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La langue irlandaise en Irlande du Nord : vers une possible neutralité ?

Pages 142 à 153

Citer cet article


  • Hutchinson, W.
(2002). La langue irlandaise en Irlande du Nord : vers une possible neutralité ? Hérodote, 105(2), 142-153. https://doi.org/10.3917/her.105.0142.

  • Hutchinson, Wesley.
« La langue irlandaise en Irlande du Nord : vers une possible neutralité ? ». Hérodote, 2002/2 N°105, 2002. p.142-153. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-herodote-2002-2-page-142?lang=fr.

  • HUTCHINSON, Wesley,
2002. La langue irlandaise en Irlande du Nord : vers une possible neutralité ? Hérodote, 2002/2 N°105, p.142-153. DOI : 10.3917/her.105.0142. URL : https://shs.cairn.info/revue-herodote-2002-2-page-142?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/her.105.0142


Notes

  • [*]
    Université Paris-VII-Denis-Diderot.
  • [1]
    Voir Risteárd Ó GLAISNE, De Bhunadh Protastúnach : Rian Chonradh na Gaelige, Carbad, Dublin, 2000.
  • [2]
    Voir Aodán MAC PÓILIN, « Plus ça change : The Irish Language and Politics », in A. MAC PÓILIN (éd.), The Irish Language in Northern Ireland, Ultach, Belfast, 1997, p. 31-48.
  • [3]
    « The Coming Revolution », novembre 1913, in P. H. PEARSE, Political Writings and Speeches, Dublin, 1924, p. 91-99.
  • [4]
    L’anglais est reconnu comme une « deuxième langue officielle ».
  • [5]
    Les articles 2 et 3 de la Constitution de 1937 affirment que « le territoire national comprend toute l’île d’Irlande » et que le Parlement et le gouvernement d’Eire (Irlande) ont le droit d’exercer leur juridiction sur l’ensemble de ce territoire. Ces dispositions ont finalement été amendées en 1998 sous les termes de l’Accord du Vendredi saint.
  • [6]
    Voir Liam ANDREWS, «“The Very Dogs in Belfast Will Bark in Irish”: the Unionist Government and the Irish Language, 1921-1943 », in A. MAC PÓILIN (éd.), The Irish Language in Northern Ireland, op. cit., p. 49-94.
  • [7]
    Notamment Comhaltas Uladh, la branche locale de la Ligue gaélique.
  • [8]
    Voir Camille O’REILLY, « The Company of Strangers : Ethnicity and the Irish Language in West Belfast », publié comme supplément à Forthnight, n° 336, février 1995, p. 1-2.
  • [9]
    Gerry ADAMS, The Politics of Irish Freedom, Dingle, Brandon, 1986, p. 147.
  • [10]
    Voir le texte de William SMITH, ancien détenu loyaliste à la Maze, reproduit dans Pilib MISTÉIL (éd.), The Irish Language and the Unionist Tradition, Ulster People’s College/Ultach Trust, Belfast, 1994, p. 17-23.
  • [11]
    Voir Wesley HUTCHINSON, « Redéfinir l’unionisme depuis les marges ?», Irlande : vision(s)/révision(s), GRAAT, Tours, 1998, p. 127-140.
  • [12]
    En 1971 fut créée Bunscoil Phobail Feirste (école primaire en langue irlandaise). Financée par les parents eux-mêmes – avec le soutien de la communauté environnante –, l’école finit par être prise en charge par le ministère de l’Éducation en 1984.
  • [13]
    Une gaeltacht fut mise en place par le gouvernement irlandais dans le Meath, non loin de Dublin, dans les années vingt. Celle de Belfast est souvent qualifiée de « néo-gaeltacht ».
  • [14]
    En 1990, son ancien chef, John Hume, très actif au Parlement européen, propose une étude sur les langues moins répandues de l’Europe; le rapport Killelea sera publié et adopté par le Parlement européen en 1994.
  • [15]
    « The Northern Ireland Census 1991 », Irish Language Report, HMSO, Belfast, 1993. Les statistiques confirment la forte implantation de la langue dans la communauté catholique ( 126 600 réponses positives contre 5 500 « autres religions » et environ 10 000 dont la religion ne fut pas indiquée).
  • [16]
    A. MAC PÓILIN, « BBC Northern Ireland and the Irish Language », in A. MAC PÓILIN et L. ANDREWS, BBC Agus an Ghaelige, Ultach, Belfast, n.d. [ 1994 ?], p. 4-5.
  • [17]
    Selon les termes de la partie II de la charte, les États signataires prennent une série d’engagements d’ordre général quant à la reconnaissance et à la promotion des langues régionales présentes sur leur territoire. Les engagements souscrits sous les termes de la partie III sont nettement plus précis et contraignants. La charte propose une liste de soixante-cinq dispositions dans les domaines suivants : l’enseignement, la justice, l’administration, les médias, les activités culturelles, la vie économique et sociale et les échanges transfrontaliers. Chaque État « s’engage à appliquer un minimum de trente-cinq paragraphes ou alinéas choisis parmi [c]es [...] dispositions ».
  • [18]
    Par exemple, la Ulster-Scots Language Society ( 1992) et un Ulster-Scots Heritage Council ( 1994).
  • [19]
    Déclaration de David Trimble lors d’un débat télévisé à la BBC Northern Ireland, le 23 juin 1998. La campagne pour inclure une question sur l’ulster-scots lors du recensement de 2001 n’a pas abouti.
  • [20]
    Pour une analyse plus détaillée des enjeux culturels soulevés par l’ulster-scots, voir Wesley HUTCHINSON, Espaces de l’imaginaire unioniste nord-irlandais, Presses universitaires, Caen, 1999, surtout le chapitre intitulé « L’Ulster-scots : la troisième voix ?», p. 153-176.
  • [21]
    Voir « Accord multipartite en Irlande du Nord (Belfast 10 avril 1998)», Documents d’actualité internationale, n° 15, ministère des Affaires étrangères, La Documentation française, Paris, 1er août 1998, p. 551-560.
  • [22]
    Aodán Mac Póilin explique le détail de cette négociation « fleuve » dans « Cross-Border Language Developments : North-South, East-West », une conférence (non publiée) présentée au Centre for Cross-Border Studies, le 12 mai 2001.
  • [23]
    Voir Guillaume BAKELAND, « Gaelscoileanna : un système éducatif en plein essor », La Langue gaélique en Irlande : hier et aujourd’hui, Études irlandaises, automne 2001, n° 26-2, p. 146-147.
  • [24]
    Le 18 décembre 2000, il annonce que les critères ont été revus à la baisse : pour qu’une nouvelle école primaire irlandisante à Belfast soit financée par le ministère, il faut que quinze élèves soient inscrits (douze pour une école en région rurale). Le 31 octobre 2001, il annonce qu’une nouvelle école secondaire irlandisante peut ouvrir ses portes avec cinquante élèves.
  • [25]
    Gordon MC COY, « From Cause to Quango ? The Peace Process and the Transformation of the Irish Language Movement in Northern Ireland », in John M. KIRK et Dónall P. Ó BAOILL (éd.), Linguistic Politics : Language Policies for Northern Ireland, the Republic of Ireland, and Scotland, Cló Ollscoil na Banríona, Belfast, 2001, p. 204-218.
  • [26]
    Lord LAIRD OF ARTIGARVAN, « Language Policy and the Ulster-Scots Agency », ibid., p. 37-41.

