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Article de revue

Étudier le renseignement en France

Pages 91 à 102

Citer cet article


  • Chopin, O.,
  • Irondelle, B.
  • et Malissard, A.
(2011). Étudier le renseignement en France. Hérodote, 140(1), 91-102. https://doi.org/10.3917/her.140.0091.

  • Chopin, Olivier.,
  • et al.
« Étudier le renseignement en France ». Hérodote, 2011/1 n° 140, 2011. p.91-102. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-herodote-2011-1-page-91?lang=fr.

  • CHOPIN, Olivier,
  • IRONDELLE, Bastien
  • et MALISSARD, Amélie,
2011. Étudier le renseignement en France. Hérodote, 2011/1 n° 140, p.91-102. DOI : 10.3917/her.140.0091. URL : https://shs.cairn.info/revue-herodote-2011-1-page-91?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/her.140.0091


Notes

  • [1]
    Olivier Chopin est enseignant-chercheur à la Faculté libre des lettres et sciences humaines (FLSH) de Lille. Il enseigne par ailleurs à Sciences Po Paris et est chercheur associé au Centre Aron (CESPRA-EHESS).
  • [2]
    Bastien Irondelle est chargé de recherches FNSP au CERI-Sciences Po et enseignant à Sciences Po et Paris-I. Son ouvrage La Réforme des armées en France. Sociologie de la décision est à paraître aux Presses de Sciences Po au premier semestre 2011.
  • [3]
    Amélie Malissard est chercheuse associée à U.S.-CREST, institut de recherche basé dans la région de Washington DC aux États-Unis et spécialisé dans l’étude des questions de défense transatlantiques.
  • [4]
    Le présent article reprend une section de l’ouvrage Étudier le renseignement : état de l’art et perspectives de recherche, à paraître aux éditions de l’IRSEM du ministère de la Défense en mai 2011. Pour un état de l’art plus exhaustif et présentant notamment la généalogie historique des recherches en cours sur le renseignement en France, nous renvoyons à ce document.
  • [5]
    Il s’agit d’un document incontournable auquel nous nous référons et renvoyons le lecteur qui souhaite travailler sur ce thème, mais qui doit être complété.
  • [6]
    Par ailleurs, le CF2R a été associé successivement à deux formations universitaires. Le centre s’est d’abord associé en 2006 avec le Centre d’analyse politique comparée, de géostratégie et de relations internationales de Bordeaux VI-Montesquieu, dirigé par le professeur Michel Bergès, pour offrir un DU « Étude du renseignement ». Dans un second temps le CF2R a lancé son propre diplôme « à finalité professionnelle – unique dans tout le monde francophone » [Arboit et Denécé, 2009, p. 25], intitulé « Management des agences de renseignement et de sécurité ».
  • [7]
    Voir www.cf2r.org.
  • [8]
    www.cf2r.org/fr/renseignement-et-operations-speciales.php
  • [9]
    INTERSECTS signifie : « INTElligence des Risques touchant à la SÉCurité dans les Territoires Sensibles ». Cette ANR, qui touche manifestement aux problématiques de la surveillance et du renseignement au sens où l’entend par exemple la Gendarmerie nationale au travers de sa notion de « surveillance générale » [Dieu & Mignon, 2001], se déroule en toute confidentialité. On peut cependant avoir une idée des axes de recherche de Thierry Delpeuch en consultant un article publié à l’époque où il dut candidater à l’appel d’offre [Delpeuch, 2006].
  • [10]
    Source : http://www.agence-nationale-recherche.fr ; voir aussi http://www-wisg2010.utt. fr/index.htm.
  • [11]
    Source : http://www.ioif.fr. Idem pour toutes les références de ce paragraphe.
  • [12]
    Entretien réalisé le 20 août 2010. Composé initialement de vingt-deux chercheurs, ce programme financé par l’ANR a la vocation d’« être la première structure en France de recherche pluridisciplinaire (histoire, science politique, droit) sur le renseignement, composée majoritairement de jeunes chercheurs (moyenne d’âge : 38,4) travaillant en étroites relations avec des chercheurs étrangers ».
  • [13]
