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Article de revue

Le Sud-Soudan depuis l’indépendance : chronique d’un désastre

Pages 40 à 55

Citer cet article


  • Prunier, G.
(2020). Le Sud-Soudan depuis l’indépendance : chronique d’un désastre. Hérodote, 179(4), 40-55. https://doi.org/10.3917/her.179.0040.

  • Prunier, Gérard.
« Le Sud-Soudan depuis l’indépendance : chronique d’un désastre ». Hérodote, 2020/4 N° 179, 2020. p.40-55. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-herodote-2020-4-page-40?lang=fr.

  • PRUNIER, Gérard,
2020. Le Sud-Soudan depuis l’indépendance : chronique d’un désastre. Hérodote, 2020/4 N° 179, p.40-55. DOI : 10.3917/her.179.0040. URL : https://shs.cairn.info/revue-herodote-2020-4-page-40?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/her.179.0040


Notes

  • [1]
    Le « Soudan » a été en guerre dès avant sa naissance. La première rébellion du « mouvement sudiste » a commencé dès août 1955, c’est-à-dire cinq mois avant l’indépendance. Ce soulèvement n’était pas du tout dirigé contre les colonialistes mais était au contraire une mutinerie des troupes noires de la Sudan Defense Force (SDF) visant à obliger les forces anglaises à demeurer dans le pays parce que les soldats africains craignaient – à juste titre – que l’« indépendance » ne soit que le début d’une nouvelle colonisation par les Arabes du Nord.
  • [2]
    La prégnance de cette structure est énorme et a survécu à la colonisation britannique (1898-1956). Le seul qui semble avoir bien compris cela a été John Garang et c’est sans doute pourquoi il ne croyait pas à la faisabilité d’une indépendance du Sud dont il craignait l’incapacité à sortir de ce cercle infernal (souvenir d’une entrevue de l’auteur avec le colonel Garang en 1988).
  • [3]
    La rébellion des Sudistes contre l’autorité de Khartoum avait commencé six mois avant l’indépendance du Soudan unitaire, lorsque les populations du Sud avaient compris qu’au départ des Anglais allait correspondre un transfert de l’autorité du colonisateur vers l’ancienne élite arabo-musulmane d’avant 1898.
  • [4]
    Néanmoins, leurs origines géographiques n’étant pas les mêmes, ils appartenaient à des sous-groupes Dinka qui devinrent vite rivaux.
  • [5]
    Le Soudan avait été occupé dès 1821 par le vice-roi d’Égypte Méhémet Ali qui avait pris le pouvoir au Caire après la retraite de Napoléon vers la France. Le vice-roi n’était pas égyptien mais un Albanais du Kosovo et il projeta sur sa nouvelle colonie le modèle de pillage qui avait constitué sa propre expérience d’exercice du pouvoir ottoman sur les franges conquises.
  • [6]
    Comme me le dit un ami membre (civil) du SPLA, « c’est le syndrome de l’enfant battu : devenu parent, il battra à son tour ses propres enfants ».
  • [7]
    Les Anglais n’eurent jamais de politique coloniale standard. Ils ont toujours et partout tendu à s’adapter au passé du territoire colonisé et, selon les colonies, on a d’extrêmes différences. Le Soudan resta fortement marqué par l’empreinte ottomane pendant la période « anglaise ».
  • [8]
    Le SPLM-Nord (SPLM-N) était un mouvement pluriethnique et même pluriracial, créé au Nord-Soudan avant la mort de Garang. Au-delà du décès de son fondateur, il maintenait la revendication d’un changement global de régime et s’opposait à la séparation du Sud. Son existence, notamment à cause de la large participation d’éléments arabes, était une menace majeure pour le régime islamo-militaire de Béchir. Salva Kiir, avançant en partenariat avec ce même régime, s’était engagé dans une coopération de plus en plus étroite avec Khartoum.
  • [9]
    En 2005 le président Salva Kiir avait fait publier dans la presse une lettre ouverte où il accusait ses propres ministres d’avoir volé 4 milliards de dollars depuis la création du ­gouvernement autonome du Sud. Le véritable chiffre était sans doute nettement plus élevé. Salva fournissait un numéro de compte en banque où il demandait qu’on verse les restitutions. Il recueillit environ 20 000 ou 30 000 dollars, somme dérisoire au regard des détournements opérés par surfacturation de fournitures. Souvent, il y avait une facture (réglée) et aucune livraison.
  • [10]
    La région d’Abiey, peuplée de Sudistes, avait été occupée illégalement par le Nord.
  • [11]
    Le Front révolutionnaire soudanais (FRS) tentait de fédérer les différents mouvements d’opposition au gouvernement islamo-militaire.
  • [12]
    Telar Ring était un allié étroit du président Salva et un ami personnel du président Béchir.
  • [13]
    À l’exception du ministre de la Défense Kuol Manyang. Mais son image personnelle n’était pas uniquement celle d’un « héros de la guerre », c’était aussi celle d’une brute capable de faire fusiller sans états d’âme un soldat « insolent » ou de battre au point de l’envoyer à l’hôpital un vieillard de 74 ans comme Mgr Paride Taban à qui il avait dérobé 100 000 Deutsche mark (± 51 000 € en 2020) donnés par une organisation charitable allemande à l’évêque pour les victimes de guerre. Il est certain qu’il a été nommé à son poste pour que l’on puisse éventuellement utiliser sa « vigueur ».
