Alain Valais (dir.), L’Habitat rural au Moyen Âge dans le nord-ouest de la France, t. 1 : Les synthèses, t. 2 : Notices, Rennes, pur, coll. « Archéologie et culture », 2012, 35 €
- Par Vincent Corriol
Pages 149c à 156c
Citer cet article
- CORRIOL, Vincent,
- Corriol, Vincent.
- Corriol, V.
https://doi.org/10.3917/hsr.042.0149c
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- CORRIOL, Vincent,
https://doi.org/10.3917/hsr.042.0149c
1 L’ouvrage dirigé par Alain Valais vient combler une lacune importante de l’historiographie des régions de l’Ouest en apportant la première synthèse des fouilles d’habitats ruraux dans un Ouest de la France composé essentiellement de la région Pays de Loire, complété par un site en Ille-et-Vilaine et cinq dans le nord-ouest des Deux-Sèvres. A l’origine du projet éditorial, il y a un projet de recherche collectif sur l’habitat rural au Moyen Âge en Pays de Loire, engagé en 1998 sous l’impulsion d’Alain Valais, qui a entrepris de rassembler toutes les données disponibles sur les habitats ruraux médiévaux fouillés avant le 1er janvier 2000, avec l’idée de fournir aux chercheurs une base documentaire la plus complète possible sur un champ de recherche à la fois vaste et délaissé. L’auteur rappelle que quasiment aucune fouille concernant ces habitats ruraux n’avait eu lieu avant les années 1980, celle menées sur le site de Blou par Élisabeth Zadora-Rio et publiées en 1987, constituant un point de départ. Les chantiers autoroutiers des années 1990 ont permis d’élargir la recherche : à eux seuls, ils fournissent 45 des 50 sites retenus ; aucun d’entre eux n’avait fait l’objet de publication entre 2000 et cette publication (2012). Au total, ce sont donc 50 sites retenus, formant autant de notices monographiques utilement réunies sous une forme harmonisée dans un second volume autonome de 462 p. Cette publication vient donc apporter à la fois une synthèse et un point terminal à cette vaste enquête ; mais il convient de bien noter que les fouilles remontent toutes à une quinzaine d’années au minimum, et on peut regretter que ce volume, dont il faut bien sûr saluer la publication, n’ait pas vu le jour plus tôt. On sait bien les difficultés que rencontre ce genre de publication, mais celle-ci offre finalement un aperçu comme décalé dans le temps de fouilles antérieures, sans réactualisation autre que bibliographique.
2 Si le volume de notices, remarquable, intéressera sans doute davantage les gens du métier, le premier volume, qui regroupe les synthèses conclusives que permet le regroupement thématique de cette cinquantaine de sites ruraux, s’avère ici particulièrement intéressant. Il présente les synthèses de huit chercheurs autour de thématiques génériques comme « L’organisation spatiale des établissements ruraux du Moyen Âge » ; la « Typologie des constructions » ; les « Aspects de la vie quotidienne au Moyen Âge en Pays de Loire », à partir du mobilier archéologique lié à la vie de tous les jours, aux activités agricoles ou à un artisanat particulier (fibules, agrafes, boucles, boutons, perles, peignes, lampes, briquet, flûte, jetons et palets, pions de jeu, etc.). Le mobilier métallique, la céramique, les restes d’alimentation carnée ainsi que les engins de mouture ont fait l’objet d’un traitement spécifique séparé en raison de la richesse du mobilier réuni. La dernière contribution, signée par Perrine Mane, qui met en parallèle iconographie régionale (fresques murales et enluminures) et mobilier archéologique, apporte un intéressant contrepoint. Les deux derniers chapitres conclusifs, signés Anne Nissen Jaubert et Alain Valais contribuent à une mise en perspective des résultats, tout en soulignant les incertitudes des interprétations et les prudences méthodologiques à garder à l’esprit. Ces deux derniers chapitres répondent à l’introduction très claire et synthétique d’Élisabeth Zadora-Rio.
3 Les sites concernés se caractérisent, au-delà de la thématique « rurale » commune, par une très grande diversité, qu’il s’agisse de la documentation fournie, de la superficie fouillée, du type d’établissement ou de la période chronologique concernée, qui couvre tout le Moyen Âge. La plupart sont des établissements agricoles, ce qui pourrait presque passer pour une lapalissade dans ce contexte ; mais ils témoignent aussi d’activités artisanales (textiles et métallurgie principalement), confirmant la fréquence du travail du fer pour ces périodes, déjà attestée dans d’autres régions.
