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Vichy au village : Le groupement des Chantiers de la jeunesse de Villard-de-Lans

Pages 127 à 144

Citer cet article


  • Pécout, C.
(2014). Vichy au village : Le groupement des Chantiers de la jeunesse de Villard-de-Lans. Guerres mondiales et conflits contemporains, 254(2), 127-144. https://doi.org/10.3917/gmcc.254.0127.

  • Pécout, Christophe.
« Vichy au village : Le groupement des Chantiers de la jeunesse de Villard-de-Lans ». Guerres mondiales et conflits contemporains, 2014/2 n° 254, 2014. p.127-144. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2014-2-page-127?lang=fr.

  • PÉCOUT, Christophe,
2014. Vichy au village : Le groupement des Chantiers de la jeunesse de Villard-de-Lans. Guerres mondiales et conflits contemporains, 2014/2 n° 254, p.127-144. DOI : 10.3917/gmcc.254.0127. URL : https://shs.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2014-2-page-127?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/gmcc.254.0127


Notes

  • [1]
    Pour une histoire générale de la jeunesse sous Vichy, nous renvoyons à Wilfried Halls, Les Jeunes et la politique de Vichy, Paris, Syros Alternatives, 1988 et Pierre Giolitto, Histoire de la jeunesse sous Vichy, Paris, Seuil, 1991.
  • [2]
    Joseph de la Porte du Theil (1884-1976). Polytechnicien, il occupe successivement le poste d’instructeur à l’école d’application d’artillerie de Fontainebleau puis celui de professeur du cours d’artillerie à l’École supérieure de guerre. En 1935, il devient commandant de l’École d’application de Fontainebleau. Commandant du VIIe corps d’armée, il participe à la campagne de juin 1940. Il reste à la tête des Chantiers jusqu’à son arrestation par les Allemands en janvier 1944. À partir de 1951, il sera membre du comité d’honneur de l’association pour défendre la mémoire du maréchal Pétain.
  • [3]
    Cette dernière disparaîtra lors du débarquement anglo-américain de novembre 1942.
  • [4]
    Nombre d’habitants de ces localités en 1940 : Méaudre : 600 ; Autrans : 900 ; Lans : 800 ; Corrençon : 170.
  • [5]
    Le commissariat régional, basé à Lyon, est dirigé par Charles Pourchet, un fidèle du général de la Porte du Theil. Dans son relevé de notes pour l’année 1942, le général de la Porte du Theil le décrit comme un homme très sur et droit avec un caractère très ferme commandant à la fois avec tact et sagesse. Dossier personnel du colonel Pourchet, Service Historique de l’Armée de Terre, 8Ye 137 545.
  • [6]
    Témoignage de Jean Perronne, Service Historique de l’Armée de Terre, Histoire des Chantiers racontée par des témoins, Vincennes, 1992, pp. 43-46.
  • [7]
    Espoir français, numéro spécial sur les Chantiers, décembre 1942. AN AJ39/5.
  • [8]
    Joseph de la Porte du Theil, Un an de commandement, Séquana, 1941, p. 20.
  • [9]
    En décembre 1940, le groupement 11 recense : 87 Alsaciens et 34 Lorrains. Archives Nationales (AN) AJ39/134.
  • [10]
    Refusant de retourner chez eux, six jeunes en profitent pour s’échapper.
  • [11]
    Mars 1941, juillet 1941, novembre 1941, mars 1942, juillet 1942, novembre 1942, mars 1943, juillet 1943.
  • [12]
    Compte-rendu mensuel du groupement 11, décembre 1940. AN AJ39/116.
  • [13]
    Si l’on prend le courrier postal intercepté dans le groupement 11 en août 1942 : sur les 193 lettres, 80 parlent de la nourriture. En novembre 1942, sur les 213 lettres, 93 évoquent la nourriture. AN AJ39/77.
  • [14]
    Synthèse des interceptions postales, septembre 1942. AN AJ39/77.
  • [15]
    Rapport du commissaire Nouvel, 11 décembre 1940. Archives Départementales de l’Isère (AD) 2J-6.
  • [16]
    Pécout Christophe, « L’Éducation physique dans les Chantiers de la Jeunesse (1940-1944) : exemple de trois initiatives originales », Guerres mondiales et conflits contemporains, n° 218, 2005, pp. 15-27.
  • [17]
    Georges Hébert, L’Éducation virile et morale par la méthode naturelle, Paris, Vuibert, 1936, p. 39.
  • [18]
    Compte-rendu mensuel, août 1942. AN AJ39/116.
  • [19]
    Extrait des premières instructions remises aux chefs de groupement. Instructions recueillies dans le premier ouvrage de Joseph de la Porte du Theil paru en 1941, Un an de commandement, Paris, Séquana.
  • [20]
    Le bulletin périodique officiel (BPO) est publié par le commissariat général. Il recense toutes les directives officielles, les réflexions du commissaire général, les événements des groupements,…
  • [21]
    Compte-rendu mensuel, août 1942. AN AJ39/116.
  • [22]
    Lors de l’incorporation globale de juillet 1941, sur les 39?500 incorporés : 3?% sont illettrés complets, ne sachant signer que d’une croix ; plus de 50?% sont demi-illettrés et 8?% ont suivi des cours secondaires ou primaires supérieurs.
  • [23]
    Compte-rendu mensuel, août 1942. AN AJ39/116.
  • [24]
    Compte-rendu mensuel, juin-juillet 1943. AN AJ39/116.
  • [25]
    On estime que les prisonniers de guerre représentent 13?% de la population active agricole.
  • [26]
    La production totale des Chantiers pour l’année 1941 s’élève à 415?892 stères de bois de chauffage, 21?000 m³ de bois de mine et de papeterie, 7?800 tonnes de charbon de bois. AN AJ39/134.
  • [27]
    Registre des délibérations du conseil municipal, 6 décembre 1941. Archives municipales de Méaudre.
  • [28]
    Lettre du commissaire Nouvel au maire de Méaudre, 16 octobre 1940. Archives municipales de Méaudre.
  • [29]
    Note du commissariat général pour le rassemblement de la province Alpes-Jura à Challes-les-Eaux, 11 août 1941. AN AJ39/84.
  • [30]
    Le commissaire général voit dans cette fête une reconnaissance envers Pétain, c’est pourquoi les Chantiers y participent activement : « Le 1er mai, c’est la fête du Maréchal. Elle sera célébrée partout dans les Chantiers. N’est-ce pas une des meilleures manières de lui faire plaisir, de prouver qu’on l’a compris ». BPO du 17 avril 1941.
  • [31]
    Au cours de cette grandiose manifestation, le Maréchal remet au général de La Porte du Theil, le drapeau officiel des Chantiers, orné de la Francisque et du triptyque « Travail, Famille, Patrie », symbole de leurs liens indéfectibles.
  • [32]
    Faire Face, février 1942.
  • [33]
    Compte-rendu de la Province Alpes-Jura, février 1942. AN AJ39/116.
  • [34]
    Symbole de cette représentation mythique de la montagne dans l’imaginaire collectif, le succès du livre de Roger Frison-Roche, Premier de cordée, qui dès sa publication en 1941 est vendu à 150?000 exemplaires. L’auteur y décrit une montagne éducatrice où s’expriment l’endurance, la virilité, l’effort, le courage, l’esprit d’équipe, autant de valeurs mises à l’honneur par Vichy et la Révolution nationale.
  • [35]
    L’organisation Jeunesse et Montagne, calquée sur celle des Chantiers, incarne parfaitement cette politique. Cinq groupements sont installés en août 1940 dans les Alpes et dans les Pyrénées. Son programme éducatif s’attache à former physiquement et moralement les jeunes par la pratique de la vie en montagne tout en participant à la mise en valeur des hautes vallées et du patrimoine local.
  • [36]
    Christian Faure, Le Projet culturel de Vichy, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1989.
  • [37]
    Dans son essai, Du rôle social de l’officier dans le service militaire universel, publié en 1891, Lyautey souhaitait que l’officier ait une mission beaucoup plus sociale et éducative qu’auparavant.
  • [38]
    Chaque province possède son école de cadre. En ce qui concerne la province Alpes-Jura, l’école est installée à Collonges-au-Mont-d’Or, département du Rhône. Elle est commandée par le commissaire Xavier de Virieu qui démissionnera de ce poste en janvier 1943 pour s’engager dans les FFI sous le nom de combat de « Lejeune ».
  • [39]
    Historique du groupement 11. AN AJ39/113.
  • [40]
    Revue Espoir, n° 9, décembre 1941.
  • [41]
    Synthèse des interceptions postales, août 1942. AN AJ39/77.
  • [42]
    Synthèse des interceptions postales, novembre 1942. AN AJ39/77.
  • [43]
    Synthèse des interceptions postales, septembre 1942. AN AJ39/77.
  • [44]
    Synthèse des interceptions postales, octobre 1942. AN AJ39/77.
  • [45]
    Synthèse des interceptions postales, août 1942. AN AJ39/77.
  • [46]
    Synthèse des interceptions postales, septembre 1942. AN AJ39/77.
  • [47]
    La réalisation de la seconde action Sauckel, qui réclame 250?000 ouvriers entre janvier et mars 1943, s’avère impossible sur la seule base de la loi du 4 septembre 1942 relative à l’utilisation et l’orientation de la main d’œuvre. C’est pourquoi, sous la pression allemande, Pierre Laval instaure le 16 février 1943 la loi sur le Service du Travail Obligatoire.
  • [48]
    Télégramme du secrétaire d’état à la Production Industrielle à monsieur le directeur général des Chantiers de la jeunesse, 7 février 1944. AD 2J-2.
  • [49]
    Lettre de félicitations, 10 juin 1943. AN AJ39/174.
  • [50]
    Compte-rendu mensuel, juin-juillet 1943. AN AJ39/116.
  • [51]
    Procès-verbal d’arrestation du jeune R. 11 août 1943. AD 2J-51.
  • [52]
    Jusqu’en juin 1944, le nombre de maquisard est évalué entre 400 et 500 personnes réparties dans 8 camps.
  • [53]
    Le camp abrite 26 maquisards âgés de 17 à 25 ans.
  • [54]
    Les tracts les plus répandus proviennent de Combat, des Forces Unies de la Jeunesse et du Front Patriotique de la Jeunesse.
  • [55]
    Tract des Forces Unies de la Jeunesse, septembre 1943. AN AJ39/80.
  • [56]
    Jean-Pierre Azéma et Olivier Wieviorka, Vichy : 1940-1944, Perrin, Paris, 1997, p. 256.
  • [57]
    Procès-verbal du commissaire-assistant L., commandant la section d’éclaireurs skieurs, 4 mai 1943. AD 2J-50.
  • [58]
    Procès-verbal du chef d’atelier A., 26 septembre 1943. AD 2J-50.