  • [14]
    Il dut y renoncer lorsque les émeutes de septembre lui firent craindre une révolution ou un coup d’État en son absence.
  • [15]
    Et que Pagan Amum venait de qualifier de « mise en place de la dictature » dans une conversation téléphonique que nous avions eue le 9 septembre. Pagan étant interdit de sortie du territoire sud-soudanais et interdit de contact avec les médias, je dus lui promettre de ne pas répéter publiquement ses paroles, ni de les écrire.
  • [16]
    Le montant exact est resté secret. Mais pour pleinement saisir le côté exorbitant de ce droit de transit, il suffit de le comparer aux tarifs pratiqués pour des oléoducs comparables ­ailleurs dans le monde : la moyenne était à l’époque d’environ $2 le baril.
  • [17]
    La Garde présidentielle est, comme son nom l’indique, la force de protection de la présidence. Elle est multiethnique, avec cependant une majorité de Nuer et de Dinka. Elle avait été créée en 2011, au moment de l’indépendance. La Garde républicaine était très récente et datait quant à elle de novembre 2013. Elle était entièrement composée de Dinka de Warrap et de Gogrial et son but était de servir de garde prétorienne à Kiir pour éventuellement se battre contre d’autres unités qui voudraient le renverser.
  • [18]
    Lundi matin, le bilan temporaire s’établissait à 12 morts et 156 blessés.
  • [19]
    Il est très récemment revenu sur le devant de la scène (été 2020) avec le même but, qui a aujourd’hui plus de chances de se réaliser étant donné les divisions croissantes des fractions Dinka.
  • [20]
    Légitime certes, mais par défaut. En effet, Salva Kiir n’avait jamais été élu à aucun poste. À la mort de Garang en juillet 2005, il était chef de l’armée du SPLA. Il fut nommé par Béchir vice-président de la République du Soudan (uni) et devint automatiquement président du Sud-Soudan, sans élection, par « héritage administratif », lors du référendum d’indépendance en 2011.
  • [21]
    Rebaptisée SPLM/IO (In Opposition)
  • [22]
    L’autorité intergouvernementale pour le développement (en anglais : Intergovernmental Authority on Development, IGAD) est un groupement régional créé le 21 mars 1996 et associant sept pays est-africains : Djibouti, Éthiopie, Kenya, Somalie, Soudan, Soudan du Sud et Ouganda.
  • [23]
    Le terme est ambigu, Riak ayant été officiellement installé à son poste de vice-président le 26 avril 2016.
  • [24]
    Le président Zuma accepta d’« héberger » le vice-président sud-soudanais, sans lui accorder un statut officiel et en le plaçant en fait en résidence surveillée.
  • [25]
    Il y eut le double de personnes déplacées à l’intérieur du pays.
  • [26]
    Les finances du pays sont aujourd’hui considérées comme « délinquantes » (voir « Rapport annuel des Nations unies sur le Sud-Soudan » pour 2016).
  • [27]
    Un « gouvernement » existe en théorie depuis février 2020.
  • [28]
    Officiellement en septembre 2018, en mai et novembre 2019, officieusement d’autres fois encore.
  • [29]
    Nous avons vu que Riak avait tenté de lui substituer une organisation à 21 États qui tentait de refléter au plus près les structures ethniques sous-régionales. Kiir avait contré cette mesure qui aboutissait à diluer l’hégémonie Dinka en créant 32 micro-États assurant une administration régionale qui aurait été à sa main. Avec le « découpage Kiir », c’était l’hégémonie Dinka qui se serait imposée. Le refus de cette parcellisation orientée fut universel et le Président finit par déposer les armes à propos de la parcellarisation pour en revenir au statu quo.
  • [30]
    Le rapport des Nations unies du 13 février 2020 mettait au jour une pollution massive aboutissant à une contamination de la nappe phréatique entraînant des malformations chez les nouveau-nés. L’exploitation était due au Consortium Greater Pioneer Operating Company (GPOC) appartenant à la Chine, à l’Inde et à la Malaisie, associé au « gouvernement » du Sud-Soudan, quel qu’il fût.
  • [31]
    Même si c’est en fait leur absence qui avait entraîné la reprise de la guerre en 2016 !
  • [32]
    Capitaine Mabior de Garang, 19 février 2020 (mémo).
  • [33]
    Évaluation de la London School of Hygiene and Tropical Medecine (rapport du 25 septembre 2018). La continuation de combats sporadiques en Equatoria et autour de Jongleï depuis cette date a certainement amené à franchir le cap des 400 000 morts.
  • [34]
    L’ethnie Nuer a soutenu le plus gros du choc dans la lutte du gouvernement contre la société. Presque hors jeu, elle a laissé le plus gros de ce qui reste de rébellion armée aux ethnies de l’Equatoria Central, rassemblée autour de la NAS (Front national du salut) du général Thomas Cirillo.

Comprendre la spécificité « ottomane » de la culture politique « soudanaise »