1En Irlande du Nord, la « question de la langue » est un sujet particulièrement sensible. Exclue de la place publique pendant les cinquante années de pouvoir unioniste ( 1921-1972), la langue irlandaise, qui a fait son retour sur les marges de la scène politique nord-irlandaise dans les années soixante-dix, est devenue aujourd’hui un enjeu culturel et politique de toute première importance. Puisque les discours des antagonistes s’inspirent des prototypes établis à la fin du XIXe siècle, cet article essaie d’esquisser les schémas historiques et idéologiques qui sous-tendent ce débat. Il souligne également comment les demandes des irlandisants ont rencontré un terrain idéologique fertile dans la politique des « deux traditions » mise en application en Irlande du Nord à partir de 1985, et comment la langue a bénéficié d’une conjoncture particulièrement favorable dans laquelle la décentralisation au sein du Royaume-Uni, la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires et surtout l’Accord du Vendredi saint signé en avril 1998 ont joué des rôles importants.

La première renaissance

2Au début du XIXe siècle, sur une population de quelque 5 millions d’habitants, on estime que l’irlandais était encore la langue vernaculaire d’environ 3,5 millions de personnes. À la fin du siècle, décimé par la grande famine ( 1845-1851), l’irlandais est devenu l’apanage d’une population appauvrie et arriérée, loin des centres urbains, une marginalisation géographique qui n’est que la matérialisation de son exclusion politique.

