S'abonner
Article de revue

Karachi et ses territoires en conflit : pour une relecture de la question communautaire

Pages 180 à 200

Citer cet article


  • Boivin, M.
(2001). Karachi et ses territoires en conflit : pour une relecture de la question communautaire. Hérodote, 101(2), 180-200. https://doi.org/10.3917/her.101.0180.

  • Boivin, Michel.
« Karachi et ses territoires en conflit : pour une relecture de la question communautaire ». Hérodote, 2001/2 N°101, 2001. p.180-200. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-herodote-2001-2-page-180?lang=fr.

  • BOIVIN, Michel,
2001. Karachi et ses territoires en conflit : pour une relecture de la question communautaire. Hérodote, 2001/2 N°101, p.180-200. DOI : 10.3917/her.101.0180. URL : https://shs.cairn.info/revue-herodote-2001-2-page-180?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/her.101.0180


Notes

  • [*]
    CNRS/CEIAS.
  • [1]
    Cette idée étant renforcée par le fait que les seuls Occidentaux qui aient été tués dans des attentats terroristes étaient des Américains. Deux membres du consulat américain ont été assassinés en mars 1995, et deux employés d’une firme américaine en novembre 1997.
  • [2]
    Nom donné en Asie du Sud à l’accession à l’indépendance de l’Inde et du Pakistan consécutive au départ des Britanniques. L’ancien empire britannique des Indes a donné naissance à sept États indépendants en Asie du Sud, qui constituent le sous-continent indien ou indo-pakistanais. Il s’agit de l’Inde, du Pakistan, du Bangladesh, du Népal, du Bhoutan, du Sri Lanka et des Maldives. Le Bangladesh est né d’une scission du Pakistan en 1971. Voir BOIVIN M., Le Pakistan, PUF, Paris, 1996, p. 61-62.
  • [3]
    Ce terme est utilisé dans son usage anglo-saxon, sans aucune connotation péjorative. Dans le contexte pakistanais, il désigne les rivalités entre les musulmans sunnites et chi’ites. Voir ZAMAN M. Q., « Sectarianism in Pakistan », Modern Asian Studies, 1998.
  • [4]
    Chrétiens originaires de Goa, autrefois colonie portugaise. Les parsis sont des zoroastriens qui ont fui l’Iran.
  • [5]
    Les hors-castes sont des hindous qui ne font partie d’aucun des quatre varnas que sont les brahmanes, les kshatryas, les vaishyas et les shudras. Gandhi tenta de les réhabiliter dans la société hindoue en en faisant des « Enfants de Dieu » (harijans).
  • [6]
    Les Khojahs, qui constituèrent un agrégat de castes d’origine hindoue à la fin du XIXe siècle, sont majoritairement isma’ilis, bien qu’il existe de petits groupes chi’ites et sunnites.
  • [7]
    Les Baloutches viennent aussi bien du Baloutchistan pakistanais qu’iranien; les Memons et les Khojahs sont sindhis et kutchis, et ils descendent d’hindous convertis à l’islam qui exerçaient souvent des activités commerciales; les Lassis proviennent de la région de Lasbella, située dans le Baloutchistan pakistanais, mais ils parlent un dialecte sindhi; les Shidis sont les descendants des esclaves originaires d’Afrique.
  • [8]
    Jama’atkhana : lieu saint des Isma’ilis;mandir : temple hindou;gurdwara : lieu de culte des Sikhs.
  • [9]
    Les informations relatives à Gharibabad proviennent du travail de S. SIDDIQUI et R. KHATTRI, « Nawalane, Lyari », in A. HASAN (dir.), Communities Initiatives : Four Cases Studies from Karachi, City Press, Karachi, 1998, p. 23-73.
  • [10]
    Les Kutchis proviennent de la région voisine du Kutch, située aujourd’hui dans le Goudjerat indien, où s’est produit le récent tremblement de terre de janvier 2001. Ils ont généralement émigré à Karachi au XXe siècle.
  • [11]
    Les Biharis proviennent d’une province voisine du Bengale, située dans l’est de l’Inde. Musulmans, beaucoup parmi eux ont émigré au Pakistan-Oriental en 1947 et, lorsqu’il devint l’État indépendant du Bangladesh, ils ont émigré au Pakistan.
  • [12]
    Il faut noter que l’Aga Khan, actuellement Shâh Karîm, est le guide spirituel (imâm) des chi’ites isma’ilis, auxquels les Khojahs appartiennent. Le Programme de soutien aux ONG a été mis sur pied en 1991. Il s’agissait d’aider les habitants de Gharibabad à s’organiser dans la gestion des problèmes quotidiens tels que l’eau ou l’hygiène.
  • [13]
    Les Ahl-i Sunnat sont un groupe fondamentaliste non politisé, issu du mouvement des Barelwîs, et créé par Ahmad Riza Khan ( 1856-1921). Ils veulent laisser l’islam inchangé, sans recourir à un passé idéalisé, et accordent une grande importance aux cultes des saints.
  • [14]
    Le PPP a été fondé par Zulfikar Ali Bhutto, un Sindhi qui fut Premier ministre du Pakistan de 1972 à 1977, date à laquelle il fut renversé par un coup d’État fomenté par le général Ziya ul-Haqq, puis pendu en 1979. Sa fille Benazir a été Premier ministre entre 1988 et 1990, puis de 1993 à 1996.
  • [15]
    Les Mohajirs provenaient de la vallée du Gange, actuel Uttar Pradesh, de Delhi, de l’actuel Madhya Pradesh, Rajasthan, de Hyderabad dans le Deccan et du Bihar.
  • [16]
    La Jama’at-i Islami est un parti fondamentaliste musulman fondé par Abu’l Ala Mawdudi ( 1903-1979) en 1941, qui fut le premier à réclamer que le Pakistan devienne un véritable pays islamique en appliquant intégralement la chari’a.
  • [17]
    Les Siraikis sont les habitants du sud du Pendjab, où la plus grande ville est Multan. On tend actuellement à en faire une nationalité séparée de la nationalité pendjabie.
  • [18]
    Les Brahuis, de langue dravidienne, se trouvent dans le Baloutchistan pakistanais.
  • [19]
    Les Makranis sont les habitants du sud du Baloutchistan.
  • [20]
    Altaf Husayn réside toujours à Londres, car il est sous le coup d’une lourde condamnation au Pakistan. Il s’adresse régulièrement à ses fidèles par les ondes.

1En 1995, alors qu’elle était Premier ministre du Pakistan, Benazir Bhutto déclara que Karachi n’était ni Bombay ni New York, « où certains quartiers connaissent des problèmes, et où d’autres connaissent la croissance » [Faruqui, 1995, p. 124]. Dans la presse pakistanaise, dont la presse européenne se fait largement l’écho, il est fréquent de voir comparer Karachi à ce qu’a été Beyrouth. La cité est classée par les Américains comme l’une des plus dangereuses du monde [1]. Loin de nier l’importance de la violence, il est nécessaire de restituer la place qui lui revient dans l’évolution tumultueuse de cette cité peuplée de plus de 10 millions d’habitants.