1La période du gouvernement de Vichy se caractérise, au niveau de la jeunesse [1], par l’instauration d’une politique activiste visant à façonner une jeunesse « maréchalisée », fer de lance de la Révolution nationale et symbole de la France nouvelle. La prolifération des organisations de jeunesse à la gloire du Maréchal ainsi que l’intense propagande mise en place témoignent de cette ambition politique d’enrégimenter et d’endoctriner la jeunesse française. L’exemple le plus marquant et le plus significatif de cette entreprise politique et idéologique est sans aucun doute celui des Chantiers de la Jeunesse.

2Officialisé par la loi du 31 juillet 1940, ce service civil obligatoire, suppléant la conscription militaire supprimée, mobilise pendant huit mois tous les citoyens masculins français âgés de vingt ans. Présent uniquement en zone libre, son rôle vise à participer à la formation morale et physique de la jeunesse. L’organisation se structure autour d’un commissariat général basé à Chatel Guyon (Puy-de-Dôme) et dirigé par le général Joseph de la Porte du Theil [2], un fidèle du Maréchal. Elle se découpe sur le territoire en six provinces (Alpes-Jura, Languedoc, Auvergne, Pyrénées-Gascogne, Provence et Afrique du Nord [3]) composée chacune d’un nombre de groupements numérotés comprenant entre 1 500 et 2 000 hommes. Au sein de ces groupements, nous nous intéresserons plus précisément au numéro 11 de Villard-de-Lans, basé au cœur du Vercors, territoire symbole de la Résistance.

3L’ambition de ce travail est de se faire rencontrer les travaux sur les Chantiers de la Jeunesse avec le renouveau historiographique concernant l’histoire du Vercors, qui s’oriente vers une plus grande connaissance de la vie des locaux pendant les années noires. Ainsi, étudier l’histoire du groupement 11, c’est aussi étudier une histoire rurale, locale particulièrement mouvementée et complexe. Le croisement des archives des Chantiers (AJ39) avec celles du département de l’Isère (21J1-71) et celles de la commune de Méaudre permet d’une part, d’analyser précisément ce que fut la vie quotidienne dans le groupement 11 et d’autre part, de comprendre ce que fut le projet politique vichyste à travers les Chantiers à savoir propager le culte du Maréchal dans les villages montagnards du Vercors. Dans ces conditions comment le groupement 11 est-il accueilli par la population locale ? Quelles relations vont entretenir les chefs avec les autorités locales ? Et les jeunes locaux ? Comment vont-ils réagir à ce stage ? Il s’agit au final d’étudier et de saisir les relations complexes voire ambigües entre une organisation au service du pouvoir vichyste, un monde rural et montagnard favorable au discours conservateur et ruraliste de Pétain et un territoire qui voit, à partir de la fin 1942, croître les maquis pour devenir le symbole la Résistance. Pour cela, nous aborderons, dans un premier temps, la question de la vie au groupement en analysant les journées d’un Jeune de France dans le canton de Villard-de-Lans. Nous verrons ensuite comment, créée initialement pour la jeunesse, l’institution sert de relais entre Vichy et le monde rural. Enfin, nous nous pencherons sur les relations du groupement avec la Résistance et les maquis du Vercors.