3C’est avec la création de la Ligue gaélique (Conradh na Gaelige) en 1893 que l’on voit s’amorcer une renaissance de la langue. Grâce à la Ligue, qui lance un programme innovateur de diffusion de la langue par le biais de l’édition et de cours pour adultes, l’irlandais reprend sa place en milieu urbain et acquiert par la même occasion une nouvelle visibilité. Or la résurgence de la langue coïncide avec l’installation dans l’île d’une logique identitaire binaire qui va dominer sa vie politique jusqu’à nos jours. Les choix constitutionnels qui se font à la fin du XIXe siècle autour de la question de l’autonomie pour l’Irlande vont s’alimenter de deux constellations identitaires parallèles – d’un côté, la tradition nationaliste, d’allégeance irlandaise, de culture gaélique, de religion catholique; de l’autre, la tradition unioniste, d’allégeance et de culture britanniques, de religion protestante. En dépit du non-sectarisme et de l’apolitisme recherchés par une bonne partie de ses membres – dont certains unionistes [1] –, la Ligue est vite récupérée par des indépendantistes, qui perçoivent la langue comme un vecteur de résistance potentiel [2].

4En effet, la langue est la préoccupation primordiale de certaines figures clés de la future révolution. Patrick Pearse, poète, éducateur et futur président d’une République déclarée à Dublin en 1916, est membre actif de la Ligue depuis sa création. Dans un discours célèbre prononcé en 1913, il identifie l’apprentissage de la langue comme une étape initiatique vers l’engagement politique : le seul contact avec la langue transfigure l’individu [3]. Cette vision, dominée par son déterminisme spirituel caractéristique, attribue à la Ligue une fonction prophétique préparant le terrain pour les révolutions culturelle et politique à venir. Cette ligne militante va finir par l’emporter en 1915 lorsque la Ligue insère dans ses statuts l’objectif d’une « Irlande libre gaélique ». Les « apolitiques » comme Hyde sont évacués; l’irlandais devient non simplement un ingrédient, mais l’agent même de la création de la République.

La partition : la racine d’une langue fourchue...

5La partition qui est négociée à Londres en 1921 va déboucher sur un double statut pour la langue à l’échelle de l’île.

6Au Sud, elle s’installe du côté du pouvoir, devenant la pierre de touche du discours identitaire officiel. En dépit de son état minoritaire, les Constitutions successives ( 1922 et 1937) l’identifient comme « langue nationale [4] ». La langue acquiert une très haute visibilité : on affiche un bilinguisme officiel (panneaux indicateurs, publications officielles); on lui accorde une place privilégiée dans la fonction publique; on la sacre à l’école, chargée par l’État de la transmettre à lanouvelle génération...

7Les choses ne seront pas ainsi dans le Nord.

8En Irlande du Nord, sous les gouvernements unionistes successifs, la langue irlandaise, partie intégrante d’un amalgame politico-identitaire perçu comme étranger et hostile, première langue officielle d’un pays voisin dont la Constitution ne reconnaît pas l’existence même de l’Irlande du Nord [5], est hautement suspecte. En effet, l’irlandais, désormais l’apanage de la minorité nationaliste, elle-même considérée comme une « cinquième colonne » par les autorités unionistes, est perçu comme le vecteur d’un projet subversif. Si l’État décide, pour des raisons stratégiques, de ne pas l’interdire [6] – il est enseigné dans le cadre de l’éducation catholique privée et continue à bénéficier de l’appui de quelques organisations bénévoles [7] –, l’irlandais est condamné à l’invisibilité dans la vie publique [8].

La langue incarcérée

9Les années soixante-dix voient se produire un changement radical quant à la place de la langue en Irlande du Nord. Dans un contexte politique et sécuritaire de plus en plus tendu, elle prend racine au sein des prisons parmi les détenus républicains de l’IRA. L’apprentissage de l’irlandais dans ce monde carcéral est perçu par les sympathisants des prisonniers comme une forme de libération d’un territoire (linguistique) occupé. Citant Máirtín Ó Cadhain, l’un des plus grands écrivains irlandais du XXe siècle et membre de l’ancienne IRA, Gerry Adams, l’actuel chef du Sinn Féin, identifie la langue comme élément essentielle de la lutte : « La langue irlandaise est la reconquête de l’Irlande, et la reconquête de l’Irlande est la langue irlandaise [9]. » Dans ce discours typiquement circulaire, langue, territoire et lutte (armée ?) sont inextricablement interconnectés. L’irlandais retrouve ses lettres de créance comme langue de combat.