2On est tenté de caractériser la ville de Karachi par une série de paradoxes. Ce port entouré par le désert ne s’est développé qu’au XIXe siècle et, bien que situé au débouché de l’Indus, il ne se trouve pas dans le delta. Cette position, grâce à laquelle il a pu échapper à l’ensablement, lui a cependant permis de succéder aux ports du delta. Avant la partition [2], Karachi était majoritairement hindoue. Promue capitale de la province du Sind par les Britanniques dès 1843, elle allait devenir la première capitale du Pakistan. Après 1947, Karachi fut majoritairement peuplée par les Mohajirs, les réfugiés musulmans de l’Inde [Boivin, 2001]. Ces Mohajirs étaient les seuls à parler l’ourdou, qui devint rapidement la langue officielle du Pakistan. Dès la naissance du Pakistan, Karachi représente par conséquent un cas particulier. L’essor économique qui remonte à la période coloniale ne se démentit pas avec l’indépendance. Il provoque un afflux continu et varié de populations qui débordent largement le seul cadre pakistanais. Les bouleversements politiques qui frappent la région, que ce soient l’indépendance du Bangladesh, la révolution islamique en Iran ou l’invasion soviétique en Afghanistan, ne font que miner les équilibres fragiles auxquels la cité était parvenue avec difficulté.

3Les explications avancées pour comprendre la croissance désordonnée de la cité sont connues : les rivalités ethniques et les rivalités religieuses. Une analyse des faits bruts indique en effet que les tensions et les affrontements se situent dans le champ ethnique et dans celui du sectarisme [3]. L’afflux massif de populations des autres provinces du Pakistan, puis de l’extérieur, a certainement contribué à cet essor désordonné. Le radicalisme islamique s’est exprimé pour sa part à travers des organisations terroristes qui sont responsables de plusieurs massacres. Peut-on néanmoins se contenter de ces analyses ? La surenchère ethnique et religieuse ne masque-t-elle pas des enjeux au niveau de la compétition pour le pouvoir, qu’il soit politique ou économique ? Les tensions et les affrontements qui jalonnent la brève histoire de la Karachi pakistanaise ne résultent-ils pas de manipulations et de stratégies diverses ? Ne symbolisent-ils pas aussi les tentatives d’accès à la représentation sociale et à la participation citadine des laissés-pour-compte ?

Karachi et la partition

4En 1947, Karachi était une ville prospère peuplée d’environ 450000 habitants. Lorsque les Britanniques en avaient pris possession en 1839, elle était peuplée de 14 000 habitants et déjà marquée par une importante diversité. Dominée par les marchands hindous (Lohanas, Bhatias), musulmans (Memons, Khojahs) ou autres (chrétiens goanais et parsis [4]), la vieille ville fut rapidement dotée d’une sœur jumelle, la ville européenne, qui resta longtemps une ville de garnison. La création de la première ligne de chemin de fer en 1861 puis le percement du canal de Suez en 1869 provoquèrent un essor considérable : le volume du trafic fut multiplié par dix-sept dans la dernière quinzaine d’années du XIXe siècle. Cette prospérité provoqua une double immigration en provenance des provinces voisines, le Rajasthan et le Goudjerat. Les marchands étaient attirés par la perspective de réaliser des profits rapides, et les populations hindoues défavorisées, les horscastes [5], fuyaient les sécheresses consécutives qui frappaient ces régions.

5La partition provoqua de gigantesques bouleversements dans le peuplement de Karachi. En 1947,61% des habitants de Karachi parlaient sindhi, suivi par le baloutchi, l’ourdou-hindi, le pendjabi et le goudjerati. Sur le plan religieux, on comptait 51% d’hindous, 42% de musulmans, 3,5% de chrétiens, 1,1% de parsis et 2,4% d’autres religions, essentiellement des bahais, des bouddhistes et des jains. Près de 75% des hindous sindhis, constitués de castes marchandes, émigrèrent en Inde, craignant que Karachi ne sombre dans la violence des pogroms intercommunautaires comme c’était le cas dans le Pendjab. En quelques années, Karachi passa sous la domination des réfugiés musulmans qui avaient quitté l’Inde pour venir s’établir dans la capitale du Pakistan. En 1951, on en comptait près de 815 000. Ces « immigrés », ou Mohajirs, prirent souvent les places laissées vacantes par les hindous. Ils provenaient majoritairement de la vallée du Gange et parlaient ourdou, qui devint la langue majoritaire à Karachi alors que le sindhi tombait à 8,5%.

6L’installation des Mohajirs à Karachi n’allait constituer qu’une première vague de migration. La modernisation de l’économie mise en œuvre par le maréchal Ayyûb Khân à partir de 1958 provoqua de nouveaux flux migratoires. La Révolution verte incita les paysans et les petits propriétaires du Pendjab à migrer à Karachi. Puis en 1959, Ayyûb Khân décida de transférer la capitale du Pakistan dans le Pendjab, près de la province frontière du Nord-Ouest, dont il était originaire. Rawalpindi joua ce rôle en attendant que la nouvelle capitale, Islamabad, lui succède en 1967. Ce transfert posait déjà des questions quant au rapport de forces entre les principales ethnies du Pakistan. L’abandon de la capitale désignée par Jinnah, dont c’était la ville natale, pouvait aussi paraître comme un premier démarquage à l’égard de l’idéologie du fondateur du Pakistan. En outre, il était difficile de ne pas voir dans cette mesure une mise à l’écart des Mohajirs, dont Karachi était le bastion.

7La troisième vague migratoire fut constituée par les Pathans, qui provenaient de la province frontière du Nord-Ouest. La prospérité de Karachi renforçait constamment l’attraction qu’elle exerçait, peut-être plus encore sur les populations majoritairement rurales comme les Pathans. Ils s’imposèrent rapidement dans plusieurs secteurs de l’activité économique à Karachi, les transports et le BTP. À partir des années soixante-dix, les différentes vagues migratoires qui se succédèrent résultaient d’événements politiques internationaux. La sécession du Bangladesh provoqua l’afflux de 350 000 réfugiés. Puis 300 000 victimes de la révolution iranienne et de la guerre d’Afghanistan affluèrent après 1979. La dernière péripétie de cette migration remonte à la prise de Kaboul par les talibans, en 1996. On note par ailleurs le développement d’une immigration illégale en provenance du Bangladesh, du Sri Lanka, de Birmanie et des Philippines, qui concernerait aujourd’hui 200 000 personnes.

8Malgré les efforts accomplis par les institutions, il ne fut pas possible de maîtriser l’explosion démographique dont Karachi était victime. Aucun des plans successifs ne put réaliser les objectifs qui avaient été fixés. Le premier problème fut de loger les Mohajirs qui affluaient. En 1950, le gouvernement confia à l’entreprise suédoise MRV l’élaboration du Greater Karachi Plan. Ce plan fut conçu sur une échelle si petite qu’il n’eut aucune incidence sur la situation du logement à Karachi. Le second plan fut confié à une firme grecque en 1958. Il s’agissait alors de reloger 120 000 familles sans foyer, essentiellement mohajires, qui squattaient dans le centre de Karachi. À cette fin, deux villes nouvelles furent créées au nord, New Karachi, et à l’est, Korangî. Mais en 1964, date à laquelle le plan fut abandonné, seules 10 000 des 45 000 maisons prévues avaient été construites.