Un mot de mise en garde

1La crise du « Soudan » a commencé avant même que celui-ci ne naisse [1]. Bien sûr, dès le départ, celle-ci a été attribuée à la différence entre un Nord arabisé et un Sud chrétien. Mais cette vue était en fait superficielle. Après cinquante années de conflit, l’accord de paix de janvier 2005 qui aboutit à l’indépendance du Sud en 2011 avait été vu comme la solution du problème. Mais après deux ans d’« indépendance », le Sud lui-même explosait dans sa propre guerre civile. Et le Nord lui-même (bien que ce ne soit pas le sujet de cet article) se retrouvait en proie à une nouvelle guerre alors qu’il venait de se séparer de ses provinces du Sud qui étaient censées être la cause du conflit. Donc, si nous souhaitons comprendre le(s) Soudan(s), nous devons repenser complètement notre paradigme initial. Les différences culturelles et religieuses entre le Nord et le Sud existent bien, mais comment pourraient-elles à elles seules continuer à être la cause unique de conflits aux profils similaires alors que s’est opérée une scission entre ces deux territoires. Qu’ont-ils en commun ? Une conception profondément enracinée de l’État non comme un gestionnaire de la chose publique mais comme une entité essentiellement parasite dont l’existence n’a rien à voir avec la fourniture d’un service public mais représente un mécanisme d’extraction des ressources où le Centre domine la Périphérie pour l’exploiter. Or, cette périphérie est plurielle et soit lutte pour saisir directement le pouvoir central, soit cherche à lui échapper en marginalisant elle-même d’autres fractions de la périphérie. Il n’y a dans ce schéma aucun concept de développement ou de fourniture de service. Cette structure héritée de la conquête ottomane du xixe siècle est très différente de la colonisation européenne. Elle a longtemps été une caractéristique du Nord mais cela s’est ensuite étendu au Sud qui n’eut jamais d’autre perspective ni d’autre idéologie implicite en dépit de la différence culturelle [2]. Il s’agit de ce que les Soudanais, Nordistes comme Sudistes, appellent « al Hukum », « le pouvoir », terme turco-arabe à la connotation particulièrement négative.

2C’est pourquoi lorsqu’on présente les actuelles convulsions de l’administration sudiste comme un affrontement tribal qui serait une lutte entre les Dinka et les Nuer respectivement premier et second groupe ethnique de l’ensemble sud-soudanais, on opère une simplification réductrice qui met entre parenthèses le modèle politique très particulier que tous partagent. On ajoute que chaque groupe serait rangé derrière un « leader » considéré comme « naturel », réellement représentatif, pour ne pas dire tout-puissant. Cette présentation qui défère au mythe de « l’homme fort » en politique africaine est en général fausse et particulièrement dans le cas du Soudan du Sud où l’autorité politique est diffuse et passe par des sous-ensembles claniques. Cela fait des « leaders » des présences n’allant pas d’elles-mêmes, en l’absence tant de choix démocratique que d’autorité traditionnelle incontestable. Pour comprendre ce qui s’est réellement passé après l’indépendance acquise par référendum à l’issue d’une guerre de cinquante années (1955-2005) [3] il faut en revenir à la situation du nouveau pouvoir intronisé en juillet 2011. Celui-ci correspondait à l’institutionnalisation de la guérilla du SPLA (Sudan People’s Liberation Army – Armée populaire de libération du Soudan) transformée en « gouvernement ». Mais à cela il fallait adjoindre plusieurs facteurs affectant la situation. Le premier était la disparition accidentelle du colonel John Garang, chef charismatique du SPLA depuis sa fondation en 1984, mort dans un accident d’hélicoptère le 30 juillet 2005. Brillant et autoritaire, il avait mené avec une poigne de fer pendant presque vingt ans une organisation hiérarchisée et militarisée qui n’avait jamais cherché à développer un corpus para-étatique. Le « chairman » avait coupé la plupart des têtes qui dépassaient. Sa mort laissa au sommet un subalterne, médiocre, Salva Kiir Myardit, incapable de maîtriser la corruption du corps des officiers et même des simples soldats. Il n’essaya d’ailleurs pas. Il n’avait en commun avec son chef mort que son origine tribale, l’ethnie Dinka [4]. Ensuite, la seule et unique ressource exportable du pays était le pétrole (96 % des exportations) – sur lequel les officiers fondirent comme des prédateurs. Enfin, en l’absence d’un groupe social au sein du SPLA capable d’assurer l’administration du pays, les officiers assumèrent ces fonctions avec une totale inexpérience et un mépris militaire des civils qui aboutirent à une économie de pillage ressemblant en fait étonnamment au modèle para-ottoman du hukum [5].

3On vit donc une force militaro-ethnique assumer le pouvoir avec l’aura des « libérateurs » à laquelle avait contribué la communauté internationale et particulièrement les Américains qui depuis le 11 septembre 2001 étaient entrés en guerre avec une vision déformée de l’islam et qui considéraient le SPLA comme leur bijou triomphal. Mais sans Garang, avec un pouvoir ethno-militaire corrompu et sans aucune tradition hormis le spectre du hukum ottoman [6], la fragilité du « gouvernement » était extrême. D’ailleurs s’agissait-il d’un réel gouvernement ? Des élections étaient prévues pour 2015 et visaient à en créer un, avec cette fois une légitimité plus large. Mais comment envisager un processus électoral « normal » dans une société qui n’avait connu que la guerre et le pillage sous la période ­ottomane (1821-1898) et que le colonialisme n’avait que temporairement affectée [7].

Carte

Les ethnies du Soudan

Description de l'image par IA : Carte ethnique du Soudan du Sud montrant les groupes principaux : Dinka, Nuer, Équatoriens et Autres.