10Le rôle militant de la langue est exacerbé lors des grèves de la faim de 1981. La figure de Bobby Sands, leur première victime, a valeur d’icône dans ce domaine. Militant républicain ayant appris la langue en prison, Sands commence à écrire de la poésie avant de mourir en martyr après soixante-six jours de jeûne. Ainsi, on reproduit les schémas de la période révolutionnaire, le nouvel héros républicain suivant le même chemin (de croix...) que les « protomartyrs » de 1916 : comme eux il est écrivain, comme eux il est irlandophone, comme eux il va se sacrifier pour la cause.

11Selon la lecture républicaine de l’histoire, cette renaissance de l’irlandais dans le cadre inattendu des prisons est emblématique à plusieurs égards. D’abord, dans la mesure où elle souligne l’existence des continuités historiques, elle confirme encore la validité de la théorie « résurrectionniste » qui a toujours été à la base de l’idéologie républicaine : en dépit d’un affaiblissement apparent, la cause (la langue) finit toujours par renaître. Mais, pour le propagandiste républicain, les conditions matérielles dans lesquelles la langue renaît fonctionnent aussi comme une métaphore des relations fondamentales qui existent entre l’Angleterre et l’Irlande : l’image de la langue incarcérée, placée sous haute surveillance, n’est que la matérialisation des rapports entre la culture dominante et la culture dominée. Que le protagoniste central de l’affaire des grèves de la faim, Bobby Sands, finisse par mourir souligne davantage que l’objectif ultime de la politique britannique est de réduire ce verbe subversif, ce verbe martyr, au silence.

12Un aspect particulièrement intriguant de la renaissance de l’irlandais à cette époque concerne l’intérêt pour la langue que portent les paramilitaires protestants au sein des mêmes prisons. Les anciens prisonniers loyalistes décrivent comment beaucoup d’entre eux avaient commencé leur initiation à l’histoire de l’Ulster en prison. Cette confrontation à l’histoire irlandaise, matière qui n’était pas enseignée dans les écoles protestantes, coïncide avec leur premier contact avec la langue irlandaise, sous la forme des cours hurlés d’une cellule à l’autre par les « étudiants » républicains. On raconte comment, dès 1971, ils ont demandé et obtenu que l’on dispense des cours d’irlandais aux loyalistes aussi [10].

13Ce nouveau rapport à la langue irlandaise fait partie d’une réflexion en profondeur qui a lieu dans le cadre carcéral quant au sens de l’identité unioniste. Il constitue un élément fondamental de la réinvention du loyalisme comme partie intégrante de l’histoire irlandaise. Cette remise en question identitaire va déboucher sur l’émergence de partis loyalistes, « émanations » politiques des groupes paramilitaires – on pense au PUP (Progressive Unionist Party), porte-parole de l’UVF (Ulster Volunteer Force) – qui, en tant qu’homologues loyalistes du Sinn Féin, vont savoir dialoguer avec lui sur des dossiers « chauds » tels le sort des prisonniers, le désarmement et la culture. Ce dialogue entre frères ennemis va représenter un atout considérable dans le cadre du processus de paix entamé après les cessez-le-feu de 1994 [11]. Bien qu’il ne faille pas exagérer l’étendue de l’intérêt pour la langue, le fait même qu’il ait pu se manifester dans ces milieux est en soi surprenant.

L’implantation de la langue dans la vie associative

14Si la position de l’irlandais au sein des prisons attire beaucoup d’attention médiatique, certains autres microdéveloppements confirment la vivacité de la langue à cette époque. Ainsi a été créé à la fin des années soixante une communauté irlandophone au cœur d’un quartier nationaliste de Belfast, la Shaws Road. Au-delà du fait qu’il illustre le réflexe autogestionnaire qui a toujours caractérisé le mouvement irlandisant au sein de la communauté nationaliste en Irlande du Nord, ce projet est important puisqu’il comporte une stratégie éducative destinée à créer les conditions nécessaires à la transmission intergénérationnelle de la langue : la mise en place d’une école primaire irlandophone (bunscoil[12] ), la première à exister dans le Nord. Mais il est surtout remarquable parce qu’il représente l’unique exemple en Irlande de la création d’une gaeltacht (communauté irlandophone) en milieu urbain [13].