9Entre-temps, près de la moitié des habitants de Karachi vivaient dans des squats (kutchiabadis). Le troisième plan, conçu avec l’aide des Nations unies, avait comme objectif de reloger 1,5 million d’habitants qui avaient de bas revenus (soit 42% de la cité), au sein desquels 800 000 vivaient dans des kutchiabadis. Seuls 18 000 kutchiabadis seront normalisés sur 223 000. Ces logements, qualifiés de secteur informel ou non planifié, formaient la moitié de l’habitat de Karachi en 1995.

10Karachi est une ville coloniale plutôt qu’islamique. Aucune mosquée n’a constitué un pôle de développement pour la cité. Le fait que la ville était majoritairement hindoue avant la partition n’est pas une explication suffisante. Il est surprenant que l’afflux de réfugiés musulmans, qui avaient choisi de s’installer dans la capitale de leur Terre promise, n’ait quasiment rien changé à cette situation. En outre, les mosquées non communautaires, ouvertes à tous, sont moins nombreuses que les mosquées communautaires et les mausolées des saints (dargahs). Les mosquées les plus monumentales sont celles des Khojahs et des Memons. Seule la Tubba Masjid, construite dans une architecture futuriste, peut rivaliser avec elles. Les mosquées sont certes visibles à Karachi, mais elles ne donnent à aucun moment l’impression de structurer l’espace. Il faut parfois attendre le vendredi, le jour de la prière communautaire, pour s’apercevoir de l’existence d’une mosquée.

11C’est la ville moderne qui domine largement par rapport à la ville traditionnelle. Cette dernière, marquée par un entrelacs de ruelles, subsiste surtout à Kharadar et Lyari, qui constituent la vieille ville située près du port. Le reste de l’agglomération, qui se fragmente en différents types de territoires, est caractérisé par de larges rues ou avenues qui, dans les quartiers postpartionnistes, ont été élaborées suivant un plan en damier.

12Un des caractères les plus frappants de Karachi est son hypercentralité. Malgré le développement de nombreux quartiers et colonies, ainsi que la création de villes nouvelles, la cité reste arc-boutée sur le seul centre des affaires digne de ce nom, qui forme un seul espace avec le centre administratif : c’est l’ancienne ville coloniale. Bien que l’explosion démographique ait fait éclater la ville par cercles concentriques successifs, il a été impossible de faire émerger des centres secondaires qui puissent soulager le centre-ville. C’est là que se trouvent la Bourse, les grandes banques, les institutions municipales, provinciales et nationales. Un autre fait remarquable est que les quartiers résidentiels de luxe jouxtent le centre des affaires. Les hommes d’affaires sont à deux pas de leur travail, bien que la coupure entre ces quartiers de luxe et le reste de Karachi soit matérialisée par le pont de Clifton. Situé près du consulat américain, il est gardé par des Rangers armés de mitraillettes en période de calme relatif ou, en période de tension, par une automitrailleuse. Cette coupure symbolique apparaît par ailleurs dans la construction à peine achevée d’un second pont qui enjambe le premier, et qui devrait, lorsqu’il sera terminé, décongestionner cette artère impraticable aux heures de pointe.

13L’ancienne ville coloniale sert de zone de transition entre les différents espaces, qui abritent autant de sociabilités. Elle représente l’espace public par excellence, avec ses innombrables bazars, alors que l’espace privé subit une fragmentation et un repli dans toute la cité. Les axes de communication ne jouent plus depuis longtemps le rôle de vecteur du développement urbain, à la suite de politiques urbanistiques contradictoires qui cherchaient avant tout à éloigner du centre les populations mal ou peu urbanisées. Cela dit, les voies ferrées et le lit des fleuves ont vu proliférer les habitats précaires.

Description de l'image par IA : Carte détaillée de Karachi avec ses quartiers, incluant des zones résidentielles, commerciales et des points clés comme Clifton et le port.

14Karachi reste incontestablement la capitale économique du Pakistan. Bien que sa population représente moins de 9% de la population nationale, elle compte pour 24% de la population urbaine. Karachi fournit 25% des revenus fédéraux de l’État, et 23,2% du PNB. Plus de la moitié des dépôts bancaires se trouvent dans les banques de la cité. Le poids de Karachi est écrasant dans les différents secteurs de l’économie. On y réalise 33% des activités de l’industrie, 26,4% de celles du commerce, 61,6% des secteurs bancaires et des assurances, 37,7% des services. C’est à Karachi qu’on trouve le revenu par habitant le plus élevé, 900 dollars en 1997, soit deux fois et demie le PNB par habitant [Khuhro et Anwer, 1997, p. 387-388]. Le taux d’alphabétisation chez les hommes est de 20% supérieur à la moyenne nationale en milieu urbain, alors que celui des femmes en représente presque le double. La moitié des véhicules du pays tout entier sont immatriculés à Karachi, et 35% des téléviseurs sont possédés par des habitants de Karachi.

Ethnicité et religion : les limites de l’analyse communautaire classique

15En 1995, on dénombrait 1 742 crimes terroristes à Karachi et encore 667 en 1999. L’homme de la rue stigmatise ironiquement la violence en parlant de la « culture de la Kalachnikov ». En dehors du banditisme classique, les actes de violence peuvent être répartis en trois groupes : les rivalités ethniques, les rivalités sectaires et les rivalités politiques. Avant d’entrer dans le détail, il est important de revenir sur le contexte culturel du Sind. La culture traditionnelle des Sindhis et des Baloutches, qu’il est souvent très difficile de distinguer, accorde une place importante à la violence rituelle. Le code d’honneur relatif aux femmes est impitoyable. Il est important d’insister sur le fait que l’islam n’a rien à voir là-dedans. La coutume de kâro kârî en est une parfaite illustration. Les Sindhis l’attribuent aux Baloutches et les Baloutches aux Sindhis. D’après cette coutume, quiconque découvrant un homme et une femme non mariés dans une position suggestive est en droit de les exterminer à la hache. Aujourd’hui encore, il ne se passe pas une semaine sans qu’un tel crime ne soit rapporté dans la presse. Ils se produisent la plupart du temps dans le Sind intérieur.

16Les rivalités ethniques ont commencé dès les années cinquante, au lendemain de la création du Pakistan ( 1947). Elles ont opposé les Mohajirs aux Sindhis et aux Baloutches, puis les Pathans aux Mohajirs. En 1985, la mort accidentelle d’une jeune fille mohajire renversée par un chauffeur de bus pathan suscita une forte tension entre les Mohajirs et les Pathans. L’année suivante, en 1986, l’affaire de Sohrab Goth constitua un tournant dans leurs relations. La police, constituée de Mohajirs, délogea les Pathans de ce quartier situé au nord de Karachi, où ils avaient organisé des trafics de toutes sortes. Cet épisode déclencha une cycle de violence et de représailles qui provoqua plus de mille morts. L’enjeu territorial n’était cependant pas absent de la rivalité entre Mohajirs et Pathans. Ces derniers, récemment arrivés, cherchaient à se rapprocher du quartier des affaires ou des centres économiques plus périphériques. Dans les années quatre-vingt-dix, ils évincèrent les Mohajirs de Banaras Chowk (Bénarès), un carrefour important du nord-est de la cité, qu’ils rebaptisèrent Bacho Khan Chowk.