Les ethnies du Soudan

L’auto-coup d’État du « président » va viser à empêcher les élections

4Une série de plusieurs événements consécutifs s’était engagée dès le début du mois de juillet 2013. D’abord, 170 officiers supérieurs vus comme « peu fiables » car liés au SPLM-Nord [8] furent mis à la retraite. Le retrait des pouvoirs d’intérim du vice-président Riak Machar (Nuer) fut annoncé, l’empêchant ainsi ­d’assumer le pouvoir au cas où celui-ci deviendrait vacant, tout comme la suspension « temporaire » du secrétaire général du SPLM Pagan Amum, un Chillouk. Furent ensuite annoncées la mise à l’écart et la mise en accusation de deux des principaux ministres du gouvernement, Deng Alor, un Dinka Ngok, ancien bras droit de Garang pendant toute la guerre et actuel ministre à la Présidence, et Kosti Manibe, ministre des Finances, un Moru, ethnie avec laquelle Salva et le noyau Dinka du pouvoir n’avaient pas de difficultés particulières. Les accusations de malversations financières n’avaient rien d’extraordinaire et paraissaient même faibles comparées à celles portées contre les deux ministres. Le gouverneur de l’État des Lacs, Chuol Tong Mayay, fut mis à pied, suivi du gouverneur de Unity State, Taban Deng Gaï.

5Soyons clairs. Dans le climat de corruption généralisé du régime depuis 2005, et suite à la fameuse « lettre des quatre milliards [9] » il était facile de faire passer ces accusations comme des éléments d’un prétendu « nettoyage » vertueux. Mais plusieurs éléments militaient contre une telle interprétation. Les personnes visées étaient loin d’être les pires, même s’il était possible de prouver telle ou telle malversation commise par eux. Bien qu’autoritaires et sans états d’âme, ces administrateurs étaient néanmoins parmi les meilleurs et les plus efficaces. Toutes les personnes visées étaient à la fois des « éléphants » du SPLM et des gens très critiques de Salva Kiir lui-même. Ils avaient tous annoncé leur soutien à la candidature soit de Riak Machar soit de Pagan Amum pour les élections de 2015.

6Dans la foulée (22 juillet), Riak Machar annonçait que le gouvernement du Sud était résolu à organiser un référendum sur le statut d’Abyei, avec l’autorisation de Khartoum ou en s’en passant, et avec l’aval de la communauté internationale ou sans. Or, Abyei constituait [10], avec la question de l’appui sudiste au FRS [11], la ligne rouge au-delà de laquelle Khartoum était absolument décidé à bloquer les exportations pétrolières. Au moment même où celles-ci avaient déjà repris et où Juba payait 236 millions de dollars de droits de passage pour son brut au Nord, le secrétaire de la Commission énergie du Parlement de Khartoum déclarait qu’il arrêterait le passage du pétrole dans l’oléoduc en cas d’échec des négociations sécuritaires « malgré la situation économique difficile que traverse notre pays en ce moment ». Le 23 juillet, Salva frappa un grand coup sans prévenir : il limogea Riak Machar et renvoya la totalité du cabinet. Une série de décisions clefs se succédèrent alors. Le 1er août, Salva Kiir nommait un nouveau cabinet. Le 2, il offrait solennellement à Khartoum de mettre fin à tout soutien au SPLM-Nord, soutien dont il avait jusqu’à présent nié l’existence. Le 7, la Commission d’approbation des nominations (Vetting Committee) refusait la nomination de Telar Ring Deng comme ministre de la Justice [12] (alors que toutes les autres nominations étaient approuvées presque sans examen). Le 23, James Wani Igga, président du Parlement, était nommé vice-président de la République en remplacement de Riak Machar.

7Comment décrypter tout cela ? Le cabinet d’abord : la presque totalité des ministres éliminés et non repris dans le nouveau cabinet – Deng Alor, John Kong, Nhial Deng Nhial, John Luk Jok, Makuei Lueth, Kosti Manibe, Peter Adwok Nyaba, Cirino Hiteng – étaient au nombre des grandes figures de la rébellion. D’un trait de plume, Salva Kiir effaçait trente années d’histoire sud-soudanaise. Cette tendance au « nettoyage » des figures historiques fut confirmée par la proclamation du nouveau gouvernement, entièrement composé de personnages secondaires [13], voire d’anciens ennemis du SPLM liés au régime de Khartoum. Parmi eux, Riak Gok, député d’Akobo, toujours membre du NCP (parti du Congrès national, en anglais National Congress Party), qui devenait ministre de la Santé publique, Abdallah Nhial Deng, un Dinka musulman lui aussi, membre du parti islamiste et ennemi acharné du SPLM pendant la guerre, et Telar Ring Deng qui, bien que membre du SPLM, était connu pour ses accointances nordistes. Le rejet de ce dernier par la Commission des nominations correspondait au franchissement d’une limite. C’était Telar qui avait mis sur pied le nouveau cabinet et qui était une sorte d’« agent de liaison » avec les services secrets nordistes. En tant que ministre de la Justice, il s’apprêtait à rejeter les éventuelles plaintes de certains fonctionnaires mis à pied et qui n’accepteraient pas leur éloignement forcé. Cependant, comme ses diplômes étaient insuffisants, la Commission en avait pris motif pour le rejeter. Salva laissa passer la bourrasque avant de réagir plus tard lorsqu’il eut de nouvelles cartes en main. En attendant, pendant toute la deuxième quinzaine d’août, une série de réunions conjointes eurent lieu à Khartoum entre le NISS (service de renseignement soudanais) et les Services spéciaux de Juba pour mettre sur pied le démantèlement des réseaux de soutien au SPLM-Nord et au FRS installés au Sud. Pour Khartoum une très grosse partie se jouait et il fallait absolument, si les Sudistes voulaient pouvoir exporter leur pétrole, qu’ils arrêtent de mener les Nordistes en bateau et qu’ils procèdent à un démantèlement total et effectif de tous les systèmes d’appui aux réfugiés. En ayant donc un nouveau gouvernement d’où tous les appuis des réseaux FRS avaient été éliminés, et en ayant installé dans les couloirs du pouvoir des hommes soit sans envergure, soit inféodés à Khartoum, le Président avait « préparé le terrain » pour que l’offre d’un accord sécuritaire paraisse cette fois crédible pour le NCP. C’est pourquoi le dernier carré des awlad Garang (les enfants de Garang, c’est-à-dire ses anciens compagnons) était parvenu à faire rejeter – ­temporairement – la nomination de Telar Ring à son poste clef.