15Or, malgré cette initiative, malgré les dizaines de cours de langues qui continuent à fonctionner dans l’indifférence totale, c’est avant tout le Sinn Féin, l’émanation politique de l’IRA, qui va faire en sorte que la « question de la langue » devienne incontournable. Certes, il serait simpliste de dire que le mouvement républicain a un monopole de la langue. Le SDLP, principal rival du Sinn Féin au sein du bloc nationaliste, a toujours souligné son « importance spéciale » pour la communauté qu’il représente. Mais, malgré un certain nombre d’initiatives [14], le SDLP s’est laissé éclipser par le Sinn Féin sur ce dossier identitaire de toute première importance. C’est le Sinn Féin qui a servi de vecteur entre les prisons et le monde extérieur. L’auto-apprentissage de cette langue (difficile) par ces prisonniers, issus pour la plupart des milieux urbains défavorisés et qui vont réintégrer la société, va permettre de briser l’image d’Épinal d’une langue archaïque et mystérieuse; l’irlandais peut désormais exister en dehors d’un contexte rural et loin des cercles d’intellectuels et de bureaucrates qui se sont traditionnellement occupés de son sort. Un nouvel « environnement écologique » avait été inventé.

La stratégie britannique : déjouer l’OPA républicaine sur la langue

16La visibilité de la campagne républicaine pour la langue va finir par nécessiter une réaction de la part du gouvernement britannique. Lorsque Margaret Thatcher signe l’Accord anglo-irlandais en 1985, elle fait le premier pas vers une refonte profonde de la société nord-irlandaise. Si le texte n’accorde que la part du pauvre à la culture, le principe fondamental qui sous-tend son application – l’équilibre entre les « deux traditions » en présence « dans l’île d’Irlande » – va ériger les préjugés binaires en orthodoxies administratives. Le fragile déséquilibre entre les deux Irlandes va être repensé. Concrètement, la culture britannique, à l’honneur en Irlande du Nord depuis la partition, allait voir disparaître son hégémonie par la mise en place d’un nouveau système d’équilibres destinés à assurer une stricte « parité d’estime » (selon le jargon actuel) entre les « traditions culturelles » unioniste et nationaliste à l’échelle de la province. En réalité, la mise en place de ce balancier intercommunautaire est destinée à revaloriser la tradition nationaliste sur le territoire nord-irlandais afin de réduire l’aliénation catholique à l’égard de la présence britannique et de montrer à cette communauté que la voie constitutionnaliste peut apporter autant d’avancées que la lutte armée.

17Un domaine clé qui va nécessiter une approche en douceur est la gestion de la langue irlandaise, élément fondamental de la « tradition culturelle » nationaliste. Il fallait donc élaborer une stratégie de « décontamination » de la langue qui permette aux Britanniques de gérer l’irlandais tout en évitant une confrontation ouverte avec le milieu unioniste. Il est évident qu’il s’agit d’un équilibre très difficile.

18Un des principaux éléments de cette stratégie, élaborée à partir de 1987, consiste à tenter de changer la façon dont l’irlandais est perçu au sein de la communauté unioniste en réactivant la mémoire quant à la contribution protestante (et parfois même unioniste) à sa défense et à sa propagation. Dans une démarche qui cherche à dépasser le carcan binaire imposé sur la langue au début du XXe siècle et à renouer avec l’héritage commun que représente la langue, des organismes comme Iontaobhas Ultach/Ultach Trust, créé en 1990, éclairent l’étendue de cette contribution en soutenant une politique d’édition et de recherche destinée à remettre en question les évidences contemporaines.

19En parallèle, le gouvernement britannique met en place une politique de sub-ventions qui invite des organisations bénévoles à proposer des projets ayant une dimension « transcommunautaire ». De nombreuses organisations œuvrant pour la promotion de la langue ont ainsi pu bénéficier d’allocations gouvernementales, soit au titre d’un projet particulier, soit à plus long terme, dans le cadre de la formation professionnelle de jeunes chômeurs.

20Ainsi, la stratégie gouvernementale cherche la flexibilité. Si la création de structures « satellites » comme Ultach offre au gouvernement la possibilité d’afficher sa distance et sa neutralité, la prise en charge directe par ses fonctionnaires des demandes émanant des organisations irlandisantes permet un niveau de contrôle rapproché sur leurs activités.