La vie quotidienne dans le groupement 11

Organisation générale du groupement

4Le groupement 11 des Chantiers, à l’instar de nombreux autres groupements, se met en place entre août et septembre 1940. Installé initialement au Bourg d’Oisans – deux groupes sont même implantés à Venosc et l’Alpe d’Huez – le groupement, à la demande des autorités italiennes présentes en Savoie, déménage le 9 septembre pour Villard-de-Lans, commune de 2 300 habitants. Définitivement implanté, le groupement se divise en onze groupes d’environ 200 hommes répartis sur plusieurs localités et hameaux environnants [4] : Méaudre (groupes 1 et 9), Valchevrière (groupe 2), Lans-en-Vercors (groupe 3), Corrençon-en-Vercors (groupe 4), Autrans (groupes 5 et 6), Peuil (groupe 7), Bois-Barbu (groupe 8), La Fauge (groupe 10). Le groupe 11 de commandement est basé à Villard-de-Lans dans l’ancienne Gendarmerie. Le personnel encadrant se compose d’un commissaire, de cinq commissaires-adjoints, de deux aumôniers, de deux médecins, de cinq infirmières et de 33 chefs. Baptisé Du Vercors en novembre 1940, le groupement choisit comme devise Faire Face. Nom qu’il donne également à sa revue interne, dont le premier numéro parait le 28 septembre 1940. Comme pour tous les groupements, un insigne est dessiné ; il s’agit d’une montagne entrecoupée au premier plan d’une paire de ski avec sur chacun une pioche et une pelle, symboles du travail dans les Chantiers. Le groupement est rattaché à la province Alpes-Jura [5] créée en octobre 1940 avec les groupements 2 (Crotenay, Jura), 3 (Bourg, Ain), 4 (Cormatin, Saône-et-Loire), 7 (Rumilly, Haute-Savoie), 8 (Le Chatelard, Savoie), 9 (Monestier-de-Clermont, Isère), 10 (Saint-Laurent-du-Pont, Isère), 12 (Vizille, Isère) et 43 (Artemare, Ain).

5Deux hommes se succèdent à la tête du groupement. Le premier, Bernard Nouvel est un polytechnicien, ancien officier au 93e Régiment d’Artillerie. Il occupe le poste jusqu’en septembre 1942, date à laquelle il est nommé responsable de l’école des cadres de la province du Languedoc, basée à Montpellier. En 1944, il rejoint la 2e DB et meurt au combat en octobre 1944. Le second, Jean Perronne, prend le relai du 1er octobre 1942 au 30 septembre 1943, date de dissolution du groupement. Lieutenant démobilisé, il s’engage dans les Chantiers dès août 1940 et occupe un premier poste de commissaire-adjoint dans le groupement 9 installé à Monestier-de-Clermont. Il expliquera ce choix dans un témoignage :

6

Dans les jours qui ont suivi l’armistice, comme beaucoup d’autres, je me suis posé la question suivante : comment continuer à servir mon pays après l’humiliation subie ? Vers la fin de juillet 1940, commandant une compagnie du 140e R.I.A, j’étais décidé à partir pour l’Angleterre. Voulant partir correctement, nous avons demandé à être reçus par le colonel commandant le régiment et lui avons fait part de notre projet. Après discussion, il nous conseilla plutôt, si nous voulions continuer à servir, de nous présenter à Clermont-Ferrand au général de la Porte du Theil qui venait d’être chargé de mettre sur pied une organisation destinée à recueillir, regrouper et encadrer tous les jeunes militaires lancés sur les routes de France au moment de la débâcle […] Le 4 août 1940, je me présentais au général [6]

7Le choix du Vercors pour installer le groupement n’est pas anodin et répond à plusieurs volontés. Il s’agit d’abord de contribuer à la régénération des corps et des caractères par le plein air. Station climatique depuis 1926, Villard-de-Lans et plus largement le plateau du Vercors s’est transformé, au lendemain de la Première Guerre mondiale, en une terre refuge pour enfants malades d’où son image de territoire purificateur des corps. Cette représentation d’une terre régénératrice et revitalisante trouve alors un écho favorable avec le discours hygiéniste de la Révolution nationale exhortant la renaissance d’une race saine et vigoureuse. Le Vercors « massif montagneux aux hautes murailles, aux sites grandioses, aux belles forêts [7] » incarne alors le territoire idéal pour l’implantation et la vie prônée par les Chantiers de la Jeunesse. En même temps, cette vie voulue dans un environnement rude et rural permet d’imprégner les jeunes citadins à la culture régionaliste et à l’imaginaire terrien de la Révolution nationale. Il s’agit ici de sublimer la grandeur, la puissance et la beauté de la nature car comme l’affirme le commissaire général, « la vie dans la nature élève l’homme au-dessus de lui-même [8] ». Ainsi, face à cette nature grandiose et inamicale, les jeunes doivent y puiser une morale et une spiritualité. Enfin, des raisons politiques rentrent en compte car en isolant et excluant les jeunes de tous contacts avec l’extérieur, les Chantiers cherchent à éviter toute propagande antinationale propice au désordre et à la contestation. Or, comme nous le verrons, la création et l’essor des maquis du Vercors changeront la donne.

Des conditions de vie rudimentaires

8Les premiers jeunes formant le groupement arrivent fin août 1940. Il s’agit des soldats démobilisés et des mobilisés de juin 1940 qui doivent rejoindre les dépôts. C’est pourquoi, nous trouvons des Pyrénéens et des Alsaciens-Lorrains [9]. Concernant ces derniers, le commissaire général, face à la pression des autorités allemandes, ordonne à tous les commissaires d’organiser leur recensement en vue de leur rapatriement. Celui du groupement 11 se déroule, non sans incidents [10], le 15 et 16 décembre 1940 à la gare de Grenoble. Cela étant, par la suite, les incorporations [11] concernent majoritairement les jeunes locaux. Ces mobilisés sont principalement des cultivateurs/agriculteurs, des artisans/commerçants et quelques étudiants. Ce brassage social voulu par les Chantiers n’est pas sans poser quelques difficultés notamment auprès des étudiants qui se plaignent d’être isolés et stigmatisés au sein d’un monde rural qu’ils connaissent peu.

