L'œil du souverain ? Rôle et pouvoirs des représentants du souverain (főispánok) à la tête des comitats hongrois au XVIIIe siècle
Pages 23 à 38
Citer cet article
- VAJDA, Marie-Françoise,
- Vajda, Marie-Françoise.
- Vajda, M.-F.
https://doi.org/10.3917/hes.111.0023
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- Vajda, M.-F.
- Vajda, Marie-Françoise.
- VAJDA, Marie-Françoise,
https://doi.org/10.3917/hes.111.0023
Notes
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[1]
Presbourg, aujourd’hui Bratislava, alors capitale du royaume de Hongrie.
-
[2]
Et presque sans historiens. Les historiens hongrois se sont en effet très peu intéressés à cette période plutôt sereine de l’histoire du royaume.
-
[3]
En hongrois, vármegye
-
[4]
Les territoires des Jaziges et Cumans, des Hajduk, les villes de Szepes, et les Villes Royales Libres.
-
[5]
G. Kristo, Az vármegyek kialkulása Magyarországon [La mise en place des comitats en Hongrie], Budapest, Magvet?, 1988.
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[6]
Textuellement un « ispàn de forteresse », le várispán, installé dans une forteresse royale, représente le souverain, et a autorité en son nom sur le territoire alentour, la fonction qui est l’ancêtre de celle de f?ispán, tandis que découpage territorial qui accompagne cette délégation de pouvoir est la matrice du maillage des comitats.
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[7]
Octroyée par le roi André II en 1222. Souvent considérée comme l’équivalent de la Magna Carta anglaise, elle confirme le pouvoir politique de la noblesse et surtout lui confère le droit de résistance.
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[8]
K. Tagányi, « A nemesi önkormányzatú vármegyek kialakulása » [ « La mise en place des comitats autonomes »], Szolnok-Doboka vármegye monográfiája, 1938, I, p. 238 et svtes.
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[9]
Lois 1433 : 23, décret 1435 : 7.
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[10]
La monarchie autrichienne, l’empire des Habsbourg, d’un côté, et l’empire ottoman de l’autre.
-
[11]
Voir I. Soós, « Egy menekült vármegye müködése a török hodoltságban » [ « Le fonctionnement “comitat-réfugié” durant l’occupation turque »], Jogtörténeti tanulmányok, IV, Budapest, 1980, p. 133-156 ; A. Degré, « Megyei közgy?lések a XVI.-XVII. századi török háborúk korában » [Les assemblées de comitat au XVIe et XVIIe siècle, pendant les guerres turques], Tanulmányok a magyar helyi önkormányzat történetéb?l, G. Bonis, A. Degré (dir.), Budapest, Közgazdasági és Jogi Kiadó, 1971, p. 35-52.
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[12]
Plus précisément : l’alispán est élu par l’assemblée des nobles du comitat parmi quatre candidats proposés par le f?ispán, et le notaire est nommé par le f?ispán ; les autres sont élus par l’assemblée.
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[13]
Fonction de f?ispán.
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[14]
C. d’Eszláry, Histoire des institutions publiques hongroises, Paris, M. Rivière, 1965, p. 120-132. M.-M. de Cevins, Saint Étienne, Paris, Fayard, 2005.
-
[15]
L. Fekete, A vármegyei tisztikar a XVI-XVII.században [Le bureau des administrateurs de comitat aux XVIe et XVIIe siècles], Budapest, 1914, p. 11.
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[16]
Lois de 1471 : 15, 1486 : 60, 1498 : 57, 1554 : 19 (les lois – promulguées à la fin de chaque Diète – sont désignées par leur année, puis par le numéro qui leur a été attribué).
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[17]
Loi 1536 : 36 reprise dans la loi 1723 : 56. Les prélats sont aussi, bien évidemment, soumis à la règle de la résidence, dans leurs diocèses : loi 1723 : 55.
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[18]
F. Várady, Baranya múltja és jelenje [Passé et présent de Baranya], Pécs, Pécsi Irodalmi és Könyvnyomdai Részvénytársaság 1897, II, p. 503.
-
[19]
Z. Fallenbüchl, Magyarország f?ispánjai. 1526-1848 [Les foïspanok de Hongrie, 1526-1848], Budapest, Argumentum, 1994, p.9-11.
-
[20]
Familles possédant l’ispanat perpétuel au XVIIIe siècle (avec la date de collation) :
Hont : prince Koháry (2 janvier 1711).
Komárom : comte Nadásdy (1751).
Liptó : comte Illésházy (1582).
Pozsony : comte Pálffy (3 décembre 1580).
Sopron : prince Eszterházy (30 juin 1686).
Szepes : comte Csáky (15 mars 1638).
Thurocz : baron Révay (17 février 1567).
Valko (jusqu’en 1733) : baron Drugeth (1688).
Vas : comte ou prince Batthyány (1728).
Varasd : comte Erdödy (1550).
Fallenbüchl (Z.), Magyarország f?ispánjai. 1526-1848 [Les foïspanok de Hongrie, 1526-1848], Budapest, Argumentum, 1994, p. 10.
Fekete (L.), A vármegyei tisztikar a XVI-XVII. században [Le bureau des administrateurs de comitat aux XVIe et XVIIe siècles], Budapest, 1914, p. 24. -
[21]
Le palatinat.
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[22]
Les ispanats perpétuels ecclésiastiques : D’après Z. Fallenbüchl, Magyarország f?ispánjai. 1526-1848 [Les f?ispáns de Hongrie, 1526-1848], Budapest, Argumentum, 1994, p. 10.
Comitat F?ispán Date de
collationDate de
suppressionEsztergom Archevêque
d’EsztergomÉpoque des
Arpadiens1881 Nyitra Évêque de Nyitra 1302 1777 Veszprém Évêque de Veszprém 1409 1773 Gy?r Évêque de Gy?r XVe siècle 1783 Bihar Évêque de Nagyvárad 1466 1776 Bács Archevêque de
KalocsaXVe siècle 1776 Heves (et
Küls?-Szolnok)Évêque d’Eger 1498 1840 Baranya (et Tolna et
Veröcze)Évêque de Pécs XVIe siècle 1777 -
[23]
Pour Joachim Bahlcke, ces instructions rappellent les commissions d’intendant en France, auxquelles il les compare. J. Bahlcke, Ungarischer Episkopat und Österreichische Monarchie. Von einer Partnerschaft zur Konfrontation (1686-1790), Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 2005, p. 373-375.
-
[24]
A. Kovács, « Károlyi Sándor f?ispáni tevékenysége a XVII. század végén » [ « L’action de Sándor Károlyi, f?ispán, à la fin du XVIIe siècle »], Hadtörténelmi közlemények, 1994, 4, p. 56-62. A. Kovács, Károlyi Sándor, Budapest, Gondolat, 1988, p. 171-211. Les lettres que le f?ispán reçoit témoignent aussi de sa présence dans le comitat. Archives nationales Hongrie (Magyar Országos Levéltár, A.N. Hongrie), Károlyi család levéltára, P398, Missiles, passim.
