Jean-François Zorn, Le grand siècle d’une mission protestante. La Mission de Paris de 1822 à 1914. Paris, Karthala, 2012, 16 x 24 cm, 791 p., Illustrations (Collection « Mémoire d’Églises »). isbn10 : 2811106227 / isbn13 : 9782811106225 / 49 €
- Par Frédéric Fabre
Pages 201b à 212b
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- FABRE, Frédéric,
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1 Mission. Lorsque l’on prononce ce mot, quelles sont les images qui viennent à l’esprit du public un tant soit peu cultivé et intéressé par l’histoire de l’Afrique, sans même parler de l’Océanie ou d’autres parties du monde ? Souvent, la première impression est celle d’un exotisme à bon marché. Au pire, le missionnaire peut apparaître comme un personnage des plus antipathiques ; une sorte de « colon religieux », aussi brutal dans sa prédication et son mépris des cultures locales que ses homologues laïques l’avaient été dans la conquête armée, les deux entreprises semblant d’ailleurs aller de pair et être parfaitement synchronisées.
2 Et pourtant, toutes ces images sont fausses. JeanFrançois Zorn le démontre dans la nouvelle édition de son ouvrage Le grand siècle d’une mission protestante. La Mission de Paris de 1822 à 1914, version augmentée du livre de 1993. Étant pasteur luimême, les arcanes intérieures du protestantisme français n’ont aucun secret pour lui et il peut donc croiser une multitude de sources, issues du milieu missionnaire comme le Journal des Missions Évangéliques ou de nombreuses autres publications à la Société des Missions Évangéliques de Paris (Smep, dite Mission de Paris), avec des titres de la presse protestante française (Le Lien, l’Église libre, Le Semeur,…) ou étrangère, des publications émanant d’ethnologues, d’historiens plus généralistes, des rivaux catholiques…
Dans le cadre d’une lente évolution
3 Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, le livre ne commence pas avec la fondation de la Smep en 1822 et la fondation de son premier et plus prestigieux champ, le Lesotho en 1833, mais resitue l’action missionnaire dans le cadre d’une lente évolution s’étendant sur les xviiie et xixe siècles et combinant dans une « chaîne d’influence » lutte antiesclavagiste, exploration scientifique et prédication religieuse pour déboucher sur le spectacle d’une Afrique partagée dans le cadre de l’importante conférence de Berlin, en 1885, qui a reconnu et encouragé l’action missionnaire.
4 Sont étudiés dans cette première partie les cas des tentatives d’implantation de la Smep au Sénégal, en Algérie (des échecs) et au Gabon (une réussite) avec les questions afférentes ; quels rapports entretenir avec la religion musulmane ? Fautil abandonner les champs de mission situés hors de l’empire colonial français (dont le Lesotho qui à cette étape du livre joue l’Arlésienne, ce qui peut être un peu déstabilisant sur le plan chronologique) pour ceux situés dans des pays colonisés par la France ? Quelle réponse donner aux demandes de reprise d’un champ missionnaire formulées par des autorités coloniales françaises ainsi que par des missionnaires étrangers (ici des Américains) ? Quels rapports la mission doitelle entretenir avec une colonisation européenne qui peut être destructrice pour des sociétés traditionnelles fragiles ?
Qui dit protestant dit Anglais ?
5 La longue deuxième partie traite de pays disputés entre la France et la GrandeBretagne, Tahiti, Madagascar et NouvelleCalédonie. Zorn y évoque l’accusation « Qui dit catholique dit Français, qui dit protestant dit Anglais » qui a conditionné l’attitude des missionnaires protestants français sur ces champs. Attitude qui débouche sur une situation concordataire à Tahiti pour protéger une chrétienté protestante issu d’un « malentendu productif » entre la monarchie tahitienne de Pomaré et l’évangélisation, ou au contraire à l’application de la laïcité à Madagascar. Enfin, en NouvelleCalédonie, Maurice Leenhardt a jeté auprès des Canaques spoliés, alcoolisés et démoralisés les bases de ce qui s’appellera bien plus tard la « théologie de la libération ». Dans ce tableau vertigineux où s’ébauche la nécessité de l’autonomie d’une Église locale, Zorn n’omet rien, ni les schismes, ni les querelles de personnes, ni la folie des grandeurs éprouvée par le missionnaire Vié-not, « roi de Tahiti », ni l’autoritarisme inflexible de Leenhardt envers les Nata, déplaisant mais nécessaire pour fonder un noyau dur d’évangélistes canaques efficaces.