9La vie au groupement est une vie rude et austère afin d’une part, de fortifier les corps et les caractères et d’autre part, d’intérioriser les « vraies » valeurs comme le goût l’effort ou l’esprit d’équipe. Cela est encore plus vrai lorsque les premiers mobilisés arrivent à Villard puisque les camps n’existent pas. Les jeunes dorment donc le plus souvent sous des tentes voire des huttes de branchage. Si cette précarité et cette promiscuité sont recherchées, ceci dit devant des températures hivernales comprises entre –25° et –35° chaque matin en décembre 1940 [12], le commissaire Nouvel s’inquiète des conditions de vie et engage la construction de chalets et de baraques durant les beaux jours. Or cela demande du temps et de l’énergie car les jeunes doivent charrier et monter des panneaux dont certains pèsent jusqu’à 250 kg. Une fois bâties, ces quelques baraques accueillent plus « confortablement » les jeunes qui dorénavant couchent sur des châlits ou des paillasses et se chauffent avec des poêles à charbon. Néanmoins, quelques incidents viennent parfois « chambouler » la bonne marche des camps comme l’arrivée d’une neige trop abondante en décembre 1941 qui provoque l’effondrement de quelques baraques ainsi qu’un problème dans le ravitaillement. En juin 1942, c’est un incendie qui se déclare dans deux baraques du groupe 1, celle de la boulangerie et celle comprenant le magasin d’outillage transport, entraînant des pertes importantes pour le bon fonctionnement du groupement puisque 26 quintaux de farine, 180 boules de pain, quatre motos, un side, dix bicyclettes et un camion essence sont détruits.

10À cela s’ajoute une autre difficulté quotidienne, le manque de nourriture. Il est vrai qu’il faut, dans un contexte de restrictions, nourrir du jour au lendemain des centaines de personnes. Si au cours des premiers mois les jeunes mangent convenablement à leur faim, les quantités se réduisent rapidement du fait des réquisitions allemandes. Conséquences de cette sous-alimentation, une baisse du moral et une colère grandissante des jeunes qui malgré un travail harassant n’ont rien à manger. En témoignent les nombreux reproches et récriminations écrits au sujet de la nourriture [13] dans le courrier postal envoyé à leur famille. Les jeunes y évoquent leur manque de ration ou bien la mauvaise qualité des aliments. « On mange des aliments presque pourris, des tripes qui sentent, des pêches avariées » écrit un jeune en septembre 1942. Ils se plaignent surtout de l’attitude égoïste de quelques chefs et dénoncent leur mainmise sur les denrées. « Les chefs donnent des boules de pain et des saucissons aux chiens et se gavent de crème au chocolat [14] » accuse ce jeune en septembre 1942. Un autre évoque quant à lui les « repas pantagruéliques » des chefs organisés avec leurs amies. Cette situation conflictuelle conduit à des enquêtes internes sur le trafic de denrées. Toutefois, devant des conditions de vie générale se dégradant au fil des mois, des parents n’hésitent pas à écrire directement au commissaire pour faire part de leur indignation. C’est le cas en décembre 1940 d’un « groupe de mères de famille indignées » habitant Villard-de-Lans qui dans une lettre adressée au commissaire Nouvel proteste sur « ce qui se passe dans un camp de soldats français de l’Isère où les pauvres gens sont traités aussi mal que dans un camp allemand [15] ».

Revitaliser les corps et les âmes

11Le projet de régénération de la jeunesse voulu par Pétain implique une revitalisation des corps et des esprits. C’est pourquoi l’éducation physique devient, avec le travail, une des principales occupations des jeunes [16]. Dirigée par un ancien moniteur de l’École de Joinville L’éducation physique se compose de différentes activités. Nous trouvons tout d’abord, le décrassage matinal, séance d’une trentaine de minutes, mêlant mouvements de marche, course et assouplissements. Autre activité, la Méthode naturelle de Georges Hébert. Doctrine officielle de Vichy, cette méthode (l’hébertisme) correspond parfaitement aux mêmes préoccupations idéologiques de l’organisation à savoir retour à la nature et endurcissement des corps par le plein air. De plus, d’un point de vue moral, la méthode de Hébert cherche à développer le dévouement, la solidarité, l’altruisme, l’honneur [17] autant de valeurs chères aux Chantiers. Ces deux activités, pratiquées au printemps et en été lorsque les conditions climatiques le permettent, sont par contre unanimement rejetées par les jeunes. « L’hébertisme est une corvée désagréable à subir », « nous sommes plus fatigués après une leçon qu’après une matinée de travail » rapportent les jeunes. Même constat alarmant chez le commissaire Nouvel : « Il apparaît nettement que la séance d’hébertisme est une corvée ennuyeuse et stérile dont ils ne voient en aucune façon l’intérêt [18]. » Par contre en hiver, loin d’être inactif, le groupement met en place des leçons obligatoires de ski. En 1943, le groupement possède ainsi en moyenne une paire de ski pour deux jeunes si bien que « malgré un enneigement médiocre, le ski est très pratiqué dans tout le groupement ». Il ne faut pas, enfin, oublier la pratique sportive.