8En attendant, dès le nouveau programme mis en place, Salva s’était envolé pour Khartoum où, le 3 septembre, il signait un nouvel accord qui, bien que se contentant essentiellement de reprendre les termes de l’accord du 27 septembre 2012, était enfin l’accord « sérieux » que le régime nordiste demandait. Le coup était tellement magnifique que, dès le 6 septembre, le ministre des Affaires étrangères Ali Karti s’était rendu à New York pour brandir le nouveau papier et demander l’abrogation immédiate des sanctions internationales contre Khartoum. Et lors de son séjour aux États-Unis, il s’empressait de préciser (8 septembre) qu’« en aucun cas il n’y aurait le moindre dialogue avec le SPLM-Nord ». Désormais, une fois les réseaux de soutien sudistes démantelés, c’était place aux armes et à la solution militaire. Dans la foulée, Béchir décida (15 septembre) d’aller lui-même à New York pour conduire la délégation soudanaise à la prochaine Assemblée générale des Nations unies. Comme les États-Unis ne sont pas signataires du traité de Rome et qu’il allait rendre visite à l’extraterritorialité onusienne, il était sûr de son affaire, et bien décidé à frapper fort pour utiliser l’accord du 3 septembre et obtenir la levée des sanctions, tout en humiliant les juges de la CPI [14].

9À Juba, c’était un succès total pour la « nouvelle donne politique » que venait d’instaurer Salva Kiir [15]. Le 11 septembre, le directeur du Bureau des statistiques, Isaiah Chuol Aruai, déclarait que tant qu’il n’y aurait pas de recensement (et que son Bureau n’avait pas l’argent lui permettant d’en organiser un), il ne pourrait pas y avoir d’élections en 2015. Deux jours plus tard, Salva Kiir restaurait par décret Telar Ring à son poste de ministre de la Justice, menaçait de dissoudre le Parlement et d’« envoyer les députés qui ne seraient pas contents traîner dans les rues au moins jusqu’en 2015 ».

10Le mois d’octobre marqua une sorte de pause dans la suite des événements. Le « coup d’État interne » tenté par Salva Kiir semblait commencer à marcher. Le Sud avait coupé son aide militaire aux guérillas du Nord, le nouveau gouvernement SPLM inféodé à Khartoum était en place et le pétrole coulait. Il y avait quand même un problème. Béchir se rendit en visite à Juba en novembre, soi-disant pour « relancer la coopération Nord-Sud ». En fait, il s’agissait pour lui non seulement d’entériner la mise en marche finale de l’accord du 27 septembre 2012 « revu et corrigé » par ses clauses secrètes sur le démantèlement de l’aide sudiste aux rebelles nordistes, mais même de demander encore plus. En effet, outre les 10,40 dollars de droits de transit pour le baril GNOPC et 8,50 dollars pour le baril Petrodar, il y avait aussi le paiement en bloc d’une somme de 3 028 000 000 de dollars, supposée être un dédommagement pour les dépenses encourues par Khartoum dans la mise en œuvre de l’exploitation pétrolière entre 1997 et 2005. Les articles 5 et 6 traitaient de l’arbitrage en cas de non-paiement des droits par Juba. Mais Béchir, confiant dans le fait que l’accord « revu et corrigé » tiendrait quoi qu’il arrive avec un nouveau gouvernement à ses ordres à Juba, était venu demander le paiement immédiat des trois milliards dont il avait un besoin pressant, vu l’état de délabrement des finances nordistes. Bon prince, il accepta le paiement échelonné qui allait devoir être payé en amenant le montant des droits de transit à près de 30 dollars le baril [16] ! On en était revenu au chiffre que Pagan Amum avait totalement refusé dans les négociations de 2011 et qui avait finalement abouti à l’arrêt de la production en janvier 2012. Quant aux articles 5 et 6 de l’accord du 27 septembre 2012 traitant d’un éventuel arbitrage, ils étaient passés à la poubelle.