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[25]
I. Wellmann, « Az udvári ember » [L’homme de cour], Magyar M?vel?déstörténet, Budapest, Magyar Történelmi Társulat 1940, IV, pp.279-307, p. 295-296.
-
[26]
À Pest, l’ispanat est exercé par le Palatin, qui ne peut guère être présent ; c’est pourquoi il délègue généralement ses fonctions à un administrateur.
-
[27]
A.N. Hongrie, P245, 15-18.cs, Baranya megye ügyei.
-
[28]
A.N. Hongrie, P245 16 cs., n? 24, lettre du 2 mai.
-
[29]
Pour le problème de la fourniture d’avoine :
A.N. Hongrie, P245, 16 cs., n? 25, lettre du 5 mai ; n? 26, lettre du 13 mai ; n? 28, lettre du 25 mai ; n? 29, lettre du 19 juin ; n? 30, lettre du 29 juin ; n? 31, lettre du 1er juillet ; n? 32, lettre du 6 juillet ; n? 33, lettre du 31 juillet ; n? 34, lettre du 2 août ; n? 35, lettre du 19 août ; n? 36, lettre du 30 août. -
[30]
A.N. Hongrie, E584, 37.cs, n? 44. Arad megyei alispán jelentései [rapports de l’alispán d’Arad].
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[31]
Mobilisation de la noblesse décidée par la Diète (elle équivaut à la levée du ban et de l’arrière-ban pour la France). Au cours du XVIIIe siècle, le souverain essaie à plusieurs reprises de remplacer l’insurrection par une taxe, sans succès.
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[32]
A.N. Hongrie, Károlyi család levéltára, P398, Missiles, n? 14521-14849, lettres de József Eötvös, 1740- 1746.
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[33]
A.N. Hongrie, P1317, 11 cs., lettre de József Boros à József Batthyány, 1er octobre 1778.
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[34]
Pécsi Püspöki Levéltár (Archives du diocèse de Pécs), I 1/e, 1758/45.
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[35]
A.N. Hongrie, P1318, 15 cs., lettres du 24 juillet 1778 et du 26 janvier 1779.
-
[36]
A.N. Hongrie, P208, 5 cs., fasc. 8.
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[37]
A.N. Hongrie, E584, 37.cs, n? 44. Arad megyei alispán jelentései, lettre du alispán au f?ispán, 1er octobre 1769.
-
[38]
Archives du comitat de Borsod-Abauj-Zemplén, IV 1/a, jkv. 23, assemblée du 28 janvier 1740.
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[39]
A.N. Hongrie, P70, 5 cs., 1742, lettre à A. Bük, lettre du 19 septembre 1742.
-
[40]
A.N. Hongrie, P70, 4 cs., 1736, lettre du alispán au f?ispán, 10 octobre 1736.
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[41]
A.N. Hongrie, P70, 4 cs., 1737, assemblée du 11 octobre 1737.
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[42]
Il semblerait qu’il se soit disputé avec un autre administrateur du comitat, et que, dans le feu de la querelle, il ait critiqué le f?ispán. A.N. Hongrie, Károlyi család levéltára, P398, Missiles, n? 20035, lettre de F. Geöcz à Károlyi, 1778.
-
[43]
A.N. Hongrie, Károlyi család levéltára, P398, Missiles, n? 10992, lettre de L. Cseh à Károlyi, s.d.
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[44]
A.N. Hongrie, P1317, 12 cs., lettre de F. Rosty, 12 avril 1771.
-
[45]
A.N. Hongrie, P1317, 11 cs., lettre de Ferenc Rosty à József Batthyány, 16 novembre 1774, plainte du comitat contre le poids du stationnement des soldats.
-
[46]
A.N. Hongrie, P70, 5 cs., lettre au alispán, 31 août 1743.
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[47]
A.N. Hongrie, P1317, 23 cs., lettre du alispán, 6 octobre 1756.
-
[48]
Dans le comitat de Borsod, par exemple : Arch. comitat Borsod-Abauj-Zemplén, IV 1/a, jkv. 24, assemblées du 2 janvier, 22 janvier, 12 février et 3 juillet 1742.
-
[49]
A.N. Hongrie, P1317, 11 cs., lettre du vice-alispán, 5 juillet 1779.
-
[50]
Fekete (L.), A vármegyei tisztikar a XVI.-XVII. Században [Le bureau des administrateurs de comitat aux XVIe et XVIIe siècles], Budapest, 1914, p. 12.
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[51]
A.N. Hongrie, P1765, 51 cs., 22 t., n? 750, lettre de Pál Battha, 4 novembre 1751.
1 Le 11 septembre 1741, une jeune reine de vingt-quatre ans, en habit de deuil et coiffée de la Sainte-Couronne de Hongrie, recevait de sa noblesse unanime et à genoux le don de « sa vie et son sang » afin de protéger l’héritage Habsbourg alors menacé de toutes parts. L’épisode, souvent relaté, semble illustrer les liens forts unissant la souveraine Habsbourg et le royaume de Hongrie. Mais l’Autriche-Hongrie n’est pas née le 11 septembre 1741.
2 Nombre des hommes qui ce jour-là, à Pozsony [1], offrent à leur souveraine leur vie, leur sang et les ressources de leur royaume ont combattu ou vécu – trente ans auparavant – l’une des plus célèbres guerres d’indépendance de la Hongrie contre l’autorité Habsbourg. En 1711, en effet, par la paix de Szatmár prend fin une guerre de dix ans au cours de laquelle la Hongrie aurait pu être perdue pour son souverain. Les deux généraux ennemis qui, pour faire cesser un conflit dans lequel ils voyaient s’épuiser leur patrie, ont négocié la paix sont d’ailleurs deux des artisans de ce secours vital porté à la souveraine en difficulté. En 1711, János Pálffy commandait les troupes envoyées par l’empereur-roi de Hongrie, et Sándor Károlyi celles du prince de Transylvanie Rákóczi. En 1741, les hommes n’ont pas changé de camp, c’est toujours pour protéger leur pays qu’ils estiment devoir secourir les autres possessions Habsbourg. La Hongrie aurait-elle abdiqué son autonomie politique ? Si des troupes hongroises combattent en effet au XVIIIe siècle, c’est sur les champs de bataille de l’Europe et au service du souverain Habsbourg. Entre 1711 et 1790, aucune révolte, ni déclaration d’indépendance, ni sécession d’aucune sorte. Le XVIIIe siècle hongrois est presque sans histoire [2].
3 Pourtant, dans la Hongrie du XVIIIe siècle, le souverain continue de partager officiellement le pouvoir avec les Ordres représentés à la Diète. Les institutions séculaires, les comitats [3] dans le royaume, la Chambre et la Chancellerie hongroises à Vienne, la Diète perdurent, et la Hongrie dispose depuis 1726 d’un conseil de gouvernement, le Conseil de Lieutenance, à Pozsony. L’explication de ce fonctionnement politique sans accroc majeur qui a été avancée au XIXe siècle par une historiographie militante, était le renoncement de la noblesse à son pouvoir et à son identité nationale. L’explication est simple, mais peu satisfaisante. C’est à l’évidence ailleurs qu’il faut chercher les causes de cet équilibre satisfaisant qui permet à un souverain de gouverner un royaume où le pouvoir appartient en grande partie à la noblesse. Parmi les adjuvants essentiels de cet équilibre, on retrouve des hommes tels que Pálffy et Károlyi, non plus en tant que chef de guerre, mais comme administrateurs du royaume. L’un et l’autre furent en effet dans le royaume de Hongrie f?ispánok, chefs de comitat.
