Janick Auberger et Peter Keating, Histoire humaine des animaux de l’Antiquité à nos jours, Paris, Ellipses, 2009, 277 p., 24 €
Pages 181b à 185b
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/hsr.034.0181b
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1 La post-modernité ne cesse de déconstruire la façon dont le regard humain sur l’animal s’est bâti, ce qui nous vaut une succession de livres dans lesquels le message essentiel est la négation du propre de l’homme et le rapprochement de celui-ci avec l’animal. L’ouvrage de Janick Auberger et Peter Keating, professeurs au département d’Histoire de l’université du Québec à Montréal, n’ignore pas ces débats mais il est beaucoup plus vaste dans son objet. Il se veut synthétique et apporte une information sur de nombreux thèmes relatifs à l’animal qui, habituellement, ne sont nullement abordés dans le même document. C’est parce que les sciences humaines et les sciences de la vie ont besoin de collaborer pour étudier la question aux multiples facettes du lien entre l’homme et l’animal que le titre Histoire humaine des animaux a été retenu. De son côté, de l’Antiquité à nos jours prévient que les analyses se déploieront dans un contexte historique, même si les questions et débats d’actualité disposent d’une bonne place dans le livre. Enfin, le lecteur est informé que l’étude porte surtout sur l’Occident.
2 L’ouvrage comprend six chapitres. Le premier est consacré aux animaux dans les grandes religions. Certaines ont largement contribué à faire admettre à l’homme que l’animal lui était inférieur et qu’il pouvait l’exploiter sans état d’âme mais, globalement, c’est une diversité de conceptions qui prévaut. Selon les religions, les animaux sont « sacrés ou sacrifiés, adorés ou ostracisés ». C’est, comme on le sait, en Occident que l’animal a été relégué à un rang inférieur, le judéo-christianisme ayant joué un rôle important en ce sens avec le statut d’« image de Dieu » donné à l’homme mais l’Islam n’est pas non plus sans responsabilité dans le clivage. Les auteurs se demandent pertinemment si le nouveau regard occidental sur les animaux n’est pas un indicateur de la désaffection religieuse ambiante.
3 Le point de vue philosophique et scientifique est l’objet du second chapitre, étant entendu que philosophie et religion sont souvent entrées en interrelation, tantôt pour se soutenir, tantôt pour se combattre. L’Antiquité a oscillé entre le rejet de l’animal et son intégration dans le groupe des êtres doués de raison. Les penseurs chrétiens rejoindront les stoïciens pour refuser une âme immortelle et une intelligence aux bêtes. Les procès d’animaux au Moyen Âge ne traduisent pas une incertitude sur ces points car leur rôle était probablement pédagogique. La rupture s’est radicalisée avec l’« animal-machine » de Descartes, étant entendu que les disciples de ce dernier sont allés plus loin que le maître. Pour Descartes en effet, l’animal demeure différent de la machine car il est création de Dieu, alors que la machine est création de l’homme. Les Lumières et le xxe siècle industriel ne changeront pas le regard de l’Occident et son attitude dominatrice mais, dans le même temps, un questionnement éthique, joint aux théories de Darwin, préfigurera une nouvelle tentative de définition de l’animal, fondée sur sa qualité d’être sensible. Néanmoins, la philosophie ne réussira pas à pointer ce qui distingue l’homme de l’animal : la différence est-elle de nature ou de degré ? Les auteurs se demandent alors si la science, grâce aux progrès de l’anthropologie et de l’éthologie, pourra éclaircir le débat : ils concluent toutefois qu’en l’état actuel, le questionnement achoppe encore sur le problème de la pensée et de son rapport au langage.
4 Avec le troisième chapitre, consacré à la domestication, on entre dans un tout autre sujet, qui inclut également les origines de l’homme. On y voit rappelé que nous descendons de quelques centaines d’Africains, qui ont suffi à générer toute la diversité génétique actuelle. Les conceptions classiques de la domestication des plantes et des animaux sont exposées, une large place étant faite à la discussion et aux incertitudes : par exemple, la sédentarisation n’a pas forcément suivi le nomadisme, et la vie des chasseurs-cueilleurs n’était peut-être pas moins enviable que celle des agriculteurs. Les conséquences sanitaires de la sédentarisation et de la cohabitation avec les animaux devenus domestiques sont analysées, notamment en termes immunologiques. La population eurasienne s’est peu à peu exposée et immunisée contre de nombreuses maladies, ce qui ne sera pas le cas de peuples ayant côtoyé peu d’animaux : on sait ce qu’il en résultera lors de la conquête de l’Amérique et, plus tard, de l’Océanie.