11En fait, la tranquillité apparente ne correspondait à aucune accalmie réelle mais seulement au calme précédant la tempête. Celle-ci survint le 25 novembre lorsque Salva Kiir annonça la dissolution des organes directeurs du SPLM, bureau politique et Conseil de libération (respectivement exécutif et parlement internes du Mouvement). La raison en était que face à la désagrégation de la situation politique, il savait être désormais en minorité au sein des instances du parti et condamné à démissionner si jamais celles-ci parvenaient à se réunir. La levée de boucliers fut telle qu’il fut forcé de revenir sur cette dissolution vingt-quatre heures plus tard. Mais, désormais, le bras de fer était engagé. Le 6 décembre, la brochette complète de l’opposition se réunit pour annoncer publiquement lors d’une conférence de presse commune qu’elle exigeait une réunion d’urgence du Comité de libération pour examiner la totalité de la situation politique nationale et qu’elle tiendrait un grand meeting unitaire le 14 décembre pour appuyer sa demande. Le 13 décembre, l’opposition annonça le report de son meeting de protestation d’une semaine (nouvelle date prévue : 20 décembre) pour avoir le temps d’ouvrir des pourparlers avec Salva Kiir et d’empêcher les choses de déraper. Dans la nuit du 15 au 16 décembre, vers 22 h 30, les forces de la Garde républicaine tentèrent de sortir de leur caserne pour aller arrêter les membres de l’opposition. Mais le plan avait été fuité et les forces de la Garde présidentielle, prévenues, attaquèrent les gardes républicains [17]. Ceux-ci durent s’enfuir dans un premier temps et les combats s’arrêtèrent vers deux heures du matin. Il s’ensuivit une accalmie pendant laquelle les forces fidèles à Kiir allèrent chercher des renforts et le combat reprit vers six heures du matin et dura jusque vers neuf heures. Les forces pro-Kiir remportèrent cette première manche et les soldats Nuer qui s’étaient rendus maîtres de la grande caserne du centre-ville s’y retrouvèrent ensuite assiégés [18]. Cela permit aux forces pro-Kiir d’aller arrêter la plupart des hommes de l’opposition. Les arrestations (Gier Chuan, Cirino Hiteng, Deng Alor, Alfred Lado Gore, le général Deng Oyai Ajak) furent effectuées sur une base politique et sans présupposés ethniques. Riak Machar, premier visé, parvint à prendre la fuite. Pagan Amum et Mme Garang furent placés en résidence surveillée. Le seul « leader historique » à s’être rallié à Salva Kiir fut Nhial Deng Nhial qui semblait jouer un jeu ambigu, soutenant Salva tout en espérant sa chute, dans l’espoir que les Dinka de l’Ouest le choisiraient lui pour remplacer le Président déchu [19]. L’annonce par Salva Kiir d’une prétendue tentative de coup d’État de la part de Riak Machar fut une fabrication à laquelle personne ne crut, pas même les alliés Dinka du Président. C’était une fable visant avant tout la communauté internationale, cherchant implicitement à obtenir un soutien international pour « le président légitime » [20]. Mais ce qui est plus étrange, ce sont les conditions improvisées, presque bricolées pourrait-on dire, de ce coup d’État interne du Président. Les prisonniers furent détenus dans diverses maisons privées en gardant leurs téléphones portables. Il y avait un souci de rester dans une sorte de farce théâtrale pour pouvoir terroriser l’opposition mais au départ sans faire couler le sang délibérément. Salva Kiir s’attela à purger le Conseil national de libération (CNL) et à le reconstituer avec des membres désignés dociles. Il convoqua une réunion plénière du CNL et se fit nommer secrétaire général du SPLM, ce qui lui permettrait ensuite de faire deux choses : convoquer une conférence nationale dont il aurait au préalable trié les représentants et, fort de cet appui, « préparer » les élections de 2015 en fabriquant une Commission électorale sur mesure.

12Pour cela il disposait d’un atout important, les gouverneurs provinciaux qu’il avait nommés récemment étaient tous ses obligés politiques. Autre atout : le soutien de Khartoum, le sort de Béchir et celui de Kiir étant désormais étroitement liés. Demi-atout : la personnalité du chef d’état-major James Oth, un Nuer prudent qui voulait avant tout garder la cohésion de l’armée.

13Ce plan d’établissement d’une « dictature légale » avait-il des chances de succès ? Oui, sans doute, mais limitées. Pour réussir il aurait fallu cocher toutes les cases du parcours de trucage organisationnel énumérées ci-dessus, et en outre : réussir à capturer Riak en à peu près bon état – le tuer aurait pu amener un basculement total conduisant la majorité des Nuer à la révolte ; parvenir à empêcher les concurrents issus de son propre camp tels que Lam Akol ou Nhial Deng Nhial de bénéficier de ses efforts pour ensuite présenter leur candidature pour 2015 sans pouvoir les en empêcher ; et éviter une censure internationale trop directe, particulièrement en ce qui concerne les États-Unis, seul pays dont Salva Kiir craignait les réactions.

14Le danger principal était évidemment de voir la contestation politique virer à la guerre tribale et c’est ce qui allait finir par se produire lorsque l’ethnisme en vint, dans le courant de 2014, à définir les deux camps en termes grossièrement tribaux.

La guerre civile tente de s’institutionnaliser

15Deux événements – la convention du mouvement rebelle à Pagak du 6 au 12 décembre 2014 et l’annonce le 3 janvier 2015 d’élections « nationales » par le gouvernement de Juba – tentèrent d’institutionnaliser les structures d’une guerre civile qui, en dépit des génuflexions diplomatiques rituelles à Addis Abeba, n’avait plus aucune perspective de solution négociée, surtout après l’intervention militaire de l’Ouganda aux côtés du gouvernement « légitime » mais croupion de Salva Kiir. Riak Machar présenta un plan de restructuration politique et territorial de l’ensemble du pays fondé sur une approche de fédéralisme ethnique. Après avoir réorganisé l’armée insurgée [21], le chef des rebelles supprima les dix États créés lors de l’indépendance en 2011 pour les remplacer par 21 nouveaux États. Différence essentielle : les nouveaux États, aux frontières héritées des comtés créés dans les années 1910-1920 par les Britanniques, étaient fondés sur un découpage ethnique minutieux. Et les 21 gouverneurs nommés par les rebelles étaient tous de l’ethnie majoritaire dans chaque État. Les nominations et la carte produites par la conférence de Pagak visaient donc à être déjà des esquisses du Soudan du Sud fédéral ethnique de l’après-guerre. Mais les ajustements étaient souvent délicats : le général Dau Aturjong, pourtant bien nécessaire à la rébellion qui avait bien besoin de Dinka, n’était pas content d’avoir vu son rôle diminué ; le gouverneur (gouvernemental) Martin Kenyi qui venait de rejoindre la rébellion dut d’abord s’imposer face à son rival Alfred Lado Gore comme représentant des Bari ; au sud du Bahr-el-Ghazal les rivalités entre Kresh, Belanda et groupes pan-Fertit étaient loin d’être résolues et cela n’est qu’une esquisse des problèmes que posait cette restructuration rebelle. C’était pire du côté gouvernemental.