17Le développement de la violence religieuse dans un pays qui est perçu de l’extérieur comme monolithique peut surprendre. L’origine de cette violence se situe dans la politique d’islamisation opérée par Ziya ul-Haqq à partir de 1977. Ziya, un musulman sunnite pieux, avait négligé la minorité chi’ite, qui représente environ 20% de la population pakistanaise. L’islamisation ne tenait aucun compte de leurs spécificités doctrinales et rituelles. Cette situation nouvelle raviva des débats anciens : en 1981, un religieux sunnite affirma à Nishtar Park, le cœur du quartier chi’ite de Karachi, que les chi’ites créaient une scission dans la communauté islamique et que, dans ces conditions, les détruire procurerait une récompense spirituelle. La foule attaqua sur-le-champ un imambara, un lieu saint chi’ite, et y mit le feu. La violence sectaire fut encore accentuée lorsque de véritables organisations terroristes furent créées au sein des deux communautés.

18Les deux principales organisations terroristes sont, du côté sunnite, le Sipah-e Sahaba, créé en 1985, et du côté chi’ite le Sipah-e Muhammad, créé en 1991. Basées dans le Pendjab, les deux organisations ont rapidement développé un réseau national. Le cas d’Azam Tariq est exemplaire. Né dans le Pendjab, il a étudié dans une madrassa de Karachi, où il a finalement fondé une mosquée du Sipah-e Sahaba, avant de revenir à Jhang, centre du mouvement, pour exercer des responsabilités au niveau national. Il fut le premier membre d’une organisation terroriste à être élu, lors des élections partielles de 1992 [Abou-Zahab, 1999]. Cette normalisation du Sipah-e Sahaba a vu l’apparition d’un nouveau groupe terroriste, le Lashkar-e Janghvi, qui, comme son nom l’indique, est essentiellement basé à Jhang, dans le Pendjab. Entre octobre 1993 et mai 1994,1 134 personnes ont été assassinées à Karachi et 1 705 blessées. Parmi les victimes se trouvent 103 sunnites militants et 104 chi’ites [Zaman, 1998, p. 713], soit près de 20% du total. Le Sipah-e Sahaba demandait que les chi’ites soient exclus de l’oumma, à l’instar des ahmadis, et que les cérémonies relatives à Moharram soient interdites. Le 24 février 1995, les terroristes assassinèrent 20 Khojahs chi’ites [6] alors qu’ils sortaient de la mosquée après la prière du matin.

19Aujourd’hui, la grande majorités des actes violents résulte des rivalités politiques qui touchent le parti mohajir fondé en 1984 par Altaf Husayn, le Mouvement pour la nationalité mohajire (MQM), sur lequel nous reviendrons. À partir de la fin des années quatre-vingt-dix, et bien que l’assassinat par des tueurs aveugles persiste, on peut observer le développement de deux nouvelles formes de violence : la grève et l’usage des bombes. Les bombes sont posées dans des lieux sensibles de la cité, que ce soient la Bourse ou des bâtiments officiels comme le ministère de l’Intérieur du Sind. La grève devient une forme d’expression répandue, mais là encore ses objectifs sont fréquemment détournés. La police craint plus que quiconque les débordements et, en général, elle conseille aux commerçants de tirer leur rideau de fer et aux habitants de s’enfermer chez eux. La grève du 12 février 1998 avait été annoncée à l’avance comme une protestation des commerçants contre l’augmentation des taxes. Les commerçants défilèrent avec leurs banderoles sur M. A. Jinnah Road, l’artère principale de Karachi. Mais simultanément, l’assemblée (jirga) des Pathans lança une grève générale au sein de son ethnie, qui contrôle la plus grande partie des transports. Bien que leur chef, Tariq Khan, ait ordonné une grève pacifique, des débordements eurent lieu qui provoquèrent quatre morts, que les Pathans eurent tôt fait de rejeter sur le MQM. Il faut noter que la violence ne touche que rarement des étrangers. On sait que deux diplomates américains ont été assassinés en 1995, et deux autres ressortissants du même pays en 1997.

Pour une nouvelle typologie des territoires ou comment sortir de la grille communautaire classique

20Le terme de « communalisme » n’est pas utilisé au Pakistan. En Inde, il désigne les tensions qui opposent hindous et musulmans. Cela ne signifie pas que ce phénomène soit inconnu au Pakistan. Mais reconnaître des tensions au sein des musulmans reviendrait à nier l’existence de l’oumma, identification qui devrait prévaloir à toute autre. Jusque-là, des communautés ethniques et des communautés religieuses ont été citées : cela ne signifie pas que cette problématique communautaire classique suffise à rendre compte de l’évolution tumultueuse de Karachi. Le terme de « communauté » sera certes retenu, mais dans une acception élargie. On verra en effet que les plus riches forment un groupe de communautés dont les intérêts dépassent les affiliations ethniques ou religieuses. Dans ces conditions, nous pensons que l’élaboration d’une typologie des territoires permet de dépasser l’identification classique de communautés ethniques ou religieuses.

21Une typologie des territoires permet de dégager trois éléments : les territoires d’affrontement, les territoires d’enfermement et les territoires de régulation sociale.

22Les territoires d’affrontement sont constitués par les nouveaux quartiers construits sur la périphérie de la cité pour accueillir ou reloger les migrants. Depuis les années quatre-vingt-dix, les quartiers où se produisent la majorité des assassinats sont situés sur la périphérie, à Korangî, Malîr et North-Nazimabad. Les Mohajirs sont les plus nombreux, mais on note par ailleurs la présence de minorités installées récemment, comme les Bengalis. Certains groupes politiques ont adopté une forme mafieuse. Ils organisent des rackets et enlèvent des personnes, puis demandent une rançon. Les victimes sont choisies parmi les communautés minoritaires qui ne bénéficient pas de l’appui d’hommes politiques. La politisation des Mohajirs et la dérive mafieuse du MQM nécessiteront un traitement séparé (voir plus bas).

23Certaines communautés ont répondu à la violence ambiante par des stratégies de ghettoïsation. Il s’agit le plus souvent de minorités religieuses comme les parsis et les hindous. L’organisation du territoire d’enfermement dépendra alors du niveau économique de la communauté concernée. On a vu que les hindous de Karachi étaient essentiellement des hors-castes. Ils se répartissent en plusieurs ghettos dans le centre de la cité. L’un d’eux, Naraïnpura, abriterait une population de 50 000 habitants. Les voies d’accès au ghetto sont très étroites : il n’est pas possible d’y passer en voiture. Les ruelles sont tortueuses et les habitants ont créé un village urbain où la solidarité doit pourvoir en tout. Le taux de chômage est très élevé et la vie sociale se déroule autour des temples. Une seule école existe; elle est gérée par des protestants pendjabis.

