Les généraux allemands et le nazisme : entre adhésion, subordination, conformisme et détachement
- Par Philippe Garraud
Pages 5 à 24
Citer cet article
- GARRAUD, Philippe,
- Garraud, Philippe.
- Garraud, P.
https://doi.org/10.3917/gmcc.234.0005
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Notes
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[1]
Voir en particulier Sir Basil Liddell Hart, Les généraux allemands parlent, Paris, Stock, 1949 (édition originale sous le titre The Other Side of the Hill, 1948).
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[2]
Omer Bartov, L’armée d’Hitler. La Wehrmacht, les nazis et la guerre, Paris, Hachette, 1999 ; Michel Solchany, « La lente dissipation d’une légende : la Wehrmacht sous le regard de l’histoire », Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol. 47 (2), avril-juin 2000, p. 323-353 ; Wolfram Wette, The Wehrmacht : History, Myth and Reality, Cambridge, Harvard University Press, 2006 ; Benoît Lemay, Erich von Manstein. Le stratège de Hitler, Paris, Perrin, 2006, p. 452-459 et 488-489. La littérature spécialisée en langue allemande étant très difficilement accessible en France en dehors de Paris et de Strasbourg, on a fait le choix de mobiliser ici uniquement des références en français ou en anglais d’un accès beaucoup plus aisé ; ce qui par ailleurs permet également de s’affranchir des enjeux politiques et idéologiques germano-allemands. Complémentairement, cet article s’appuie également sur une étude extensive des carrières des généraux allemands fondée sur leurs biographies.
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[3]
Edward Shill et Morris Janowitz, « Cohésion et désagrégation de la Wehrmacht pendant la Deuxième Guerre mondiale », dans Henri Mendras, Éléments de sociologie. Textes, Paris, Armand Colin, « U2 », 1968, p. 272-323. Cette recherche est largement fondée sur des interrogatoires puis des entretiens intensifs avec une population de prisonniers de guerre et de déserteurs. Elle comporte également un biais méthodologique dans la mesure où l’enquête porte sur des soldats capturés par les troupes américaines (Afrique du Nord, France, Allemagne), dont l’expérience de la guerre est sans doute différente de ceux ayant combattu sur le front Est.
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[4]
O. Bartov, op. cit., p. 53-60.
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[5]
Frédéric Rousseau, La guerre censurée. Une histoire des combattants européens de 14-18, 2003, p. 18-22 (« Une thèse alternative : le faisceau de facteurs ») ; André Loez, Nicolas Offenstadt, « Petit répertoire critique des concepts de la Grande Guerre », CRId 14-18 (Collectif de recherche international et de débat sur la guerre de 1914-1918), décembre 2005 (crid1418.org) ; CRId 14-18, « Obéir/Désobéir. Les mutineries de 1917 en perspective : appel à contributions ».
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[6]
D’une manière générale, se reporter à Sir John Wheeler-Bennett, Le drame de l’armée allemande, Paris, Gallimard, 1955 ; en dépit de son âge et de ce que pourrait laisser entendre son titre, cet ouvrage publié sous le titre initial The Nemesis of Power ne s’inscrit nullement dans une perspective apologétique. La question centrale qu’il traite est celle du rapport à la politique des généraux allemands et il constitue encore aujourd’hui une référence centrale. Ce qui explique sa réédition récente en anglais sous son titre original complété : The German Army in Politics 1918-1945, Londres, Palgrave Macmillan, 2005 ; Klaus-Jürgen Müller, The Army, Politics and Society in Germany, 1933-1945 : Studies in the Army’s Relation to Nazism, Manchester, Manchester University Press, 1987 ; Barnett Correlli (ed.), Hitler’s Generals, New York, Grove Press, 2003 (édition initiale 1989) ; Geoffrey Megargee, Inside Hitler’s Hight Command, Lawrence, University Press of Kansas, 2000.
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[7]
Voir par exemple J. Wheeler-Bennett, op. cit., p. 397-399.
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[8]
Pierre Jardin, Aux racines du mal. 1918, le déni de la défaite, Paris, Tallandier, 2005 ; B. Lemay, op. cit. p. 26-27.
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[9]
B. Lemay, ibid., p. 39-42.
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[10]
Voir le « rapport Hossbach », du nom de l’officier aide de camp de Hitler qui a écrit le compte rendu de la réunion où ce dernier expose ses vues et son calendrier : wwwwwww. 1939-45. org/ articles/ hossbach. html(en français) ; ou wwwwwww. yale. edu/ lawweb/ avalon/ imt/ document/ hossbach. htm(en anglais). Ce dernier site (The Avalon Project at Yale Law School) constitue sur le plan historique une source documentaire remarquable et particulièrement riche.
