Compte rendu

« Objets en crise, objets recomposés », Études Rurales, nos 167-168, juillet-décembre 2003, Paris, ehess, 2004, 376 p.

Pages 135c à 243c

Citer cet article


  • Olivier, S.
(2004). « Objets en crise, objets recomposés », Études Rurales, nos 167-168, juillet-décembre 2003, Paris, ehess, 2004, 376 p. Histoire & Sociétés Rurales, . 22(2), 135c-243c. https://shs.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2004-2-page-135c?lang=fr.

  • Olivier, Sylvain.
« “Objets en crise, objets recomposés”, Études Rurales, nos 167-168, juillet-décembre 2003, Paris, ehess, 2004, 376 p. ». Histoire & Sociétés Rurales, 2004/2 Vol. 22, 2004. p.135c-243c. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2004-2-page-135c?lang=fr.

  • OLIVIER, Sylvain,
2004. « Objets en crise, objets recomposés », Études Rurales, nos 167-168, juillet-décembre 2003, Paris, ehess, 2004, 376 p. Histoire & Sociétés Rurales, 2004/2 Vol. 22, p.135c-243c. URL : https://shs.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2004-2-page-135c?lang=fr.

1 Ce dossier d’articles proposé par le gdr Tesora a pour objectif de définir les contours de l’archéogéographie, une nouvelle discipline qui doit beaucoup à la morphologie dynamique et à l’essor récent de l’archéologie préventive. Les articles mettent en exergue ce qui est présenté comme le plus innovant, c’est-à-dire l’appréhension des paysages ruraux non plus par la juxtaposition de différentes méthodes, mais à travers la création de nouveaux objets d’étude dans le cadre d’une véritable interdisciplinarité. Dès l’introduction, Gérard Chouquer définit ainsi le paradigme qu’il a créé : « l’étude de l’espace des sociétés du passé et de ses dynamiques, dans toutes ses dimensions » (p. 17).

2 La définition de cette nouvelle science ne se fait pas sans recourir à des termes et des concepts dans lesquels se manifeste un certain goût du jargon. Cela n’a pas échappé au directeur de la revue qui a accompagné les différents articles d’un glossaire fort utile au lecteur non-spécialiste. Le volume affiche un ton quelque peu polémique : la volonté d’asseoir de nouvelles approches et d’en affirmer la spécificité l’imposait probablement. Il est légitime qu’une nouvelle discipline, qui refuse les à priori antérieurs, produise d’abord des discours théoriques ; espérons cependant que les travaux ultérieurs resteront près du terrain en laissant de côté les longs discours épistémologiques. Ainsi, le site archéologique de Pierrelatte-les-Malanones, précisément étudié par Gérard Chouquer, est utilisé dans beaucoup d’articles, tant il paraît exemplaire. Mais pour convaincre les détracteurs, il faudra ensuite démontrer que beaucoup d’autres lieux comportent des exemples identiques. Néanmoins, dans un premier temps, le procédé est très pédagogique et offre une bonne mise en perspective des différentes contributions. Car ce numéro d’Études Rurales, très soigné tant par la forme que par la qualité des nombreuses cartes (nous avons surtout un faible pour celles de Caroline Pinoteau, mais toutes s’insèrent très bien dans le propos des auteurs), présente également la qualité d’établir des liens entre les articles. Ceci vise à confirmer la réflexion de Gérard Chouquer en montrant que des chercheurs de toutes les périodes peuvent en appliquer les termes.

3 L’« archéogéographie » repose sur la critique des objets d’étude des historiens et des archéologues, perçus comme étant en crise. Aussi la plupart des auteurs procèdent-ils, dans la première partie de leur article, à la déconstruction systématique des objets traditionnels. Les historiens sont accusés d’imposer des schémas spatiaux théoriques contraignants et erronés, car excessivement déterminés par les normes juridiques. Ainsi, les antiquisants pensent trop la ville romaine et son territoire rural en termes de pouvoir (Maria da Conceição Lopes), comme certains médiévistes qui voudraient voir des terroirs rigoureusement réorganisés par les seigneurs (Magali Watteaux). Les plus grands historiens de Rome sont malmenés (Gérard Chouquer). Les médiévistes sont aussi critiqués pour avoir imposé une coupure trop caricaturale et statique de l’Europe occidentale entre bocage et openfield ainsi qu’entre haut et bas Moyen Âge à propos de la naissance des villages et de leur rôle dans l’organisation de l’espace (Cédric Lavigne, Magali Watteaux). Les archéologues sont par conséquent invités à davantage prendre en compte les caractéristiques spatiales des territoires étudiés : plutôt que de subordonner leurs résultats à des cadres établis par les historiens à l’aide de sources textuelles partielles et biaisées, ceux de l’époque médiévale devraient par exemple construire un nouvel objet de recherche en étudiant l’environnement d’après la fouille (Joëlle Burnouf). La stratigraphie est également remise en cause pour les études de paysages car, si beaucoup de formes anciennes sont enfouies, d’autres sont encore visibles à la surface du sol, alors que d’autres encore n’ont pas du tout été conservées. La datation des structures n’est donc pas possible d’après leur profondeur dans le sol.

