Article de revue

Introduction

Pages 7 à 9

Citer cet article


  • Bodin, M.
(2020). Introduction. Guerres mondiales et conflits contemporains, 280(4), 7-9. https://doi.org/10.3917/gmcc.280.0007.

  • Bodin, Michel.
« Introduction ». Guerres mondiales et conflits contemporains, 2020/4 N° 280, 2020. p.7-9. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2020-4-page-7?lang=fr.

  • BODIN, Michel,
2020. Introduction. Guerres mondiales et conflits contemporains, 2020/4 N° 280, p.7-9. DOI : 10.3917/gmcc.280.0007. URL : https://shs.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2020-4-page-7?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/gmcc.280.0007


Notes

  • [1]
    Les troupes réglées sont les troupes régulières permanentes dans la France d’Ancien Régime. Leurs hommes se recrutent par engagement. Elles se différencient des troupes de milice composées d’hommes levés par tirage au sort.
  • [2]
    La presse était un système de recrutement forcé surtout utilisé pour la Marine, mais elle est aussi pratiquée dans l’armée de Terre, surtout en période de guerre. Par exemple, on bouclait les extrémités d’une rue et tous les hommes pris dans la nasse qui étaient aptes se trouvaient enrôlés.

1À toutes les époques, dans tous les États organisés, des hommes tentent d’échapper à leurs obligations militaires, de fuir les armées dans lesquelles ils doivent combattre ou d’échapper à la guerre en usant de tous les moyens voire de toutes les combines possibles. À Rome, des citoyens n’hésitent pas à se mutiler pour ne pas rejoindre les légions tandis que des soumissionnaires « barbares » fuient pour ne pas servir dans les forces auxiliaires. D’autres « déguerpissent » avant les combats. Plus tard, dans les troupes « réglées [1] » de la royauté française, la désertion s’avère une plaie que les édits ne parviennent pas à circonscrire en dépit de très sévères peines. Des hommes recrutés par le racolage, parfois par la « presse [2] », disparaissent à la première occasion pour parfois se réengager et percevoir la prime d’engagement et le « pour boire à la santé du roi ». À la même époque, tout est bon pour « ne pas tirer au sort » pour la milice provinciale (fausses déclarations, simulations de maladie, mariages rapides même avec des femmes très âgées, fuites dans les bois ou à l’étranger) et pour ne pas se soumettre aux périodes d’entraînement ou de mobilisation (déguerpissement, achats d’un remplaçant même lorsque ce n’est pas légal). Encore plus près de nous, la levée en masse révolutionnaire ne donne pas les résultats escomptés et la conscription napoléonienne rencontre des problèmes similaires à celles des levées de milice, avec en plus, à la fin de l’empire, une « épidémie » de mutilations des doigts de la main droite, celle qui tire et qui recharge.

2La notion de fuite recouvre des aspects extrêmement divers. Certains sont vraiment volontaires comme les mutilations, les insoumissions et les désertions aux ressorts et aux formes complexes. En groupe ou individuelles, préméditées ou spontanées, ces actes frappent les armées de tous les pays, en temps de paix comme en temps de guerre. La majorité d’entre elles sont des réactions à l’institution militaire ou à la guerre mais certaines découlent d’un engagement personnel comme en témoignent ces légionnaires qui, en Indochine, passent à l’ennemi par haine de la France ou de ce qu’elle représente. D’autres évitements sont des formes inconscientes d’un refus ou d’une volonté d’oublier. L’éthylisme et les maladies psychiatriques et psychologiques peuvent entrer dans ce cadre. Enfin de nombreuses fautes et la peur des sanctions provoquent la fuite.

3Tous ces manquements à la vie militaire touchent autant les armées découlant d’un service militaire plus ou moins forcé que les troupes professionnelles. Malgré les peines annoncées parfois très cruelles comme les mutilations des fautifs sous Louis XIV, les menaces de toute nature (galère, emprisonnement, envoi au bagne, sanctions disciplinaires…), rien ne semble pouvoir arrêter les évitements ni diminuer leur nombre. Au contraire, ils augmentent si l’engagement militaire est mal compris ou rejeté (le Vietnam américain). Certes à certaines époques les amnisties étaient proclamées comme sous l’Empire. Au xxe siècle alors que les forces de police et de gendarmerie ont des moyens beaucoup plus efficaces, pour la recherche des fautifs, les fuites sont toujours aussi nombreuses.