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[11]
Jean Philippon, La Nuit des longs couteaux. Histoire d’une intox, Paris, Armand Colin, 1992, ouvrage qui vaut bien mieux que son titre peut le laisse penser. Cette reconnaissance ne sera cependant que provisoire, le développement très fort de la Waffen-SS à partir de 1940 la remettant en cause de manière significative puisqu’elle finira par rassembler un total de 38 divisions.
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[12]
Von Brauchitsch, Keitel, von Rundstedt, von Leeb, von Bock, von Kluge, List, von Witzleben, von Reichenau, Kesselring, Milch, Speerle en 1940 ; Rommel, von Manstein et von Küchler en 1942 ; Paulus, von Kleist, Busch, von Weichs et von Richthofen en 1943 ; Model en 1944 ; Schörner et von Greim en 1945.
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[13]
B. Lemay, op. cit., p. 176-179.
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[14]
Ibid., p. 444-446 ; D’Almeida (Fabrice), La vie mondaine sous le nazisme, Paris, Perrin, 2006, p. 283-284.
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[15]
Götz Aly, Comment Hitler a acheté les Allemands. Le IIIe Reich, une dictature au service du peuple, Paris, Flammarion, 2005, p. 72-74 ( « Abondance pour les soldats et leur famille » ) et 97-112 ( « Les pillards satisfaits de Hitler » ). On pourrait faire à cet auteur le même reproche qu’à ceux qui privilégient exclusivement la variable idéologique, celui d’une explication très largement monocausale.
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[16]
Voir dans cette perspective Jacques Droz, Les causes de la Première Guerre mondiale, Paris, Le Seuil, 1973 ; Dominique Lejeune, Les causes de la Première Guerre mondiale, Paris, Armand Colin, 1992.
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[17]
J. Wheeler-Bennett, op. cit., p. 19-42.
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[18]
Ibid., p. 385-386.
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[19]
Pierre Ayçoberry, La société allemande sous le IIIe Reich, Paris, Le Seuil, coll. « L’Univers historique », 1998, p. 122-142.
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[20]
Pierre Le Goyet, Munich : pouvait-on et devait-on faire la guerre en 1938 ?, Paris, Éd. France-Empire, 1988.
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[21]
Le premier se voit reprocher son remariage avec une ancienne prostituée présumée, le second est accusé faussement d’homosexualité, les dossiers de ces affaires semblant avoir été largement montés et exploités par la SS.
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[22]
Un projet de coup d’État est organisé avec plusieurs autres généraux qui rompent à cette occasion leur serment de fidélité personnelle à Hitler (dont von Hammerstein-Equord, commandant en chef de l’armée de 1930 à 1934, von Witzleben, futur maréchal, et Höpner, ces deux derniers ayant été des membres actifs du complot du 20 juillet). Il ne sera finalement pas entrepris, du fait des accords de Munich qui permettent provisoirement d’éviter la guerre mais également sans doute faute de détermination suffisante. Mais il ne faut pas sous-estimer pour autant les multiples difficultés organisationnelles et matérielles d’une telle entreprise. Quoiqu’il en soit, c’est à cette date que se constitue le noyau initial de l’opposition militaire. Voir J. Wheeler-Bennett, op. cit., p. 326-359 ; Terry Parssinen, La conspiration oubliée. L’histoire secrète du complot de 1938 contre Hitler, Paris, Robert Laffont, 2004 (contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, il ne s’agit pas d’un ouvrage journalistique, son auteur étant professeur à l’université de Floride).
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[23]
J. Wheeler-Bennett, op. cit., p. 363-365 ; Philippe Masson, Histoire de l’armée allemande 1939-1945, Paris, Perrin, 1996, p. 36-56 (chap. 2 : « La mise au pas ») ; B. Correlli, op. cit., p. 75-169.
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[24]
C’est pour cette raison qu’il est difficile de souscrire à une interprétation inversant cette relation et faisant de Hitler l’expression et l’instrument du militarisme allemand et de la caste des généraux. Voir dans cette perspective Benoît Lemay, « La guerre des généraux de la Wehrmacht : Hitler au service des ambitions des élites militaires ? », Guerres mondiales et conflits contemporains, no 220, octobre-décembre 2005, p. 85-96.
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[25]
G. Megargee, Inside Hitler’s Hight Command, op. cit. ; Bernd von Loringhoven, François d’Alançon, Dans le bunker de Hitler, Paris, Perrin, 2006.
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[26]
J. Wheeler-Bennett, op. cit., p. 318.
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[27]
Ibid., p. 436-439 ; P. Masson, op. cit., p. 183. Le maréchal von Rundstedt et le général Guderian seront néanmoins rappelés en service ultérieurement, le second devenant même chef d’état-major de l’OKH de juillet 1944 à mars 1945.