4 Époque de l’absolutisme, le XVIIIe siècle hongrois ? La configuration même des institutions du royaume pourrait empêcher de le penser. Néanmoins, force est de constater qu’au cours du siècle l’autorité royale se renforce. La noblesse aurait-elle abdiqué tout rapport de force ? Sans doute pas. Le XVIIIe siècle hongrois, celui de Charles VI et de Marie-Thérèse est celui de la paix entre le souverain et une noblesse qui, au cours des deux siècles précédents, a largement combattu pour préserver l’autonomie d’un royaume où elle prétendait exercer le pouvoir en collaboration avec le souverain. Si la paix des armes ne fut pas une paix armée, il faut sans doute en rechercher la raison dans les institutions et les hommes dont la souplesse, non dépourvue parfois d’arrière-pensées, a concouru à préserver le royaume des ruptures brutales.
La lettre de la loi : le rôle du f?ispán
Le f?ispán dans le comitat
5 Le comitat hongrois est plus qu’une circonscription administrative. Le terme, désignant autant l’institution, que la circonscription ou l’ensemble des administrateurs locaux, symbolise le pouvoir des Ordres hongrois. Placé à la tête d’un comitat, le f?ispán est néanmoins le représentant du souverain, le « roi dans la province », et il y dispose de prérogatives bien plus larges qu’un gouverneur en France. Ce magnat a pour fonction de veiller au bon fonctionnement de l’administration locale, mission qui doit s’accommoder à la fois des habitudes de l’endroit, des velléités d’autonomie dans la gestion du comitat, comme aussi des relations parfois anciennes que le f?ispán, dont la famille est souvent bien implantée localement, entretient avec la noblesse locale. Si à Vienne ou à Pozsony, le f?ispán est incontestablement considéré comme l’homme du roi, sur place on s’adresse à lui plutôt comme à un protecteur, un avocat auprès d’un gouvernement lointain.
6 Au XVIIIe siècle, le royaume de Hongrie compte cinquante-deux comitats : quarante-trois en Hongrie, trois en Croatie, trois en Slavonie et trois dans le Banat. Mais le quadrillage est parfaitement hétérogène, encore encombré d’enclaves, et interrompu par les territoires des entités autonomes [4]. Les comitats étaient à l’origine [5] – c’est-à-dire dès le règne d’Étienne Ier – des circonscriptions militaires mises en place par le roi au XIe siècle et placées sous son autorité, c’est pourquoi on parle alors de « comitat royal », dirigé par un várispán [6] nommé par le souverain et à l’autorité duquel les nobles ne sont pas soumis. Mais l’influence de la noblesse ne cessant de croître durant les siècles centraux du Moyen Âge, le pouvoir du roi fut progressivement limité, notamment par la Bulle d’Or [7]. Peu à peu, les nobles parvinrent à évincer de l’administration les non-nobles, et à obtenir de plus en plus de droits. À partir du XIVe siècle, ils se mirent à peupler l’administration comitale, et firent du comitat une circonscription de plus en plus indépendante du pouvoir royal [8]. La diète locale devint la congregatio nobilium, expression qui se multiplia dans les textes à la fin du XIVe siècle. Et les lois vinrent confirmer la prépondérance des nobles en excluant des affaires publiques tous ceux qui ne l’étaient pas [9]. À partir du XVIe siècle, les comitats acquirent leurs prérogatives définitives, mais en raison de l’occupation turque, leur fonctionnement fut perturbé. Durant cette période, les efforts de la noblesse consistèrent à empêcher l’absorption du pays par les deux Empires rivaux [10]. La personnalité politique, juridique et administrative put ainsi être maintenue. On a pu dire que cette époque fut celle de l’autonomie du comitat, qui, en l’absence de tout autre pouvoir assez fort pour s’imposer, dirigeait seul les affaires de sa circonscription. Mais dans les régions occupées par les Turcs, l’influence du comitat fut réduite à néant, même si pour rappeler qu’ils ne se résignaient pas à la perte de leurs prérogatives, les nobles de ces comitats poursuivirent tant bien que mal les réunions des assemblées en Hongrie royale [11]. Après la reconquête de la Hongrie, le découpage du royaume en comitats fut restauré, chacun d’entre eux retrouvant ses principes de fonctionnement, mais dans un paysage institutionnel rénové.
7 Le premier rôle de l’administration comitale est la gestion des affaires confiées par l’État. Les comitats constituent officiellement les relais du gouvernement au niveau local. Ils sont chargés de promulguer les lois et les ordres royaux, et doivent veiller à leur exécution. Leurs activités militaires et financières relèvent de ce domaine, puisqu’ils sont chargés de répartir la Contribution militaire sur leur territoire et de procéder à son recouvrement, ainsi que de la levée des recrues pour l’armée impériale. Ils doivent aussi prendre en charge l’approvisionnement et le logement des soldats stationnés sur leur territoire. Cependant, la particularité des comitats est leur large autonomie pour les questions locales. Dans ce domaine, leur incombe la totalité de l’administration, de l’entretien des ponts et chaussées à la santé publique, en passant par la détermination des prix. Pour l’exécution des travaux qu’il décide, le comitat peut lever un impôt local, dont il fixe le montant, et qui lui sert aussi à rétribuer ses administrateurs. En outre, il jouit d’un droit législatif direct, le jus statuendi, qui s’exprime par la promulgation de lois. Ces statuta sont élaborés par la diète et n’ont d’effet que sur son territoire. Indirectement, il participe à l’élaboration des lois nationales par l’intermédiaire des députés qu’il envoie à la Diète, pourvus des instructions de leurs commettants. Enfin, il dispose de compétences judiciaires. Il connaît toutes les affaires criminelles en première instance, sauf celles qui sont jugées par un seigneur pourvu du droit de glaive, et les affaires civiles en deuxième instance, à travers sa cour de justice, la sedria. Ces tâches offrent donc un champ d’action très vaste à l’administration locale, mais le comitat est dirigé par un représentant du souverain, le f?ispán, toujours choisi parmi les magnats et souvent absent. Ces différentes tâches sont exécutées par un corps d’administrateurs – le alispán qui dirige le comitat après le f?ispán, les szolgabirok qui assurent des tâches judiciaires et administratives et travaillent, avec les jurés, dans les districts, le notaire, le procureur, le percepteur, pour ne citer que les principaux – que l’assemblée locale a choisis dans son sein [12]. Cette « assemblée générale » du comitat réunit tous les nobles du comitat et siège plusieurs fois par an. C’est à ces occasions que sont traitées les questions d’administration locale.