16Les principaux organes constitutifs du gouvernement de Juba (Bureau politique du SPLM, Conseil national de libération) avaient été dissous le 30 novembre 2014 et jamais réinstitués. Il n’y avait pas eu de recensement et les listes électorales, datant de 2010, étaient périmées. Il n’y avait pas de Commission électorale.

17Quatre des États n’avaient que des gouverneurs intérimaires, Jonglei, Unity et le Haut-Nil parce qu’ils étaient occupés par les rebelles et l’État des Lacs parce qu’il est en pleine « guerre-civile-dans-la-guerre-civile », la population se battant contre le gouverneur Matur Chut Dhuol, qui venait de dissoudre la totalité de son gouvernement. Les morts se comptaient par milliers et les combats s’aggravaient sans que les « rebelles locaux », tous Dinka, rejoignent pour autant la rébellion « globale » de Riak Machar.

18La communauté internationale, choquée par le naufrage que présentait une « libération nationale » qu’elle avait parrainée, se tourna vers l’IGAD [22] pour obtenir une sorte de « sous-traitance africaine » qui lui permettait de se défausser de ses responsabilités.

« L’accord de paix » du 17 août 2015 et ses interminables suites

19Le plan de paix de l’IGAD comportait plusieurs points inacceptables pour la coalition tribale Jieng (nom que les Dinka se donnent à eux-mêmes) qui soutient (conditionnellement) Kiir. D’une part, l’IGAD proposait un contrôle militaire des provinces du Nord-Est où se déroulaient 90 % des combats. D’autre part, les arbitrages tribaux, proposés par des Africains qui étaient tout aussi ignorants des réalités de terrain que des non-Africains, n’aboutissaient pas à des mécanismes concrètement applicables.

20Au niveau fédéral la mesure de démilitarisation de Juba et son passage sous le contrôle d’une force internationale étaient très problématiques. Les forces de l’armée « nationale » étaient en fait devenues une milice Dinka. Et la police, dont l’accord ne disait rien, était à 100 % Dinka.

21Par ailleurs, il y avait le problème des gouvernorats et des assemblées provinciales. Du fait de l’immensité du pays, de la faible population et des mauvaises routes, les pouvoirs locaux sont de véritables puissances et là aussi les choix ethniques étaient souvent irréalistes.

22Et, enfin, au niveau central, il y avait la position de Riak lui-même comme premier vice-président avec des pouvoirs étendus et une armée propre qui ne devait pas être incluse dans le SPLA pendant 30 mois. Kiir avait peur de lui et le noyau ethniste des Dinka durs (Paul Malong, chef d’état-major, et le Jieng Council of Elders) aussi.

23Après de longues hésitations ayant trait à sa sécurité, Riak finit par venir à Juba en avril 2016. Mal lui en prit. Tombé dans une embuscade, il fut obligé de se battre et de s’enfuir à pied avec quelques fidèles (dont son épouse et partenaire politique Angelina). Pourchassés par les milices Dinka et attaqués par des avions ougandais et de la compagnie de mercenaires Blackwater, les « rebelles [23] » mirent plusieurs semaines pour marcher jusqu’au Congo. Évacué par la MONUSCO vers le Soudan, Riak se vit refuser l’asile politique et se retrouva transféré en Afrique du Sud [24] où il devait rester près de deux ans. Pendant cette longue absence, la guerre civile continua avec une violence extrême qui alla peu à peu en décroissant étant donné le déclin d’intérêt des forces extérieures, l’absence d’aide étrangère aux rebelles et l’utilisation de sa position « étatique » par Salva Kiir pour acheter des armes en Chine et dans l’ancien bloc soviétique. Les flots de réfugiés vers les pays limitrophes furent énormes, avec un total approximatif de presque deux millions [25]. Les Nuer, victimes de massacres soutenus, abandonnèrent peu à peu la rébellion sans pour autant se rallier au gouvernement et le flambeau de la révolte armée passa peu à peu aux tribus de l’Equatoria (Bari, Madi, Kakwa, Pojulu) ralliées (avec de multiples dissidences et conflits) au général Thomas Cirillo qui avait déserté l’armée gouvernementale au début de 2017. Poussés par la misère, la faim et l’absence de salaires, les miliciens Dinka « Mathiang Anoor » eux-mêmes ont commencé à déserter, alors que leur chef d’état-major Paul Malong, lui-même Dinka, se rebellait mais sans rejoindre le SPLM/IO, toujours vu comme un bastion Nuer. Le gouvernement lui-même était devenu une faction parmi les autres mais sa reconnaissance internationale, ses « facilités bancaires » [26] et surtout ses contacts avec les marchands d’armes lui assurent une primauté vacillante. L’accord du 5 août 2018 a largement répété celui de 2015 sans ajouter autre chose que des rapetassages parfois difficiles à croire : cabinet pléthorique  [27], armée « privatisée » par les Dinka, ministères où le « ministre » n’a pas même un bureau, quatre « seconds vice-présidents » ajoutés au Premier (Riak Machar), administration provinciale inexistante, services publics fantômes.