24La situation des parsis est toute différente. Ces zoroastriens d’origine iranienne sont spécialisés dans les affaires depuis plusieurs générations. Un changement de localisation s’est cependant produit depuis la partition. Ils ont délaissé la Parsi Colony qui se trouvait près du mausolée du fondateur du Pakistan, Mohammed Ali Jinnah, pour aller s’établir dans un ghetto plus excentré. Ce territoire d’enfermement est uniquement constitué de maisons individuelles. De hautes murailles protègent l’ensemble du ghetto, qui contient en outre les fameuses « tours du silence ».

25Les quartiers résidentiels forment un autre type de territoire d’enfermement. Ilest remarquable car, ici, toutes les distinctions relatives à la religion ou à l’ethnie s’effacent. Les plus riches de toutes les communautés, à l’exception peut-être des parsis, se côtoient : les hindous, les sunnites, les chi’ites, les Mohajirs, les Sindhis, etc. Ces territoires, constitués par les quartiers de Clifton et Defence, sont stéréotypés. Ce n’est pas l’identification à une communauté ethnique ou religieuse qui prévaut, bien que des étendards noirs flottent sur les toits de certains chi’ites, mais l’exhibition de la richesse. Cette richesse s’évalue à travers la taille de la maison, en particulier à la dimension du fronton grec et au nombre de colonnes, car c’est le style néo-classique, peut-être une réminiscence hollywoodienne, qui prévaut ici. La plupart des maisons sont gardées par des hommes en armes.

26La description des territoires d’affrontement et d’enfermement provoque une interrogation : subsiste-t-il une vie sociale à Karachi ?La vie sociale se déroule dans deux types d’espaces. Le premier groupe rassemble des espaces d’activités spécialisées comme le quartier des affaires, les quartiers administratifs, les bazars et les mausolées des saints. Le second réunit les quartiers où la population est mélangée. Ils ne sont certes pas nombreux et le principal est Lyari. Depuis quelques années, le premier groupe n’est plus totalement épargné par la violence. Des bombes ont explosé dans le bazar de Saddar, en plein centre-ville, et un bâtiment administratif abritant des institutions provinciales en a aussi été la cible. Enfin, en novembre 2000, on note l’apparition de techniques moyen-orientales comme le commando suicide. Les mausolées des saints (dargâhs) demeurent en revanche des havres de paix. La pratique de la dévotion et de l’émotion dépasse les appartenances identitaires, et la fréquentation de ces lieux est véritablement intercommunautaire.

27Lyari occupe partiellement l’ancienne ville indigène. Sa population n’a guère varié depuis la colonisation britannique, hormis le fait que les hindous sont beaucoup moins nombreux. Les communautés les plus anciennes sont les Baloutches, les Memons, les Khojahs, les Hindous, les Sindhis, les Lassis et les Shidis [7]. Les Mirbahars, anciens pêcheurs qui furent sans doute les premiers occupants du site, ne subsistent plus qu’à travers quelques familles installées derrière le marché de Khadda, près des pêcheries de Mauripur. Sur le plan religieux, la grande diversité peut être évaluée à l’aune de la succession de mosquées, dargahs, imambaras, jama’atkhanas, mandirs et gurdwaras[8].

28Se fondant sur un quartier (mohalla) de Lyari, Gharibabad, une étude menée récemment indique cependant qu’il ne faut pas idéaliser cette situation [9]. Avec 10 000 habitants, Gharibabad est peuplé de Baloutches à 65%, et de Kutchis [10] à 25%. Les 10% restants sont constitués de Pathans, Afghans, Pendjabis, Goudjeratis, Mohajirs, Biharis [11] et Bangalis. Sarah Siddiqui et Rashid Khattri démontrent que, si une cohabitation harmonieuse existe bel et bien, chaque communauté vit repliée sur elle-même. Aucune tentative d’intégration en dehors de Lyari ne s’est produite. L’intermariage est quasi inexistant. Le sens communautaire fondé sur le mohalla existe malgré tout, comme plusieurs initiatives prises par la communauté en témoignent. Créée en 1968, une association de quartier, l’Anjuman Ittihad Nawjawanan-e Nawlane, était ouverte à tous les hommes quelles que soient leur foi ou leur caste. Les activités de l’Anjuman sont diverses : organisation des mariages (fourniture de la salle...), vente de peaux d’animaux pour financer le pèlerinage à La Mecque (haj) des plus défavorisés, gestion d’un centre de formation pour les femmes, etc. Avec l’aide d’organisations non gouvernementales comme le Centre de ressources des organisations non gouvernementales de la fondation Aga Khan [12] ou l’UNICEF, l’Anjuman s’est attaquée aux problèmes de fond comme l’éducation, l’évacuation des ordures, l’approvisionnement en eau et le réseau routier. À partir de 1985, la Jama’at-i Islami a cherché à s’implanter à Gharibabad, suivie par une autre organisation fondamentaliste, les Ahl-i Sunnat [13], mais le quartier est resté un fervent supporter du Pakistan People Party (PPP) des Bhutto [14].

L’expression politique des tensions communautaires : l’exemple des Mohajirs

29La plupart du temps, les individus et les groupes qui recourent à la violence jugent qu’ils ne sont pas ou ne peuvent pas être représentés par des partis politiques. Il est vrai que, dans le cas du Pakistan, la démocratie n’a jamais été que de courte durée. Une communauté représente cependant une exception : celle des Mohajirs. Les Mohajirs sont les musulmans, majoritairement originaires de la vallée du Gange [15], qui sont devenus prédominants à Karachi après la partition. En 1951, ils formaient 55% de la population de Karachi. Leur cas est intéressant car les Mohajirs ont tout laissé en Inde pour venir s’établir dans un territoire inconnu, Karachi. Ils considèrent qu’ils sont les seuls à avoir accompli un véritable sacrifice pour la création du Pakistan. Jusqu’en 1984, les Mohajirs n’ont pas ressenti le besoin de s’affirmer en tant que communauté séparée. Sur le plan politique, ils votaient pour des partis non communautaires, et leur domination démographique dans la cité semblait leur suffire.

30Après avoir été le bastion de la Ligue musulmane avant la partition, les Mohajirs ont été attirés par la Jama’at-i Islami [16] après 1947. Dans les années quatre-vingt, les Mohajirs jugèrent que la Jama’at n’était pas apte à les représenter correctement. Le Mohajir Qawmi Mahaz (MQM) fut fondé le 18 juin 1984. Quelques hésitations marquèrent le choix du nom. En effet, malgré la référence religieuse, le mot « mohajir » était parfois ressenti négativement. Les militants aimaient à se désigner comme Haqq Parast, les « Défenseurs de la Vérité ». L’ossature du parti était formée par les étudiants et les chômeurs, alors que le financement provenait de la classe moyenne et de quelques industriels. Très strictement organisé et hiérarchisé, le parti est dominé par un chef charismatique, Altaf Husayn, désigné par l’expression de qa’id-i tahrik (chef suprême du parti). Dans un opuscule rédigé par Imran Faruq en 1986, le MQM se présente comme un parti révolutionnaire et demande à ses membres une soumission totale à l’unité et à la foi dans le parti [Hasnain, 1997, p. 24]. Le chef peut se voir conférer les pleins pouvoirs, comme c’est le cas en temps de guerre. L’obéissance au chef doit être aveugle. Ilest en outre recommandé d’étudier d’autres mouvements révolutionnaires, dont les mouvements palestiniens et vietnamiens, et de lire des ouvrages comme La Mère de Gorki.