5 « La manipulation des animaux depuis le Moyen-Âge » fait l’objet du quatrième chapitre. Les nouvelles pratiques d’élevage et de sélection qui permettent aux humains d’accélérer et d’orienter la transformation des animaux, amorcée depuis la domestication, sont présentées et commentées, puis c’est l’histoire de l’élevage en marche vers les biotechnologies actuelles qui est envisagée. Les auteurs sont, bien entendu, plus encore ici peut-être que dans les autres chapitres, obligés de choisir les thèmes et d’en traiter succinctement, d’autant plus que les poissons, les insectes et les animaux de laboratoire font partie du sujet. On note un certain optimisme de leur part à propos des nouvelles technologies de la reproduction : ils pensent en effet que le clonage des animaux familiers ne se développera pas parce que le marché est inexistant et que le clonage humain n’est pas pour demain. Puissent-ils avoir raison !
6 « Ces animaux qu’on ne mange pas » est le titre du chapitre 5. Qu’ils appartiennent ou non à une espèce domestique, les animaux familiers sont présents dans toutes les ethnies depuis les débuts de l’histoire humaine. C’est à partir de 1500 que les occidentaux ont modifié leur attitude à l’égard des animaux familiers, dans le cadre d’une nouvelle sensibilité face à la nature, celle-ci n’apparaissant plus comme étant exclusivement au service de l’homme. La place parfois excessive qui leur est faite aujourd’hui traduit peut-être, paradoxalement, le fait que nous n’ayons plus besoin des bêtes comme auxiliaires pour notre travail : l’homme est de nos jours seul avec ses machines, et l’animal de compagnie vient remplir un vide. Les collections d’animaux (ménageries et cirques, jeux, zoos, etc.) sont envisagées à leur tour. L’aperçu historique concernant ces collections inclut au passage les expositions d’humains, qui commencèrent avec la découverte des Amérindiens et perdurèrent jusqu’aux expositions coloniales du xxe siècle. Les auteurs évoquent également les débats actuels sur l’évolution de la conception et du rôle des zoos, la sauvegarde d’espèces rares étant en train de devenir un axe privilégié.
7 Le dernier chapitre est consacré à l’animal dans l’art, sujet immense en soi et en raison de ses intrications avec la religion et la philosophie. Ce n’est pas l’art animalier en tant que tel qui retient l’attention ici mais plutôt la question : l’animal existe-t-il indépendamment de la manière dont l’homme le voit ? On se doute que la réponse est négative, car l’animal n’est jamais « en soi » mais toujours « en représentation », ayant pour mission de valoriser l’homme avec qui il vit. Les animaux mythiques, si présents dans l’art antique, font l’objet des premiers développements, suivis par les « bêtes réelles », souvent porteuses de symboles pérennes. L’animal est également présent dans la littérature et le cinéma, ce qui est amplement commenté.
Dans leur conclusion, Janick Auberger et Peter Keating reviennent sur la différence entre l’homme et l’animal, expliquant notamment que les philosophes sont obligés maintenant de chercher des distinctions de plus en plus fines et acceptant au moins une spécificité de l’humain, celle de vouloir se définir contre les autres vivants.
8 À l’issue de la lecture de cet ouvrage extrêmement riche d’informations et d’analyses, bien documenté (environ 170 références générales, auxquelles s’ajoutent de nombreuses notes de bas de page qui incluent beaucoup d’autres références, plus ponctuelles), suffisamment illustré, agréable à lire, nous sommes tenté de mettre en exergue une remarque et une question que les auteurs avaient formulées dans leur introduction :
- l’animal, présent partout depuis toujours, est en train de devenir « vedette ». Cela veut sans doute dire que l’homme, encore aujourd’hui, a fondamentalement besoin de lui, alors que l’inverse n’est pas vrai. Nul doute que les adeptes de la « libération animale » devraient en tenir compte, sauf à se déclarer franchement anti-humanistes ;
- en dépit de toutes les informations scientifiques nouvelles qui s’accumulent et qui, soi-disant, sont de nature à changer radicalement notre regard sur les animaux et l’utilisation que nous nous reconnaissons le droit d’en faire, on peut se demander si on en sait réellement plus que les hommes d’autrefois sur la définition de l’homme et de l’animal.
Bernard Denis