Antonio Gonzales et Jean-Yves Guillaumin (éd.), Autour des Libri coloniarum. Colonisation et colonies dans le monde romain, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2006, 161 p., 30 €
Pages 167a à 262a
Citer cet article
- COMPATANGELO-SOUSSIGNAN, Rita,
- Compatangelo-Soussignan, Rita.
- Compatangelo-Soussignan, R.
https://doi.org/10.3917/hsr.028.0167a
Citer cet article
- Compatangelo-Soussignan, R.
- Compatangelo-Soussignan, Rita.
- COMPATANGELO-SOUSSIGNAN, Rita,
https://doi.org/10.3917/hsr.028.0167a
1 Cet ouvrage reprend les actes d’un colloque qui avait été organisé à Besançon du 16 au 18 octobre 2003 par l’équipe de latinistes et historiens de l’Institut des Sciences et Techniques de l’Antiquité de cette université. Les Libri coloniarum, qui donnent son titre à cette publication, font partie du recueil des traités des arpenteurs romains dont la première édition critique du texte latin était parue à Berlin en 1848 (F. Blume, K. Lachmann, A. Rudorff, Die Schriften der römischen Feldmesser, vol. i). Il s’agit de deux séries principales de textes (d’où l’appellation de libri au pluriel par K. Lachmann) de nature assez complexe qui, sous la forme de notices généralement assez courtes, fournissent des informations sur le statut juridique, la morphologie cadastrale, la chronologie et les modalités d’assignation des terres de 195 cités appartenant à dix régions d’Italie centrale et méridionale auxquelles s’ajoute la seule province extra-italienne de Dalmatie. Bien qu’elle ait été, à juste titre, contestée, l’appellation « livres des colonies » du premier éditeur allemand est restée dans l’usage courant, et les éditeurs des actes du colloque de Besançon ont souhaité la garder, car, si les cités italiennes ne sont pas toutes des colonies, ce texte évoque bel et bien les enjeux multiples de la colonisation romaine, en Italie comme dans les différentes provinces de l’Empire.
2 Les onze travaux qui composent l’ouvrage s’organisent en trois parties au contenu quantitativement inégal : la première, avec quatre articles consacrés plus spécifiquement aux textes des Libri coloniarum, la deuxième, avec un seul article attribué à la thématique « pratique et lecture coloniale », la troisième, enfin, présente six articles qui, à titre de comparaison avec l’Italie, offrent des exemples d’autres expériences coloniales en Gaule Narbonnaise et en Macédoine. Des trois, l’organisation de la première partie est sans doute la plus cohérente : la première contribution, par Antonio Gonzales, l’un des éditeurs, offre une présentation claire du contenu du recueil des Libri coloniarum : nature, composition et datation du texte, études historiques et philologiques modernes, statut juridique des territoires et des cités antiques, principales phases de l’histoire coloniale italienne, tels sont les sujets rapidement évoqués par cet article, bien illustré par une série de tableaux. Les travaux suivants, dont celui de l’autre éditeur, J.-Y. Guillaumin, développent ces différents aspects, à partir de larges échantillons ou d’exemples ponctuels. Par la suite E. Hermon et J. Peyras examinent respectivement la question des assignations de terres à l’époque de Sylla ou des Gracques, deux phases cruciales de l’histoire agraire italienne républicaine dont les mentions dans les Libri coloniarum posent des problèmes sensibles d’interprétation. En effet, alors que les autres textes littéraires font rarement référence aux lieux géographiques et aux modalités concrètes d’assignation des terres dans une localité donnée, le texte des Libri coloniarum fait apparaître pour chacune des cités, une multitude de formules stéréotypées sur l’interprétation desquelles les avis des historiens divergent (ex. : « lege Sullana » ou « lege Sempronia », limites Sullani/Graccani ou mensura Sullana). Contre les réserves exprimées dans le passé quant à la valeur historique de celles-ci, aussi bien E. Hermon que J. Peyras défendent en revanche cette option. En prenant appui sur des exemples précis tirés d’autres auteurs du corpus gromatique, J. Peyras donne une explication convaincante de certaines expressions qui avaient troublé ses prédécesseurs : ainsi lorsque à propos de la province du Bruttium il est écrit que « l’ager de Cosentia a été assigné par l’empereur Auguste par des limites gracchiennes », cela signifie tout simplement que l’empereur a opéré des assignations de terres dans le cadre d’une centuriation qui avait déjà été établie à l’époque des Gracques. Cela paraît tout à fait vraisemblable, lorsque l’on songe aux confiscations massives de terres que cette région d’Italie méridionale avait connues après la guerre d’Hannibal, des confiscations qui, très souvent, avaient justifié l’intervention des membres de la commission agraire gracchienne pour procéder au premier arpentage de ce vaste domaine public. J. Peyras