Compte rendu

Hélène Couderc-Barraud, La Violence, l’ordre et la paix. Résoudre les conflits en Gascogne du xie au début du xiiie siècle, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2008, 371 p., 35 €

Pages 178 à 180

Citer cet article


  • Débax, H.
(2011). Hélène Couderc-Barraud, La Violence, l’ordre et la paix. Résoudre les conflits en Gascogne du xie au début du xiiie siècle, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2008, 371 p., 35 € Histoire & Sociétés Rurales, . 35(1), 178-180. https://doi.org/10.3917/hsr.035.0151l.

  • Débax, Hélène.
« Hélène Couderc-Barraud, La Violence, l’ordre et la paix. Résoudre les conflits en Gascogne du xie au début du xiiie siècle, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2008, 371 p., 35 € ». Histoire & Sociétés Rurales, 2011/1 Vol. 35, 2011. p.178-180. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2011-1-page-178?lang=fr.

  • DÉBAX, Hélène,
2011. Hélène Couderc-Barraud, La Violence, l’ordre et la paix. Résoudre les conflits en Gascogne du xie au début du xiiie siècle, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2008, 371 p., 35 € Histoire & Sociétés Rurales, 2011/1 Vol. 35, p.178-180. DOI : 10.3917/hsr.035.0151l. URL : https://shs.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2011-1-page-178?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/hsr.035.0151l


1 Heureuse Gascogne ! Pour un pays réputé pauvre en sources médiévales, la région nous a offert récemment de magnifiques recherches. De grandes thèses (Benoît Cursente, Frédéric Boutoulle), mais aussi des colloques, complétés qui plus est par des éditions de textes tout à fait précieuses (cartulaire et colloque de Dax, cartulaire et colloque de Saint-Sever, cartulaire de Bigorre, colloque sur les seigneuries de l’espace Plantagenêt). S’appuyant sur ces riches travaux, Hélène Couderc-Barraud livre une remarquable étude de la société gasconne des siècles centraux du Moyen Âge, issue de son doctorat soutenu en 2005. L’étude du système judiciaire constitue une excellente porte d’entrée pour pénétrer les particularités d’une organisation sociale et politique ; c’est l’angle qu’a choisi l’auteur pour dévoiler une Gascogne médiévale qui fut marquée par les grandes évolutions de l’Occident des xie-xiiie siècles (féodalisation, impact de la Réforme grégorienne, renouveau des droits savants), mais qui s’en distingue aussi par le fonctionnement d’une société originale, avec ses maisons et ses béziaus, ses fors et ses princes de la terre.

2 L’ouvrage couvre une large Gascogne, à l’intérieur de la boucle de la Garonne jusqu’aux Pyrénées – l’aire d’extension de la langue gasconne, sans Toulouse mais avec Bordeaux. Le sous-titre annonce clairement les choix méthodologiques et historiographiques : sans négliger l’optique institutionnelle et les travaux des juristes, Hélène Couderc-Barraud adopte les concepts de l’anthropologie juridique, en s’intéressant à la régulation sociale des conflits de façon globale. Elle a pu rassembler un corpus de plus d’un millier d’affaires qu’elle a soumises à un traitement informatique et statistique bien maîtrisé, toujours attentif au lexique employé, lui permettant à la fois de dégager des grandes tendances et d’apporter des nuances et des analyses d’une grande finesse. Ses sources ressortissent à deux catégories : de très nombreux actes de la pratique conservés dans des cartulaires laïques et ecclésiastiques sont confrontés à des sources normatives particulièrement riches, entre les fors généraux et les chartes de coutumes des communautés. Le plan d’exposition est clair et sans fioritures ; les neuf chapitres s’ordonnent en trois grandes parties : les justiciers, les justiciables, les procédures de résolution des conflits.