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[28]
Source principale : web.genealogie.free.fr/Les_Militaires/2GM/Allemagne/Herr/Herr.htm qui retrace la carrière militaire de la quasi-totalité des généraux allemands de la Seconde Guerre mondiale.
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[29]
En présentant des notices nominales précises et bien informées, différents sites permettent d’avoir une connaissance plus large des carrières individuelles des généraux allemands : web.genealogie.free.fr/Les_Militaires/2GM/Allemagne/Heer/Heer.htm ; « German officers biographies » : wwwwwww. feldgrau. com/ search. php? ID= 2 ;« Axis Biographical research » : wwwwwww. geocities. com/ %7Eorion47/ main. htm ;wwwww. spartacus. schoolnet. co. uk/ GERmilitary. htm.
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[30]
Ce chiffre est obtenu simplement par addition du nombre des généraux éliminés au cours de la guerre et de ceux encore en activité en 1945, corrigée des doubles comptes. En ce domaine, les estimations varient beaucoup. Ainsi P. Masson évoque le chiffre de « 1 400 officiers généraux de l’armée et de la Luftwaffe » (Histoire de l’armée allemande, p. 494), ce qui semble peu. En revanche, B. Lemay (op. cit., p. 393) donne le chiffre de 3 500 généraux et amiraux de la Wehrmacht dans son ensemble (armée de terre, aviation et marine confondues), ce qui semble beaucoup, les effectifs de la Luftwaffe et de la Kriegsmarine étant nettement moins importants. Dans l’armée allemande (comme dans l’armée française) existent quatre grades différents : général de brigade (Generalmajor), général de division (Generalleutnant), général de corps d’armée (général « d’arme » : General der Infanterie, Artillerie, Panzertruppen, Gebirgstruppen, Kavallerie, Pioniere, Nachrichtentruppen), général d’armée (Generaloberst). Ils assurent le commandement des grandes unités opérationnelles (groupes d’armées, armées, corps d’armée, divisions, brigades) mais exercent également beaucoup plus largement leurs fonctions dans l’administration centrale, les très nombreux états-majors et les différents et tout aussi nombreux commandements territoriaux, que ce soit en Allemagne ou dans les territoires occupés.
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[31]
Dans la mesure où il est particulièrement difficile de traiter des données ayant une structure chronologique, ces chiffres ne sont pas cumulables sans précautions. Par exemple, le nombre des prisonniers en 1945 n’est pas significatif dans la mesure où tous les généraux allemands survivants sont faits prisonniers à la fin de la guerre ; le mouvement de mise en réserve et/ou en retraite se poursuit en 1945 mais il devient alors impossible de faire la part entre limogeage et réorganisation du dispositif militaire allemand ; de plus des doubles comptes existent, certaines catégories n’étant pas exclusives.
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[32]
P. Masson, Histoire de l’armée allemande, op. cit., p. 493-495.
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[33]
B. Lemay, op. cit., p. 234-240.
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[34]
Pour empêcher Hitler d’accéder au pouvoir, il tente alors sans succès de provoquer une scission au sein du parti nazi en pensant s’appuyer sur son aile dite « réaliste » dirigée par Gregor Strasser. Mais abandonné par le maréchal Hindenburg et par l’armée, il est contraint de démissionner en janvier 1933 et est remplacé le 30 janvier par Hitler lui-même soutenu par von Papen (J. Philippon, op. cit.).
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[35]
Günther Weisenborn, Une Allemagne contre Hitler, Paris, Éd. du Félin, 2000 (publication initiale en allemand en 1953), p. 336-337 ; G. Aly, op. cit., p. 286. Comparativement, on considère le plus souvent qu’environ 600 soldats français ont été condamnés à mort et fusillés en 1914-1918 et seulement 48 en Allemagne selon les chiffres officiels, très probablement sous-évalués (Nicolas Offenstadt, Les fusillés de la Grande Guerre et la mémoire collective (1914-1918), Paris, Odile Jacob, 2002 pour l’édition de poche, p. 24 et 252). Quoiqu’il en soit, on voit clairement que l’ampleur des répressions est sans commune mesure.
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[36]
J. Wheeler-Bennett, op. cit., p. 522-563.
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[37]
En particulier le général Fromm, commandant de l’armée de réserve à Berlin, qui changera au dernier moment d’attitude et ordonnera l’exécution sommaire immédiate du colonel von Stauffenberg, du général Olbricht et de leurs quelques officiers ; ou encore le maréchal von Kluge qui, en France, refusera de s’engager après avoir appris que Hitler était encore vivant et de soutenir le général von Stülpnagel.