31Pour être membre du MQM, il faut avoir été recommandé par un membre de l’Unit, nom donné à l’organe central du parti. L’impétrant doit alors prêter serment puis réaliser des tâches, légales ou illégales, ordonnées par l’organisation. Enfin, son dossier est étudié par un groupe de membres qu’il ne connaît pas. Les quartiers dominés par le MQM sont divisés en plusieurs unités territoriales : le centre, les zones et les secteurs. Le parti dispose enfin d’une branche armée, les Black Tigers, qui est peut-être une réminiscence des Black Panthers.

32Le MQM contrôle diverses sphères de l’activité et de l’existence de la communauté. Dans ces quartiers, il est très rare qu’un Mohajir porte plainte contre un autre Mohajir au poste de police. De la même manière, les différends familiaux, l’assistance financière et parfois les mariages sont négociés ou sanctionnés par le parti. Cela dit, cette omniprésence du parti est tempérée par le mode de vie austère des dirigeants qui contraste avec le mode de vie dispendieux des leaders des autres partis.

33Le MQM souhaitait faire reconnaître les Mohajirs comme la cinquième nationalité (qawmiyyat) du Pakistan, après les Pendjabis, les Sindhis, les Pathans et les Baloutches. Ils réclamaient la création d’une nouvelle province, qui aurait englobé Karachi et le sud du Sind. Les Mohajirs, compte tenu de leur poids démographique, revendiquaient 20% des emplois dans le gouvernement central, et entre 50% et 60% de ceux de la province du Sind [Zaidi, 1992, p. 274]. Pour la même province, si le gouverneur était sindhi, le chef-ministre devait être mohajir et vice versa. Les Mohajirs contestaient par ailleurs l’instauration des quotas ruraux qui favorisaient les Sindhis. Ils exigeaient que les quotas soient établis en fonction du clivage Mohajirs/Sindhis plutôt que ruraux/urbains, et que les Sindhis et les Mohajirs soient les deux seules communautés de la province à avoir des quotas réservés. Enfin, le MQM demandait au gouvernement de cesser d’attiser l’antagonisme entre chi’ites et sunnites, qui ne visait qu’à affaiblir les Mohajirs.

34Dans cette phase initiale de son histoire, le MQM élabore une conception largo sensu du Mohajir. Elle englobe les locuteurs de l’ourdou et les Biharis. Sont aussi considérés comme Mohajirs tous les migrants qui étaient établis à Karachi avant 1947. Cette dernière catégorie concerne surtout les communautés goudjeratis, souvent spécialisées dans le commerce et les affaires. Memons, Khojas, Bohras, parsis étaient établis à Karachi depuis un siècle. Il n’est pas inutile de préciser que cette conception globalisante permet de faire de Jinnah un Mohajir. En effet, bien que né à Karachi, le père du Pakistan était issu d’une famille du Kathiavar, dans le Goudjerat.

35Les stratégies du MQM ont évolué avec le temps. Dans ces premières années, la manifestation et la grève sont les instruments les plus utilisés. Altaf Husayn recourt alors fréquemment au jeûne. Les premiers affrontements tragiques se produisirent dès 1985 à Orangi, une ville nouvelle peuplée de près de 1 million d’habitants, où les Mohajirs représentent 25% de la population, de même que les Pathans. En août 1986, la première manifestation de force du MQM fut organisée à Nishtar Park, à Karachi. Le succès électoral ne se fit pas attendre. Dès 1986, le MQM remporta les élections municipales à Karachi. Cette date coïncide en outre avec le début d’un cycle de violences extrêmes qui opposent les Mohajirs aux autres communautés, les Sindhis, les Baloutches et surtout les Pathans. Ces derniers fondèrent leur propre parti ethnique, le Pakhtun Muttahida Mahaz (« Parti unifié des Pathans »). Aux élections provinciales et nationales de 1988, le MQM fut vainqueur dans le Sind urbain, alors que le Pakistan People Party dominait dans le Sind rural. Le MQM allait avoir quatorze députés à l’Assemblée nationale. Au mois de décembre 1988, le MQM signait une alliance avec le PPP alors au pouvoir.

36Une fois encore, l’accès au pouvoir des Mohajirs fut suivi de tueries. Le 30 septembre 1988, plus de deux cents personnes étaient massacrées par des tueurs aveugles. Le lendemain, des Mohajirs répliquaient, faisant le même nombre de victimes. Les nationalistes sindhis craignaient alors que les Mohajirs, qui contrôlaient Karachi et Hyderabad, deviennent la première force politique de leur province. Ils redoublèrent de violence. De leur côté, les Pathans et les Pendjabis s’unifiaient pour fonder un nouveau parti, Panjabi Pakhtun Ittihad (« Union pendjabiepathane »). En septembre 1989, le MQM rompait son alliance avec le gouvernement après avoir conclu une alliance secrète avec Nawaz Sharif, alors chef de l’opposition. Cela dit, la principale conséquence de cette défection surprise fut un affrontement entre le MQM et l’armée. En mai 1990, des Mohajirs étaient assassinés par les forces paramilitaires à Pakka Qillah, un quartier de Hyderabad. Mais le 6 août, le gouvernement de Benazir Bhutto était démis et un autre Sindhi, Ghulam Mustafa Jatoi, fut chargé de former un nouveau gouvernement.

37Les problèmes internes se développaient en même temps au sein du MQM. La « veille garde » considérait que trop de responsabilités étaient confiées aux Jeunes Turcs par Altaf Husayn. Ce bras de fer entre deux lignes du parti avait commencé dès les premières victoires électorales de 1986. Il s’était accentué avec les autres victoires électorales de 1988 : la rupture devenait inévitable. Son aspect le plus saillant fut la lutte que se livrèrent Afaq Ahmad Khan et Salim Shazad pour le contrôle de l’aile militante du parti. Altaf Husayn trancha en faveur du second. Le style autoritaire de Husayn, qui ne se séparait jamais de son revolver, déplaisait à de nombreux cadres, qui avaient cru fonder un parti démocratique en 1984. Les journalistes étaient régulièrement menacés, alors que l’un des plus virulents opposants du MQM, un dissident de la Jama’at-i Islami qui avait fondé l’hebdomadaire Takbir, était assassiné en décembre 1994. Pendant cette période, nombre de cadres historiques du parti furent mis à la retraite ou mystérieusement assassinés. En 1991, plusieurs ministres provinciaux émigraient aux États-Unis dans des circonstances non élucidées. En outre, l’implication de plus en plus fréquente du MQM dans des règlements de comptes sanglants commençait à lasser nombre de Mohajirs des classes moyennes, qui constituaient la base du mouvement. Ces Mohajirs continuaient de le soutenir uniquement parce qu’ils ne voyaient aucune autre solution. Il semblait que le MQM était victime d’une désaffection lente mais inéluctable. Un ancien garde du corps de Husayn affirmait récemment que le groupe armé était dressé à tuer aveuglément sous les ordres du chef. Lui-même avait participé à l’exécution de plusieurs membres du MQM accusés de trahison à des titres divers [Hasnain, 1997, p. 31].

