Antoine Follain (dir.), Brutes ou braves gens ? La violence et sa mesure (XVIe-XVIIIe siècle) , Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2015, 532 p., ISBN : 978-2-86820-903-0, 35 €.
- Par Benoît Garnot
Pages 149i à 205i
Citer cet article
- GARNOT, Benoît,
- Garnot, Benoît.
- Garnot, B.
https://doi.org/10.3917/hsr.043.0149i
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https://doi.org/10.3917/hsr.043.0149i
1 Cet ouvrage collectif, dirigé par Antoine Follain, s’inscrit au cœur d’un des thèmes les plus controversés dans l’historiographie des comportements et des mentalités, ainsi que dans celle de la justice et de la criminalité : l’histoire de la violence. Ce thème a donné lieu à de nombreux travaux, et encore assez récemment à des publications importantes (Robert Muchembled, Une histoire de la violence, Seuil, 2008 ; Michel Nassiet, La violence. Une histoire sociale, Champ Vallon, 2011), qui n’ont pourtant pas épuisé le sujet : cet ouvrage le prouve bien, puisqu’il réussit à renouveler une bonne part de la question.
2 Il se positionne en effet à contre-courant (mais il le fait à juste titre) d’une opinion encore dominante, bien que de plus en plus controversée : un prétendu déclin multiséculaire de la violence du Moyen Âge à nos jours, problématisé depuis les années 1960 par une théorie qui eut son heure de gloire, celle du passage d’une criminalité dirigée contre les personnes à une criminalité contre les biens au cours du xviiie siècle. L’ouvrage montre bien que l’idée d’une telle évolution est éminemment contestable, et même totalement inexacte. Elle est fondée, en effet, sur des sources archivistiques peu fiables : les statistiques judiciaires, en se fondant sur les seules sentences, négligent une grande partie de la réalité criminelle, en particulier le « chiffre noir » de la criminalité, c’est-à-dire toutes les affaires qui n’étaient pas portées en justice, sans doute la majorité, de sorte que toute approche quantitative est d’emblée biaisée. Elle repose en même temps sur un a priori discutable : la prétendue « spontanéité » des hommes et des femmes du passé, qui se serait concrétisée dans des rapports interpersonnels éminemment violents, à laquelle aurait succédé au xviie et surtout au xviiie siècle une maîtrise des pulsions devenue fatale à l’exercice de la violence, les individus ayant appris à se dominer sous la double influence coercitive de l’État et de l’Église, ce qui aurait abouti progressivement au triomphe d’une « civilisation des mœurs », théorisée par Norbert Elias. La démonstration de la fausseté d’une telle interprétation s’appuie ici sur des études ponctuelles largement documentées et convaincantes (à l’exception de celle de Fabrice Mauclair, trop fondée à mon sens sur des calculs à la fiabilité illusoire), menées par quelques-uns des meilleurs spécialistes de la question, parmi lesquels Hervé Piant qui a rédigé l’introduction et corédigé avec Antoine Follain l’excellente conclusion. Certaines contributions s’intéressent à une région précise, avec une sur-représentation des provinces du Nord-Est (ce qui n’enlève rien à la pertinence de l’argumentation) : Lorraine plusieurs fois (Antoine Follain, Emmanuel Gérardin) et Franche-Comté (Paul Delsalle), mais Paris est abordé aussi (Diane Roussel) et même le Midi (Gilbert Larguier) ; d’autres contributions sont consacrées à des thèmes généraux, qu’il s’agisse de la critique des statistiques criminelles à l’époque moderne (Fabrice Mauclair, Émilie Leromain) ou au xixe siècle (Jean-Claude Farcy), ou encore de l’utilisation de l’iconographie (Antoine Follain, Franck Muller et Carole-Anne Papillard). La diversité des angles d’approche et des méthodologies ainsi mis en œuvre n’est pas le moindre intérêt de l’ouvrage. Le livre se termine par une longue et passionnante étude de cas, bel exemple de travail collectif d’une équipe d’étudiants dirigée par Antoine Follain : le procès Petermann, « prévenu d’homicide sur sa belle-fille en 1617 à Sainte-Croix dans le val de Lièpvre ».