Éduquer la jeunesse

12La finalité des Chantiers de la Jeunesse se veut éducative puisqu’ils se proposent « de donner aux jeunes hommes de France, toutes classes confondues, un complément d’éducation morale et virile [19] ». Pour ce faire, un programme éducatif de base est instauré et publié dans le bulletin périodique officiel [20] du 10 octobre 1940. Celui-ci vise à donner aux jeunes un complément de connaissances classiques mêlant le calcul, la grammaire, l’histoire et la géographie. Bien évidemment, la philosophie de ce programme consiste à exalter la France éternelle et ses figures héroïques. Dans le groupement c’est au cours de la période hivernale que se met en place la formation générale des jeunes à travers des cycles de conférences et lors des veillées. Toutefois le niveau général affole le commissaire Nouvel qui écrit en août 1942 : « L’ignorance des jeunes est écrasante, ignorance encore plus grande lorsque l’on s’attaque au domaine de la culture générale la plus élémentaire [21]. » Il est vrai que le niveau du groupement demeure très hétérogène à l’instar du niveau général dans les Chantiers [22]. D’où la mise sur pied de cours pour les plus illettrés avec comme finalité la préparation au Certificat d’Étude Primaire. Le groupement présentera au cours de ces quatre années une cinquantaine de candidats. En parallèle, une éducation technique est dispensée. Face à l’hétérogénéité sociale des effectifs, travailler dans les forêts nécessite, au préalable, une instruction technique en vue d’apprendre à n’importe quel jeune à tenir convenablement des outils élémentaires comme la hache et la serpe. Cette formation technique s’effectue dans les dix ateliers d’ajustage, de forgerie et de menuiserie. À ce titre, en novembre 1942, les jeunes fabriqueront quelques jouets de Noël pour les enfants des communes. Enfin, dernière activité éducative, le chant. La jeunesse des Chantiers, il est vrai, est présentée par la propagande comme une jeunesse qui chante. Le chant intervient comme un instrument de cohésion et d’unification d’où la création d’un hymne national des Chantiers, Notre drapeau. Hymne qui, au-delà de synthétiser le discours régionaliste, rural, patriotique et moralisateur, sert de symbole d’appartenance aux Chantiers. Toutefois dans le groupement « les résultats sont lamentables. Les jeunes chantent sans plaisir et sans goût. Ils n’apprécient pas les chants enseignés et regrettent les chansons en vogue [23] ». Il est vrai que le répertoire populaire chanté (Le vieux chalet, Jeanneton prend sa faucille, Auprès de ma blonde) n’est guère enthousiasmant. Au final, devant les conditions générales qui se dégradent et devant un contexte politique et militaire changeant, l’éducation des jeunes sera un échec comme en attestent les propos du commissaire Perronne en juillet 1943, « l’éducation donnée à l’heure actuelle est à peu près essentiellement basée sur la valeur du travail bien fait [24] ». Les objectifs initiaux d’éducation générale semblent alors bien loin.

Une institution relais entre Vichy et le monde rural

Le groupement travaille pour l’économie locale

13Depuis 1935, Villard-de-Lans est administrée par René Mure-Ravaud, maire radical-socialiste. Attaché aux valeurs républicaines et laïques, le maire s’adapte au nouveau régime n’hésitant pas toutefois à s’exposer pour protéger ses habitants des pressions allemands en 1943-1944. La présence italienne et surtout l’absence d’une majorité d’hommes, prisonniers de guerre, opèrent des bouleversements dans la vie quotidienne des villages. Ainsi, l’arrivée d’un groupement des Chantiers, organisation au service des idéaux vichystes, n’est pas mal perçue par les autorités locales comme l’attestent les nombreux liens tissés avec le Préfet de l’Isère, le commandant de Gendarmerie, l’inspecteur régional aux Sports ou encore avec les membres de la Légion des Combattants. Le groupement est d’autant mieux accueilli qu’il travaille au service de l’économie et des communautés locales.

14En effet, la relance de l’économie rurale, priorité de Vichy, doit faire face au manque de main-d’œuvre de travailleurs, retenus dans les camps de prisonniers de guerre [25]. L’arrivée des centaines de jeunes du groupement 11 représente par conséquent une aubaine pour l’économie locale du Vercors, d’autant plus que cette main-d’œuvre nombreuse est peu onéreuse (chaque jeune est payé 1,50 F/jour). Basé au cœur d’un territoire dont les ressources économiques proviennent principalement de l’exploitation forestière, les autorités du groupement en accord avec les services des Eaux et Forêts décident de délimiter des zones de travail de coupe et de fabrication de charbon de bois [26], matière première devenue indispensable. En mai 1941, les Eaux et Forêts donnent, par exemple, au groupement une coupe de bois de chauffage située à 25 km dont le tonnage à transporter se chiffre à 1 200 tonnes. Tablant sur le transport de 10 tonnes/jour, le groupement y travaille pendant quatre mois. Le rendement du groupement est d’ailleurs considérable puisque pour le mois de septembre 1941, sont produits 50 tonnes de charbon de bois, 6 400 stères de bois et 6 000 fagots. En ce sens, les jeunes du groupement reprennent les activités traditionnelles du Vercors. Il leur est même vendu quelques coupes de bois lorsqu’ils n’ont plus de travail. C’est ce qui se passe à Méaudre en décembre 1941 lorsque l’administration forestière leur cède deux coupes [27]. Autres types de travaux forestiers, la plantation en 1943 de 30 000 résineux et le terrassement du préventorium d’Autrans (1 500 m3). En plus de ces travaux, tous les jeunes du groupement participent en août 1942 aux vendanges dans le Beaujolais et à la construction à Villeurbanne du stade de l’École Polytechnique.

15Le groupement travaille également directement pour les communes locales. À Méaudre, par exemple, où sont installés les groupes 1 et 9, soit environ 450 jeunes, le déneigement des routes, auparavant exécuté par les hommes du village, est dorénavant effectué par les jeunes des Chantiers. Autres travaux réalisés pour la commune, la construction du terrain de sport. Souhaitant répondre à la politique d’équipement sportif entrepris par Jean Borotra, le commissaire général aux Sports, le maire de Méaudre envisage de construire un terrain de jeux destiné aux enfants de l’école mais aussi pour les jeunes du groupement. Il est alors convenu entre le commissaire Nouvel et la mairie que les jeunes des groupes 1 et 9 s’occupent de l’aménagement de ce terrain :

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J’ai l’honneur de vous informer que les jeunes des groupes stationnés sur votre commune pourront se charger de l’aménagement du terrain d’entraînement et de jeux […] Je suis persuadé que vous apprécierez les avantages que cette façon de faire procurera à tous et je serai heureux de collaborer ainsi avec vous à l’œuvre de développement physique des jeunes [28].

17Ces travaux d’aménagement débuteront au cours de la deuxième moitié de l’année 1941. Autre réalisation pour le village, la construction en 1943 d’une route permettant de relier quelques hameaux isolés. Si l’installation du groupement donne du travail aux jeunes, elle en donne également aux villages qui les accueillent. Notamment aux piétons municipaux qui voient une hausse de leur activité du fait des nombreux télégrammes reçus et envoyés par le groupement. Ou bien encore les pompiers qui doivent intervenir dans les camps, comme ce fut le cas le 11 juillet 1942 à Méaudre quand se déclara un incendie dans les baraquements du groupe 1.