La nomination du f?ispán et l’ispanat [13] perpétuel
8 Au Moyen Âge, le f?ispán est un fonctionnaire privé du roi chargé de la direction des domaines de la forteresse qu’il dirige. Il constitue une autorité économique et militaire sur les habitants de la forteresse à partir du droit privé [14]. Mais, dès le XIVe siècle, sa fonction et sa signification changent, car il est considéré comme un dignitaire élevé au-dessus des organes locaux dans une perspective désormais de droit public. Représentant le roi à la tête des comitats nobles, le f?ispán joint le prestige social à celui de la fonction car – à quelques exceptions près – il s’agit toujours d’un magnat. Celui qui ne le serait pas au moment de sa nomination le devient ex officio : les f?ispánok reçoivent le titre de baron s’ils n’en disposent pas déjà [15].
9 Face à la participation croissante de la noblesse dans l’administration comitale, voire au détournement de cette administration à son profit, la fonction de f?ispán revêt une signification importante pour le roi qui nomme et détermine la durée dans la fonction. Mais au cours du temps, le droit du souverain connaît quelques restrictions, des règles se mettent en place, qui régissent désormais le choix du f?ispán : celui-ci ne doit pas être étranger, il doit s’agir d’un laïc, disposer d’un titre de noblesse, de domaines dans le comitat, et être reconnu, par le souverain, comme persona grata [16]. À ces obligations, il faut ajouter celle de la résidence dans le comitat [17] et l’interdiction pour une personne de remplir plusieurs ispanats, c’est-à-dire plusieurs postes de f?ispán. Cependant l’application de ces règles se fait de plus en plus aléatoire au cours du temps. Ainsi, un étranger peut-il devenir f?ispándans un comitat pour peu que le souverain lui octroie des terres dans ce comitat, ce qui lui confère l’incolat et lui permet de remplir trois des cinq conditions précédemment énoncées. Le souverain Habsbourg ne se priva pas de ce droit, et c’est ainsi qu’Alvarez Cienfuegos put devenir f?ispán du comitat de Baranya au début du XVIIIe siècle [18].
10 Au XVIIIe siècle, cependant, le libre choix des f?ispánok est limité depuis longtemps par l’existence de l’ispanat perpétuel. La tradition de toujours confier l’ispanat d’un comitat aux membres d’une même famille apparaît dans les siècles centraux du Moyen Âge et se développe sous Sigismond de Luxembourg. Par la suite, il faut une loi pour attacher l’ispanat d’un comitat à une famille ou à une fonction [19]. Ce principe restreint encore le pouvoir du souverain sur l’administration locale, car, pour certains comitats, il n’est plus libre de choisir un homme de confiance mais doit se conformer à la coutume. Les f ?ispánok perpétuels laïques [20] sont en général issus de la famille la plus riche du comitat, comme la famille Thurzó, qui possède les dix-neuf vingtièmes du comitat d’Arva, et à laquelle la charge de f?ispán est confiée jusqu’en 1769. Le f?ispán de Pest constitue un cas un peu particulier puisque c’est toujours le Palatin qui, quand il existe, remplit cette fonction. Au fil du temps, l’institution de l’ispanat perpétuel se développe si bien qu’à la fin du XVIIe siècle, on n’en compte pas moins d’une dizaine familiaux, et neuf attachés à des hautes dignités, un laïque [21] et huit ecclésiastiques, la fonction étant alors attachée à la charge épiscopale. Mais le souverain fait disparaître six de ces huit ispanats ecclésiastiques perpétuels entre 1773 et 1783 [22], l’ispanat devient ainsi progressivement une charge laïque, dont la fonction de gouvernement prime désormais clairement sur la dimension honorifique.
11 L’entrée en fonction du f?ispán commence avec la nomination royale. Au XVIIIe siècle, l’entrée en charge d’un f?ispán est marquée par la cérémonie « d’installation » au cours de laquelle le nouveau chef prête serment. Tous les administrateurs, une bonne partie de la noblesse du comitat, des représentants de la noblesse et des comitats voisins sont aussi présents à cette occasion. La cérémonie est l’occasion d’un large déploiement de faste et de réjouissances. Mené en cortège depuis l’entrée du comitat jusqu’à son chef-lieu, le nouveau f?ispán est invité à y présider une assemblée solennelle, suivie généralement d’une messe, d’un Te Deum, et d’un banquet. Les cérémonies d’installation ont d’autant plus d’éclat qu’elles sont rares, les f?ispánok demeurant généralement en poste très longtemps. Comme l’entrée en fonction, la sortie de charge relève théoriquement de la décision du souverain. Mais, au XVIIIe siècle, les f?ispánok ne sont plus véritablement démis de leur fonction : ils quittent leur charge parce qu’ils sont nommés ailleurs comme Grassalkovics qui est f?ispán d’Arad avant de le devenir à Nógrád, ou parce qu’ils démissionnent : en 1761, par exemple, Lajos Batthyány résigne sa charge de f?ispán de Vas au profit de son fils Ádám Vencel. Mais, dans les autres cas, seule la disparition du f?ispán met fin à sa fonction.
Responsabilités et devoirs du f?ispán
12 Nommé par le roi, le supremus comes en est le représentant, il est l’officier supérieur de l’administration comitale. Son action est réglée en partie par des lois, en partie par le diplôme de nomination que chaque f?ispán reçoit lors de son investiture. La loi 1723 : 56 résume ses fonctions : « Les f?ispánok doivent diriger les comitats dont ils ont la charge, tant dans les affaires politiques que publiques, mais aussi dans l’administration de la justice. » Au XVIIIe siècle et en particulier sous le règne de Marie-Thérèse, on assiste à une évolution du rôle du f?ispán, non dans ses tâches, mais en ce qui concerne sa place dans les institutions et dans le fonctionnement des comitats. Désormais, il n’est plus seulement un magnat pourvu d’un titre honorifique et chargé de surveiller de loin l’administration locale, il doit aussi veiller au fonctionnement impeccable de celle-ci en se chargeant de l’exécution des lois et des décrets royaux.
13 Dès 1752, la souveraine fait publier dans les comitats une Instructio pro Supremis Comitibus, puis une deuxième le 21 novembre 1768. Ces textes, sans originalité, constituent pourtant une étape dans l’histoire des f ?ispánok dont le rôle est clairement défini comme additionnant la représentation du pouvoir royal et la protection des populations [23]. Aux yeux de la souveraine, dont il est le lieutenant, le supremus comes est non seulement l’officier supérieur mais aussi le chef de l’administration. Ces instructions sont en réalité un prétexte pour publier une réglementation sur le fonctionnement de l’administration comitale, ce qui dépasse largement l’objet invoqué en introduction. Pourtant, la répétition quasi littérale du texte de 1752 seize ans après, fait douter de son efficacité réelle. À défaut de pouvoir conclure à une amélioration du fonctionnement de l’administration locale, on peut du moins saisir les intentions de la souveraine concernant la fonction du f?ispán. Mais lesf?ispánok sont nombreux et ont tous leur manière d’exercer leur fonction, et le pouvoir royal, s’il n’hésite pas à rappeler ses exigences, n’intervient guère dans leur manière de diriger le comitat. L’important pour le gouvernement, c’est l’application de ses ordres, même si elle ne passe pas partout par les mêmes voies. On peut dégager deux aspects essentiels de l’action des f?ispánok dans les comitats, autorité et médiation, deux aspects dont on pourrait dire que le subtil dosage est le secret d’un gouvernement efficace et serein.