Contre jeu colonial
6 La troisième partie, un peu plus courte, traite du « contre jeu colonial » dans le fameux champs du Lesotho, ou a eu lieu un « âge d’or » de l’action de la Smep ainsi qu’au Zambèze. Cette fois, des missionnaires protestants français œuvrant dans un espace colonial étranger trouvèrent en Moshesh, roi des Sotho, un nouveau Pomaré, un modèle de cet « effet Clovis » tant recherché, au point que le Lesotho fut appelé une « colonie spirituelle » de cette Église Fora (protestante et « française »). Cette action diplomatique en faveur de Moshesh, pris entre les Boers et les Britanniques, permit au protestantisme missionnaire français de jouer un rôle international hors de proportion avec ses faibles effectifs.
7 Ce « colonialisme missionnaire » ne réjouissant d’ailleurs pas J. F. Zorn outre mesure. Les questions posées dans la première partie réapparaissent ici, vues du Lesotho cette fois ; ne faudraitil pas mieux abandonner ce champ de mission ? Se concentrer sur les champs situés dans des colonies françaises ? Ou même ne plus évangéliser outremer mais se concentrer sur une Europe très matérialiste ?
8 Avec l’odyssée de François Coillard au Zambèze, les choses tournent au tragique. Le missionnaire devient ici un héros, voire un martyr tant les expéditions dans l’insalubre Zambèze, envahi naguère par une population d’origine sotho, ont été coûteuses en vies humaines. Zorn ne juge pas l’impatience de Coillard d’évangéliser à tout prix le Zambèze, où les conversions furent de plus très peu nombreuses, mais expose le débat qui agita alors le protestantisme français.
La fondation de la Smep
La Maison des Missions 102, Boulevard Arago, Paris
La Maison des Missions 102, Boulevard Arago, Paris
9 Enfin, la quatrième et dernière partie traite de la fondation de la Smep, des relations plus qu’orageuses entre les diverses tendances protestantes évangéliques et libérales, les libéraux n’étant d’ailleurs pas admis dans les rangs des missionnaires de la Smep, du financement toujours difficile de l’œuvre missionnaire, des rapports entre le toutpuissant et très parisien Comité de la Smep et les Comités auxiliaires provinciaux, sans oublier l’injuste silence dans lequel a été tenue l’œuvre de collecte ou de sensibilisation faite par les Comités de dames protestantes.
Alfred Boegner, directeur de la Smep de 1870 à 1912
Alfred Boegner, directeur de la Smep de 1870 à 1912
10 Sensibilisation indispensable car la majorité du « peuple protestant » a longtemps été indifférente à l’œuvre missionnaire. Zorn évoque aussi l’aube du mouvement œcuménique et les nombreuses conférences réunissant des missionnaires venus de puissants pays à majorité protestante, parmi lesquelles une poignée de Français rappelaient la part prise dans l’évangélisation par le petit protestantisme français.
Travail colossal, reproches mineurs
11 Comme il le dit lui-même, JeanFrançois Zorn se garde de l’hagiographie. Il ne cache rien. Il expose tout, des aspirations sublimes d’hommes et de femmes qui ont déjà le regard dans l’autre monde jusqu’aux plus acharnées querelles de doctrine, de préséance ou de caractères sans que rien ne semble jamais sordide ou risible. Il montre avec brio comment une infime minorité d’un protestantisme français lui-même minoritaire, envers et contre tout, a accompli un travail colossal, se projetant outremer pour façonner à son image des territoires entiers, avec le résultat qu’il appelle « la délocalisation des Églises », c’estàdire l’apparition d’Églises profondément différentes.
12 Un reproche éventuel serait cependant la prodigalité avec laquelle Zorn emploie le « sic » à la suite de citations pour souligner ce qui peut sembler être une étrangeté. Il n’y a rien d’étonnant à ce que le rapport d’une conférence mondiale missionnaire parle en 1860 d’une « grande effusion du SaintEsprit », ni à ce que la fiancée d’un futur missionnaire soit une « véritable chrétienne » – c’est bien le moins – vu le rôle exemplaire qu’elle va être appelée à jouer ou, plus prosaïquement encore, lorsqu’un élève de l’École des Missions est renvoyé pour des raisons de mésentente personnelle avec d’autres candidats, mais surtout parce que son état physique et mental serait affecté par… l’onanisme. Il n’y a pas lieu d’être choqué, décontenancé ou amusé par une expression ou une préoccupation sanitaire datant de l’époque étudiée, et donc désuète à nos yeux.
13 Enfin, l’étude se terminant en 1914, l’on voit se profiler la genèse dans la nécessité de former des Eglises locales ou dans le souci de comprendre (pour mieux les combattre il est vrai) les cultures « païennes » de ce qui donnera dans la seconde moitié du xxe siècle « l’effet de retour » tiersmondiste de ceux qui ne seront plus des missionnaires mais plutôt des humanitaires ou des coopérants, même si le projet eschatologique reste bien présent.
14 Frédéric Fabre
15 Docteur en histoire
16 Professeur des lycées et collèges
Date de mise en ligne : 05/02/2013