    Le site Internet de l’IOIF relate en détail l’ensemble des activités, et notamment les quatre colloques qui ont structuré ce programme. Deux d’entre eux ont été publiés. Il s’agit de Politiques du renseignement, aux Presses universitaires de Bordeaux, et Entre l’État et le marché : l’information et l’intelligence économique en France, publié au Nouveau Monde, tous deux en 2009 [Laurent, 2009]. Deux colloques n’ont pas encore été publiés. Ils feront l’objet d’une publication prochaine. L’un s’intitule « Pratiques, acteurs et usages de la surveillance politique XIXe-XXe siècles » et se tint le vendredi 18 avril 2008. Le second, « Information, renseignement et diplomatie dans la politique étrangère », se tint les 9 et 10 octobre 2008.
  • [14]
    Son parcours va de ses recherches doctorales sur Daniel Halévy aux problématiques du renseignement [Laurent, 2007]. Il participa au séminaire de l’amiral Lacoste au CESD et présenta les premiers résultats de ses recherches personnelles sur le renseignement dans une communication sur le BCRA et l’armée d’armistice en mars 1998 [Laurent, 1998]. Ses enseignements communs avec Olivier Forcade ont donné lieu à la publication de Secrets d’État : Pouvoirs et renseignement dans le monde contemporain [Forcade et Laurent, 2005]. En parallèle, il a travaillé, à partir d’une réflexion épistémologique archivistique vaste [Laurent, Rouquet, Richard et Lemarchand, 2005], sur les problématiques de l’accès aux sources primaires et à la classification, qui produisirent l’ouvrage de référence Archives « secrètes », secrets d’archives ? [Laurent, 2003]. Sébastien Laurent a enfin récemment publié Politiques de l’ombre. État, renseignement et surveillance en France [Laurent, 2009].
  • [15]
    Philippe Hayez est conseiller maître à la Cour des comptes, ancien directeur adjoint de la Direction du renseignement de la DGSE. Il enseigne par ailleurs à Sciences Po.
  • [16]
    Philippe Hayez, source personnelle de l’auteur, entretien réalisé le 20 août 2010.
  • [17]
    Idem.
  • [18]
    Entretien avec Sébastien Laurent le 20 août 2010. À l’automne 2010, la sixième saison s’intitule « Le renseignement militaire écartelé ? » et porte pour la première fois un éclairage spécifique sur les rapports entre défense et renseignement au travers de la question du renseignement militaire.
  • [19]
    C’est au sein de ce cours que l’ouvrage Secrets d’État : Pouvoirs et renseignement dans le monde contemporain a été préparé [Forcade et Laurent, 2005].
  • [20]
    Source personnelle de l’auteur, entretien réalisé le 20 août 2010.
  • [21]
    Outre le cours de Philippe Hayez, on peut citer par exemple les cours « Strategic Intelligence », par Olivier Chopin et Bastien Irondelle et « Renseignement et terrorisme » par Jean-Pierre Pochon.
  • [22]
    « Security and Technology », par Ayse Ceyhan ; « Menaces et terrorisme » par Jean-François Claire et Philippe Migaud ; « Sécurité, contrôle, surveillance » par Jean de Maillard, etc.
  • [23]
    L’offre de cours à Sciences Po évolue de semestre en semestre, voir le site www.psia. sciences-po.fr/ et les maquettes pédagogiques du master « International Security ».
  • [24]
    On en trouve une formulation stimulante et raisonnée, en anglais, dans la toute récente recension du handbook en cinq volumes de Loch Johson (Strategic Intelligence, chez Praeger) par Sébastien Laurent dans une récente livraison de Intelligence and National Security [Laurent, 2010].
  • [25]
    Voir l’excellente communication, malheureusement non publiée à ce jour, de Philippe Hayez à la réunion du Oxford Intelligence Group à Nuffield le 21 mai 2009, intitulée « Tribes in need of a flag, the new French intelligence community » ; source personnelle de l’auteur. Lors de notre propre participation à la réunion de l’OIG de 2010, un grand nombre de nos interlocuteurs ont cité cette présentation comme le type idéal de ce que la communauté de recherche anglo-saxonne espère des recherches françaises naissantes.

