vers la Garonne. Dans les Landes ils tiennent, depuis la fin du XVe siècle, le comté d’Uza qui comprend haute, moyenne et basse justice et 1 700 ha de terres agricoles, terres pauvres certes mais valorisées après 1750 par la plantation de pins. Aussi les seigneurs se font-ils maîtres de forges puisqu’il y a sur place l’eau, le charbon de bois et le minerai de fer, à faible teneur certes mais presque à ras du sol.
13 En 1764, il y a 129 charbonniers au travail ; on y fabrique des canons et des fers, activité reprise par la Révolution qui séquestre les forges (jusqu’en 1796). Sous l’Empire, la production se développe (fabrication de boulets). L’usine ne devient vraiment compétitive qu’à partir de la Restauration quand elle bénéficie des lois douanières protectrices de 1820. L’essor est certain après 1850 quand la demande pour les chemins de fer se fait plus forte, mais l’ensemble n’atteint jamais le développement des grands établissements sidérurgiques du nord-est de la France.
14 Toutes ces activités, agricoles, forestières et métallurgiques, créent de la richesse, surtout au XIXe siècle, après 1837. Jusqu’à cette date, la fortune des Lur Saluces oscille entre 1 et 2 millions de francs. En 1875, on peut l’estimer à 8 millions de francs, le patrimoine foncier représentant à cette date la moitié de la fortune. Certes les sœurs de Claude-Hercule récupèrent, en 1793, les châteaux de Malle et de Fargues, mais les châteaux Filhot et Coutet s’adjoignent au domaine par mariage, en 1807. Le revenu global annuel de la famille, qui tournait autour de 1 000 000 livres vers 1760, passe à 1 million de francs vers 1870.
15 Tout est fait pour protéger le patrimoine et pour l’accroître ; une forte endogamie sociale permet de maintenir le nom et le rang ; si les alliances se régionalisent fortement au XIXe siècle c’est pour assurer le développement de l’assise foncière en Sauternais ; la rentabilité l’emporte alors sur le prestige. L’exploitation viticole demande des bâtiments nouveaux, des réparations importantes, des achats multipliés de parcelles ; on achète, on ne vend pas. Tout, ou presque, est réinvesti dans la terre.
16 Puissants, fortunés, les Lur Saluces tiennent leur rang et vivent noblement, aussi bien à la ville (à Paris, surtout au XVIIIe siècle) qu’à la campagne. En 1780, quand meurt Pierre, il y a 316 tableaux au château de Malle. Au XIXe siècle, l’installation se fait au château Filhot reconstruit dans le style néo-classique.
17 L’auteur consacre la troisième partie de son livre à une étude fouillée du genre de vie et du comportement social, dans la droite ligne des perspectives ouvertes par P. Chaunu et D. Roche. On vit noblement et richement dans toutes les demeures. On consomme les denrées nouvelles (café, thé, chocolat, sucre, tabac), on multiplie les objets de la toilette, on paraît ce que l’on est (habits, linge, bijoux, personnel, on se divertit (chasse, bals, musique, jeux de cartes), on voyage (eaux de Cauterets l’été, un voyage en Suisse et en Italie du Nord), on se chauffe (des cheminées dans toutes les pièces).
18 C’est, qu’en plus de ces indices du confort matériel, il faut toujours être et paraître noble, défendre le lignage à travers des mariages où la passion semble discrète, entretenir un important réseau de relations qui permet d’approcher le pouvoir, de faire des placements financiers intéressants et de développer des relations commerciales, car n’oublions pas que les Lur Saluces vendent un produit d’excellence. Les précepteurs sont là pour assurer l’éducation avant de passer au collège ou à Saint-Cyr, les principes toujours réitérés pour maintenir les bonnes manières, pour apprendre à respecter Dieu et le roi.
19 Car la famille reste fidèle aux convictions de sa classe ; l’attachement à la religion catholique est certain et les pratiques charitables nécessaires : sur le domaine, le personnel a droit aux soins gratuits, au maintien du salaire en cas de maladie, à la pension de retraite, au logement et les plus fidèles ne sont pas oubliés dans les testaments. Est-ce charité chrétienne ou paternalisme, on peut en discuter, mais il faut savoir gré à l’auteur de poser clairement la question qui, on le sait, peut appeler des réponses diverses en fonction des préjugés de chacun. La famille est soucieuse de culture ; dans les bibliothèques, on trouve aussi bien les auteurs grecs et latins que des ouvrages religieux, des traités d’économie politique (Adam Smith), des dictionnaires (Furetière, Moréri) et tous les grands classiques du XVIIIe siècle (Bayle, Montesquieu, Voltaire) sans oublier les traités d’agriculture (Maison rustique).
20 Le devoir de mémoire impose la conservation des titres, des contrats, des correspondances, des marchés, et les recherches généalogiques. L’auteur ne néglige aucun de ces aspects et, dans une forte conclusion, dégage ce qui fait l’originalité de ce milieu nobiliaire parisien et bordelais. Attachés à la terre, les Lur Saluces ont une vision libérale de l’économie, l’orgueil de leur noblesse, le souci de leurs alliances. Mais ils savent aussi que les positions sociales ne sont jamais définitivement acquises, qu’il faut toujours s’adapter, saisir les occasions, toujours dans le respect des convictions de la classe à laquelle ils appartiennent. Il est clair que la prospérité économique des Lur Saluces doit beaucoup à la dame d’Yquem, que la politique foncière en est le fondement et que la consécration de ce vignoble n’a pu s’obtenir que grâce à une recherche continuelle de la qualité. Au XIXe siècle, les Lur Saluces ont trouvé l’art de produire, non pas un grand vin mais un vin somptueux.
21 Il faut souligner l’exceptionnelle maîtrise de Mme Figeac-Monthus qui a su débrouiller tous les fils de ce destin unique. Certes on est quelquefois irrité de la façon insistante dont elle parle des qualités de cette noblesse qui seule aurait pratiqué les vertus de courage, de travail, de fidélité et d’honneur, comme s’il était nécessaire d’être noble pour montrer des qualités morales ; de ce point de vue, la lucidité cède parfois le pas à l’apologie et au panégyrique. Mais, je le redis, l’ouvrage est important et il fera date car il est exemplaire.
22 Méfiant sur les mérites excessifs de cette famille, parfois traitée avec complaisance, j’ai tenté la contre-épreuve. J’ai sorti de ma cave un yquem de l’année 1980, une année souvent bien médiocre dans les Graves et dans le Médoc. J’ai trouvé un yquem opulent, un bouquet merveilleux, une finale inoubliable. L’excellence est là, dans ces sensations olfactives et gustatives qui ne s’oublient pas, dans cette explosion de parfums. Je ne sais pas si la noblesse a le sang bleu, je sais seulement, et je ne les en remercierai jamais assez, que les Lur Saluces savent élaborer le vin le plus extraordinaire de la planète, un vin qui est la noblesse même.
23 Marcel LACHIVER.