Florian SCHNEIDER, Staging China. The Politics of Mass Spectacle, Leiden, Leiden University Press, 2019, 328 p.
- Par Olivier Arifon
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- ARIFON, Olivier,
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- Arifon, O.
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1 Cet ouvrage en anglais, bien écrit et structuré, est le fruit d’une recherche de longue durée et de grande qualité. Florian Schneider est « senior university lecturer » à l’université de Leiden, réputée pour ses études asiatiques et plus ancienne université des Pays-Bas. L’auteur a assisté aux Jeux olympiques de Pékin de 2008, a visité l’exposition universelle de Shanghai de 2010 et a suivi la célébration du soixantième anniversaire de la fondation de la République populaire de Chine (RPC) en 2009. L’ouvrage est de qualité, car Florian Schneider mobilise de nombreux auteurs et concepts afin d’analyser ces « networked spectacles », point central de son analyse qui, selon lui, conduisent à une reformulation du sens de la politique.
2 Attardons-nous d’abord sur la méthodologie proposée dans un précieux premier chapitre afin de réfléchir aux approches en information et communication. L’auteur convoque entre autres Castells ou Foucault et la notion de coconstruction de réseaux et de discours qui définissent des actions et des orientations dans un processus de pouvoir et de puissance. Si cela n’est pas totalement neuf, Schneider articule macrosociologie – à savoir comment le pouvoir fonctionne – et microsociologie à travers les processus d’interaction. Il ajoute Habermas, Durkheim, Baudrillard, Ulrich Beck et de nombreux sinologues et chercheurs en sciences politiques (anglophones). Croisement fécond entre anthropologie du rituel, sémiotique et sciences de communication et sciences politiques, cet ouvrage propose une méthode utilisable sur d’autres sujets.
3 Le concept de « networked spectacles » permet de mettre au jour deux dynamiques. D’abord, ces spectacles (ou évènements) sont le résultat d’interactions en réseau où le gouvernement chinois peut tester des formes de gouvernance associant politiques, médias, ONG et autres acteurs. Ensuite, ces évènements servent de laboratoires pour différentes approches de légitimation et de création de sens (p. 25). L’auteur introduit sa définition : « un ensemble d’affirmations à travers lesquelles les agents communiquant construisent systématiquement et partagent leur savoir sur le monde et créent un matériel brut à partir duquel eux et d’autres acteurs contribuent à construire d’autres discours » (p. 33, ma traduction).
4 Ce livre poursuit deux buts : identifier quelles histoires sont présentées lors de ces évènements et comment ces histoires servent le Parti communiste chinois en interne et en externe, ou en termes de coconstruction, les modalités d’un récit politique et de gouvernance.
5 Le livre est composé de huit chapitres et d’une conclusion. Chaque chapitre aborde un aspect de la communication de la Chine tout en se référant à chacun des trois spectacles de masses précités, processus parfois irritant lorsque l’auteur indique rappels, annonces et renvois entre différents chapitres. Le livre aborde le mode de gouvernance des spectacles, le renouveau de la mise en scène, le design du nationalisme chinois, la genèse de l’utopie de la société d’harmonie, la notion contestée de nation branding et le constat de discours fragmentés [ma traduction].
6 Dans le chapitre deux, l’auteur détaille comment un spectacle de masse permet à un pays de « générer un sens d’appartenance dans la communauté internationale, parmi les publics domestiques et étrangers, puisqu’il propose une opportunité de présenter localement des discours politiques et culturels utilisant une grammaire et une iconographie internationalement acceptables » (p. 57, notre traduction). F. Schneider discute ici des grands évènements comme les expositions internationales et les expositions coloniales puis s’interroge sur le passage d’un évènement de masse à un spectacle média. Comme le propose l’auteur, de nos jours, ces spectacles sont des coconstructions en réseau, résultat d’un message défini, d’une expérience physique par les participants, d’un commentaire par les médias et d’une réception par d’autres publics. Or, insiste F. Schneider, rien ne garantit la cohérence de l’ensemble du message final. C’est à cela que le gouvernement chinois est attentif lorsqu’il met en place une gouvernance particulière de ce type d’opérations.
7 L’auteur détaille cette gouvernance dans l’un des plus intéressants passages. Une ligne invisible entre ce qui est permis et ce qui ne l’est pas représente le premier niveau. Pour les médias, le marché et ses indicateurs de performance et de rentabilité forment le deuxième niveau. Enfin, le contrôle et l’autocontrôle des cadres des entreprises des médias et des prestataires en communication dessinent le troisième niveau. Des agences étatiques spécialisées guident l’ensemble, par exemple dans le cadre des Jeux olympiques, le comité d’organisation chinois. C’est donc le réseau des relations et des interactions entre ces niveaux qui conduit les acteurs privés et publics à s’autoréguler. Cet ensemble, associé au travail du gouvernement sur les émotions, permet de développer un récit performatif qui s’inscrit dans le cadre de la nation. L’auteur consacre également un chapitre au concept d’harmonie, à sa validation et à son insertion dans les trois évènements étudiés, révélant ici la flexibilité conceptuelle du discours politique dans les « networked spectacles ».
8 Logiquement, F. Schneider aborde la question du soft power de la Chine. Il pointe le débat récurent, à savoir les liens supposés entre acteur politique, politique culturelle, produits culturels, attraction de ces derniers et liens avec les préférences politiques de ceux qui consomment ces biens (p. 207).
9 En conclusion, ce livre de F. Schneider propose une méthode pour interpréter les grands évènements et en déduire les récits dont ils sont porteurs. Il contient une fine analyse de la gouvernance culturelle, « … effort collaboratif entre agents étatiques et non étatiques pour réguler les contenus discursifs dans lesquels les interactions politiques prennent place » (p. 265, ma traduction). L’auteur s’interroge rapidement sur les nouvelles formes de gouvernance avec l’actuel président de la RPC. Il insiste sur la fragmentation de ces évènements, reçus de manière fort différente par les publics, compte tenu des interactions, manière de souligner que ces rituels contiennent (encore) des espaces autorisant la création de sens, malgré les efforts du pouvoir chinois pour en imposer un.
10 Voilà donc un livre qui, malgré sa densité, éclaire la fabrication des grands évènements dans la Chine, dans son contexte de nationalisme et de construction d’un récit adapté aux enjeux contemporains. Nous aurions cependant aimé que l’auteur propose son interprétation du récit chinois, au lieu de laisser le lecteur certes, dans une interaction féconde, le (re)construire.
11 Olivier Arifon
12 Université libre de Bruxelles
13 Courriel : < oarifon@ulb.ac.be>
Date de mise en ligne : 17/08/2020