1 Alors que la fonction « connaissance et anticipation » était tout à fait secondaire dans le Livre blanc de 1994 [4] – et ne visait alors qu’à entériner le nouveau dispositif récemment mis en place à Creil avec la création de la DRM (Direction du renseignement militaire), de l’EMIA (École militaire interarmes) et du COS (Commandement des opérations spéciales) suite à la première guerre du Golfe –, elle devient, dans le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2008, non seulement centrale, mais de surcroît structurante de la défense. Les termes classiques de la pensée militaire que sont la « connaissance préalable » et l’« information stratégique » reçoivent enfin leurs lettres de noblesse sous le vocable de « renseignement ». Le Livre blanc a en quelque sorte étendu ce qui était auparavant spécifique à la lutte contre la prolifération nucléaire à l’ensemble des politiques de défense et de sécurité : c’est-à-dire l’idée d’un « socle du renseignement » sur lequel les autres activités (prévention, répression, intervention, dissuasion, assistance, etc.) viennent s’agencer. Avec la refonte du renseignement intérieur dans une DCRI (Direction centrale du renseignement intérieur) regroupant les RG (Renseignements généraux) et la DST (Direction de la sécurité du territoire) dans une seule direction et mutualisant leurs moyens techniques, également avec la création d’un poste de coordinateur national du renseignement, placé sur le plan institutionnel entre le Premier ministre et le président de la République, avec encore la création en octobre 2007 d’une délégation parlementaire au renseignement commune au Sénat et à l’Assemblée nationale, le renseignement prend une place plus importante dans la politique nationale. Il est, en outre, de plus en plus présent dans l’espace public, et devient un objet moins obscur.

2 On ne peut alors que constater le caractère encore embryonnaire de ce que l’on pourrait appeler en France des « études sur le renseignement » comme les Anglo-Saxons parlent, dans le champ universitaire, d’Intelligence Studies. Ces Intelligence Studies se situent au carrefour de plusieurs disciplines, ou « champs académiques », notamment dans les universités américaines et britanniques : War Studies, Security Studies (qui n’existent pas non plus en France), histoire et science politique. La situation évolue, et des linéaments de programmes se mettent en place. Sans doute, pour une large part, le diagnostic posé par l’historien Alain Dewerpe, dans l’un des tout premiers ouvrages universitaires français à proposer une réflexion systématique dans ce domaine, demeure valable. Selon lui, il convient de

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noter à quel point est grande la réticence du monde savant à s’engager dans un tel registre. Seule peut-être, la politologie américaine, qui inscrit l’étude du « renseignement » dans une perspective étroitement fonctionnaliste, échappe à cette indifférence. Ailleurs, autant la science politique est imprégnée d’un lexique de la publicité, autant elle méprise le secret, comme si l’une était pensable sans l’autre. On ne peut rendre raison de ce refus de prendre en compte des phénomènes vulgaires, petits et grands complots, techniques, considérées comme enfantines ou marginales, de la clandestinité, stratégies de la manipulation, existence de bureaucraties spécialisées, attestés par une documentation tout aussi vulgaire, tels les récits de vie et d’aventure des espions ou les essais scandaleux de journalistes, sans convoquer tant la censure de la domination politique qui est au principe des schèmes explicatifs qu’elle met en œuvre, tant le fait qu’elle tend à reproduire, sur le mode lettré, l’image avouable que l’État propose au public, qu’enfin la posture noble du monde savant dont elle relève, portée à rejeter la marginalité et le vulgaire, et à préférer les nier plutôt que de prendre le risque de se voir imputer une théorie conspiratoire, elle aussi vulgaire, du politique [Dewerpe, 1994, p. 17].

4 On doit cependant remarquer que le renseignement semble sortir quelque peu de ce que la science politique nomme des pratiques politiques officieuses, c’est-à-dire des pratiques qui, à l’instar de celles comme le clientélisme, risqueraient de « demeurer dans les “coulisses de la politique”, dans un espace “officieux” qui apparaît comme tel à partir du moment où elles sont publiquement condamnées » [Briquet, 1995, p. 73-74 et 1998, p. 215-249]. Cela étant, le caractère embryonnaire des recherches menées s’accompagne naturellement en France d’un aspect lacunaire des travaux et des résultats. Le contraste est d’autant plus saisissant que ce champ académique naissant fait face à une tradition universitaire ancienne dans le monde anglo-saxon, avec un volume de travaux important, des revues scientifiques renommées, des équipes de recherche internationales basées dans les plus prestigieuses universités.