21Or, si les militants réclament plus de moyens pour la langue, ils se méfient du contrôle idéologique qui pourrait en être le prix. Étant donné la forte politisation de la langue, le critère « transcommunautaire » n’était pas toujours facile à respecter. Ainsi, le gouvernement (sous le regard attentif des unionistes !) devait surveiller la destination des fonds de peur qu’ils n’atterrissent dans l’escarcelle d’une organisation terroriste républicaine. Des retraits de fonds ont été effectués à plusieurs occasions, ce qui ne fait que conforter les cyniques dans l’idée que les Britanniques profitent des subventions pour faire la chasse aux sorcières.

22Par ailleurs, l’unionisme regarde tout geste britannique envers la langue avec la plus grande méfiance. Pour la plupart des unionistes, tout soutien financier à un groupe irlandisant équivaut à une contribution directe au mouvement républicain. Mais la politique britannique leur déplaît pour une tout autre raison. En effet, la tentative de désamorcer l’hostilité protestante envers la langue irlandaise est perçue comme un élément d’une stratégie culturelle et politique plus vaste qui consisterait à structurer son regard collectif vers le cadre identitaire irlandais afin d’accentuer les distances entre cette communauté et son héritage « britannique ». Une telle « désanglicisation » de la communauté protestante préparerait le terrain imaginaire nécessaire à un désengagement britannique en douceur...

Les enjeux (parfois inattendus) des statistiques

23En 1991, le gouvernement britannique inclut une question sur l’irlandais lors du recensement en Irlande du Nord. Aucune question à ce propos n’avait figuré depuis 1911 à l’occasion du dernier recensement avant la partition de l’île. Selon le Irish Language Report, quelque 142000 personnes résidant en Irlande du Nord affirment avoir des connaissances en irlandais [15]. Or, il fut néanmoins impossible d’arriver à une appréciation précise des capacités linguistiques des recensés. Effectivement, le recensement les invita à une simple auto-évaluation de leurs compétences linguistiques. Cela a tout de suite provoqué une polémique quant à la validité de ces chiffres, certains commentateurs affirmant qu’ils avaient été artificiellement gonflés pour des raisons politiques – logique des deux traditions oblige...

24Malgré tout, le recensement permet d’imposer ne serait-ce qu’une vague grille de lecture de la communauté irlandophone d’Irlande du Nord. Une des retombées les plus importantes consiste en l’application à cette communauté et aux moyens dont elle dispose d’une logique comparatiste. Ainsi, lorsqu’on compare sa position avec celle des autres langues celtiques présentes dans les îles Britanniques, notamment avec sa langue sœur, le gaélique écossais, on constate des décalages importants dans certains domaines clés. Dans le cadre du secteur audiovisuel, par exemple, alors que le gaélique écossais bénéficie de trois cent cinquante heures d’émissions annuelles ( 1993) pour une population gaélisante de 65000, l’irlandais se cantonne à six heures pour une audience (potentielle) de près de 150 000 [16]. Il est évident que le gaélique écossais n’est pas au centre d’une guerre identitaire comme l’est l’irlandais. Néanmoins, l’argument statistique va ouvrir un nouveau front de revendications fondées sur l’injustice palpable dont souffrirait la langue irlandaise et permettre aux Britanniques de faire passer les quelques concessions faites à l’irlandais sous la bannière du « fair-play ».

25Les négociations autour de la signature et de la ratification de la Charte européenne vont se dérouler dans un même cadre comparatiste. En dépit du refus initial du gouvernement Major de ratifier la charte pour le Royaume-Uni, le gouvernement Blair, a priori mieux disposé sur la question que son prédécesseur, va se trouver l’objet de pressions multiples émanant des administrations en Écosse, au Pays de Galles et en Irlande du Nord. Le gallois ne pose aucun problème; selon le Welsh Language Act de 1993, il bénéficie déjà d’un statut compatible avec les exigences de la partie III de la charte [17]. Arguant des nouvelles circonstances créées par la politique de décentralisation, le ministère chargé des affaires écossaises milite pour que le même statut (partie III) soit accordé au gaélique écossais. Or, les fonctionnaires nord-irlandais sont nettement moins enthousiastes en ce qui concerne l’irlandais. Les sensibilités de la situation nord-irlandaise plaident pour une stratégie gradualiste qui aurait consisté à accorder une reconnaissance moindre (partie II) dans un premier temps, avec la possibilité d’une évolution à plus long terme.