3 Dans la première partie sont présentées les autorités de justice, à la fois laïques et ecclésiastiques. On y découvre une société gasconne dominée de très haut par de grands princes, dépositaires de la puissance publique, duc d’Aquitaine, comtes de Bigorre, d’Armagnac ou d’Astarac, vicomtes de Béarn ou de Dax. Même s’ils sont parfois contestés par une aristocratie turbulente et par de fortes communautés dans les vallées, le comte de Bigorre et le vicomte de Béarn parviennent à imposer une autorité territoriale sur tout leur ressort, une autorité d’essence publique qui puise ses origines à la fois dans la tradition carolingienne (et, par delà, augustinienne et isidorienne) et dans le mouvement des conciles de la paix de Dieu. Les fors révèlent le caractère contractuel du pouvoir supérieur qui s’appuie sur un échange de serments, sur une cour de barons et sur une rhétorique de la paix : le prince a pour devoir de faire régner la paix et la justice. Le duc d’Aquitaine fonde lui aussi une partie de son pouvoir juridictionnel sur la législation de paix, surtout à partir de l’accession au pouvoir des Plantagenêts (1152). Partout une élite se détache dans l’aristocratie, nommée nobles de la terre ou princes de la terre. Tandis que le prince préside, ce sont eux qui jugent, parfois secondés par des « juges de la terre » comme en Bigorre. Les relations du duc, du comte ou du vicomte avec le groupe aristocratique sont régies par les pratiques féodales et les liens d’homme à homme, bien souvent dans un contexte d’affrontement. Mais le prince ancre aussi son autorité grâce au relais qu’il trouve dans les communautés villageoises et urbaines, qu’il se concilie en leur concédant de précoces chartes de coutumes. Comme ailleurs cependant, la seigneurie impose sa marque à partir de la fin du xie siècle, une seigneurie fortement territorialisée comme en témoigne l’expression de « seigneurs de la terre ». Les membres des familles châtelaines et non châtelaines prennent une part capitale dans la résolution des conflits locaux, du moins jusqu’à la deuxième moitié du xiie siècle.

4 Les justices ecclésiastiques sont fondées sur un statut privilégié, issu de l’immunité ou de la reconnaissance de la sauveté des enclos monastiques et du patrimoine abbatial (libertatem et ut vulgariter loquar salvamentum, dit une charte de La Sauve Majeure). Mais les abbayes ne peuvent se dégager complètement de l’influence des princes, surtout lorsque les conflits mettent en jeu des membres de l’aristocratie. Il n’y a qu’en Bordelais qu’il semble que ce soit l’archevêque qui tienne le rôle de gardien de la paix publique. La législation de la Paix de Dieu est mise en place largement sous le contrôle princier, mais au xiie siècle, ce sont les archevêques (d’Auch et de Bordeaux) et les évêques qui récupèrent le rôle directeur et qui cantonnent les pouvoirs laïques à la fonction d’exécutants. L’évolution est clairement liée à l’introduction de la Réforme grégorienne qui a pu prendre un tour offensif en Gascogne, en particulier avec l’institution de légats permanents, puis de juges délégués, qui en furent l’un des vecteurs privilégiés. Elle a suscité des tensions et des résistances, même dans l’Église, mais elle a été une source essentielle de changement dans le mode de résolution des conflits, par le fait d’une hiérarchisation et d’un juridisme nouveaux.