5 Le présent article se propose de présenter l’état actuel des études sur le renseignement sur le plan national. Nous espérons montrer que plusieurs initiatives constituent l’embryon de recherches académiques sur lesquelles un « jeu d’hypothèses » national pourrait désormais être proposé, et pourquoi pas, au-delà, l’élaboration d’un ensemble de paradigmes de recherche. Cela pourrait s’étendre, ultérieurement, à une discussion critique et constructive avec les acteurs de la sécurité et les représentants du renseignement français. Cette étape de recension est donc un préalable nécessaire à la traduction des principaux résultats du corpus anglo-saxon, afin d’établir les conditions de possibilité de leur importation dans le contexte français. Notre hypothèse générale est qu’il faudrait mettre face à face le paradigme implicite, dominant en France, de la « culture du renseignement » et le paradigme fonctionnaliste dominant dans la recherche anglo-saxonne, qui donne de surcroît à la littérature américaine un aspect à la frontière de l’expertise et de la policy analysis. Sont en jeu in fine l’introduction du cas français et de son étude au sein du champ académique anglo-saxon, en même temps que la structuration du champ académique national en discussion avec les acquis des Intelligence Studies anglo-saxonnes.

La structuration d’un champ universitaire sur le renseignement

6 Nous proposons ici une rapide recension des études relevant de l’histoire et de la science politique sur les problématiques du renseignement qui ont cours en France à l’heure actuelle. S’y côtoient des centres de recherche à vocation universitaire, des programmes de recherche publics, des linéaments d’offres d’enseignement structurées.

Les travaux du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R)

7 Le fait d’entreprendre une recension des travaux en cours et de poser la question des perspectives de recherche éventuelles en France implique d’emblée la remarque liminaire qu’il existe d’ores et déjà un état de l’art sur la France produit par le CF2R à l’automne 2009 : Les études sur le renseignement en France [Arboit et Denécé, 2009] [5]. Le rapport du CF2R [Arboit et Denécé, 2009] présentant avec précision les activités menées au sein et autour de ce centre, nous pouvons les évoquer rapidement ici. Le CF2R est un centre de recherche à vocation académique qui poursuit également des activités « commerciales » de conseil et d’intervention dans l’espace public. Pour ce qui est des activités de recherche, le centre regroupe cinq directeurs de recherche, sept chargés de recherche et un chercheur associé. Cette équipe produit plusieurs types de documents dits « d’actualité » (notes d’actualité, de réflexion, notes historiques, « fiches Cyber Rens », etc.) et des rapports de recherche, dont celui que nous avons déjà cité plusieurs fois. En plus viennent diverses manifestations, dîners-débats, offres de formation, etc. Le site remplit en outre une fonction de portail vers diverses revues ou recensions (Renseignor, « i-Sources ») [6]. Enfin, le centre est à l’origine de plusieurs publications et recense celles de ses chercheurs [7]. Il présente aussi la revue, aujourd’hui arrêtée, Renseignement et opérations spéciales, publiée de 1999 à 2002 chez L’Harmattan [8].

Les travaux dans le cadre de l’Agence nationale pour la recherche

8 Si l’on considère qu’un programme de recherche se constitue avec un minimum de durée et une inscription institutionnelle (financement, organisation d’événements, accueil de chercheurs), force est de constater qu’aucune recherche n’a été menée jusqu’à il y a peu ni à l’université ni au CNRS. Seule la récente Agence nationale pour la recherche (ANR), élément central du processus de réforme du secteur national de la recherche, a pris en charge cette thématique. Cela est d’ailleurs tout à fait significatif d’un changement de perspective à l’occasion de l’instauration d’un nouveau dispositif d’enseignement supérieur et de recherche. Nous présentons ici les projets ANR qui touchent au renseignement. Deux programmes ont été financés, qui se situent « aux frontières » du renseignement : l’ANR INTERSECTS [9] et le programme Concepts, Systèmes et Outils pour la sécurité globale (CSOSG). Initiée en 2007, elle met en place, à l’université de Troyes, un programme annuel très orienté sur les recherches technologiques et leurs usages [10].

