Sébastien Fray et David Morel (dir), La Terre à l’époque romane. Exploitation, usages et représentation. Actes du 24eme colloque international d’art roman, Clermont-Ferrand, Alliance Universitaire d’Auvergne, 2016, 296 p.
- Par Ronan Capron
Page II
Citer cet article
- CAPRON, Ronan,
- Capron, Ronan.
- Capron, R.
https://doi.org/10.3917/hsr.049.0199b
Citer cet article
- Capron, R.
- Capron, Ronan.
- CAPRON, Ronan,
https://doi.org/10.3917/hsr.049.0199b
1 Les actes de ce colloque montrent très explicitement le renouveau historiographique concernant la période située entre les ixe et xiie siècles et présentent un panorama des problématiques et des méthodes actuelles, issues de la rupture historiographique du début des années 1990 et des débats autour de la « mutation de l’An Mil ». Les communications concernent pour l’essentiel la France centrale, Auvergne et massif alpin, mais des domaines d’étude plus lointains sont également abordés : un article concerne les campagnes florentines, un autre traitant des céramiques des califes abbassides nous mène de l’Égypte fatimide jusqu’au Khorasan. L’introduction de Martine Jullian énonce l’intention globale : décliner et analyser toutes les significations du mot « terre » dans un contexte médiéval. Il est question, sans surprise, de la terre possédée et de la terre exploitée. Mais des sens plus originaux sont également présentés : l’évocation de la cosmologie et de la géographie permet de rendre compte des idées de l’époque sur la planète Terre, avec à l’appui une iconographie riche (cartes, représentations du cosmos). Il est aussi question de points de religion et de dogme, la terre renvoyant dans un contexte chrétien soit au jardin d’Éden, soit à l’avertissement de la Genèse : « tu es poussière ».
2 La première partie, « Des paysages et des hommes », constitue l’ensemble le plus cohérent. Les inflexions de la recherche en histoire rurale y sont évidentes car les thématiques qui ont été fétiches pour les historiens ruralistes – les grands cycles économiques, le travail, la production – ne sont presque plus évoqués. On trouve plutôt au cœur des diverses communications des questions sur la terre comme objet de rivalité au sein des différentes strates de l’aristocratie et de la paysannerie ou comme support de relations sociales ; mais aussi des réflexions sur la propriété, ses formes juridiques et son rôle de marqueur social. L’article d’Olivier Bruand sur la terre et la compétition aristocratique aux xe et xie siècles en Auvergne et Bourgogne ligérienne est à ce propos très significatif par son rapport aux sources. Puisque les chartes ne sont pas des documents de la pratique mais des documents d’apparat, il refuse d’en utiliser les descriptions pour faire une histoire économique et sociale. Toutefois il démontre que certaines terres concernées par ces chartes ont un statut spécial, ce sont des « terres de prestige », dont la possession suffit à marquer un statut social ou une identité familiale, à cause de leur histoire ou de leur prix. Ces terres de prestige sont dès lors l’enjeu et le moyen de stratégies pour les grands aristocrates comme pour les élites plus locales, et représentent des éléments importants dans les relations de fidélité et de dépendance. Julien Muzard aborde également la thématique de la compétition aristocratique pour le pouvoir à travers la domination de la terre en Auvergne. Il se place dans la même perspective que Dominique Barthelemy, et se propose de réexaminer la question du grand domaine auvergnat, très liée aux positions mutationnistes. Il doit admettre, faute de sources, que c’est une question difficile à trancher, mais parvient à mettre en évidence l’intensité de l’appétit de terre des élites et surtout leur politique visant à instaurer un ordre dans les campagnes, en constituant des embryons d’administration, ce qui met à mal l’ancienne vision de seigneurs et de chevaliers violents et agents du désordre. Sébastien Fray élargit cette perspective au sein de son terrain d’étude, le Rouergue, en prenant également en compte les acteurs non nobles. Il parvient ainsi à éclairer ce groupe social pourtant peu visible dans les cartulaires, et en particulier à montrer les ressorts des stratégies d’acquisition menées par un couple d’alleutiers au xie siècle. Il dresse également avec finesse le portrait d’une élite composite, ayant des statuts et des horizons multiples : prêtre, notable local ou aristocrate introduit dans l’entourage du comte de Rouergue. Dans ce cadre, l’article de Pierre Charbonnier sur la mutation dans les mesures et dans les conditions d’exploitation du sol prend clairement le contre-pied des autres communications. Il démontre l’abandon des mesures géométriques pour la mesure des terres, et la diversification des mesures de volume selon les régions, pour conclure à un éclatement politique et social et à un repli généralisé autour de l’An Mil. Les développements sur le servage, qui sont parfois à prendre avec précaution, permettent à l’auteur d’élaborer une nouvelle analyse mutationniste, dont l’originalité est de voir dans les tenanciers du xie siècle non des paysans libres soumis par des seigneurs, mais des serfs dont la condition s’est améliorée. L’auteur pointe aussi, indépendamment des questions de statut juridique, la possibilité dès le xe siècle d’une transmission héréditaire des terres par le paiement d’une franchisia.