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[38]
Voir dans cette perspective Ian Kershaw, Qu’est-ce que le nazisme ? Problèmes et perspectives d’interprétation, Paris, Gallimard, 1992, p. 318-319 et 333, qui propose une échelle d’attitudes et de comportements adhésion-consentement-collaboration-désaccord-opposition-résistance, qu’il serait possible de complexifier encore en prenant en considération le caractère partiel ou plus systématique de ces attitudes et comportements, ainsi que leur caractère temporaire ou plus durable. De tels outils existent depuis longtemps en science politique et sont bien maîtrisés mais leur transposition à l’histoire ne va pas sans difficultés pour des raisons méthodologiques, la possibilité d’informer et de documenter ces variables fines n’étant pas toujours évidente.
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[39]
J. Wheeler-Bennett, op. cit., p. 326-359 ; T. Parssinen, La conspiration oubliée..., op. cit.
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[40]
J. Wheeler-Bennett, op. cit., p. 369-376, 395-399 et 407-414 ; P. Masson, Hitler chef de guerre, Paris, Perrin, 2005, p. 60-66.
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[41]
« Faut-il pourtant s’en tenir au catalogue des insuffisances, s’interroge J.-L. Crémieux-Brilhac [en mettant en perspectives les réarmements allemand et français] ? Ont-elles d’ailleurs été déterminantes ? Deux postes du bilan sont à mettre en regard. Tout d’abord, un fait que l’on n’a jamais soupçonné du côté français : les retards et la pagaille n’ont pas été le propre de la France : l’Allemagne du Führerprinzip dont on a affirmé qu’elle vivait depuis des années en économie de guerre, a eu son lot de ratages et, mis à part le domaine aérien, n’était pas tellement mieux équipée pour la guerre. Non pas seulement parce qu’une armée n’est jamais prête et qu’une mobilisation est forcément un remue-ménage mais aussi parce que le réarmement sous l’égide de Goering, on le sait aujourd’hui, a été » un chaos au pas cadencé « (selon l’expression d’un des meilleurs historiens du régime, K. Hildebrand). L’opinion française » éclairée «, qui s’est toujours exagérée la force militaire de l’Allemagne, a surestimé également la perfection du fonctionnement de son industrie de guerre » (Jean-Louis Crémieux-Brilhac, Les Français de l’an 40, t. 2 : Ouvriers et soldats, Paris, Gallimard, 1990, p. 347).
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Mais qui n’ont pas d’autorité directe sur les unités et les troupes, d’où la question récurrente et paradoxale de l’absence de moyens de l’opposition militaire qui vient aggraver encore son isolement social par rapport aux troupes.
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[43]
J. Wheeler-Bennett, op. cit., p. 389 ; B. Lemay, op. cit., p. 91-99 ( « La perversion de la discipline militaire allemande » ).
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[44]
I. Kershaw, Hitler, t. 2, op. cit., p. 1345-1346.
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[45]
Institut de recherches sociales de Hambourg (éd.), Crimes de la Wehrmacht. Dimensions de la guerre d’extermination 1941-1944, Guide l’exposition, Hamburger Éditions, 2004, p. 3 (((((www. verbrechen-der-wehrmacht. de/ pdf/ vdw_fr. pdf)qui souligne également que « la situation dans laquelle un ordre est donné représente un espace permettant le déploiement d’un certain nombre de possibilités envisageables. Néanmoins, elles ne sont pas illimitées. Ainsi, la perception de la situation est un facteur décisif, duquel dépendra l’usage que l’exécutant fera ou non, de sa marge de décision. La fonction militaire ainsi que la position dans la hiérarchie limitent et élargissent à la fois les possibilités d’action » (p. 28).
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[46]
J. Wheeler-Bennett, op. cit., p. 463-466 et 486-488.
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[47]
Parmi une bibliographie relativement importante, voir par exemple dans cette perspective : G. Weisenborn, op. cit., p. 139-171 ( « La résistance dans l’armée » ) ; I. Kershaw, Hitler, Némésis (t. 2), Paris, Flammarion, 2000, p. 937-979 (chap. XIV : « La chance du diable », consacré au développement progressif de l’opposition militaire) et p. 981-992 qui traitent des conséquences immédiates de l’attentat ; Gilbert Badia, Ces Allemands qui ont affronté Hitler, Paris, Éd. de l’atelier, 2000, p. 119-128 (chap. XI : « Notables et militaires : le long chemin vers la Résistance ») ; Gilbert Merlio, Les résistances allemandes à Hitler, Paris, Tallandier, 2001, p. 273-329 (chap. IX : « La résistance militaire » et chap. X : « La conjuration du 20 juillet »). Et de manière plus générale : Klaus-Jürgen Müller, « La résistance allemande au régime nazi. L’historiographie en République fédérale », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 1986, no 11, p. 91-106, qui dresse un bilan des recherches en Allemagne et met en perspective les différentes interprétations proposées.
