Compte rendu

Jean-Noël Luc, (dir.), Gendarmerie, État et société au xixe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2002, 512 p.

Pages 191w à 242w

Citer cet article


  • Tanguy, J.-F.
(2002). Jean-Noël Luc, (dir.), Gendarmerie, État et société au xixe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2002, 512 p. Histoire & Sociétés Rurales, . 18(2), 191w-242w. https://shs.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2002-2-page-191w?lang=fr.

  • Tanguy, Jean-François.
« Jean-Noël Luc, (dir.), Gendarmerie, État et société au xixe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2002, 512 p. ». Histoire & Sociétés Rurales, 2002/2 Vol. 18, 2002. p.191w-242w. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2002-2-page-191w?lang=fr.

  • TANGUY, Jean-François,
2002. Jean-Noël Luc, (dir.), Gendarmerie, État et société au xixe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2002, 512 p. Histoire & Sociétés Rurales, 2002/2 Vol. 18, p.191w-242w. URL : https://shs.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2002-2-page-191w?lang=fr.

1 Les recherches concernant la gendarmerie restaient jusqu’ici de faible importance, alors même que cette force a représenté un type de corps d’une originalité longtemps sans pareille en Europe, à la fois force de maintien de l’ordre, d’enquête judiciaire, d’encadrement des campagnes et instrument militaire chargé de pourchasser déserteurs et insoumis, prévôté, voire force de combat ; et qui, de plus, de son berceau français, a essaimé dans de nombreux pays d’Europe, de l’Italie et de l’Espagne à la Russie – les nations anglo-saxonnes étant demeurées plus réfractaires. On peut donc se féliciter grandement de la tenue du colloque consacré à ce corps, en mars 2000, organisé par le Centre de recherches en histoire du xixe siècle (Universités de Paris I et Paris IV) et dont les actes sont parus en juin 2002 sous le titre Gendarmerie, État et société au xixe siècle, délai somme toute raisonnable.

2 Tout le programme est dans le titre : il ne s’agit pas d’une histoire technique du corps, mais d’une série de contributions sur les multiples débats publics dont fait l’objet l’organisation de la gendarmerie, son insertion dans la société en mouvement, sa capacité de détection et de répression des facteurs de trouble à l’ordre public, ses rapports avec les populations, sur la position des gendarmes eux-mêmes dans l’ordre social, enfin sur l’extension du modèle français à plusieurs États au cours du siècle. Les contributions bénéficient d’une mise en perspective due à Jean-Noël Luc qui fut à l’initiative du colloque et d’articles de synthèse du même sur chacun des thèmes abordés. Ce qui nous intéressera ici ne constitue qu’une partie du programme du colloque et du volume qui en est issu. Mais cette partie est copieuse : les rapports du gendarme et de la ruralité sont essentiels puisque dans les villes une autre forme de surveillance, celle des commissaires de police et de leurs subordonnés ainsi que des agents civils en uniforme, a dès l’abord été préférée.

3 Le premier problème que soulève le livre est celui de l’encadrement effectif de la population par les gendarmes : combien d’habitants par militaire, combien de ruraux plus précisément ? Jean-Noël Luc tente une synthèse sur cette question p. 135 : si l’encadrement global de la population s’améliore un peu entre Louis-Philippe et Armand Fallières (d’un peu plus de 2 400 habitants/gendarme à un peu plus de 1 800), celui de la population rurale par des gendarmes majoritairement (mais pas uniquement) ruraux augmente, lui, fortement, passant d’un peu plus de 1 800 ruraux pour un gendarme en 1840 à un peu plus de mille en 1913. Reste que par rapport à d’autres corps de fonctionnaires, l’augmentation demeure modeste ; il ne s’agit évidemment pas d’une priorité nationale. Remarquons que cette question reste de la plus brûlante actualité, la question du « redéploiement » des forces de l’ordre en général et des gendarmes en particulier demeurant au centre des débats publics.

4 Autre question : où sont-ils installés, comment quadrillent-ils le territoire ? Avant 1850, l’implantation des brigades se fait de manière un peu arbitraire. La loi du 25 juillet 1850 impose en principe la règle – pas toujours appliquée – d’une brigade par canton. Dans la réalité (Jean-Paul Jourdan, « Le réseau des brigades de gendarmerie dans le sud-ouest de la France au xixe siècle ») l’implantation des brigades a été le résultat de jeux de pouvoirs et d’influences, entre conseils généraux, préfets et autorité militaire avec des résultats fort variables. D’une manière générale, il apparaît que les demandes concernent presque toujours un dysfonctionnement, une rupture dans l’équilibre (l’équilibre supposé, sans doute fantasmé) des sociétés rurales traditionnelles : l’arrivée du chemin de fer, la naissance de foires et de marchés, la venue de Bohémiens, l’ouverture de grands chantiers de construction, la présence, ô combien redoutable, de forts contingents de militaires, ce qui signifiait présence de prostituées et multiplication des cabarets, etc. Parmi ces discontinuités, l’une des plus spectaculaires fut à la fin du siècle la croissance exponentielle de l’attention portée aux vagabonds en tous genres, chemineaux, mendiants itinérants, Romanichels dans un second temps, avec un maximum au début du xxe siècle. La perception de ces phénomènes comme un fléau majeur des campagnes est à peu près continue entre 1880 et 1914, avec des hauts et des bas (Jean-François Wagniart, « La gendarmerie et les gendarmes face à la question du vagabondage » et Henriette Asséo, « La gendarmerie et l’identification des ‘nomades’ », 1870-1914). Mais se pose aussi, et surtout, la question de l’efficacité de la gendarmerie départementale face à ces nouveaux périls : l’affaire Vacher, le « tueur de bergers » et l’inefficacité supposée de la gendarmerie dans cette sombre affaire donna lieu à tout un débat autour de cette question (Jean-Marc Berlière, « La gendarmerie en question au début du xxe siècle »).