9 Mais le premier programme ANR qui soit spécifiquement dédié au renseignement est le programme Information ouverte information fermée (IOIF). En 2006, Sébastien Laurent, maître de conférences en histoire contemporaine à Bordeaux, remporte un appel d’offres ANR-Jeune chercheur en proposant un programme « blanc » sur le renseignement. Le programme IOIF s’est déployé sur quatre ans, de 2006 à 2010. Le projet scientifique originel de l’IOIF repose sur « le constat d’une absence, en France, de travaux historiques sur ce thème alors que les Intelligence Studies connaissaient en Grande-Bretagne et en Amérique du Nord un fort développement depuis une vingtaine d’années [11] ». Se retrouve donc ici le diagnostic, universellement partagé, d’un déficit en terme de recherche. En l’espèce, le programme vise donc à pallier cette carence dans une perspective historique. L’ambition de Sébastien Laurent était de réunir des chercheurs avec le plus large horizon disciplinaire possible [12]. Les travaux menés, et pour une part publiés, dans le cadre de ce programme montrent que cet objectif a été indéniablement atteint [13]. Le programme IOIF s’articule en outre avec la recherche personnelle de Sébastien Laurent [14], et il s’est ensuite en quelque sorte prolongé avec le séminaire METIS que Sébastien Laurent crée dans le sillage du projet ANR au sein du Centre d’histoire de Sciences Po, avec Olivier Forcade et Philippe Hayez, et que nous présentons ci-après. C’est la première fois qu’un programme de recherche est réellement suivi, évolutif et appuyé sur des rattachements institutionnels multiples. Il s’agit, à notre sens, de la première réalisation qui fasse réellement émerger, dans une perspective historienne, une authentique recherche universitaire de long terme et structurée.

Les travaux dans le cadre de Sciences Po Paris

10 Sciences Po Paris se trouve positionné au sein des études sur le renseignement, d’une part, par l’animation d’un groupe de recherche et, d’autre part, par le développement d’une offre d’enseignements spécialisés en progression.

11 Olivier Forcade et Sébastien Laurent, rejoints par Philippe Hayez [15], créent ensemble début 2008 le groupe METIS au sein du Centre d’histoire de Sciences Po. Son principe consiste à proposer deux cycles de conférences-discussions, appelés « saisons », par année universitaire. Ce groupe a été une « création spontanée [16] » suite à la rencontre des trois fondateurs et à leurs discussions en 2007. Leur ambition est de proposer une plate-forme pour les études sur le renseignement. Le travail s’effectue sous quelques conditions : rigueur scientifique, non-politisation et « bienveillance » [17] à l’égard du public. Vient assister librement qui le souhaite. Sans qu’il y ait un recensement précis effectué, le public est, d’après les organisateurs, en moyenne composé à parité d’étudiants, principalement de niveau master et doctorants, de membres actifs ou d’anciens des services, et de quelques journalistes [18].

12 Sciences Po a assez tôt proposé des cours sur le renseignement. Ainsi, les journalistes Pascal Krop, Xavier Raufer et Roger Faligot ont également assuré des enseignements au début des années 2000. De même, suite à leur collaboration à Saint-Cyr, Olivier Forcade et Sébastien Laurent ont proposé jusqu’en 2005 un enseignement sur le renseignement en deuxième année [19]. Depuis 2007, Philippe Hayez assure un enseignement au sein du master « Affaires internationales », « Les politiques du renseignement » [20]. Mais, depuis peu, la Paris School of International Affairs (qui regroupe toutes les anciennes mentions du master « Affaires internationales ») affiche l’ambition d’une structuration des cours plus cohérente [21]. En outre, d’autres cours qui ne sont pas centrés sur le renseignement l’intègrent néanmoins [22], si bien que Sciences Po représente sans doute à ce jour l’offre la plus importante d’exposés sur le renseignement dans le cadre d’une formation généraliste de l’enseignement supérieur [23].

Les linéaments d’une école française du renseignement ?

13 Nous venons de suggérer que les études françaises sur le renseignement atteignent seulement le degré de maturité qui se conforme aux standards académiques des pays qui ont précédé la France dans le développement d’études sur le renseignement. Cela permet-il d’affirmer que l’on passe enfin d’un « renseignement à la française » à une « école française du renseignement » ? Il serait assez symbolique que cela se produise au moment même où l’État reconfigure sa propre recherche stratégique et instaure une Académie du renseignement au sein de son dispositif d’enseignement. Cette discussion n’entre pas dans le cadre de cette étude, mais à tout le moins peut-on renvoyer aux deux textes qui structurent ces éléments de contexte : le rapport de l’IHESI (Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice) rédigé par Alain Bauer [Bauer, 2008] et la tribune de Michel Rocard dans Le Figaro, « Pour une politique de renseignement » [Rocard, 2008]. Au terme de cette rapide recension des études en cours, nous nous trouvons précisément au point où doivent être discutées les perspectives de recherche en France. Cette discussion devrait idéalement être la plus large et la plus ouverte possible. Il conviendrait de prime abord de réfléchir au cadre dans lequel celle-ci pourrait être tenue.