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[48]
Dans des registres un peu différents, voir par exemple August von Kageneck, De la croix de fer à la potence : Roland von Hoesslin, un officier allemand résistant à Hitler, Paris, Perrin, 2004 ; Philip von Boeselager, Nous voulions tuer Hitler. Le dernier survivant du complot du 20 juillet 1944, Paris, Perrin, 2008.
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Qui renvoient à leur perception de la situation et donc à leurs croyances et représentations : devoir d’obéissance des militaires en vertu d’une tradition d’ « apolitisme » (pourtant à géométrie très variable), poids du serment de fidélité personnelle, popularité de Hitler encore forte auprès de la population comme des troupes, risque d’effondrement du front, mais aussi assimilation du renversement du régime nazi à une mutinerie évoquant l’expérience et le souvenir de 1918.
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[50]
J. Wheeler-Bennett, op. cit., p. 440-442 et 485-486 ; B. Lemay, op. cit., p. 403-424.
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[51]
Kai P. Schoenhals, The Free Germany Movement : A Case of Patriotism or Treason ?, New York et Londres, Greenwood Press, 1989 ; « Resistance in Nazi Germany : The National Committee Free Germany » : wwwwwww. swan. ac/ history/ teaching/ teaching%20resources/ Resistance/ newpage7. htm ;G. Badia, op. cit., p. 167-181 (chap. XV : « Le comité national Allemagne libre (NKFd) ») ; G. Merlio, op. cit., p. 350-355 ; K.-J. Müller, art. cité, p. 101.
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[52]
Claude Becquet-Lavoinne, « Itinéraire du général Walter von Seydlitz-Kurzbach : un officier allemand face aux totalitarismes », Guerres mondiales et conflits contemporains, no 218, avril 2005, p. 53-66.
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[53]
Les généraux Korfes, Lattmann, Bamler, Freytag, von Lenski, Brandt, Wultz (source principale : web.genealogie.free.fr/Les_Militaires/2GM/Allemagne/Herr/Herr.htm qui retrace la carrière militaire de la quasi-totalité des généraux allemands de la Seconde Guerre mondiale).
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[54]
Ian Kershaw, Le mythe Hitler. Image et réalité sous le IIIe Reich, Paris, Flammarion, 2006, et en particulier sa conclusion qui souligne que, du fait de la propagande, l’image de Hitler parmi la population est associée positivement à l’unité nationale, la prospérité économique, la défense des intérêts nationaux de l’Allemagne alors qu’il apparaît complémentairement comme un modéré par rapport aux extrémistes du parti, un chef de guerre hors du commun et un rempart contre les ennemis de l’Allemagne.
1En quelques décennies et en particulier depuis les années 1980, l’étude des relations entre le régime nazi et l’armée allemande a profondément évolué. On est alors progressivement passé d’une interprétation initiale qualifiée le plus souvent « d’apologétique », selon laquelle l’armée allemande et ses généraux n’ont pas adhéré au régime nazi, ne se sont pas compromis avec lui et n’ont eu qu’un rôle purement militaire et professionnel, à une nouvelle interprétation dominante privilégiant au contraire l’adhésion idéologique au nazisme et conduisant à souligner sa participation active aux crimes de masses et de guerre du régime : massacres de populations juives, exécutions des commissaires politiques de l’armée soviétique, de partisans, d’otages civils, traitement inhumain des prisonniers russes, etc.
2Un biais méthodologique certain affecte la première interprétation. Très largement fondée sur le discours intéressé et justificateur des acteurs et, en particulier, les mémoires de généraux publiés après-guerre dans le nouveau contexte politique marqué par le développement de la guerre froide, cette vision apolitique et technique a été reprise pour une large part sans examen critique par des historiens militaires en raison de la proximité professionnelle les rapprochant [1].
3Même si la nazification progressive et croissante de l’armée allemande au fil du renouvellement de l’encadrement et des troupes n’est pas contestable, la seconde privilégie trop exclusivement l’adhésion idéologique comme seul ou principal ressort de l’obéissance et peut sembler réductrice [2]. Si l’armée allemande a bien été l’instrument de Hitler, qui en assurait personnellement et très directement le commandement, et de sa politique de conquête, on peut penser que sa participation et sa coopération ne reposaient pas seulement sur l’adhésion idéologique mais également sur des mécanismes plus divers et complexes, organisationnels tout particulièrement.
4C’est ce que mettait déjà en évidence un des premiers travaux sociologiques portant sur l’armée allemande au cours de la Seconde Guerre mondiale mais encore accessible et toujours intéressant dans sa démarche méthodologique [3]. Si la fonction du « groupe élémentaire » comme facteur de cohésion et de solidarité était soulignée, cette étude ne s’y réduisait cependant pas et les facteurs idéologiques (« noyau dur » nazi du groupe élémentaire, attachement très fort à la personne même de Hitler, endoctrinement) et organisationnels (encadrement, hiérarchie, contrôle, répression) n’étaient pas oubliés pour autant comme le laisse penser Omer Bartov dans sa présentation très partielle et quelque peu schématique [4].