3 Quand on a fini de tout lire, on ne peut que parvenir (si ce n’était pas déjà le cas auparavant…) à cette constatation : nos ancêtres n’étaient pas des « brutes » (même s’ils n’étaient pas tous de « braves gens »), ou en tout cas ils ne l’étaient pas plus que nos contemporains. Certes le nombre des homicides a sans doute diminué au fil des siècles. Mais d’abord, ils n’ont jamais été aussi nombreux, aux xvie et xviie siècles, qu’on l’a prétendu généralement, une fois rapportés à la population globale, et compte tenu du fait que l’état de la médecine et de la chirurgie ne permettait pas de sauver une partie des blessés issus des bagarres ou des règlements de compte, contrairement à ce qui se passe à notre époque (d’où des chiffres « gonflés » pour les siècles anciens et des comparaisons forcément biaisées avec le nôtre). Ensuite, si l’on compte sans doute moins d’homicides aujourd’hui qu’hier, d’autres formes de violence les ont progressivement suppléés : les suicides, les accidents, notamment routiers, qui sont en partie le résultat d’une agressivité latente qui n’a jamais été véritablement dominée, n’en déplaise à Norbert Elias. Enfin, beaucoup d’autres formes de violence ont perduré : les rixes, les violences conjugales et domestiques, etc. En outre d’autres formes particulières d’homicides se sont développées beaucoup plus qu’auparavant : songeons à l’émergence des crimes passionnels au xixe siècle et à leur pérennité jusqu’à nos jours, comme s’il y avait dans ce domaine un seuil quantitatif au-dessous duquel il semble impossible de descendre. La violence a seulement changé de forme, et encore ce changement n’est-il que partiel.
4 Bien plus : la violence n’a jamais été un comportement majoritaire aux xvie et xviie siècle. À lire les archives judiciaires, on est tenté d’imaginer un monde où les relations entre les individus reposent surtout sur des rapports de force, lesquels s’expriment publiquement et violemment. Mais pour un heurt sur un marché, combien de jours sans incidents ? Pourquoi imaginer que toute réunion, tout rassemblement d’individus, aurait abouti forcément à une violence toujours latente, souvent exprimée ? La prudence s’impose devant des documents qui ne rendent compte, le plus souvent, que de l’exceptionnel, de ce qui choque parce qu’il n’est pas habituel. Certes, la violence fait partie des rapports humains, mais elle n’en constitue qu’un stade paroxystique et éphémère, et surtout minoritaire, inséré dans un cadre général le plus souvent pacifique. Elle est même organisée, formalisée, le plus fréquemment dominée, parfois utilisée, et elle s’insère dans une sociabilité particulière, où les rapports humains s’organisent avec une grande cohérence et à la régulation desquels tous participent, chacun à sa place. On est bien loin d’un monde déchiré en permanence par les bagarres et les règlements de comptes, exercés par des individus frustes et impulsifs. En réalité, la violence est l’exception, et ses lieux privilégiés ne la connaissent qu’épisodiquement ; ils restent la plus grande partie du temps le cadre d’une sociabilité pacifique, qu’il s’agisse des cabarets, perçus très majoritairement comme des havres de plaisir et de repos, des rues, des foires et des marchés, ou encore des familles, au sein desquelles les solidarités sont plus fréquentes que les conflits.
5 Dans cet ouvrage sont ainsi mises à mal, et même détruites, deux idées reçues : d’une part l’omniprésence de la violence aux deux premiers siècles de l’époque moderne (mais aussi au Moyen Âge), d’autre part la pacification, par comparaison, des mœurs contemporaines. C’est donc un livre à lire et à méditer, tant pour nous débarrasser de préjugés tenaces sur le passé que pour regarder notre époque avec lucidité… pour autant que cela soit possible.
6 Benoît Garnot