L’incarnation du pouvoir : une autorité visible ?
14 Magnats du royaume de Hongrie, résidant parfois sur leurs terres, les f?ispánok des comitats se doivent d’être présents à la Cour. Ils ont à remplir de nombreuses charges et obligations qui paraissent peu compatibles avec les exigences de la fonction de f?ispán telles que les formulent les réglementations royales, à commencer par la résidence. Leur absence ou leurs très brefs séjours auprès de leurs administrés, les fonctions ou les intérêts qui les tiennent éloignés des affaires locales ont pu être soulignés comme autant de preuves, soit du désintérêt de l’aristocratie pour la vie politique locale et l’administration du royaume, soit de l’ampleur de l’autonomie locale. La question appelle cependant deux remarques : d’une part, les f?ispánok présentent des attitudes très différentes en la matière, et toute généralisation serait donc abusive, d’autre part, la présence physique n’est pas le seul moyen de gouvernement.
La présence du f?ispán dans le comitat
15 La présence des f?ispánok dans leurs comitats est difficile à mesurer. La possession de terres et d’une demeure importante peut retenir leur propriétaire malgré les obligations de la Cour et de ses autres charges. Les meilleurs exemples en sont sans doute les Károlyi et les Batthyány. Le général Sándor Károlyi est souvent amené à quitter le comitat de Szatmár où il exerce sa fonction de f?ispán pour Vienne ou pour Pozsony où l’appellent ses obligations. Ses fils et petits-fils eux-mêmes, poursuivant de brillantes carrières militaires, sont longtemps retenus encore plus loin, sur les champs de batailles de l’Europe où ils dirigent leurs régiments. Mais les biens des Károlyi sont situés en grande partie dans le comitat de Szatmár, et le château de Nagy Károly reste la demeure familiale. Tous les membres de la famille reviennent donc régulièrement sur leurs terres pour un temps plus ou moins long. L’importance de leur patrimoine les conduit aussi à connaître une grande partie des nobles locaux, qui sont leurs intendants ou leurs voisins, voire les deux à la fois. Au début et à la fin de sa vie, Sándor Károlyi passe beaucoup de temps à Szatmár [24]. Son épouse n’apprécie pas plus que lui la société de Pozsony ou de Vienne et préfère demeurer dans son château où les enfants et petits-enfants du couple sont élevés. L’installation, voulue par Károlyi, d’un collège à Nagy Károly facilite encore cette proximité. Le général revient donc régulièrement dans le comitat où la famille vit dans le vieux château de Nagy Károlyi ou dans les demeures plus élégantes de Olcsva – dont Sándor Károlyi a lui-même dessiné les plans – ou d’Erdöd.
16 Le nom des Batthyány est lié au comitat de Vas, depuis longtemps le centre de leurs possessions foncières, et dans lequel ils possèdent plusieurs résidences. Le vieux château de Németújvár n’est cependant guère confortable, malgré les aménagements qu’a subis la forteresse. Le palais baroque que Lajos Batthyány fait bâtir à Körmend est donc plus conforme aux goûts et aux exigences du temps, plus adapté aux longs séjours en famille. Mais son fils Ádám semble y passer moins de temps.
17 L’homme de cour ne saurait délaisser la gestion de ses domaines [25] car, en Hongrie comme en France, à la campagne, on a « sa fortune sous ses pieds ». Mais l’économie domaniale n’est pas le seul motif de séjour dans un comitat. Les prescriptions de la Réforme catholique stipulent que les évêques doivent résider dans leur diocèse. Et l’application de ces principes retient ainsi de plus en plus les évêques dans leur comitat.
18 Si les f ?ispánok ont des raisons de séjourner dans le comitat en dehors de leur fonction administrative, leur présence ne permet cependant pas de mesurer leur implication réelle dans la vie locale. La participation aux assemblées, en revanche, est un indicateur bien plus fiable. Les données ne sont pas disponibles pour tous les comitats, mais il est possible de reconstituer le taux de présence pour un certain nombre de f?ispánok. On peut ainsi remarquer que l’évêque Klimó de Baranya est présent en moyenne six fois sur dix tout au long de son épiscopat (1751-1777). Mais les résultats seraient certainement différents si l’on observait le même phénomène à Tolna, où l’évêque de Pécs est aussi f?ispán. Les administrateurs de Pest [26] sont aussi très assidus aux assemblées. En revanche, les magnats sont souvent moins présents, à l’exception de Ferenc Károlyi, à Szatmár, qui participe à près de 65 % des assemblées, ou d’Antal Grassalkovics, qui est là plus de huit fois sur dix, à Pest.
Surveillance et information : les correspondances
19 Installé loin du comitat, ou absent des assemblées, le f?ispán ne renonce pas pour autant à son autorité. Pál Festetics en est l’un des meilleurs exemples. Revêtu de l’ispanat de Baranya en 1777, il est à cette époque très occupé par sa fonction à la Chambre, et passe le temps qu’il lui reste dans son château de Keszthely, non loin du Balaton. Au cours des cinq années de son ispanat, il ne fait pas une seule visite dans le comitat de Baranya. Il est cependant en contact régulier avec l’alispán Hojcsy qui le tient informé des événements survenus dans le comitat. L’alispán lui transmet les procès-verbaux de toutes les assemblées, et lui écrit deux à trois fois par mois pour lui relater les affaires en cours et attendre ses ordres [27]. En outre, lorsqu’une affaire délicate occupe le comitat, les lettres se multiplient et le f?ispán est informé presque au jour le jour. En 1778, par exemple, le Conseil de Lieutenance ordonne qu’une partie de la Contribution soit consacrée à l’achat et à la livraison d’avoine pour l’armée. Le royaume de Hongrie doit fournir 50 000 mesures d’avoine, et le comitat doit en livrer 688. Des difficultés importantes surgissent rapidement, et, afin de mieux suivre l’affaire, Festetics demande un rapport hebdomadaire [28] à l’alispán qui se plie à cette exigence [29]. Ces missives permettent au f?ispán de suivre tous les développements de l’affaire, et à l’alispán d’obtenir rapidement des instructions sur tous les problèmes qui surviennent. Le système se révèle sans doute efficace car il se poursuit après la fin de la livraison des céréales par le comitat. Désormais, le f?ispán de Baranya est informé toutes les semaines, ce qui impose aux administrateurs locaux un rythme de travail soutenu car les défauts et les retards dans leur tâche sont ainsi immédiatement perceptibles. Bien évidemment, il n’est pas exclu que l’alispán se permette de légères déformations de la réalité mais il s’agit au plus de détails. Avec les lettres, en effet, le f?ispán reçoit tous les documents établis par l’assemblée et les commissions du comitats : recensements, enquêtes et rapports qui sont envoyés au Conseil de Lieutenance. Administrateur rigoureux, Festetics applique à sa fonction de f?ispán les mêmes principes qui guident son activité dans l’administration de la Chambre et des domaines. Il n’est pas une exception parmi des homologues laxistes. Comme Festetics en effet, György Fekete ne vit pas dans le comitat d’Arad dont il a reçu la charge en 1751. Sa présence est requise à Pozsony et dans le comitat de Pest par ses charges de Personalis et d’administrateur de Pest, mais il se rend néanmoins quelquefois à Arad. L’essentiel de sa direction se fait néanmoins de loin, par la correspondance qu’il entretient avec l’alispán Forray. Celle-ci est moins fréquente que celle qu’impose Festetics à Hojcsy, mais Forray demeure rarement plus de deux ou trois semaines sans écrire au f?ispán [30]. L’alispán lui fait le compte rendu de toutes les affaires traitées par le comitat, mais aussi de la vie locale, et ses lettres deviennent parfois de véritables gazettes du comitat. La fréquence moyenne de cette correspondance conduit l’alispán à prendre nombre de décisions seul, mais il en demande confirmation au f?ispán et les problèmes les plus délicats lui sont soumis.