Un représentant de Vichy au village

18Plus qu’un moyen pour rendre des services aux villageois, Vichy, par l’intermédiaire du groupement, relaie au plus près de la population rurale son discours. Dans cette perspective politique et idéologique, le groupement organise dans les villages différentes cérémonies sportives, artistiques, commémoratives auxquelles sont conviés les habitants et durant lesquelles la figure du Maréchal est exaltée. C’est ce qui se passe les 2 et 3 août 1941 lorsque le groupement, rassemblé à Méaudre, organise un concours d’athlétisme et un tournoi de basket et de volley. Autre grand événement, l’anniversaire du groupement fêté le 8 janvier 1941 au cinéma de Villard en présence du commissaire régional Pourchet, des autorités municipales et de centaines de spectateurs. Un dernier rassemblement a lieu les 14 et 15 août 1943 dans la petite commune des Geymonds pour la présentation du fanion du groupement avec défilé et rassemblement sur la place de Villard. Les visites du commissaire général dans les groupements sont également l’occasion de réjouissances. Le général de la Porte du Theil visite le groupement le 14 novembre 1940 lors de sa tournée d’inspection des groupements d’Alpes-Jura. Dernières célébrations, les rassemblements de province. Celle d’Alpes-Jura a lieu à Challes-les-Eaux en août 1941. Six cents jeunes du groupement 11 y assistent et effectuent le déplacement à pied en traversant le massif de la Chartreuse. Ces manifestations sont une nouvelle fois un moyen efficace de propagande en faveur des Chantiers et de Vichy comme l’explique le commissaire général :

Les rassemblements de population que vont provoquer nos manifestations de Challes-les-Eaux, les concerts de la musique des Chantiers, les déplacements de nos groupements doivent être exploités aux mieux pour la propagande en faveur des Chantiers [29].
Enfin, le groupement participe aux grandes cérémonies de propagande du régime organisées par les villages comme la Fête du Travail [30] ou la Fête Jeanne d’Arc. Le 10 mai 1941 le groupement collabore à la première fête Jeanne d’Arc organisée à Villard. Rassemblés au complet, les jeunes défilent à travers la ville et assistent aux commémorations. Ces manifestations à la gloire du gouvernement permettent au groupement d’afficher aux yeux des villageois son dévouement à Pétain. Cette fidélité entre les Chantiers de la Jeunesse et Pétain trouve son apothéose le 28 et 29 juin 1941 lors de la présentation officielle des Chantiers au Maréchal [31] à Vichy à laquelle un détachement du groupement 11 participe.

Les Jeux d’hiver des Chantiers à Villard-de-Lans

19En janvier 1942 Villard devient le théâtre d’un événement qui montre combien, par l’organisation d’une compétition sportive, Vichy et les Chantiers entendent montrer aux habitants locaux les bienfaits de l’institution sur la jeunesse du pays. Organisés par le groupement 11 entre le 21 et 24 janvier 1942, les Jeux d’hivers des Chantiers rassemblent près de cinq cents skieurs. Provenant de onze groupements, ils s’affrontent au cours de différentes épreuves collectives : parcours de fond de 12 km par équipe de 20 skieurs, descente par trois jeunes de la même équipe, slalom par trois, épreuve de saut par trois et épreuve de secourisme. Le groupement 11, malgré sa préparation, termine à la seconde place derrière le groupement 12 de Vizille. Les vertus de dépassement de soi, de courage, d’effort, de cohésion, de solidarité et d’effort en commun liés à ces épreuves sont exaltées dans la presse des Chantiers :

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La première session des Jeux d’hiver des chantiers a été placée sous le signe de l’esprit d’équipe. En effet, pas une seule récompense pour les vainqueurs individuels ; uniquement des titres et des coupes pour des groupements ou des provinces [32].

21Mais, au-delà des résultats, ces jeux d’Hiver visent à diffuser l’image d’une jeunesse saine et sportive, incarnation de l’idéal vichyste :

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Ces jeux qui ont eu lieu en présence du commissaire général et avec la participation de la musique nationale des Chantiers, ont eu un double succès : d’une part, succès sportif, d’autre part, succès de propagande [33].

23À travers ces compétitions c’est tout l’imaginaire rural et montagnard [34] qui est magnifié. L’installation de plusieurs groupements des Chantiers en haute montagne ainsi que la création de l’organisation Jeunesse et Montagne [35] contribuent à cette valorisation des activités montagneuses.

« Maréchaliser » la jeunesse locale

24Institution au service de Vichy, les Chantiers jouent un rôle capital dans la vulgarisation de la Révolution nationale auprès des jeunes locaux. Il s’agit d’en faire de futurs propagandistes de la parole du maréchal dans tout le territoire du Vercors. Cette « pétainisation » des esprits passe par l’exaltation du culte du Maréchal ainsi que l’exacerbation d’un sentiment patriotique basé sur la France éternelle.

25La cérémonie des couleurs effectuée tous les matins et tous les soirs autour du mât et du drapeau représente un moment fort car il s’agit de créer un sentiment d’appartenance à la Patrie, à la France. La participation régulière des jeunes, en chantant ou en défilant, lors des cérémonies commémoratives permet également d’entretenir et de perpétuer le souvenir. Les veillées organisées après le travail sous la responsabilité de l’aumônier ou du chef de groupe contribuent à renforcer cette ambiance. Les jeunes réunis autour d’un feu discutent de la politique du Maréchal, de la France, de l’Empire, de l’armée et de quelques grands coloniaux. On n’oublie pas non plus d’exhorter la « Petite Patrie [36] », c’est-à-dire la région, le terroir, la terre de ses ancêtres. Au nom de ce régionalisme et de son idéologie passéiste fondée sur le retour à la terre, on enseigne aux jeunes, les coutumes et les traditions locales, tout en insistant sur les quelques grands personnages locaux. Cette mise en avant des particularismes régionaux se retrouve particulièrement dans la presse interne du groupement à travers des articles sur le folklore, sur un métier de la région, sur un événement particulier ou sur une commune du département.

26Non seulement les Chantiers ont pour objectif de former des propagandistes du Maréchal, mais ils souhaitent surtout former des chefs. Pierre angulaire de l’organisation, toute la pédagogie des Chantiers repose exclusivement sur leur action continue à tous les échelons : chef de groupe, assistants, chefs d’ateliers, chef d’équipe. Le modèle social du chef défendu par Lyautey [37] trouve ici tout son sens. Pour le général de La Porte du Theil le métier de chef n’est pas seulement merveilleux, mieux, c’est un apostolat, une mission, un sacerdoce. C’est au cours de stages [38] que sont formés les futurs chefs. On y dispense des cours de commandement, des conférences (les devoirs de la jeunesse, l’habitat rural, le chant au travail…) et des exercices pratiques comme faire marcher au pas ou mener une séance d’hébertisme. Le premier du groupement a lieu du 25 au 27 octobre 1940. Réunis dans un camp basé au col de la Croix Perrin à 1 220 m d’altitude, les futurs chefs de groupe se retrouvent pour des « journées virilisantes et vivifiantes où en dépit d’un froid piquant alternent les exercices du corps et de l’esprit [39] ». Plusieurs stages ont lieu par la suite comme en août 1941 à Mérindol dans un camp du groupement 13 (Vaucluse) ou en octobre 1942 à Chalais. Enfin, le 8 novembre 1942 a lieu le baptême de la promotion de chefs d’équipe à St-Nizier du Moucherotte. À long terme, ce rôle de chef doit aller au-delà de l’environnement du groupement comme l’écrit la revue Espoir : « Comme Chefs d’Équipe, vous aurez ainsi rendu d’immenses services à notre Patrie, vous l’aurez servie comme elle doit l’être et, après avoir quitté les Chantiers, vous continuerez à lutter pour la Révolution Nationale [40]. » Or cette mission de propagandiste s’avère un échec tant les jeunes se montrent hostiles à l’organisation, à Vichy et à la Collaboration.