38C’est en mai 1992 que l’armée déclencha une opération de nettoyage (Clean-up operation). Il était évident que l’armée avait préparé depuis longtemps cette opération. Les chefs militaires du Pakistan étaient convaincus que le MQM avait des liens étroits avec l’Inde. Altaf Husayn, qui redoutait cette opération, avait émigré à Londres en 1991. L’objectif officiel de cette opération militaire était de « nettoyer » le Sind de ses bandits de grand chemin. Le MQM fut pris par surprise et plusieurs de ses ministres fédéraux et provinciaux démissionnèrent avant d’entrer dans la clandestinité. L’armée fut en mesure de prouver que de nombreux partis politiques, les nationalistes sindhis et le MQM au premier chef, faisaient usage de procédés criminels. Elle découvrit des caches d’armes du MQM ainsi que des salles de torture. Cette opération militaire fut lancée sous le gouvernement de Nawaz Sharif, mais ce dernier affirma que l’armée l’avait déclenchée sans l’avoir informé.

39En 1992, un nouveau parti dissident du MQM apparut. Son fondateur était Afaq Ahmad, ancien membre fondateur du MQM. Le MQM Haqiqi reste un groupuscule à la limite de la clandestinité. La rumeur affirme que sa création a été encouragée par l’armée, et les forces paramilitaires des Rangers le soutiennent. Le MQM accuse régulièrement les Haqiqis d’assassiner ses militants. Depuis que le MQM veut apparaître comme le parti de tous les Pakistanais, les Haqiqis ont repris à leur compte le problème de la nationalité mohajire. En décembre 1997, ils ont par exemple demandé l’autorisation de visiter les camps des « Pakistanais délaissés » au Bangladesh. Au milieu des années quatre-vingt-dix, le MQM connaissait une sérieuse crise. Il est vrai que les alliances avec les partis politiques au pouvoir l’avait contraint à revoir sérieusement ses positions : il n’était plus possible de demander la création d’une province pour les Mohajirs. En revanche, cette nouvelle politique ne lui avait guère permis de dépasser l’audience du district de Karachi. Le MQM accusait Nawaz Sharif de ne pas avoir tenu sa parole de nommer pour le Sind un gouverneur mohajir. Même si la Clean-up operation avait permis à Altaf Husayn d’endiguer la désaffection des Mohajirs pour le MQM, l’avenir n’apparaissait pas des plus radieux. Beaucoup de Mohajirs considéraient qu’ils étaient une fois encore les laissés-pour-compte.

40En juillet 1997, le MQM décidait de renouveler son image : le Mouvement de la nationalité mohajire (Mohajir Qawmi Movement) devenait le Mouvement de la nation unifiée (Muttahida Qawm Movement). Ce changement était radical : la raison d’être du MQM avait été de faire des Mohajirs la cinquième nationalité du Pakistan et de revendiquer une province. Du jour au lendemain, cet objectif était abandonné. On peut penser que le MQM avait atteint son point maximal de développement s’il restait sur cette base « ethnique ». En redéfinissant des objectifs, ce changement lui permettait aussi de se redorer le blason, un blason qui en avait grandement besoin. En quoi consistait cette « nation unifiée » ?En mettant l’accent sur l’unité de la nation, le MQM semblait vouloir faire table rase de son passé criminel. Il faisait de l’harmonie des sectes et des religions son credo et se posait en champion des droits des minorités. Altaf Husayn devenait le premier homme politique pakistanais d’envergure à parler pour la défense des Ahmadis. Le MQM s’appuie sur les droits de l’homme pour affirmer qu’aucune discrimination ne peut être établie sur des critères de caste, croyance, langue, ethnie, sexe, secte et religion. Le discours sur la nation reste cependant superficiel. Le MQM milite pour une intégration nationale qui consiste à abolir les injustices fondées sur la langue, l’ethnie, la culture, le territoire, la nationalité ou la religion. La réalité de la société pakistanaise est prégnante, et c’est pourquoi le MQM accepte les droits constitutionnels des Sindhis, des Pendjabis, des Pathans, des Mohajirs, des Baloutches, des Siraikis [17], des Brahuis [18], des Makranis [19] et des autres nationalités. En décembre 1997, le MQM annonçait l’ouverture d’un bureau à Rahmyar Khan, dans le sud du Pendjab. À Karachi, une rencontre était organisée avec des chrétiens au QG du parti. On signalait que de nombreux adhérents avaient rejoint le MQM à Makli et à Thattha, dans le Sind deltaïque.

41On a vu les fluctuations qui ont accompagné depuis 1984 la définition de l’identité mohajire. Le référent ethnique n’a pas fonctionné pour construire un parti politique consensuel dont l’audience dépasse les limites de Karachi. Si l’on approfondit l’analyse du discours du MQM, on s’aperçoit que sous les strates référentielles à la nation ou à l’ethnie pointe une rhétorique islamique. On a vu que la seule référence explicite à l’islam était utilisée pour justifier la présence sur le terrain social. Dans le manifeste du parti, aucune référence à l’islam n’est faite. Cela ne signifie pas qu’Altaf Husayn n’ait jamais eu recours à une rhétorique islamique. La rhétorique islamique d’Altaf Husayn se situe à deux niveaux : le sacrifice dans la tradition chi’ite et la relation maître-disciple du soufisme sudasiatique. Le MQM déploie ses efforts le jour de la commémoration du martyre de l’imam Husayn. Ce jour-là, plusieurs centaines de milliers de chi’ites se réunissent à Karachi pour célébrer ce martyre. Les associations de quartier organisent des processions de mausolées miniatures, et des flagellants suivent. À plusieurs reprises, il est précisé que le MQM prend plus particulièrement en charge les familles de martyrs (shahid) qui, à l’instar de l’imam Husayn et de ses compagnons, se sont sacrifiés pour la justice. Une liste officielle des shahids est publiée par le MQM.

42Altaf Husayn a assimilé à plusieurs reprises les Mohajirs aux compagnons de l’imam Husayn, abandonnés et massacrés en toute impunité par le pouvoir. L’identification du groupe est par conséquent ancrée à un double titre dans la rhétorique islamique. Par cette dénomination, qu’ils ont acceptée faute de mieux, les Mohajirs sont assimilés aux compagnons du Prophète, et le sacrifice des militants du MQM renforce encore cette affiliation. On peut sans doute penser que le charisme du qa’id-i tahrik s’en trouve renforcé. Il est néanmoins paradoxal que ce parti qui affiche une idéologie laïque recoure simultanément à une identification de type religieux.

43C’est après les élections de 1988 que les Mohajirs commencèrent à s’adresser à Altaf Husayn en l’appelant « maître » (pir saheb). Cette pratique n’est certes pas exceptionnelle dans le contexte du Sind. Elle s’explique par le fait qu’Altaf Husayn s’est totalement identifié à la cause qu’il défend. Pour la plupart des Mohajirs, il est évident qu’il a sacrifié sa vie à la cause. En somme, il incarne le parti de façon idéale. Son autorité s’appuie sur un charisme que personne ne peut contester, et ce malgré son absence [20]. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que les rapports entre le pir saheb et les Mohajirs soient des rapports de dévotion comme ceux qui existent entre maître et disciple (piri muridi). Il est intéressant de noter que lorsque Altaf Husayn a rencontré Afaq Ahmad pour la dernière fois, dans une ultime tentative de réconciliation, c’est au mausolée d’Abdullah Shah Ghazi qu’il l’a conduit.