20 Les échanges épistolaires ne concernent pas que les f?ispán les plus éloignés de leur comitat. La volumineuse correspondance de la famille Károlyi témoigne du même souci d’information permanente dans le comitat de Szatmár. L’alispán Eötvös écrit à Sándor Károlyi au moins une fois par semaine en 1740-1742 au moment où le comitat doit s’occuper à la fois de l’épidémie et de l’insurrection [31]. Par la suite, le rythme est moins soutenu, mais on compte rarement moins de deux lettres par mois à Sándor Károlyi puis à son fils. De plus, les relations entre le f?ispán et son alispán ne se limitent pas à cet échange épistolaire. Sándor Károlyi est peu présent aux assemblées, mais son fils y assiste de temps en temps. Quand le f?ispán arrive dans le comitat, l’alispán quitte son lit de malade pour aller le saluer et lui faire son rapport en personne [32]. En outre, la correspondance des Károlyi témoigne de la multiplicité des vecteurs d’information. Outre celles de l’alispán, le f?ispán reçoit aussi des lettres des szolgabirok ou d’autres administrateurs. Dans le comitat de Vas, József Batthyány est informé à la fois par l’alispán Rosty et par son secrétaire József Boros qui assiste aux assemblées [33].
Représentant du souverain ou avocat du comitat : autorité et protection
Le f?ispán représentant de l’autorité royale
21 En tant que représentant de l’autorité royale, le f?ispán reçoit une bonne partie des ordres que le Conseil de Lieutenance adresse au comitat ainsi que ceux que la souveraine leur fait parvenir. Les ordres donnés à l’administration locale lui sont donc connus. Mais le f?ispán peut être approché par le gouvernement ou la souveraine comme un interlocuteur privilégié. En 1758, György Klimó, évêque de Pécs, reçoit une lettre signée de la main de Marie-Thérèse. La guerre a mis les finances royales dans une position très difficile et la reine a besoin d’un apport financier immédiat. György Klimó expose au comitat la demande royale et obtient le prêt de 6 500 florins dont il fournit 2 000 et le chapitre 1 000 [34]. De même, en 1778, József Batthyány, qui dirige le comitat de Vas au nom de son frère, reçoit de semblables lettres, lui demandant d’amener le comitat à fournir des troupes [35].
22 Mais le f?ispán n’est pas seulement requis dans ces cas exceptionnels. Le Conseil de Lieutenance, et plus rarement la souveraine, savent lui rappeler qu’il doit veiller à l’exécution de leurs ordres, notamment lorsque l’impôt rentre mal. Ainsi, en 1752, le f?ispán Eszterházy est sollicité à plusieurs reprises par le Conseil de Lieutenance pour le suivi du paiement de l’impôt dans son comitat de Borsod, et les retards pris par le comitat lui sont directement reprochés [36]. Dirigeant le comitat, le f?ispán est pour le pouvoir royal un interlocuteur, ce qui en fait aussi bien un soutien de la souveraine sur place, qu’un responsable de la gestion des affaires locales. En cas de négligence, c’est lui qui est interpellé par le pouvoir royal : lorsque le comitat de Nógrád commence à se montrer réfractaire dans l’affaire de l’Urbarium en 1767, Grassalkovics est immédiatement invité à y mettre bon ordre.
Ordonner et convaincre
23 L’application des décisions royales demande de la fermeté, mais toute démonstration trop vive d’autorité aurait les plus fâcheuses conséquences. Le comitat peut reconnaître l’autorité du f?ispán et la respecter, mais la noblesse hongroise est susceptible si bien qu’il vaut mieux éviter de la brusquer. Dans certains cas, l’incurie des administrateurs suscite de vives remontrances de la part du f?ispán. En octobre 1769, par exemple, plusieurs administrateurs du comitat d’Arad délaissent ostensiblement leurs devoirs. Le f?ispán est donc obligé d’intervenir et de les rappeler à l’ordre [37]. De même, en janvier 1740, le f?ispán Eszterházy envoie une lettre au comitat et demande au szolgabiró Balogh des comptes sur sa longue absence, dommageable à l’administration locale et au bien public [38]. À Borsod, comme ailleurs, les rappels à l’ordre du Conseil de Lieutenance sont souvent suivis d’une lettre du f?ispán invitant le comitat à obtempérer.