Comportements des jeunes et relations avec la résistance

27De fait, la vie du groupement 11 est bouleversée, d’une part, par les choix politiques de Vichy et d’autre part, par la présence des maquis avoisinants. Tous ces événements vont agir sur le comportement des jeunes qui oscille entre la simple critique du gouvernement à l’action armée. En ce sens, les opinions et les attitudes des jeunes du groupement 11 témoignent de l’évolution de l’opinion publique du Vercors.

L’hostilité des jeunes envers les Chantiers

28Dès la mise en place du groupement, la réaction des jeunes locaux apparaît négative : les étudiants y voient une perte de temps dans leurs études et les agriculteurs préféreraient rester dans les fermes familiales aider leurs parents. Cette situation fait dire au commissaire Nouvel en septembre 1940 que « des difficultés sérieuses ont été rencontrées. 9 jeunes ont quitté le camp ». Ces actes de désertion, de contestation et d’exaspération, qui s’accroissent au fil des mois, s’expriment pleinement dans le courrier postal des jeunes du groupement. Les synthèses de ce courrier rédigées par les chefs en témoignent : « L’opinion sur le principe même de la vie dans les Chantiers est nettement hostile. Très peu admettent tirer un profit moral et physique du stage. Les détracteurs sont nombreux [41] » peut-on lire en septembre 1942. Quelques mois plus tard en novembre 1942, la situation n’est guère plus enthousiaste puisque « les jeunes mettent une évidente résignation à s’adapter aux dures conditions de vie des Chantiers [42] ». En plus de l’absence de nourriture et de la promiscuité des logements, la discipline appliquée dans le groupement exaspère les jeunes au plus haut point. « Ils [les chefs] veulent de la discipline. Il faut que ça marche à la cravache et les punitions pleuvent » affirme un jeune en août 1942. Un autre dénonce « une vie intenable tant la discipline est dure ». Il est vrai que les chefs souhaitent imposer aux jeunes une discipline militaire où chaque acte d’insubordination est sévèrement réprimandé. « Ici les punitions pleuvent sans arrêt. Une équipe totalise déjà 70 jours de prison. Pour un oui pour un non, on est tondu [43]… » rapporte ce jeune. La vie des Chantiers n’enchante donc guère les jeunes locaux d’où cette sentence à leur égard : « Tu me demandes mon avis sur les Chantiers et bien c’est de la foutaise ! Une vie de paria [44]. » Ce rejet s’aggrave avec l’évolution du contexte politique et plus précisément avec l’instauration de la collaboration économique en 1942. Les jeunes, pour la plupart germanophobes, se sentent trahis par Pétain d’où une accentuation de leur haine envers un régime qui collabore avec « l’ennemi » et envers une organisation qui glorifie la figure du Maréchal.

Les jeunes rejettent la collaboration

29La mise en place de la collaboration économique à partir de 1942 agit sur l’opinion et le moral des jeunes du groupement qui craignent de partir en Allemagne. Cette décision politique est par conséquent unanimement condamnée. La synthèse des interceptions postales du groupement le démontre : « Quant à la Collaboration, les jeunes y sont nettement hostiles et certains écrivent qu’ils s’engageraient dans l’armée d’armistice plutôt que d’accepter d’aller travailler dans les usines du Reich [45] » lit-on en août 1942. En septembre 1942, « une causerie anti-collaborationniste, faite par un abbé, aurait soulevé une explosion d’enthousiasme parmi les auditeurs [46] ». La collaboration ne rencontre donc que des opposants. Ce sentiment se renforce et s’intensifie avec l’instauration du STO [47] en février 1943 car cette loi touche directement les jeunes présents dans le groupement. Effectivement, en réquisitionnant la classe d’âge 1942 dont une partie (30 000 jeunes) est encore présente dans les groupements, les Chantiers deviennent officiellement un réservoir de main-d’œuvre pour l’Allemagne :

Le gouvernement doit désormais trouver d’abord dans les jeunes des Chantiers un des éléments des forces de main-d’œuvre dont il décide l’affectation aux travaux qu’il juge nécessaire, dans l’intérêt supérieur de la Nation [48].
La colère des jeunes est d’autant plus forte que la Porte du Theil soutient le STO qu’il assimile à un devoir patriotique et ordonne par conséquent aux jeunes de ne pas s’y soustraire. Aussi, à partir de fin mai les premiers départs s’organisent puis se succèdent en juin 1943. Départs facilités par la mise en place d’un centre d’accueil Chantiers à Pont de Claix, (à 40 kilomètres de Villard-de-Lans), chargé de préparer logistiquement le voyage en Allemagne. Pour éviter tout débordement, le commissaire général adresse un certain nombre de recommandations et d’ordres aux chefs afin que ces derniers participent méthodiquement aux opérations de départ. Par exemple, en juin 1943, le commissaire général envoie ses félicitations à l’aumônier du groupement 11 « pour l’aide efficace qu’il a apporté aux chefs de son groupement lors des opérations de départ des jeunes pour le STO [49] ». Non seulement les chefs de groupe se chargent de l’organisation des départs mais ils doivent également recueillir tout indice ou tout renseignement sur les réfractaires, sur les personnes qui les favorisent ainsi que sur les bandes armées.

Explosion du nombre de réfractaires

30Car le STO provoque une gigantesque vague d’absences illégales dans les groupements. Le 11 n’est pas épargné comme le stipule le compte-rendu de juin-juillet 1943 :

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Le groupement a été particulièrement touché par des départs massifs en absences illégales. Les causes peuvent se ramener à trois : existence d’un noyau d’insoumis au STO dans la zone d’implantation du groupement ; origine de jeunes provenant de région où la dissidence travaille activement ; surtout absence quasi-totale de répression [50].