5 Reste que si les demandes d’implantation répondent à ce type de périls, l’activité quotidienne des gendarmes ruraux semble nettement plus absorbée, en termes d’occupation effective, par les troubles « ordinaires » de la société rurale et le rôle que celle-ci peut jouer comme refuge pour des individus suspects : charivaris, activités directement liées ou connexes aux foires et marchés établis ainsi qu’aux fêtes patronales (jeux, loteries, commerces à la limite de la légalité, spectacles cruels ou discutables comme les combats d’ours, bals) ; mais aussi présence de déserteurs, d’étrangers (au sens national), d’individus mal identifiables. La présence des gendarmes est toujours insuffisante et souvent inefficace, mais leur travail de pénétration du milieu rural, de prévention, de dissuasion, semble réel et parfois payant (Corinne Marache, « La gendarmerie et la prévention des troubles dans le monde rural aquitain »).

6 L’intervention des gendarmes au sein des habitudes et des traditions d’un monde rural que les autorités prétendent amener au respect des normes écrites et officielles de l’ordre public offre un témoignage très éclairant si l’on considère une activité dont on ne peut dire qu’elle constitue un dysfonctionnement social, puisqu’elle est même au centre de la représentation que nombre de ruraux se font de leurs « droits » depuis 1789, la chasse (Christian Estève, « Gendarmerie et police de la chasse en France, 1830-1852 »). Le mécontentement des ruraux face à tout ce qui leur paraît porter atteinte à ce droit est une constante. Le plus intéressant sans doute est que les autorités et les commentateurs ont surestimé les conséquences de cet attachement qui peut jouer le rôle d’explication universelle justement parce qu’il est puissant, même là où il n’intervient que secondairement. Que les braconniers, c’est à dire beaucoup de monde, aient détesté les gendarmes, rien de plus évident. Mais il n’apparaît pas ici que les militaires molestés ou tués en 1851 dans les semaines insurrectionnelles postérieures au coup d’État aient uniquement été victimes de cette vindicte. Le fantasme l’emporte sur la réalité mais il repose malgré tout sur des données objectives.

7 Une autre importante partie du travail de la gendarmerie se place dans le travail de police judiciaire, dans les affaires de simple police comme dans les questions correctionnelles et même criminelles. S’agissant de ces dernières, on a là une des lacunes de ce beau volume : la façon dont les gendarmes collaborent aux enquêtes criminelles en milieu rural n’est pas évoquée – alors même que leurs méthodes semblent très spécifiques. Il est par contre évident qu’ils consacrent une bonne part de leur temps à réprimer des contraventions ou de petits délits caractéristiques du milieu rural : entraves à la circulation sur les grands chemins, véhicules hippomobiles mal attelés ou mal éclairés, divagation d’animaux domestiques. Mais aussi des infractions que l’on pourrait pareillement trouver en ville mais qui sont au moins aussi répandues dans les campagnes : cabarets ouverts à heures indues, ivresse publique (Jean-François Tanguy, « Les brigades de gendarmerie de Vitré et la petite police judiciaire, 1835-1935 »). Enfin, le maintien de l’ordre « ordinaire » si l’on ose ce concept, face aux grèves (qui ne sont pas du tout un apanage du milieu urbain) et aux agitations sociales (d’ouvriers agricoles par exemple), a tendance à prendre de plus en plus d’importance au cours du siècle.

8 L’une des composantes de l’activité de la gendarmerie réside dans la façon dont elle collabore avec d’autres autorités chargés du maintien de l’ordre en milieu rural : maires, juges de paix, gardes champêtres. Si les deux premières catégories ne sont évoquées ici que de biais – et là aussi il y aurait matière à développement, les relations avec les maires et les juges étant d’ailleurs de nature fort différente – l’article de Fabien Gaveau (« Gendarmes et gardes champêtres de 1795 à 1854 : une relation ambiguë ») fait le point sur l’articulation entre les militaires des brigades et ce « petit personnel » communal, un peu méprisé de tous, souvent il est vrai mal recruté et mal formé, placé sous l’autorité exclusive et jalouse des maires dont ils doivent d’abord servir les intérêts, mais dont les effectifs dépassent ceux des gendarmes et qui doivent malgré tout assurer vaille que vaille une fonction plus dissuasive que répressive sans doute (la question serait à approfondir) dans les campagnes.