14 Il apparaît nettement, dans les pages qui précèdent, qu’un critère pertinent pour établir la spécificité des études françaises sur le renseignement résiderait dans le consensus sur le paradigme de la « culture du renseignement ». Celui-ci est presque universellement évoqué, tant par les chercheurs que par les acteurs et témoins du renseignement. On a vu qu’il est au fondement des vagues successives d’animation de la recherche sur cet objet, et qu’il en est même, d’un certain point de vue, l’objet, le cœur problématique. D’ailleurs, les chercheurs étrangers qui s’intéressent au cas français reprennent et corroborent cette perception de soi au niveau national, cette façon de penser les problématiques du renseignement et de poser le diagnostic d’un déficit en termes d’études et de recherche à leur endroit [Porch, 1997, et Becker, 2001]. Que l’on nous permette ici une remarque en forme de commentaire. Nous préférons nous référer à un « paradigme de la culture du renseignement » plutôt qu’à un paradigme qui serait culturaliste du renseignement, puisque la discussion nationale qui a accompagné les premières études du renseignement n’est pas apparentée à la position épistémologique du culturalisme tel qu’il existe dans les sciences humaines en général et dans la science politique en particulier (si tant est qu’il y ait une unité épistémologique à ce terme, etc.). Il faut comprendre que ce thème, cette double formule de culture du renseignement ou de renseignement à la française, est l’endroit d’un paradoxe. Il y a doublement une culture française du renseignement, et la façon dont le problème a été pensé à l’initiative de l’amiral Lacoste le prouve. Le premier élément de la culture française du renseignement est précisément d’être incapable de penser le problème du renseignement en France autrement que sur le mode de l’absence de cette culture.

15 Le second élément réside dans le contenu de la revendication de cette culture : il faut obtenir plus de reconnaissance pour les problématiques du renseignement, qui est déprécié si ce n’est proprement ignoré dans le reste de l’État, le monde économique et la société. Or les communautés du renseignement qui se sont développées ailleurs ont certes créé une « culture », mais en aval d’une institutionnalisation reposant sur des fonctions. S’il y a là-bas des cultures nationales du renseignement, c’est en lien avec la notion de communauté du renseignement dans l’État ou le gouvernement (intelligence communities). Le risque de l’approche « culturelle » français est qu’il soit difficile de sortir d’un mode de perception de notre situation autrement que sur un mode individualisé et psychologique. En ce sens, c’est seulement si une communauté du renseignement dans l’État finit par exister, par exemple au travers de l’Académie du renseignement, qu’il pourra y avoir réellement une « communauté épistémique » organisée autour de l’étude du renseignement. Sinon, nous resterons dans des démarches de recherche au fond individuelles, quand bien même elles seraient de grande ampleur. De ce point de vue, il serait tout à fait possible d’interpréter le consensus culturel comme l’expression d’un besoin de reconnaissance d’un corps en puissance dans l’État français, qui tarde à se penser et à se déclarer comme tel.

16 L’intérêt des travaux les plus récents, que nous avons présentés à l’instant, est donc de proposer enfin un dépassement de ce paradoxe autour de la « culture » du renseignement. Ils dégagent fonctionnellement le renseignement des problématiques culturelles pour les lier en profondeur à la catégorie d’État. Au fond, nous confirmons quelques années plus tard les suggestions de l’historien britannique Peter Jackson qui croyait percevoir récemment les linéaments d’une authentique école française. Précisément, dans son texte qui titre sur « l’émergence d’une école française des Intelligence Studies », c’est le recentrage sur le concept d’État qui est pour lui la condition de possibilité de cette émergence [Jackson, 2006]. Et d’autres regards étrangers appuient cette confirmation [Kahn, 2008]. En tentant de dégager les caractéristiques de cette « école française » en déploiement, en se référant par exemple aux travaux menés autour de l’IOIF ou des récents séminaires de METIS, on obtiendrait donc : une exigence particulière de documentation et d’appui sur les archives ; en conséquence, une articulation rigoureuse des études de cas et d’une réflexion théorique ; un centrage, assez proche de celui des Britanniques, des pratiques du renseignement autour de la collecte (ou recueil) plutôt que de l’analyse ; une volonté d’établir un lien entre le plan de l’État dans sa globalité et les pratiques politiques particulières étudiées avec la plus grande précision (ni théorie générale ni pures case studies donc, mais une articulation des deux).