24Il y a eu sans cesse des « prolongations », des « extensions », « de nouveaux délais » [28]. Un cabinet d’« Union nationale » a fini par être bricolé en février 2020 après le « règlement » d’un retour à l’organisation territoriale en dix États qui était celle de l’indépendance [29]. Le désir d’en finir vite amena le « nouveau gouvernement » à enterrer à la hâte le terrible rapport des Nations unies sur l’impact de la pollution pétrolière dans les zones d’extraction [30]. Il en alla de même pour le UN War Crimes Report, de la Commission des Nations unies sur les droits de l’Homme (20 février 2020) qui recensait les cas de violations graves des droits humains. Mis en place ce même mois de février, l’IGAD annulait la décision (illégale) de placement de Riak Mchar en résidence surveillée et, après deux ans de prolongations qui ne tenaient qu’aux appétits des politiciens, toujours insatisfaits de la répartition des postes et qui relançaient des hostilités pour améliorer leurs positions de négociations, la communauté internationale exaspérée finit par un chantage officieux aux sanctions. Il n’y avait toujours pas de schéma clair pour assurer la sécurité du nouveau gouvernement et, comme devait le dire un militaire de l’opposition, « les éventuels arrangements de sécurité qui manquent ne concernent pas la sécurité de M. Riak Machar lui-même [31] mais bien plus la sécurité globale du pays, la démilitarisation de Juba, des grandes villes, des espaces publics, le désarmement et l’unification des forces armées » [32]. Il y avait un « gouvernement d’unité nationale » mais les plaies d’une guerre civile qui avait fait 383 000 morts [33] étaient loin d’être refermées. Elles n’étaient même pas en voie de cicatrisation et la haine des Dinka était devenue générale. C’est cette ethnie même, qui formait l’ossature du SPLM gouvernemental, qui était maintenant en train de se fragmenter. La construction ethnique des « secondes vice-présidences » était en elle-même le reflet d’un échafaudage surréaliste. James Wani Igga est un Bari, c’est-à-dire la plus grosse ethnie de l’Equatoria Central. Le seul problème c’est que la rébellion antigouvernementale est aujourd’hui passée des Nuer aux Équatoriens [34] et que ceux-ci ne se reconnaissent pas en James Wani. Six de ses gardes du corps viennent d’être tués (août 2020) près de Juba dans les embuscades qui continuent de manière sporadique autour de la capitale. À ses côtés, se trouvait Rebecca Nyandeng de Mabior, veuve de John Garang, Dinka elle-même mais opposante résolue de l’actuel « président ». Suivit en numéro trois Taban Deng Gaï, métis Nuer-Arabe, ancien second de Riak Machar avant de le trahir et en qui absolument personne n’a la moindre confiance. Récemment nommé, Hussein Abd-el-Bagi Akol, un Dinka du Bahr-el-Ghazal appartenant à la minorité musulmane, a été mis à ce poste pour attirer – sans succès – des loyautés locales car il est de la région de Tonj où les Dinka eux-mêmes sont en dissidence contre « leur » gouvernement.

25Cette pyramide branlante ne tient plus guère que par l’argent volé. Le 4 août, les 400 membres du Parlement viennent de recevoir 25 000 dollars par tête pour « assurances et frais médicaux », alors même que les réfugiés refusaient de rentrer d’exil car ils n’avaient aucune garantie d’avoir à manger s’ils acceptaient les offres de rapatriement des Nations unies. Trois semaines plus tard, la Banque centrale du Sud-Soudan se déclarait en état de cessation de paiement et annonçait ne plus avoir assez de devises pour régler ses factures sur l’étranger. Entre-temps, les divers clans Dinka de la région de Tonj/Warrap s’étaient mis à s’affronter après l’arrestation par le Président d’Akol Koor Cuc, chef des Services de sécurité de l’armée, originaire de la région. Salva Kiir est sérieusement malade et il aurait besoin d’une transplantation hépatique mais il craignait qu’Akol Koor ne profite de son absence pour faire un coup d’État. Koor est en détention et Salva Kiir attend. L’un de ses principaux ministres, Nhial Deng Nhial, Dinka comme lui et également de la région Tonj/Warrap, vient d’émettre une « lettre de loyauté » envers le Président où, en gros, il lui promet de ne pas organiser un coup d’État. Cela montre que même le tribalisme organisé, sur lequel « l’État » s’était appuyé, est aujourd’hui menacé par les dissensions interrégionales entre clans, pourtant le seul ciment politique qui restait encore. Comme l’était autrefois l’hostilité envers les Arabes. Mais les Arabes ont disparu et leur colonialisme intérieur a disparu avec eux. Il n’y a plus d’ennemi « évident », à part le voisin. Et les Dinka, un moment bénéficiaires de la guerre civile, sont des indigènes. Leur fragmentation, si elle a facilité une diminution presque mécanique des violences, n’a rien résolu sur le plus long terme. Le vieux modèle ottoman archaïque du Hukum est toujours implicitement là. Le pillage de la périphérie par le centre est toujours présent sans qu’aucun contre-modèle ne s’y oppose et le seul contre-pouvoir est toujours et encore constitué par la fragmentation des périphéries qui affaiblissent l’emprise centrale sans parvenir à construire une alternative. La société civile et particulièrement les femmes font les frais de ce blocage politico-culturel : plus de la moitié des victimes de la guerre sont des femmes, des enfants et des gens âgés, tous civils bien évidemment. La vie – la survie vaut-il mieux dire – continue de passer par le contrôle des armes.

2629 août 2020


Date de mise en ligne : 23/11/2020

https://doi.org/10.3917/her.179.0040