26Il faut reconnaître que la « question de la langue » était devenue particulièrement complexe en Irlande du Nord. Certains stratèges unionistes, dont David Trimble, chef du Parti unioniste d’Ulster et, depuis 1998, Premier ministre d’Irlande du Nord, avaient compris depuis longtemps, notamment depuis la signature de l’Accord anglo-irlandais ( 1985), que la logique binaire instaurée par l’Accord allait inévitablement renforcer la position de la langue irlandaise. Afin de contre-carrer les avances nationalistes dans ce domaine clé de la culture, il fallait élaborer une contre-stratégie consistant à valoriser l’« ulster-scots », variante ulstérienne du scots, langue ou dialecte (les avis sont très partagés !) parlé par une importante section de la population nord-irlandaise, de souche écossaise et majoritairement protestante, donc surtout unioniste. Même si ce « parler » est à l’ordre du jour depuis un certain temps, l’intensification du débat autour de l’irlandais produit une accélération dans le camp « adverse », où l’on voit la création dès 1992 d’une série de structures destinées à promouvoir les intérêts de cette communauté linguistique [18]. Cette stratégie est d’autant plus astucieuse qu’elle s’inscrit elle aussi dans une logique comparatiste. Profitant de l’expérience des militants irlandisants, les avocats de l’ulster-scots produisent des estimations du nombre de locuteurs (quelque 150 000 selon Trimble [19]...), soulignent la dimension « transcommunautaire » et « transfrontalière » de la langue (il y a une petite communauté ulsterscots en République) et s’accrochent à la communauté scotophone d’Écosse, exigeant que les deux langues aient le même niveau de reconnaissance.

27C’est ainsi que la logique binaire instaurée par l’Accord de 1985 s’est trouvée remise en question par l’émergence d’une « troisième voix », dont les défenseurs politiques étaient déterminés à avoir leur part du gâteau [20].

L’Accord du Vendredi saint

28En dépit des réticences des fonctionnaires nord-irlandais, le gouvernement britannique décide en 1998 de « spécifier » les trois langues celtiques en leur accordant, sur une échelle temporaire à définir, un statut selon les termes de la partieIII de la charte. Il faut dire que les discussions sur la charte coïncident non seulement avec la mise en place de la décentralisation au sein des îles Britanniques, mais aussi avec une phase de déblocage dans le cadre du processus de paix nord-irlandais. Ainsi, les enjeux culturels – et notamment linguistiques – ont servi de monnaie d’échange dans une négociation on ne peut plus complexe.

29L’Accord du Vendredi saint [21] reflète l’importance de la question en accordant une section importante à la langue. Si, à l’insistance des partis unionistes, l’ulsterscots a droit à une brève mention, c’est l’irlandais qui gagne le devant de la scène. S’inspirant de la terminologie de la charte, le gouvernement britannique s’engage (« lorsqu’il le jugera approprié et que les habitants le souhaiteront ») à « promouvoir » la langue, en encourageant son « usage oral et écrit dans la vie publique » et en supprimant les « restrictions qui découragent ou menacent [son] usage et son développement ».

30L’Accord prévoit, entre autres, la création d’« organismes transfrontaliers » ( cross-border bodies) chargés d’harmoniser les pratiques dans un certain nombre de domaines à l’échelle de l’île. Or l’Accord ne précise pas quels domaines seront concernés. Dès le départ, le Sinn Féin – soutenu activement par le gouvernement irlandais – a appelé à la création d’un organisme Nord-Sud chargé de la langue irlandaise. Il a fallu plusieurs mois d’âpres négociations et une série de concessions – l’ulster-scots sera incorporé sous l’égide de la nouvelle autorité – avant que les unionistes ne donnent leur accord [22].

31C’est ainsi qu’en mars 1999 on créa l’organisme chargé de la gestion des questions linguistiques. Comme il se doit, il a trois noms : en anglais, The North-South Language Body, en irlandais, An Foras Teanga, et en ulster-scots, Tha Boord o Leid. Cette structure bicéphale, administrée conjointement par Belfast et par Dublin, gère deux agences, Foras na Gaelige (pour l’irlandais) et Tha Boord o Ulstèr-Scotch (pour l’ulster-scots). Pour ce qui est du Foras na Gaelige, il s’agit de la toute première structure chargée de coordonner la gestion de la langue irlandaise à l’échelle de l’île. Doté par Londres et par Dublin d’un budget de 10 millions de livres (Tha Boord o Ulstèr-Scotch ne dispose que de 1,3 million de livres), cet organisme devrait produire des effets bénéfiques des deux côtés de la frontière en stimulant la coopération (et la concurrence) dans les domaines télévisuel, informatique et administratif.