24 Si l’équilibre entre fermeté et diplomatie est parfois difficile à trouver, il l’est sans doute encore plus lorsque l’aide à fournir est vitale et urgente, comme dans le cas de l’insurrection. Au moment où, en septembre 1742, la souveraine demande aux comitats de ne pas rappeler leurs soldats, Ferenc Eszterházy, f?ispán de Borsod, essaie, par l’intermédiaire de l’alispán de se montrer convaincant :
« Pour assurer courageusement la préservation de la noble patrie, mais aussi pour la sauvegarde de Sa Majesté et l’exécution de sa gracieuse volonté, poussé par la fidélité et la loyauté naturelles, [le comitat] a déjà armé le peuple. Il ne serait pas convenable d’interrompre maintenant, alors que les choses se déroulent au mieux et avant que le but ne soit atteint, une entreprise aussi brillamment commencée, de retirer de l’armée ou de rappeler le peuple en armes, alors qu’il peut rendre les plus grands services. En outre (comme je le signalais dans ma précédente lettre) pour la présente année militaire, notre Souveraine souhaite entretenir elle-même les cavaliers de l’armée d’insurrection. C’est pourquoi, pour le bonheur à venir de notre Patrie, et sa conservation dans la sérénité et la paix, pour la renommée durable et éternelle que notre nation peut s’acquérir par ses glorieuses actions, et parce qu’aujourd’hui plus que jamais on peut espérer une victoire militaire, obéir à Sa Majesté est ici non seulement une obligation, mais une nécessité. Le comitat de Pozsony a d’ailleurs déjà répondu, il a été décidé hier à l’assemblée générale (à laquelle j’assistais avec M. le Palatin), que les troupes de hussards du comitat ne seront pas rappelées, mais laissées au service de sa Majesté autant qu’il le faudra. J’espère que le Noble Comitat ne sera pas le dernier, mais suivant cet exemple, comme jusqu’ici, il se distinguera comme lui [39]. »
26 Il y a bien des manières d’ordonner – avec douceur, persuasion, conviction, ou fermeté... – , et il y en a tout autant d’obéir. Souvent, les désobéissances laissent peu de traces, surtout quand elles font l’objet d’un consensus au sein d’un comitat dont le f?ispán est absent. À Borsod, par exemple, la suspension des administrateurs est une méthode que le f?ispán apprécie particulièrement pour éviter les désordres. Si elle peut être mise à exécution, c’est grâce aux dissensions locales qui empêchent le comitat de soutenir unanimement les hommes ainsi ostracisés. Mais parfois, les choses ne se passent pas aussi simplement. La suspension des deux administrateurs Sebe, père et fils, est le fruit d’une altercation entre eux et l’alispán, et le f?ispán choisit ici de protéger le second au détriment des premiers, mais l’assemblée locale, où l’alispán ne jouit pas d’une très grande popularité, s’agite et refuse cet ordre : « Le f?ispán fait les administrateurs avec le comitat et ne peut donc pas les suspendre sans le comitat ; le comitat doit écouter les deux parties [40]. » Il veut donc mener une enquête, puis s’il y a lieu, engager une action en justice, mais il n’accepte pas que deux de ses membres soient ainsi condamnés. Devant cette opposition, le f?ispán maintient néanmoins sa décision. Mais pour éviter que la situation ne s’envenime et ne devienne intenable, il demande au alispán de ravaler ses plaintes et juge opportun d’organiser une nouvelle élection d’administrateurs l’année suivante [41] : les Sebe sont maintenus en poste, mais le vice-alispán qui avait été le fer de lance de la protestation quitte le bureau. Ce n’est pas là le seul exemple de désobéissance du comitat aux ordres de son f?ispán. Dans d’autres cas, c’est l’alispán lui-même, qui prend ses distances avec les ordres reçus, alors que, placé à la tête du comitat, il est chargé d’en assurer la direction. Néanmoins, le f?ispán, même éloigné de son comitat, ne perd jamais complètement la maîtrise de ses administrateurs. Ces derniers ne peuvent longtemps ni complètement ignorer ses ordres, et son autorité, parfois momentanément relâchée, peut à tout moment être restaurée par des démonstrations de fermeté, qui sont aussitôt comprises des administrateurs locaux.
27 La présence du f?ispán dans son comitat rend sans doute sa colère plus effrayante. S’aliéner le f?ispán c’est s’aliéner l’un des plus puissants seigneurs du lieu, et perdre un protecteur potentiel. Le vice-szolgabiró Cseh de Szatmár en a bien conscience et tremble à l’idée de provoquer la colère de Károlyi [42] :
« Grand Puissant comte, bienveillant seigneur, et mon F?ispán,
Je confesse avoir mal agi envers Votre Excellence, mais j’avoue, et le Seigneur m’en est témoin, que je n’avais pas l’intention de vous offenser, mon comportement est dû à l’aveuglement de la jeunesse. Mais je suis coupable ! oui, je suis tellement coupable, et quand je réfléchis envers qui je suis coupable, je blêmis, et mes membres tremblent, c’est pourquoi, en mettant mon cœur à vos pieds, je vous demande, et je vous prie, de bien vouloir pardonner les erreurs de ma jeunesse, et de m’accorder une fois de plus votre grâce, parce que si je dois vivre sans la grâce de Votre Excellence, je ne souhaite même pas vivre, et je n’ose pas me présenter devant Votre Excellence avant d’avoir reçu votre grâce. Maintenant je suis coupable comme Saul, mais je changerai comme St Paul, et je serai un véritable fidèle, je vous demande votre grâce, bienveillant seigneur ! Couvrez mon misérable péché par votre miséricorde, ma folie par votre sagesse, mon insolence par votre pitié, et permettez que je fasse preuve en tout de ma loyauté, de mon obéissance. Permettez-le Votre Excellence, pour que mon cœur soit soulagé de l’amertume qui le ronge. Je vous prouverai par ma vie et chacun de mes actes que je serai jusqu’à la mort, votre indigne mais fidèle et humble serviteur, le plus petit de tous [43]. »
29 Károlyi a sans doute pardonné, car le coupable poursuivit sa carrière dans le comitat où il devint szolgabiró. Le pénitent s’est laissé entraîné dans une querelle, qui aurait pu avoir de fâcheuses conséquences. Il appartient au f?ispán d’appliquer son arbitrage à ces dissensions avant qu’elles ne dégénèrent et nuisent au bon fonctionnement de l’administration. Mais les choses en arrivent rarement au conflit ouvert. En général, le f?ispán reçoit des plaintes qu’il doit prendre en compte pour régler le problème.
F?ispán et alispán
30 Pour mener à bien sa tâche de direction, le f?ispán dispose souvent dans la personne de l’alispán d’un solide appui, ou du moins d’un relais. Depuis longtemps, l’alispán n’est plus nommé par le f?ispán parmi ses familiers, mais élu par le comitat, le symbole et la manifestation de l’autonomie locale. Le f?ispán conserve néanmoins dans cette élection un certain poids, et celle-ci est soigneusement préparée afin de ne pas laisser échoir la charge à un indésirable. Les relations entre les f?ispánok et les alispánok ne sont pas uniformes. Mais partout c’est l’alispán qui constitue pour le chef du comitat l’interlocuteur responsable auquel il s’adresse en priorité. À quel point ces hommes peuvent-ils se connaître et s’apprécier ? Dans le comitat de Szatmár, le f?ispán Károlyi connaît tout le monde, et depuis toujours. En outre, comme la plupart des administrateurs sont passés par le service des Károlyi, ces derniers peuvent aussi évaluer leurs compétences. Dans le comitat de Vas, la configuration est sans doute la même, sans le passage systématique par les domaines Batthyány. Souvent, le f?ispán connaît la noblesse locale et peut installer un homme de confiance au poste d’alispán. Dans le comitat de Borsod, l’absence du f?ispán rend les choses plus compliquées. L’alispán Bük et son f?ispán semblent entretenir de bonnes relations, mais la fidélité de Bük va plus volontiers à l’évêque d’Eger qu’à son f?ispán, et c’est souvent vers lui qu’il se tourne pour obtenir soutien et conseils. Le ton des correspondances qu’entretiennent f?ispánok et alispánok est très variable. Les alispánok de Baranya, qui s’adressent à leur évêque, écrivent en latin. Ádám Freibeisz, comme Mihály Hojcsy, n’écrivent que des lettres très formelles, précises mais sobres, n’évoquant que les affaires du comitat. On retrouve le même type de lettres, purement professionnelles, quand Mihály Hojcsy écrit à Pál Festetics. Les deux hommes ne se connaissent pas personnellement, puisque le f?ispán n’est jamais venu à Baranya. En revanche, à Szatmár, les alispánok écrivent en hongrois, et il n’est pas rare que les lettres évoquent, au milieu des affaires du comitat, des événements de leur vie privée et les dernières nouvelles de leurs amis et relations, que le f?ispán connaît aussi. De même, l’alispán Forray d’Arad écrit de longues lettres en hongrois à son f?ispán Fekete. Comme à Szatmár, on y retrouve sa vie et celle du comitat. Mais Fekete n’est pas pour Forray le seigneur local et le patron naturel de la noblesse locale. Le ton des lettres paraît plus libre, et l’alispán n’hésite pas à exprimer sans ambages son opinion sur les mesures imposées par le pouvoir royal. Il ne comprend pas la politique du pouvoir en faveur des paysans, il désapprouve la présence massive des soldats, et déplore parfois la surdité de la souveraine et de l’empereur envers la noblesse. Mais s’il s’exprime avec humour ou amertume, et malgré les réserves personnelles qu’il exprime sur la politique royale, il n’en néglige pas pour autant l’application des ordres, et le respect qu’il doit au f?ispán. Il refuse donc d’appliquer comme le font certains administrateurs, selon une tradition séculaire, la « force d’inertie », lorsque des ordres déplaisent.