4Ces évitements parfois difficiles à comprendre se retrouvent donc tout au long du xxe siècle dans toutes les armées, ce dont rendent compte les cinq communications du présent dossier. Elles abordent un point important de l’histoire des armées, généralement peu étudié d’abord et surtout à cause de sa complexité, ensuite de la difficulté d’accès aux archives, car cela pose d’innombrables problèmes de représentation. En outre, l’instrumentalisation des fuites à des fins partisanes et leur utilisation dans le champ politique faussent parfois la vision que les gens ont de ces comportements. En effet, les fuites ont souvent été au cœur de polémiques parfois violentes, mais le temps faisant son œuvre, il est maintenant possible de traiter sereinement ces questions qui font partie intégrante de la vie des armées à un moment donné. Cela permet d’avoir enfin une vision de la réalité même si toutes les archives ne sont pas encore communicables.

5Dans une étude transversale, André-Paul Comor nous plonge dans la désertion des légionnaires jusqu’à la guerre d’Algérie, un thème qui nourrit les fantasmes autour de la Légion étrangère. Par des exemples précis, une part du mécanisme de la désertion de ces soldats étrangers est démontée, une part seulement car la désertion garde toujours une part de mystère. L’auteur démontre bien que ce type de fuite est intimement lié à ces unités dès leur création mais qu’à certaines époques elles sont plus nombreuses en raison d’un engagement militaire plus dur et d’influences extérieures fortes, en particulier celle de l’Allemagne.

6En dépit de résistances parfois acharnées comme celle des « cadets de Saumur », l’armée française connaît une terrible défaite en mai-juin 1940. Et dans l’armée les fuites sont innombrables. Le gouvernement de Vichy cherche des explications voire des coupables mais ce faisant, il instrumentalise le comportement de certains officiers. Robin Leconte nous éclaire sur l’action de « la commission sur les repliements suspects » qui cherche certes des défaillances mais règle aussi des comptes entre officiers, dans un travail prenant, le cas du général Picard commandant d’une division mécanisée. Une étude originale qui met en exergue les traumatismes de la déroute.

7La guerre d’Indochine, qui n’emploie que des hommes qui ont signé un engagement quelles qu’en soient les formes, connaît paradoxalement toute une série de phénomènes de fuite. Les unes, préméditées, cherchent à éviter le départ vers l’Extrême-Orient pour échapper à la guerre, les autres, plus ou moins involontaires, ne sont que des moyens pour oublier la guerre (éthylisme, affections neuropsychiques). Michel Bodin fait un bilan de ces évitements tout en tordant le cou aux affirmations des opposants au conflit qui prétendent que toutes ces fuites, en particulier les désertions, sont en réalité des formes d’opposition à la guerre d’Indochine.

8Durant la guerre du Vietnam, la désertion devient un enjeu intérieur et extérieur sous la France gaulliste. Pierre Journoud décrit avec une grande minutie la question des déserteurs américains de la guerre du Vietnam exilés en France. Une centaine de réfractaires à la guerre crée en France l’Union française des déserteurs et insoumis américains. Ils ont le soutien des milieux gauchistes, communistes révolutionnaires et de certains intellectuels. Dans un premier temps, ils bénéficient d’une certaine indulgence de la part des autorités françaises, opposées à la politique américaine au Vietnam. C’est l’époque de l’indépendance nationale et d’un certain antiaméricanisme. Mais les événements de mai 1968 changent la donne ; on passe d’une indulgence compréhensive à la méfiance et enfin à une certaine rigueur envers ces hommes, puisque quelques-uns sont expulsés.


Date de mise en ligne : 16/11/2020

https://doi.org/10.3917/gmcc.280.0007