5Pour sortir de l’opposition simplificatrice et réductrice de « la fausse alternative de la contrainte et du consentement », on préférera raisonner de manière voisine en termes de « faisceau de facteurs » [5] en essayant de transposer cette problématique élaborée sur le terrain de la Première Guerre mondiale à une autre situation chronologique, géographique et politique sensiblement différente, celle des relations entre le nazisme et les généraux de l’armée allemande. Sans nullement occulter la nazification et l’idéologisation croissante de cette dernière, une telle démarche compréhensive vise à mettre en évidence et à intégrer d’autres facteurs ou moyens complémentaires permettant d’obtenir la coopération, le consentement et l’obéissance des généraux que la seule adhésion idéologique au régime nazi et à son projet de conquête de « l’espace vital ».
6Ces relations se caractérisent en effet par une complexité certaine dont il faut s’efforcer de rendre compte [6]. Fondées sur une adhésion partielle ou plus large, un compromis intéressé de part et d’autre et une forte interdépendance, elles ont conduit à une coopération active dès l’arrivée au pouvoir de Hitler et l’instauration rapide du régime nazi. Pour mettre en œuvre leurs « programmes » respectifs, Hitler a besoin de l’armée tout autant que cette dernière a besoin de Hitler. Mais ces relations ne sont pas pour autant dénuées d’ambiguïtés et se sont souvent révélées difficiles, tendues voire conflictuelles, Hitler dénonçant de manière répétée et croissante l’ « esprit de Zossen », siège du haut commandement de l’armée de terre, l’OKH (Oberkommando des Heeres), dans la banlieue de Berlin [7]. Pour lui, le haut commandement ne partage pas assez la vision nationale-socialiste du régime, manifeste trop souvent ses réticences et ses désaccords et fait preuve de pessimisme, voire de défaitisme.
7On soulignera tout d’abord dans un premier temps la large communauté de valeurs et d’intérêts qui rapprochent les généraux allemands du régime nazi et de Hitler. Puis les modalités de la « mise au pas » organisationnelle et fonctionnelle progressive de l’armée et de ses généraux, qui conduisent à leur subordination croissante en raison de la concentration et de la confusion des pouvoirs politiques et militaires dans les mains de Hitler, seront abordées dans une seconde étape. Mais ces facteurs conduisant à l’obéissance, pour contraignants qu’ils soient, n’empêchent pas pour autant que puisse s’engager un processus de détachement progressif qui a conduit sous des formes variables à des prises de distance et l’expression d’oppositions qu’on précisera dans un troisième temps.
LES GÉNÉRAUX ALLEMANDS ET LE NAZISME : DES VALEURS ET DES INTÉRÊTS COMMUNS
8Avant l’arrivée au pouvoir de Hitler, les généraux allemands étaient encore majoritairement attachés au régime impérial et à l’Empereur lui-même, auxquels des liens sociaux forts les unissaient et qui leur assuraient et garantissaient tout à la fois une place centrale dans la société en termes de statut social et une très grande autonomie de fonctionnement et de décision sur le plan institutionnel et professionnel. Dès l’instauration du régime nazi en Allemagne, Hitler bénéficie pourtant de l’approbation et du soutien de la grande majorité d’entre eux et, plus largement, de l’institution militaire en tant que telle. Plusieurs facteurs de nature différente et complémentaire, d’ordre idéologique, professionnel et matériel, peuvent contribuer à expliquer cette adhésion rapide.
L’adhésion à des valeurs partagées et à la politique militaire du nouveau régime
9Cette adhésion est tout d’abord fonction d’un ensemble de valeurs communes et partagées, tant idéologiques que professionnelles, auxquelles adhérent les généraux : conservatisme profond du milieu social très particulier et fermé dont sont issus les généraux allemands, qui constituent une « caste » aristocratique et héréditaire pour une large part ; anticommunisme virulent trouvant son origine dans l’expérience des mutineries de 1918, les tentatives de prise du pouvoir du mouvement communiste après l’armistice et la légende du « coup de poignard dans le dos », selon laquelle l’armée allemande n’a pas été défaite par les Alliés mais « trahie » par l’arrière sous l’influence des partis de gauche ; anti-libéralisme, rejet de la république de Weimar et des partis politiques la soutenant, sentiments antisémites, etc. [8].
10Cette adhésion politique est également suscitée par l’attachement à des valeurs patriotiques, nationales et nationalistes, et d’unité nationale de la « communauté du peuple » (Volksgemeinschaft), amplement mobilisées voire monopolisées par le régime nazi mais relativement autonomes, ainsi qu’à des valeurs culturelles et professionnelles propres ne prédisposant nullement à la désobéissance (service de l’État, culture d’autorité, discipline militaire).