31 Plus qu’un relais, le alispán peut aussi être un conseiller pour le f?ispán. Connaissant la situation locale et les hommes du comitat, le alispán sait quelle est l’attitude à adopter pour être efficace. Forray conseille parfois la fermeté à Fekete. À Vas, au moment où le comitat doit lever des recrues pour l’armée, le comitat ne semble pas faire preuve de beaucoup de zèle. Le alispán évoque les exemples de Sopron et de Zala pour déclencher, chez ses collègues et administrés, une certaine émulation, mais la manœuvre ne remporte pas un franc succès. C’est pourquoi, il demande à József Batthyány, qui fait office de f?ispán, de venir présider l’assemblée, ou au moins d’écrire une lettre au comitat, afin d’appuyer l’ordre de la souveraine [44].
Le f?ispán protecteur du comitat
32 Si les rapports du f?ispán et de l’alispán présentent parfois les caractères de relations de clientèle, la protection du f?ispán ne s’étend pas à ce seul homme. Pour toute la population, le f?ispán est, certes, le représentant du souverain, mais aussi l’avocat et le défenseur du comitat auprès de lui. Contre le poids du stationnement des soldats, des livraisons de ravitaillement, ou de la levée des recrues, le comitat peut écrire au Conseil de Lieutenance ou directement au souverain. Mais souvent, une copie de ces lettres est envoyée au f?ispán afin qu’il « veuille bien appuyer cette demande de sa bienveillante protection » [45]. En 1743, par exemple, le comitat de Borsod s’adresse à son f?ispán pour éviter de recevoir de nouvelles troupes qu’il ne pourrait entretenir. Le f?ispán répond qu’il essaiera de les faire envoyer ailleurs, dans la mesure du possible [46]. De même, quand, en 1756, le comitat de Pest a des difficultés à lever les recrues promises et que la souveraine s’impatiente, il demande à son f?ispán de « bien vouloir l’aider et le protéger [47] ». Recours et secours naturel, c’est aussi vers le f?ispán que se tourne le comitat quand il doit contracter un emprunt afin de financer l’insurrection ou trouver des armes et du matériel [48].
33 Mais le f?ispán est aussi un intercesseur. En 1779, le alispán de Vas demande au f?ispán d’intercéder auprès du conseil de lieutenance. Le comitat ne peut plus, en effet, supporter le poids des soldats qui lui sont imposés et qui menacent la population d’une « ruine complète [49] ».
34 Ce type de lettres représente une bonne partie des correspondances entre le comitat, ses administrateurs et le f?ispán. Si, pour le pouvoir royal le f?ispán est considéré comme son représentant, du point de vue du comitat, son rôle est plus complexe. Il est, bien évidemment, la voix de la souveraine, mais son autorité n’est pas seulement fondée sur cette délégation de pouvoir. Le pouvoir social qu’il détient grâce à sa position de magnat entre aussi en jeu, surtout s’il est l’un des grands seigneurs du comitat. Mais même là où le f?ispán ne réside pas, comme Borsod, la communauté locale voit en lui un interlocuteur autant qu’une figure d’autorité.
35 Les comitats sont parfois privés de f?ispán dans le cas d’une vacance entre la mort du titulaire et la nomination de son successeur. À Baranya de 1748 à 1751 et à Nógrád en 1750-1751, on a le sentiment d’un manque. Comme le fait remarquer Lajos Fekete, « les comitats sentent que, sans un f?ispán, les administrateurs ne sont pas au complet, et ils ne se contentent pas non plus d’un fantôme de f?ispán [50] ». Antal Grassalkovics n’est pas encore officiellement installé qu’il échange déjà de longues lettres avec son alispán Pál Battha qui lui détaille tous les problèmes du comitat en lui demandant sans cesse d’y « remédier » et de « trouver une solution ». Il envoie aussi le notaire prendre directement ses ordres à Gödöll?. Il est fort probable que, sinon le comitat, du moins l’alispán, sera soulagé d’avoir enfin trouvé un supérieur qui exercera sur le comitat « sa bienveillance paternelle [51] ».
36 Cette présence « paternelle » n’est pourtant plus la même à la fin du XVIIIe siècle. En transformant les f?ispánok de comitat en commissaires de district, et en les dotant d’instructions qui modifient à la fois le système des comitats et leur rôle à leur tête, Joseph II met fin à cet équilibre certes fragile mais efficace qui fait du comte suprême l’homme du roi et le protecteur du comitat. Or cette situation n’était pas seulement due à la prudence de ses prédécesseurs, car l’institution même des comitats avait permis de faire converger le pouvoir politique de la noblesse, la prééminence sociale de l’aristocratie et l’autorité royale. Plus qu’un représentant de l’autorité, il faut voir dans le f?ispán la clef de voûte du système, permettant de moduler la pression et d’atténuer les tensions qui pouvaient s’exprimer de part et d’autre. La présence d’un f?ispán n’était pas ressentie par le comitat comme une exposition directe à l’autorité royale – ce qui eût éveillé systématiquement la suspicion et suscité sinon le rejet du moins de fermes réserves – mais était perçue bien au contraire, comme une instance de médiation, un recours extérieur et influent en cas de problème interne ou de difficultés avec les instances supérieures. Les avantages d’une telle situation furent pourtant compromis par la politique de Joseph II qui suscita rapidement les plus vives oppositions en Hongrie. Le bon fonctionnement administratif du royaume reposait sur un équilibre fragile fait de souplesse et de fermeté, de relations personnelles fortes et de distance sociale, et surtout d’une confiance mutuelle sur laquelle se fondaient bien des compromis. Les transformations sous prétexte de rationalisation ont provoqué une rupture qui a ébranlé l’ensemble du système, l’exemple des f?ispánok n’étant pas un cas isolé.