a donc bien raison de souligner l’importance de la « révolution gracchienne », pour reprendre son expression, et de considérer que les Libri coloniarum constituent une source privilégiée pour étudier les effets de l’œuvre des tribuns. En revanche, on pourra plus difficilement le suivre lorsqu’il opère une distinction entre la morphologie cadastrale qui serait le résultat de l’œuvre de Tibère, et celle de son frère Caius, à qui, seul, on devrait attribuer les centuries « classiques » carrées de 200 jugères (20 acti, soit 704-711 m de côté). En effet, s’il semble bien, d’après les évidences des Libri Coloniarum relevées précisément par J. Peyras, que le module employé en pays étrusque lors de l’application de la réforme de Tibère ait été généralement tout autre, il n’en va pas forcément de même pour toutes les régions d’Italie. En réalité, ses conclusions découlent d’un seul exemple archéologique en dehors de la péninsule, la colonie avortée voulue par Caius Gracchus à Carthage, qui emploie effectivement le module de 20 acti. Cependant, en Italie méridionale l’inscription de la borne retrouvée sur le territoire de Capoue (cil i-2 640), où la seule morphologie cadastrale attestée par l’archéologie est toujours la centurie de 20 actus, fait explicitement référence à l’action de la commission triumvirale chargée de l’application de la loi de Tibère en 132/131.
3 Au-delà du détail, cet exemple permet de soulever une question de méthode essentielle pour l’interprétation, et la traduction qui en découle, du texte des Libri coloniarum. En effet, à partir de quels outils, de quelles méthodes est-il possible de venir à bout d’un texte technique, extrêmement synthétique, qui, de surcroît, a fait l’objet de multiples remaniements, voire d’interpolations ? Cette question fondamentale n’apparaît pas explicitement posée en introduction, on peut cependant essayer de la dégager, en filigrane, à la lecture des différentes contributions. Le premier instrument, bien employé par les auteurs de la première partie de cet ouvrage, est fourni par la lecture des autres textes du corpus gromatique qui, plus prolixes que les libri, peuvent présenter des analogies utiles pour le vocabulaire comme pour la description des pratiques agraires. Le second, de nature également textuelle, est examiné, avec profit, par P. Arnaud dans la seule contribution à la deuxième partie. Il consiste à étudier des inscriptions à contenu juridique qui reproduisent le texte de sentences prononcées par les autorités romaines en vue de la résolution de conflits de limites territoriales et/ou de bornage. On aurait aimé voir d’autres exemples d’une approche semblable à celle de cet article, il est vrai cependant que de telles études demeurent malheureusement assez rares, et on ne peut qu’espérer qu’elles se multiplient à l’avenir.
4 Enfin, la troisième voie d’approche possible au contenu des Libri coloniarum est celle qui essaye de comparer les descriptions agraires fournies par ce texte aux résultats de la recherche des formes cadastrales, révélées par la cartographie, l’aéro-photographie ou l’archéologie de terrain. Or, c’est justement dans cette voie que s’étaient engagés les chercheurs de « l’école de Besançon » dans les années 1980, lorsque Gérard Chouquer, Monique Clavel-Lévêque, François Favory et Jean-Pierre Vallat avaient fait paraître les Structures agraires en Italie centro-méridionale. Cadastres et paysages ruraux (Rome, 1987). Le procédé qui consistait à dater beaucoup de cadastres latio-campaniens à partir des informations contenues dans les Libri coloniarum, avec le but avoué que les textes aident à l’interprétation des données archéo-morphologiques et vice-versa, fut fortement critiqué, à l’époque, par les spécialistes italiens de Topografia antica, et les auteurs eux-mêmes ont revu leur position depuis. Il n’empêche qu’en soi la démarche était irrépréhensible d’un point de vue heuristique, sous réserve de vérification par les données de l’archéologie de terrain. En effet, en Italie comme en France, les chantiers archéologiques des grands travaux publics ont été riches en découvertes au cours de ces dix dernières années, y compris en matière cadastrale. Pour certains cadastres campaniens tel celui de l’ager Campanus, sans doute le plus important par ses implications historiques, les données archéologiques actuellement disponibles fournissent des éléments de datation fiables qu’il aurait été intéressant de comparer aux informations fournies par les Libri coloniarum. C’est là sans doute la limite principale de cet ouvrage sur les « Livres des colonies » qui, tout en consacrant une partie entière, la troisième, à la réalisation sur le terrain des modèles d’aménagement colonial dans les provinces de l’Empire, ignore justement le seul espace qui fait l’objet quasi-exclusif de la matière des Libri coloniarum.