17 Le mouvement de recherche qui a lieu en France cherche à ne pas être trop dépendant des concepts anglo-saxons et surtout américains. En s’appuyant sur la tradition nationale multidisciplinaire de l’étude de l’État (notamment en histoire, en droit, et en science politique, mais sans exclusive d’autres disciplines des sciences humaines), les études françaises sur le renseignement pourraient développer une perspective complémentaire, critique au sens académique du terme [24], et fondée sur une perspective comparative rigoureuse [25], du modèle développé aux États-Unis et dont les axes sont perçus ici comme dépendants de la situation institutionnelle et politique de ce pays particulier. Reste alors à statuer sur le développement à l’échelle mondiale des Intelligence Studies qui produisent, comme on le montre ci-après, des consensus importants autour de concepts et de théories qui trouvent bien leur origine dans les études nord-américaines. Au demeurant, ce questionnement est assez classique si on le resitue plus généralement au sein des débats disciplinaires animant la science politique. Et l’on pourrait se poser la question : « À quoi bon une approche française du renseignement ? » Certaines branches de la science politique ont déjà accueilli en leur sein des discussions, parfois vives, sur la nécessité de développer un point de vue national. Celui-ci renvoie toujours implicitement à l’axiome préalable et souvent apodictique d’une spécificité de la politique nationale elle-même. Les Études européennes se sont par exemple clairement posé la question de savoir s’il y avait une approche française de la politique européenne, et s’il en fallait une. De même, l’analyse des relations internationales a identifié le risque patent de développement d’un débat « franco-français » et de maintien de la communauté de recherche dans un relatif solipsisme.

18 En aval de la restitution de l’émergence des études françaises sur le renseignement et de la recension des travaux en cours, les grandes lignes de conclusion que nous proposons sont les suivantes : dans le contexte de l’application des mesures annoncées dans le dernier Livre blanc, il nous semble important d’appeler en premier lieu à distinguer clairement les études scientifiques et non scientifiques sur le renseignement, pour pouvoir ensuite les articuler correctement, plutôt que de continuer à mêler indissociablement des préoccupations quasi scientifiques avec des points de vue politiques. Le corollaire est, en second lieu, qu’il faut cesser de raisonner exclusivement en termes de culture du renseignement, et y adjoindre une triple réflexion relevant de l’analyse des contraintes institutionnelles qui portent sur les activités de renseignement dans le contexte de la Défense nationale ; de l’analyse des processus décisionnels et de ce que l’on pourrait (peut-être abusivement) nommer des « politiques publiques du secret » ; d’une analyse encore tout à fait embryonnaire des relations politiques qui s’élaborent entre les acteurs du renseignement et leur environnement « ouvert », le monde administratif, social et politique qui se situe de l’autre côté de la « frontière » du secret.

19 La situation en France reste en définitive très contrastée par rapport à ce qui se joue au Royaume-Uni et aux États-Unis : sa double culture, au demeurant propre à tout le champ politico-administratif national et pas spécifiquement du monde du renseignement, d’une part de la réserve d’État, d’autre part de la primauté de l’État, risque de marquer fortement la culture nationale du renseignement. Il reste à savoir si cette dernière serait en définitive une culture du secret ou au contraire une culture de l’échange. En tout état de cause, les Intelligence Studies sont largement dominées par les études anglo-saxonnes et comportent un point aveugle décisif à l’endroit de la « raison d’État ». La langue tout comme les catégories intellectuelles françaises pourraient alors fort bien représenter une contribution significative à ce champ académique international. Lorsqu’elles se seront structurées et s’exprimeront, les études françaises sur le renseignement auront « quelque chose à dire » et seront sans aucun doute accueillies comme une force de proposition par la communauté académique internationale travaillant sur le renseignement.

Bibliographie

  • ARBOIT G. et DENÉCÉ E. (2009), Les études sur le renseignement en France. Le document se trouve en téléchargement à l’adresse :
  • http://www.cf2r.org/images/stories/RR/rr8-etudes-sur-le-renseignement-en-france.pdf
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Date de mise en ligne : 14/03/2011

https://doi.org/10.3917/her.140.0091