9 Une question ne fait l’objet d’aucun article précis mais elle se trouve couramment abordée ici ou là et avec une certaine insistance : quels sont les sentiments des ruraux envers « leurs » gendarmes ? Même si le cas du gendarme Bidan massacré en 1851 reste exceptionnel, nombre d’affaires montrent à quel point l’acceptation par les populations de l’autorité extérieure représentée par les gendarmes a été lente, difficile, irrégulière. Comme le souligne Jean-Noël Luc (p. 210-217), on est passé progressivement de la « gendarmophobie » à l’« acceptation du pandore » mais il y aura fallu un bon siècle au moins. Des insultes grossières, fréquentes dans la première moitié du xixe siècle (Jean-François Tanguy), de l’hostilité violente et parfois sanglante des chasseurs et braconniers (Christian Estève) à une forme de coopération prompte à se transformer en railleries en cas d’échec (Corinne Marache), c’est toute une gamme d’attitudes qui ne se transforment pratiquement jamais (chez les citoyens, pas chez les autorités) en pressantes demandes de policiers supplémentaires sur le terrain.

10 Un dernier point fait l’objet de plusieurs communications et d’allusions dispersées dans d’autres : l’insertion des gendarmes dans le milieu social rural. L’image du « pandore » moustachu coupé des habitants et replié sur ses fonctions répressives et autoritaires est tout à fait controuvée. D’abord parce que pendant longtemps, même si cela tend à devenir moins vrai vers la fin du siècle, le recrutement local demeure important, sauf peut-être dans les régions les moins bien intégrées à l’ensemble national (le Pays basque par exemple ; il faudrait vérifier si le cas de la Bretagne est similaire) : voir à ce sujet l’article de Cyril Cartayrade, « L’ordre au village : la brigade de gendarmerie du canton de Tauves (1815-1854) ». Mais non seulement les gendarmes sont souvent « du pays » dans un premier temps, mais ils participent parfois à une vie locale dans un autre cadre que celui de leurs strictes fonctions ; on trouve des gendarmes prêteurs, des gendarmes emprunteurs, et les gendarmes ainsi que leurs épouses (qui parfois travaillent) sont aussi des consommateurs. Bien qu’on ait là un cadre urbain et non à proprement parler rural, le décor d’une petite ville de l’Ouest intérieur très liée aux campagnes, Alençon, permet d’observer ces phénomènes et aussi la façon dont les militaires prennent femme dans de plus petites localités encore avant de se fixer dans le chef-lieu (Jean-Louis Lenhof, « Gendarmerie et société dans une ville moyenne au xixe siècle, le cas d’Alençon » ; voir aussi Arnaud-Dominique Houté, « Carrières de gendarmes : trajectoires géographiques, professionnelles et sociales dans la compagnie du Nord pendant la première moitié du xixe siècle »).

11 Au total, comme le souligne Jean-Noël Luc, les gendarmes ne sont pas des agents spécifiques de la France rurale. « L’image classique des deux gendarmes sillonnant les routes et les bourgs, les chemins de traverse et les hameaux, ne doit pas occulter la présence de l’arme en milieu urbain » (p. 140). C’est même dans ce dernier cadre que la gendarmerie forgera les méthodes de maintien de l’ordre qui permettront après la Première Guerre mondiale la naissance d’un corps spécialisé (la gendarmerie mobile). Il existe dès les débuts une gendarmerie maritime et son rôle de police prévôtale, qui fut à ses origines lointaines, n’a jamais disparu. Mais il n’empêche que l’implantation géographique et territoriale s’est massivement déployée dans les campagnes tout au long du xixe siècle. Quel a été le rôle exact des gendarmes dans la construction de l’espace politique et public national, dans la civilisation des campagnes pourrait-on dire, même si on peut ne pas prendre au pied de la lettre la Fin des terroirs d’Eugen Weber ? Sans doute important, comme le souligne Alain Corbin (p. 486) : « Cela conduit très logiquement à souligner le rôle de la gendarmerie dans la diffusion de l’idée nationale, dans la construction de l’État et l’exercice permanent de son autorité. […] L’essentiel ce propos, provient sans doute du rôle joué par la gendarmerie dans le processus d’uniformisation des normes sur l’ensemble du territoire. »

12 Bien au-delà de la simple enquête sur les « pandores » un peu simples des chansons de « caf’conc’ » et de music-hall (Quand un gendarme rit…) ou des films qui firent l’immense succès de Louis de Funès, les gendarmes constituent un objet social au cœur de multiples processus (normativité, déviances, constitution d’un tissu administratif et d’un espace public) et dont l’étude, encore à peine esquissée, peut intéresser le ruraliste au même titre que le spécialiste des questions militaires où celui de l’encadrement des populations. En ce sens, ce volume, qui n’est pas une synthèse, constitue une invitation à chercher et à poursuivre.

13 Jean-François Tanguy


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