32Sachant qu’ils doivent partir en Allemagne, les jeunes profitent le plus souvent d’une permission pour s’enfuir. C’est le cas du jeune R. qui explique dans son procès-verbal suite à son arrestation : « J’étais incorporé aux Chantiers de la Jeunesse n° 11 à Villard-de-Lans le 1er juin 1943, ayant appris que je devais aller travailler en Allemagne, j’ai quitté les Chantiers sans autorisation [51]. » En juillet 1943, les statistiques pour le groupement 11 explosent puisque l’on compte 364 absences illégales, soit environ 25 % de l’effectif. Au-delà du groupement c’est toute la province d’Alpes-Jura qui est touchée. Un rapport du chef de la Milice de Lyon datée de juin 1943 évalue à près de 2 000 le nombre d’absences illégales dans la province.

33Afin d’échapper aux départs, les jeunes se cachent là où ils peuvent c’est-à- dire chez leurs parents, des connaissances ou des habitants des villages. Cette clandestinité est facilitée par une population locale totalement hostile à cette loi. D’autres se camouflent dans les bois et rejoignent les camps de réfractaires (les maquis-refuge) qui s’organisent autour du groupement. En effet, depuis la fin de l’année 1942, les maquis du Vercors [52] se structurent. Le village de Méaudre abrite le camp 3 [53], qui déménagera à Autrans, puis le camp 5 géré par les Francs-Tireurs. Les maquisards exhortent d’ailleurs les jeunes à se soustraire au STO à travers la diffusion clandestine de tracts [54] dans le groupement :

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À bas les Chantiers, centres d’esclaves pour Hitler. Partir aux Chantiers, c’est partir en Bochie. Chefs et jeunes des Chantiers, vous brûlez depuis longtemps du désir de servir la France. Echappez au déshonneur et à la mort, restez en France et devenez des combattants de la libération de notre patrie martyre [55].

35Toutefois, si les maquis abritent des réfractaires, il est important de remettre en cause l’idée voulant que tous ces réfractaires aient rejoint un maquis. En effet, vouloir échapper au STO est une chose, combattre l’occupant par les armes en est une autre. En Isère, où sont installés quatre groupements des Chantiers (9, 10, 11 et 12), le taux de réfractaires STO choisissant de rejoindre un maquis sera de 27 % [56].

Les maquis attaquent les camps

36Du reste les relations entre les maquis et le groupement 11 sont loin d’être idylliques. Les maquisards s’en méfient tout particulièrement puisqu’en tant que représentant de Vichy, les chefs du groupement participent au maintien de l’ordre en n’hésitant pas s’il le faut à dénoncer les réfractaires et les résistants. Ces comportements anti-maquisards provoquent le rejet de l’organisation par la population locale qui la regarde désormais comme une « ennemie » au service de Pétain et des Allemands. Les maquis n’hésitent pas d’ailleurs à mener des attaques à mains armées dans les différents groupes. C’est ce qui se passe dans la nuit du 4 mai 1943 lorsqu’un groupe d’une cinquantaine de francs-tireurs fait irruption dans le camp de la section d’éclaireurs skieurs situé dans une ferme. Le commissaire-assistant, responsable de la section, explique cet épisode dans son procès-verbal :

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Vers 22 h, à proximité du cantonnement, j’ai été assailli par 4 ou 5 personnes armées de revolvers. Ces personnes m’ont bâillonné et m’ont gardé revolvers au poing. Peu après j’ai entendu de nombreuses personnes marcher autour de mon cantonnement […] Je n’ai pas encore fait l’inventaire mais à première vue j’estime que près de 400 paires de chaussures ont été emportées ainsi qu’une centaine de sacs Lafuma, une douzaine de couvertures et tout le ravitaillement de 4 jours ainsi que des vivres que j’avais en réserve environ 300 kg de poix chiche et autant d’haricots [57].

38Une autre fois, c’est un groupe armé de six jeunes qui s’en prend au chef d’atelier du groupe 9 à Méaudre :

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Le 23-9-43, vers 22 h 45 alors que j’étais couché, six jeunes gens armés de revolvers ont fait irruption dans ma chambre, en me demandant de leur remettre les mulets qui se trouvaient au groupe […] J’ajoute que ces jeunes gens étaient tous vêtus d’effets de Jeunesse et Montagne et Chantiers [58]

40Effectivement de nombreux maquisards sont habillés avec les uniformes qu’ils ont volés dans les groupements, ce qui peut provoquer la confusion au sein de la population qui pense voir des hommes des Chantiers et un certain trouble au sein même des Chantiers.

Conclusion

41L’histoire du groupement 11 s’achève le 30 septembre 1943 avec sa dissolution. Celle-ci est dictée par l’évolution de la conjoncture politique puisqu’à partir de novembre 1943, tous les effectifs des Chantiers sont désormais réglementés par les services allemands. Si bien que l’effectif total ne s’élève plus qu’à 30 000 hommes utilisés en France à des travaux pour l’effort de guerre allemand d’où la dissolution de plusieurs groupements dont le 11. Alors que les autres groupements de la province (8, 9, 10, 12) sont évacués dans les Landes, le personnel du 11 est reversé dans un nouveau groupement, le 150, basé à Cavaillon (il sera dissous en janvier 1944). Au final, les objectifs idéologiques et éducatifs espérés par les responsables du groupement 11 s’avèrent être un échec. En raison du type et de la quantité de travail qui étaient imposés, et des conditions de vie dans lesquelles évoluaient les jeunes, la majorité d’entre eux n’a pas du tout appréciée son séjour dans le groupement. D’autre part, à l’image de ce qu’elle fut sur la population française, la tentative d’imprégnation de la Révolution nationale dans les esprits n’a trouvé qu’un faible écho. En conséquence, le rôle de propagandiste dévolu aux jeunes ne rencontra pas plus de succès. Censés présenter les bienfaits de la Révolution nationale et ainsi faire le lien entre Vichy et les populations rurales, les Chantiers ont échoué dans cette mission. Le groupement 11 de Villard-de-Lans en est l’exemple. Échec dans la prise en main de la jeunesse rurale d’abord, mais aussi échec dans la volonté d’asseoir le nouveau régime sur le monde rural. C’est donc sans surprise que cette institution vichyste a vu ses relations avec ses voisins se dégrader au fur et à mesure que s’est organisée la lutte contre l’occupant et contre un gouvernement collaborateur.

  • Sources :

    • Archives nationales : AJ39 : les Chantiers de la Jeunesse
    • Archives départementales de l’Isère : 21J 1-71
    • Archives municipales de Méaudre.
  • Bibliographie :

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    • Giolitto Pierre, Histoire de la jeunesse sous Vichy, Paris, Perrin, 1991.
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Date de mise en ligne : 06/08/2014

https://doi.org/10.3917/gmcc.254.0127