32À l’échelle nord-irlandaise, il est à supposer que l’enseignement sera l’un des domaines où l’expansion de la langue sera la plus remarquable. On assiste effectivement à une progression d’intérêt pour les gaelscoileanna en Irlande du Nord. Parti, comme on l’a vu, de l’initiative du bunscoil de la Shaws Road, il y a désormais (janvier 2001) vingt-cinq écoles primaires irlandisantes en Irlande du Nord avec quelque 1600 élèves ainsi que deux écoles secondaires (à Belfast et à Derry) avec environ 400 élèves [23]. Le ministre de l’Éducation nord-irlandais, Martin McGuinness (Sinn Féin), est très favorable au développement de l’éducation en langue irlandaise. Ses déclarations récentes [24], faites explicitement sous l’autorité de l’Accord de 1998, ont permis la réduction des conditions (en termes de nombre d’élèves) qui doivent être réunies avant que le ministère ne prenne en charge le fonctionnement des écoles irlandisantes. Ces développements laissent entendre que son ministère va continuer à œuvrer dans ce sens.

33Le pas de deux entre le gouvernement britannique et la langue irlandaise a donc énormément évolué depuis le début des années soixante-dix; l’indifférence, voire l’hostilité, initiale a cédé la place d’abord à une implication minimaliste et ensuite à une sorte d’engagement auprès de la communauté irlandisante.

34Cependant, il n’est pas raisonnable de penser que l’irlandais puisse à court ou à moyen termes répondre à toutes les attentes de l’idéologie « transcommunautaire » : l’héritage républicain et l’aliénation unioniste concomitante vont continuer à conditionner les perceptions. Cela dit, le nouveau climat engendré par le processus de paix risque de déstabiliser les réflexes conditionnés. Comme le fait remarquer Gordon McCoy dans un article récent [25], les militants sont désormais invités à des réunions où le ministre de la Culture et du Sport, Michael McGimpsey (unioniste), leur parle en irlandais pour leur expliquer que son ministère dépense plus d’argent pour les langues minoritaires que pour le sport ! On assisterait donc à un glissement du discours hors du cadre des droits identitaires de la communauté nationaliste et vers le domaine, en principe plus neutre, des droits purement linguistiques.

35Si la banalisation de l’irlandais par son absorption dans le système risque d’enlever un peu de son piquant, le décalage avec la gestion de l’ulster-scots risque de renforcer le discours en faveur de celui-ci au sein de la communauté unioniste. Il n’y a pas de raison que ses défenseurs n’appliquent pas les mêmes schémas comparatistes qui ont montré leur utilité pour l’irlandais. L’irlandais devient une norme par rapport à laquelle le mouvement ulster-scots se mesure. Ainsi, au nom d’une société « authentiquement multiculturelle », les demandes pour un programme de « rattrapage » de l’ulster-scots se font déjà entendre [26]. Elles vont s’intensifier.

36En tout état de cause, il est clair que la langue irlandaise n’a pas généré autant d’intérêt et d’engagement depuis la fin du XIXe siècle. La langue jouit d’une visibilité et d’un prestige inimaginables il y a à peine dix ans. Elle commence le XXIe siècle avec une solide base communautaire, encadrée par des garde-fous législatifs, et bénéficie de supports administratifs et techniques qui dépassent très largement le cadre nord-irlandais. Ce qu’il faut désormais, c’est ne pas se laisser emporter par des espoirs trop utopiques. Il est inconcevable que le rythme de croissance en termes de financement puisse être maintenu à long terme. Il faut que le mouvement irlandisant et son homologue ulster-scots élaborent des stratégies pour encadrer le futur développement de ces langues en fonction d’une analyse réaliste et équilibrée de leur véritable potentiel. Sinon, l’administration britannique risque de perdre patience et, avec le soutien de la majorité anglophone, de diriger les fonds linguistiques vers des secteurs – telle la santé – où les besoins paraissent plus urgents.