5 La deuxième partie s’intéresse aux justiciables. La justice exercée en direction des paysans est, ici comme dans bien des régions, mal connue faute de sources. Elle n’apparaît que sous la forme générale de la vicaria ou de la villicatio (villicatio scilicet justicia inter rusticos, à Saint-Mont), ou dans son versant coutumier des droits de justice. Elle révèle, à partir du milieu du xiie siècle, un appesantissement des charges sur les paysans. Les sources les plus riches cependant éclairent les relations des autorités avec les communautés, parties prenantes collectives dans les chartes de coutumes. Le phénomène majeur est ici la concentration de l’habitat, d’autant plus sensible que la Gascogne partait d’une situation de grande dispersion : floraison des bourgs ecclésiaux ou laïques, castelnaux ou bastides. Ces franchises mettent au jour une société complexe, diverse selon les petits pays et le degré d’autonomie de la communauté, mais qui présente un certain nombre de caractères originaux. Le plus frappant est certainement la large juridiction reconnue au « maître de maison » sur sa maynada, une cellule domestique et privée sur laquelle il exerce son poder. Les hommes possèdent aussi un droit au port d’armes et à la vengeance en cas d’homicide ou d’assaut de maison. Partout la béziau, la communauté des voisins, détient de larges prérogatives, qui ressortissent au domaine militaire (guet) ou judiciaire : l’habitant par excellence, c’est le voisin. Mais au xiiie siècle, les chartes révèlent une géographie qui distingue la région du piémont, où ces droits du maître de maison sont très étendus (Saint-Gaudens, Bagnères, Morlaàs, Oloron), d’une Gascogne centrale et garonnaise où ils semblent plus restreints. L’auteur décèle cependant divers indices qui font penser que cette distinction géographique est le résultat d’une évolution des xiie-xiiie siècles, formalisée dans les rédactions de coutumes, plutôt qu’une différence originelle. Les franchises, résultant d’un important mouvement de congregatio hominum, posent les jalons d’une alliance entre les princes et les communautés, qu’il s’agisse du roi-duc ou des comtes et vicomtes.

6 La dernière partie est consacrée aux évolutions de la procédure de résolution des conflits. La violence et les représailles tiennent une place particulière dans la société gasconne : à la différence de bien d’autres régions d’Occident, elles ne sont pas une prérogative aristocratique. Dans ces sources, les humbles apparaissent bien entendu comme victimes de violences, « dégâts collatéraux » de conflits aristocratiques, mais ils se sont aussi vu reconnaître des capacités très étendues. Ce droit à la violence, attesté dans toute la Gascogne, atteint son sommet dans les vallées pyrénéennes, qui sont de véritables communautés d’hommes armés, aux mains d’une élite de seigneurs de maisons. Cette violence est cependant fermement encadrée, par les fors et par les coutumes, et par des procédures de résolution des litiges. L’auteur procède à ce propos à une très fine analyse sémantique du vocabulaire nommant ces processus : justicia, placitum, lis, causa, controversia, questio, etc. Elle révèle une culture juridique commune à toute la Gascogne, marquée par un héritage public, carolingien voire wisigothique. Sur ce fond commun, les évolutions des xie-xiiie siècle n’en sont que plus marquées. Le rôle de l’aristocratie des seigneurs de la terre, omniprésente dans les règlements jusqu’au milieu du xiie siècle, tend à être battu en brèche par l’alliance renouvelée des princes et des bourgs par le biais des chartes. La grande fréquence des duels, symbole d’un système accusatoire (« si non s’en clame, no y a ley », prescrit le for de Morlaàs), laisse place à la procédure romano-canonique qui favorise le développement des preuves testimoniales et écrites. Les procédures issues du droit savant entraînent le développement d’un esprit juridique nouveau à la fin du xiie siècle ; c’est essentiellement l’Église réformée qui en fut le vecteur. Il ne faut cependant pas opposer trop fermement tribunaux ecclésiastiques et instances laïques, dans lesquelles ont perduré des conceptions publiques réactivées par l’idéologie de la paix et par le pactisme. Hélène Couderc-Barraud souligne judicieusement que l’évolution vers un juridisme nouveau n’a pas été imposée d’en haut autoritairement, mais que les nouvelles normes ont été intériorisées et appropriées.

7 Toutes ces conclusions et ces apports d’une grande richesse peuvent maintenant être mis en regard avec l’évolution ultérieure des pratiques judiciaires dans les xiiie-xve siècles, grâce à la publication de la thèse de Pierre Prétou : la Gascogne possède désormais deux grandes synthèses qui permettent d’appréhender son système judiciaire médiéval dans toutes ses complexités.

8 Hélène Débax


Logo cc-by-nc

Date de mise en ligne : 23/06/2011

https://doi.org/10.3917/hsr.035.0151l