4 Si l’ensemble des sites permet un panorama du ve au xve siècle, on constate cependant une nette surreprésentation de la période comprise entre les viie-viiie siècles et le xiie siècle. L’Antiquité tardive est très peu représentée, et il faut attendre les années 600 et surtout 700 pour constater une nette augmentation du nombre de sites, qui diminue cependant à la fin du premier millénaire. Les sites dits « tardifs » (xie-xiie siècles) sont relativement nombreux comparativement à d’autres régions qui ont fait l’objet de ce type de synthèse (Nord, Centre, Rhône-Alpes), révélant que les habitats ne sont pas définitivement fixés au tournant de l’an mil et continuent d’évoluer. Leur organisation spatiale et les modes de construction, semblables à ceux des périodes antérieures, invitent à souligner ces continuités. Parmi les facteurs qui semblent jouer un rôle dans la stabilité des lieux, la présence d’éléments structurants, parcellaires et chemins ruraux, ainsi que des fonctions spécifiques et/ou un statut social particulier doivent être relevés. Ces datations sont cependant à prendre avec un certain recul : fondées principalement sur une céramique encore relativement mal connue, dont les variations ne correspondent pas forcément à celles de l’habitat rural, la précision apportée (marge d’incertitude) est de l’ordre d’un à deux siècles, guère moins, invitant donc à la plus grande prudence quant aux conclusions que l’on pourrait en tirer.
5 L’un des apports majeurs de l’ouvrage est la constitution de référentiels pour plusieurs catégories de mobilier (objets métalliques, matériel de mouture), et particulièrement l’établissement d’une première typo-chronologie des céramiques médiévales produites et utilisées dans la région, qui permet de fonder la datation des sites. Elle deviendra à coup sûr un outil en même temps qu’un point de départ appelant à être davantage précisé.
6 Le caractère préventif et la localisation spécifique des fouilles expliquent que le lecteur puisse parfois rester sur sa faim : tributaire du tracé des autoroutes et aménagements routiers, qui évitent systématiquement les villages, la localisation des sites révèle des problématiques spécifiques, tous les sites étant par définition des sites abandonnés, et souvent des établissements très modestes : le plus important ne comprend qu’une quinzaine de bâtiments, la plupart un seul. Éloignés des villages actuels, ils évitent soigneusement les centres paroissiaux, semblant davantage révéler des sites périphériques, peut-être trace d’un peuplement intercalaire, pour ne pas dire marginal.
7 Anne Nissen Jaubert dans les conclusions prend d’ailleurs le soin de bien distinguer les fouilles effectuées sur des surfaces importantes de celles réalisées sur un périmètre plus restreint, où l’on doit le plus souvent se contenter du simple constat de l’existence d’une occupation à un moment donné. Le périmètre d’extension des fouilles influe considérablement sur la durée perçue des habitats : des fouilles de grande superficie révèlent souvent plusieurs phases d’occupation successives légèrement décalées dans l’espace les unes par rapport aux autres, révélant une continuité territoriale plus marquante que la continuité d’occupation d’un lieu unique. La discussion méthodologique des résultats, en rapport avec la problématique de l’abandon/désertion des sites est ici exemplaire et doit être soulignée. L’auteur rappelle qu’il ne faut pas confondre abandon apparent d’un habitat dans l’emprise de fouilles et désertion réelle. Les fouilles sur périmètre large révèlent au contraire de fréquents déplacements des habitats dans un périmètre restreint, qui s’accompagne d’une continuité d’exploitation des terroirs. Une fouille plus restreinte pourrait alors inciter à conclure à la versatilité de l’habitat et à une durée brève, mais factice, de l’occupation. Il faut bien distinguer continuité d’occupation du lieu, continuité fonctionnelle, et continuité de l’exploitation d’un territoire, avec déplacement des habitats à l’intérieur de celui-ci ; un habitat peut aussi rester sur le même lieu et changer de fonction, quand le déplacement de l’habitat ne présage pas non plus d’une nouvelle fonction ni d’une rupture dans l’occupation du sol. Anne Nissen-Jaubert le relève avec justesse : le poids des traditions de recherche nationales peut peser lourd dans la perception et l’interprétation des sites. Quand en France on réfléchit en termes d’abandon/désertion, insistant implicitement sur l’échec final de l’installation, ou en se positionnant dans la querelle de la naissance du village, les chercheurs anglo-saxons ou scandinaves s’exprimeront en termes plus neutres de stabilisation et de mobilité. La synthèse des différents chantiers de fouilles permet de souligner ce dernier aspect et de confirmer la très grande mobilité de l’habitat du haut Moyen Âge ainsi que la très forte continuité territoriale déjà mise en évidence ailleurs (Nord, Île-de-France, Centre, Rhône-Alpes). C’est bien davantage en termes d’exploitation dynamique du territoire, plutôt que de création/abandon de sites qu’il faut envisager la vie rurale dans sa longue durée médiévale.
8 Cette réflexion méthodologique appelant à la plus grande prudence dans l’interprétation et soulignant la nécessaire prise de conscience quant au signifié des termes employés pour en rendre compte est sans doute l’un des aspects les plus stimulants de l’ouvrage. Pris individuellement, seuls quelques sites d’envergure pourraient sembler apporter une réelle plus-value scientifique. Réunis en un ensemble cohérent, ils offrent un aperçu synthétique solide qui, s’il ne bouleverse pas les connaissances, vient tout du moins confirmer et préciser certains points spécifiques.
9 Vincent Corriol