4 L’objectif de déconstruction est atteint : les contributions successives de ce volume appliquent à des objets d’étude variés et diachroniques des approches originales convergentes qui remettent en cause bon nombre d’idées reçues simplificatrices. Voilà des critiques radicales de schémas qui, pourtant, avaient parfois été nuancés auparavant.

5 Après chaque dénonciation sont proposés des objets d’étude recomposés. Forcément, ceux-ci ne sont désormais plus aussi clairement définis et délimités qu’avant, tant spatialement que chronologiquement. Les auteurs souhaitent en effet plus de pragmatisme pour étudier chaque cas, sans vouloir à tout prix attribuer à telle trame parcellaire quadrillée une « origine romaine » et à tel terroir circulaire une « construction médiévale ». Allant à l’encontre de tout classement chronotypologique, ils démontrent brillamment que les formes qui sont visibles sur les cartes ou les photographies aériennes ne peuvent pas être datées par un simple coup d’œil. Tout simplement parce que leur élaboration est diachronique, résultant d’un processus dynamique pluriséculaire, voire plurimillénaire, dépendant à la fois de facteurs sociaux et de pesanteurs naturelles, dont la part respective ne peut être quantifiée selon des modèles préétablis. Par ailleurs, contrairement aux idées reçues, les grands bouleversements de l’histoire économique ou sociopolitique n’ont pas suffi à réorganiser radicalement les trames parcellaires. Ainsi, même des territoires centuriés à l’époque romaine gardent des traces importantes de leur passé protohistorique (Claire Marchand). Les remembrements du dernier demi-siècle n’oblitèrent pas non plus toutes les structurations spatiales antérieures. Il en est de même des facteurs naturels, comme les inondations, lesquelles peuvent resurgir au même endroit à plusieurs siècles d’intervalle et, par là, maintenir une même organisation spatiale (Mélanie Foucault). Ces éléments contribuant à structurer un paysage sont très variés. Et leurs façons de se combiner pour créer des formes infinies. Les objets d’étude de l’archéogéographie sont donc systémiques et hybrides entre de multiples éléments physiques et anthropiques.

6 Tous les articles s’inscrivent dans cette logique. En ouverture, François Favory insiste, grâce aux textes des arpenteurs romains, sur la diversité des usages et des paysages locaux de l’Empire. Le même corpus gromatique (désormais considéré comme étant d’époque flavienne et visant à commenter des situations cadastrales, non à les modéliser) sert à Gérard Chouquer pour éclairer ses études sur les centuriations. Il en ressort que, à côté de l’arpentage géométrique réalisé à des fins d’assignation coloniale, il en existait d’autres formes, à but uniquement fiscal. En outre, critiquant les épigraphistes, Gérard Chouquer démontre que l’administration romaine a distingué ses circonscriptions territoriales des cadres spatiaux des assignations. Enfin, il constate à travers plusieurs fouilles que les centuriations matérialisées sur le terrain consistent en une adaptation très libre du réseau pensé par les élites. Cette idée d’un espace bien différent de sa construction théorique, selon l’idéologie technique de l’État romain, se retrouve dans la contribution de Maria da Conceição Lopes. Celle-ci mène une réflexion stimulante sur le cas de Béja (Portugal), montrant que ses devanciers n’ont retenu comme significatifs lors de leurs fouilles que les éléments archéologiques susceptibles de produire un discours sur la grandeur de la ville et de l’insérer dans un plan quadrillé. Par conséquent, l’organisation de l’espace rural a été davantage pensée en fonction d’une supposée subordination à la ville qu’en vertu de ses réalités spatiales. Ensuite, Claire Marchand va à contre-courant de l’idée selon laquelle les centuriations romaines encore visibles seraient le résultat d’une dégradation par rapport à la situation produite par les arpenteurs. Elle met au contraire en évidence des cas d’enrichissement progressif de la forme quadrillée. Celle-ci constitue donc un système socionaturel complexe, dont l’élaboration a pris en compte des contraintes internes et externes qui s’imposaient déjà aux formes antérieures, et qui ont continué à subir des transformations de détail depuis, même si l’organisation générale du réseau reste stable. La centuriation n’est donc pas strictement un document d’histoire antique puisque sa transmission au cours des siècles s’est souvent accompagnée du durcissement de ses lignes, en particulier grâce au rôle morphogénétique majeur des axes viaires ou naturels. Enfin, après les articles centrés sur l’Antiquité, Sandrine Robert réfléchit à la transmission des formes du passé, selon une approche convaincante prenant des exemples dans plusieurs périodes historiques. L’axe Paris-Dieppe ou celui de la vallée de l’Oise lui servent à illustrer la stabilité des réseaux à petite échelle. Ces itinéraires restent en effet globalement les mêmes au cours de l’histoire mais, à grande échelle, ils se composent d’un faisceau de tracés changeants, périodiquement désactivés ou réactivés en fonctions d’une multitude de facteurs locaux. Ce sont donc les modifications de détail qui donnent l’impression de mutations, alors que perdure la trame globale des réseaux. L’auteur insiste donc sur l’idée qu’un objet change de forme et de contenu selon l’échelle d’étude. Sa démonstration suit une solide présentation historiographique des facteurs mémoriaux, juridiques ou techniques d’explication des formes, qui critique subtilement et modérément ceux qui leur ont accordé jusqu’alors une trop grande importance.