Karachi et le Pakistan : enjeux et stratégies

44Dans quelle mesure les organisations politiques et criminelles sont-elles manipulées par des institutions pakistanaises, voire étrangères ? Il est de notoriété publique que le fondateur du MQM, Altaf Husayn, a créé le premier parti politique des Mohajirs en accord avec le général Ziya ul-Haqq, qui dirigeait alors le Pakistan. Cette stratégie visait à affaiblir le PPP dans son foyer historique du Sind. Puis, lorsque le MQM devint trop puissant, après avoir pris le contrôle des plus grandes villes du Sind comme Karachi, Hyderabad et Sukkur, l’armée aurait provoqué une scission en son sein. C’est en 1992 que le parti Haqiqi fit son apparition. Ses revendications étaient les mêmes que celles du MQM, à savoir une reconnaissance officielle des Mohajirs comme cinquième nationalité du Pakistan, à côté des Pathans, des Pendjabis, des Baloutches et des Sindhis. Les actions criminelles résultent largement de la guerre fratricide que se livrent les deux partis mohajirs. L’un d’eux, le MQM, serait soutenu par les Rangers, une force paramilitaire, les autres par l’armée. Il est aujourd’hui difficile de savoir dans quelle mesure ces organisations n’ont pas glissé dans un système mafieux, bien qu’elles semblent toujours bénéficier du soutien des Mohajirs.

45La persistance de la violence est-elle due à la dérive mafieuse qui frappe certains groupes politiques ?Non seulement un impôt est réclamé à la population, mais les assassinats de fonctionnaires municipaux se multiplient. En juillet 1997, le directeur de la Karachi Electric Supply Corporation était assassiné de sang-froid alors qu’il sortait de chez lui. Quelques jours auparavant, il avait reçu des menaces du MQM. Il est de notoriété publique que le MQM est lié d’une façon ou d’une autre aux différentes mafias qui contrôlent la distribution de l’eau, de l’électricité ou du gaz, sans oublier celle du logement. Cette forme mafieuse de la vie politique est due aux nouveaux enjeux provoqués par la guerre d’Afghanistan. Le trafic de drogue (opium, héroïne) a massivement transité par Karachi. Le soutien apporté aux résistants a pour sa part fait de Karachi un gigantesque marché d’armes.

46Le poids géopolitique du Pakistan a par ailleurs considérablement augmenté depuis la révolution iranienne de 1979. À cette date, les Américains ont perdu leur principal allié dans la région du golfe Persique. La même année, l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques a renforcé cette conviction. La résistance afghane était organisée et financée par les Américains via le Pakistan. Contre les Soviétiques, on a formé des combattants pour le jihâd dans les madrassas pakistanaises. C’est à cette époque que remonte l’apparition des premiers talibans. Ajoutée à l’islamisation officielle mise en œuvre par Ziya ul-Haqq, cette politique a favorisé le développement d’organisations fondamentalistes terroristes, créées officiellement pour aller combattre les Soviétiques en Afghanistan. Dans le monde musulman, deux États se disputaient le leadership de l’oumma : l’Arabie Saoudite et l’Iran. Chacun d’eux eut tôt fait de financer son propre groupe.

47L’évolution historique de Karachi, envisagée comme un véritable microcosme du Pakistan, dénonce-t-elle les difficultés des Pakistanais à créer une nation ?Elle interroge : une nation peut-elle s’appuyer sur une seule idéologie religieuse, celle-ci étant par ailleurs floue ? Est-ce l’islam-religion ou l’islam-civilisation qui constitue le fondement de la nation pakistanaise ? Il est trop tôt pour répondre à ces questions. La violence de ces dernières années résulte de l’enchevêtrement des solidarités, de l’environnement géopolitique, de l’impéritie des institutions mais aussi des enjeux sociaux et économiques.

Bibliographie

  • ABOU -ZAHAB M., « Le Sipah-e Sahaba Pakistan (SSP) dans le Pendjab : islamisation de la société ou conflit de classe ?», Cahiers d’études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien, n° 27, janvier-juin 1999.
  • AHMAR M., « Ethnicity and State Power in Pakistan : The Karachi Crisis », Asian Survey, vol. XXXVI, n° 10, octobre 1996, p. 1031-1048.
  • AKBAR ZAIDI S., « Institutions, Poverty, Politics : the Case of Karachi », Pakistan Perspectives, vol. II, n° 2, décembre 1997, p. 20-65.
  • –, Regional Imbalances and the National Question in Pakistan, Vanguard, Lahore, 1992. BOIVIN M., Le Pakistan, PUF, Paris, 1996.
  • –, « Karachi, le fruit défendu », Globe-Mémoires, n° 3,2000, p. 48-50.
  • –, « Une nation en quête de son identité : les Mohajirs et le Pakistan », in RACINE J.-L., La Question identitaire en Asie du sud, EHESS, Paris, 2001.
  • District Census Report of Karachi, Population Census Organization, Statistics Division, Government of Pakistan, 1999-2000.
  • FARUQUI M., « Contextualizing Karachi’s violence », South Asia Bulletin, 15,1,1995, p. 124-125.
  • HAQQ F., « Rise of MQM in Pakistan. Politics of Ethnic Mobilization », Asian Survey, vol. XXXV, n° 11, novembre 1995, p. 990-1004.
  • HASAN A. (dir.), Communities Initiatives : Four Cases Studies from Karachi, City Press, Karachi, 1998.
  • HASNAIN G., « MQM : Road to nowhere ?», Newsline, septembre 1997.
  • KHUHRO H. et ANWER M. (éd.), Karachi. Megacity of Our Times, Oxford University Press, Karachi, 1997.
  • MEYERINK H., « Karachi’s Growth in Historical Perspective », in Between Basti Dwellers and Bureaucrats. Lessons in Squatter Settlement Upgrading in Karachi, Pergamon Press, Oxford, 1983.
  • NIENTIED P., Usmania Muhajir Colony in 1973 and 1983. Research in a Centrally Located Kutchchî âbâdi in Karachi, VU University Press, Amsterdam, 1984.
  • SPECHT R. A. et al., Urbanization in Pakistan : the case of Karachi, Copenhague, 1983.
  • STREEFLAND P., Slaughterhouse : Conflict and survival in a Karachi Neighborhood, Van Gorcum, Assen, 1979.
  • VAN DER LINDEN J.-J., The Bastis of Karachi : Types and Dynamics, Vrije Universiteit, Amsterdam, 1977.
  • VERKAAIK O., A People of Migrants : Ethnicity, State and Religion in Karachi, VU University Press, Amsterdam, 1994.
  • ZAMAN M. Q., « Sectarianism in Pakistan : the Radicalization of Shi`i and Sunni Identities », Modern Asian Studies, 32,3,1998, p. 689-716.