3 La deuxième partie s’intitule « Travailler la terre », mais on pourrait discuter un peu de ce découpage, car deux des articles de cette partie, ceux de Nicolas Carrier et de Philippe Lefeuvre, auraient eu davantage leur place dans la première partie, tant les sujets qui y sont approfondis sont communs. Nicolas Carrier, en étudiant la propriété seigneuriale et paysanne en Dauphiné redéfinit l’alleu, qui n’est pas selon lui une terre sur laquelle ne pèse aucune redevance mais plutôt une terre possédée à titre définitif, et même transmissible. Cependant cette propriété, qu’elle soit seigneuriale ou paysanne, se heurte à une limite commune : au Moyen Âge chaque lopin fait l’objet de plusieurs droits de propriété imbriqués. En effet une terre n’appartient jamais à une seule personne, et que l’on soit vassal ou paysan, il n’est jamais possible de vendre une terre sans l’autorisation de son seigneur. Ainsi le seigneur empêche que ses dépendants, honorables ou non, ne vendent ses terres à n’importe qui, et particulièrement aux dépendants d’un autre seigneur. En contrepartie il garantit la propriété de ceux qui sont sous sa protection. Philippe Lefeuvre s’est lui intéressé à la propriété comme marqueur social dans les campagnes florentines. Dans un contexte où les droits de propriété sont extrêmement fragmentés, ce dernier nous montre comment la terre supporte d’une part un groupe de petits propriétaires, mais aussi un milieu de rentiers assez large, parfois urbain mais majoritairement rural. La terre devient alors un moyen de relations et de jeux de domination entre ces groupes, y compris à l’échelle de la communauté. Sont ensuite présentées des études qui abordent la question du travail de la terre d’un point de vue culturel et intellectuel plutôt qu’économique et social. Adoptant une perspective semblable à celle de Mathieu Arnoux, Emmanuel Bain examine l’image ambigüe du travail d’Adam au xiie siècle, certes collaboration avec le Seigneur pour sa Création dans le Jardin d’Eden, mais surtout punition après la Chute. Les décors de l’intérieur des églises romanes semblent s’emparer plus nettement de ce thème, en les associant à un discours sur la régénération par le travail, comme le montre Nathalie Le Luel à partir d’un corpus essentiellement axé sur le centre de la France. La dernière partie, très large, aborde les « Usages et les représentations de la terre ». Il est d’abord question de l’usage de la terre comme sépulture, dont les modalités concrètes sont rappelées à partir de fouilles menées dans le nord de l’Auvergne par Sophie Liégard, puis de sa transformation en céramique, dans le monde musulman sous la plume de Jeannette Rose Albrecht ou dans l’Allier sous celle d’Agata Poirot.
4 L’ouvrage se referme sur une conclusion très efficace de Laurent Feller, qui replace l’ensemble des articles dans un contexte historiographique synthétisé avec clarté. L’ouvrage réalise donc bien son ambition, qui n’était certainement pas de constituer une somme définitive sur le sujet, mais d’offrir un aperçu des voies empruntées par la recherche grâce à la réunion d’historiens et d’archéologues aux thématiques et aux champs de recherches variés pour traiter de concert un sujet unique.
5 Ronan Capron