11Dans le contexte très particulier conditionné par les conséquences de l’armistice de novembre 1918, les généraux allemands soutiennent aussi le nouveau régime parce qu’ils adhérent également sans réserve à sa politique militaire et ses différents objectifs : révision du traité de Versailles dont la république de Weimar est rendue responsable et coupable sur le plan interne, revendication de l’égalité des droits avec la France et l’Angleterre dans le domaine militaire, liberté de réarmement massif et rapide visant à faire de nouveau de l’Allemagne une grande puissance militaire, réoccupation militaire de la Rhénanie perçue comme une restriction inacceptable à la souveraineté nationale, annexion de l’Autriche, etc.
12La préoccupation essentielle des généraux allemand est tout à la fois politique, militaire et professionnelle, et non exclusivement et strictement idéologique à proprement parler ; et ce d’autant plus que, du fait de son recrutement comme de son format, l’armée constitue un univers social et professionnel très largement clos. Il s’agit prioritairement de restaurer la souveraineté et la puissance militaire dont le traité de Versailles a privé l’Allemagne, et les généraux sont d’autant plus attachés à cet objectif que l’institution militaire a joué un rôle historique important dans la structuration de l’État allemand, tout en préservant l’autonomie traditionnelle de l’armée à l’égard du régime politique.
13Un tel objectif suppose deux conditions complémentaires. Tout d’abord l’unité politique de la nation allemande est perçue comme une nécessité essentielle pour que l’armée puisse faire face durablement à une guerre éventuelle. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’armée ne cherche pas à défendre la république de Weimar comme elle refuse de s’engager dans un coup d’État conduisant à une dictature militaire, proposé en 1932 par le chancelier von Papen à son ministre de la Reichswehr le général von Schleicher, qui ne peut que conduire à une guerre civile qui la détournerait de sa mission première de défense nationale. Le mythe du « coup de poignard dans le dos » comme interprétation de la défaite de 1918, que l’armée a très largement contribué à créer et à diffuser et auquel elle adhère, conduit à considérer que l’unité de la nation est impérative pour assurer le soutien, la légitimité et le succès même de son action. D’autre part, pour les généraux allemands, il ne peut y avoir d’armée puissante sans État fort capable tout à la fois d’affranchir l’Allemagne des limitations du traité de Versailles, d’assurer cette unité politique comme de lui donner les moyens financiers et matériels nécessaires à son développement [9].
14Or, pour les généraux et en dépit des moyens particulièrement brutaux utilisés, le régime nazi présente l’avantage d’apporter l’une et l’autre de ces conditions (unité politique, même si elle est forcée et réalisée par la contrainte, et restauration de l’État). Elles expliquent très largement le ralliement progressif de l’armée plus que sa « mise au pas » à proprement parler qui n’interviendra qu’ultérieurement en 1938, dans la mesure où elles permettent d’une part, de libérer l’armée de toute mission de maintien de l’ordre intérieur, et d’autre part, d’assurer les conditions de la mobilisation de la nation tout entière dans la perspective d’une guerre éventuelle.
15Mais, en dépit de cette communauté de valeurs et d’intérêts, cette attitude ne veut pas dire pour autant que l’armée et ses généraux adhèrent totalement à l’idéologie nazie en tant que telle, ni aux objectifs de guerre à court terme que Hitler expose explicitement dès novembre 1937 [10] à quelques ministres et aux principaux dirigeants de l’armée et qui suscitent au contraire des réticences au sommet de l’armée. Si la guerre constitue culturellement leur horizon « naturel » d’action professionnel, ils ne souscrivent pas spontanément à une politique pouvant conduire rapidement à une guerre généralisée à laquelle ils savent l’Allemagne peu capable de faire face à moyen terme.
L’intéressement professionnel et matériel
16L’adhésion et le soutien au régime nazi et à la personne même de Hitler sont également fonction d’un fort intéressement professionnel. L’armée se voit reconnue comme un des deux piliers du nouveau régime et son « monopole des armes » n’est pas contesté. C’est pour cette raison que l’armée soutient activement l’élimination brutale de la direction des SA lors de la « Nuit des longs couteaux » en juin 1934 et s’en félicitera, celle-ci aspirant à constituer une armée du peuple concurrente voire intégrant la Reichswehr [11]. Ainsi l’armée garde une place centrale dans la société allemande même si c’est au prix de la compromission avec le régime.