5 Dans la troisième partie du volume, en effet, cinq articles sont consacrés essentiellement à l’examen des effets des interventions coloniales en Gaule et en Macédoine, que ce soit en Arles (M. Faudot), à Orange (M. Christol, L.-R. Decramer et alii), ou à Philippes (A. Rizakis, G. Tirologos). À ce propos, bien que différents, les cas des colonies de Philippes en Macédoine, et d’Arles ou Orange en Gaule Narbonnaise, permettent d’évoquer à nouveau l’intérêt de l’apport de la documentation épigraphique pour les études territoriales. À Orange, plus particulièrement, M. Christol rouvre le dossier des plans cadastraux antiques de marbre retrouvés sur le site de la colonie, pour avancer l’hypothèse inédite d’un cadastre « précolonial », antérieur donc à la fondation de la colonie triumvirale d’Orange. Si les conclusions de l’étude de Christol, pour laquelle on attend toutefois que des recherches de terrain fournissent des éléments de validation, paraissent séduisantes, celles de la deuxième contribution à ce même territoire par une équipe de chercheurs de l’asc/cnes Archéologie (L.-R. Decramer, R. Hilton, L. Lapierre, A. Plas) laissent extrêmement perplexes, notamment en ce qui concerne le cadastre A. Celui-ci, qui a été considéré par G. Chouquer comme un des cadastres d’Arles, est assimilé par ces auteurs à l’une des trames centuriées déjà reconnues à Nîmes (Nîmes A). L’essentiel de la démonstration repose sur la localisation d’un célèbre fragment de marbre d’Orange qui représente un cours d’eau avec une île, identifié à un cours fossile de la Durance par G. Chouquer sur la base de la photographie aérienne, alors que nos auteurs, sur la base de la cartographie actuelle, lui préfèrent le Rhône (et l’île Pilet). Or, s’il est vrai que l’identification du cours fossile de la Durance n’est pas actuellement confirmé par des études paléo-sédimentaires, il est vrai aussi que le postulat selon lequel le cours du Rhône actuel reproduirait tel quel celui du fleuve antique reste entièrement à démontrer. En effet, dans bien des cas, notamment pour le cours inférieur de ce fleuve, les études récentes ont montré que des changements significatifs ont pu se produire. Dans ces conditions, il semble plus prudent, comme le fait M. Christol, de laisser en suspens le dossier de l’identification du cadastre A. De la même façon, on fera volontiers l’économie de l’hypothèse d’un projet unitaire de mise en place des trois cadastres, répondant uniquement à des exigences d’harmonie géométrique, telle qu’elle est défendue par L.-R. Decramer et al. En effet, la réalité coloniale répond à des exigences historiques, juridiques et administratives multiples, comme d’autres études dans le même ouvrage d’ailleurs, le montrent très bien. Parmi celles-ci, la recherche menée par G. Tirologos sur les cadastres romains de Philippes se distingue par sa qualité : la prise en compte de diverses séries d’évidences – textes littéraires, numismatique, cartographie, aérophotographie, ainsi que la découverte d’une borne cadastrale en prospection – amènent l’auteur à avancer des conclusions prudentes et réfléchies qui prennent en compte l’évolution des paysages agraires de la région jusqu’à l’époque contemporaine.
6 En conclusion, on ne peut que conseiller la lecture d’un ouvrage qui se distingue par l’intérêt des questions soulevées, en mettant en exergue l’importance pour l’histoire agraire antique d’un texte technique, les Libri coloniarum, dont l’étude ne fait que commencer.
7 Rita Compatangelo-Soussignan