7 Les articles suivants abordent le problème de l’explication des formes à partir des objets traditionnels de l’époque médiévale. Le premier, Cédric Lavigne ouvre le feu contre les archéologues anglais mais aussi… contre Marc Bloch. Il replace à son tour le Moyen Âge comme une simple étape de dynamiques sur le long terme, refusant d’y voir une quelconque genèse du paysage français. Il introduit dans son raisonnement, sans trop de cohérence d’ailleurs, le problème de la planification. Magali Watteaux est plus aisée à suivre. Elle dénonce la forme radioconcentrique comme objet d’étude, en s’appuyant notamment sur les travaux des antiquisants et des médiévistes en bas-Languedoc. Elle voit plutôt un réseau radial autour des villages, inséré dans un quadrillage souple d’extension souvent supracommunale. Selon elle, certes la rupture de l’An Mil reste acquise, mais comme simple point d’orgue de polarisations antérieures. La même vision diachronique des objets des médiévistes est appliquée par cet auteur à la fin de l’ouvrage dans une mise au point sur la naissance des villages.

8 Après l’article de Joëlle Burnouf, se succèdent des contributions à caractère monographique. D’abord, Mélanie Foucault présente un objet « hybride » dans la vallée de la Saône en Côte-d’Or. Il s’agit d’un paléochenal dont la forme a été successivement épousée depuis la Protohistoire par un village, puis une rivière, et enfin un bois, avant que la terre ne soit récemment remembrée, mais sans empêcher les champs recoupant l’ancien tracé de continuer à s’inonder en hiver. Le lien est bien établi entre les différentes périodes mais il permet aussi d’envisager l’avenir, montrant tout l’intérêt des études historiques pour les aménageurs. Caroline Pinoteau et Francesca di Pietro utilisent ensuite des cartes anciennes et actuelles pour montrer le rôle du réseau hydrographique, « naturel » ou canalisé par la société, ainsi que des éléments écologiques en résultant, dans la structuration des parcellaires de deux petits territoires d’Indre-et-Loire. Enfin, Claire Delhon, Fanny Moutarde, Margareta Tengberg et Stéphanie Thiébault insistent sur les faiblesses des reconstitutions de la répartition ancienne de la végétation à l’aide des prélèvements et des analyses archéobotaniques. En effet, la localisation des végétaux attestés est présumée en fonction des aptitudes actuelles des milieux physiques et de la logique du moindre effort observée par les ethnologues dans les sociétés traditionnelles. Mais on ne connaît pas l’organisation sociale ni les représentations des populations du passé, surtout lointain, qui peuvent induire d’autres critères.

9 L’ouvrage se termine par des comptes rendus, réalisés pour la plupart par Gérard Chouquer. En dehors de quelques recensions et de la biographie d’Henri Mendras, placée au début du volume, ce numéro d’Études Rurales est donc consacré à l’archéogéographie. Il apporte d’importantes mises en garde. Mais il détruit des repères rassurants, puisque les objets d’étude sont complexes. Après la lecture, bien des certitudes de l’historien ruraliste ont disparu. Quelle importance peut-il encore accorder aux trames parcellaires ? Ce terrain d’étude serait-il à présent réservé aux seuls archéogéographes ? Le problème est que ceux-ci ne s’intéressent pas au travail paysan. Ils laissent de côté les textes, sinon dans de rares cas pour étayer une datation de forme. Leur préoccupation centrale repose sur des questions de géométrie, pas sur la mise en valeur du sol.

10 Sylvain Olivier


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