17D’autre part, alors que les possibilités de carrière et de promotion au sein de la Reichswehr étaient très fortement limitées par sa taille réduite (100 000 hommes et dix divisions seulement), la croissance très forte des effectifs de l’armée à partir de 1935, date charnière du réarmement allemand, et la reconstitution rapide de la puissance militaire allemande offrent sur le plan professionnel aux généraux de larges perspectives de carrière, de promotion et de commandement. De 1935 à 1940, le nombre de divisions et de corps d’armée croît de manière vertigineuse et avec lui les postes de commandement opérationnels. La guerre et les victoires initiales auront pour effet d’ouvrir considérablement les possibilités de promotion. Ainsi par exemple, à l’issue de la victoire sur la France, 12 généraux sont faits maréchaux en juillet 1940, et 11 autres généraux connaîtront la même promotion ultérieurement, alors qu’au cours de la Première Guerre mondiale, seuls cinq généraux avaient été faits maréchaux [12].
18Sur le plan matériel, les généraux allemands bénéficient également des largesses du régime nazi et de Hitler en personne. Des gratifications et avantages financiers réguliers exemptés d’impôts, associés aux grades mais aussi aux commandements assurés (groupe d’armée, armée, corps d’armée, division), peuvent conduire à doubler voire à tripler le montant de leur solde [13]. En outre, un nombre plus réduit de maréchaux et de généraux se voient accorder par Hitler lui-même des donations exceptionnelles en argent, domaine ou œuvres d’art pour services rendus [14]. Les maréchaux Keitel, von Rundstedt, von Leeb, von Kluge, von Kleist et le général Guderian en ont ainsi bénéficié. Ces facteurs d’ordre professionnel et matériel lient les généraux au régime nazi et à Hitler en personne, sans nécessiter obligatoirement une entière adhésion idéologique.
19Plus largement et quoique de manière beaucoup plus modeste, officiers et simples soldats ont également bénéficié sur le plan matériel des mécanismes financiers de redistribution de l’économie de guerre allemande au cours du conflit. Reposant sur le pillage généralisé des pays occupés, ils ont permis la stabilité du niveau de vie de la population allemande pendant presque toute la durée de la guerre [15].
HITLER ET LES GÉNÉRAUX : UNE SUBORDINATION TOUT À LA FOIS PERSONNELLE ET ORGANISATIONNELLE
20Sous l’Empire, l’armée bénéficiait d’une autonomie presque totale vis-à-vis du pouvoir politique, non seulement dans la conduite des opérations militaires mais également dans la conduite générale de la guerre. C’est pour une très large part le haut commandement allemand qui pousse à la guerre en 1914 [16]. C’est également lui qui considère en 1918 que la guerre est perdue et qu’il faut se résoudre à y mettre un terme dans des conditions défavorables, en demandant un armistice aux Alliés mais également à l’empereur Guillaume II d’abdiquer pour rendre possible cette issue [17]. Et cette autonomie a été préservée sous la république de Weimar où l’armée constitue un acteur politique à part entière, discutant et négociant d’égal à égal avec le pouvoir politique. En quelques années, Hitler et le régime nazi bouleversent radicalement cette relation entre le pouvoir politique et l’institution militaire en imposant la subordination totale de la seconde au premier [18].
21Cette redéfinition des relations s’opère par le biais de la notion de Gleichsaltung (littéralement « coordination »), qui relève de la conception nazie de la société et à son vocabulaire euphémisé et traduite de manière plus appropriée bien qu’imparfaite par le terme de « mise au pas » [19]. Pour asseoir son pouvoir sur l’ensemble de la société, le régime nazi cherche et réussit à « coordonner » les différentes activités sociales (travail, industries, jeunesse, culture, famille, etc.) en intégrant et contrôlant leurs organisations. Quoique de manière spécifique, l’armée n’y échappe pas.
La « mise au pas » organisationnelle et fonctionnelle
22À la mort du maréchal Hindenburg en août 1934 et avec l’accord préalable des généraux von Blomberg et von Fritsch, ministre de la Défense et commandant en chef de l’armée, Hitler cumule sa fonction de chancelier avec celle de président. Le lendemain même, les officiers de la Reichswehr prêtent un serment de fidélité à la personne même du nouveau Führer et non plus à la Constitution comme sous la république de Weimar. En 1937, l’annonce par Hitler de son projet d’annexion rapide des Sudètes par la guerre si nécessaire suscite néanmoins de fortes réticences au sein du haut commandement.
23Sans être nécessairement en désaccord sur le fond, le maréchal von Blomberg, ministre de la Guerre (son appellation change en 1935), les généraux von Fritsch, commandant en chef, et Beck, chef d’état-major général depuis 1933, multiplient les objections sur le plan militaire par crainte de voir l’Allemagne s’engager dans une aventure militaire à l’issue très incertaine compte tenu des alliances de la Tchécoslovaquie, d’une part avec la France mais également, d’autre part, avec l’Union soviétique [20]. Cette crise se traduit par une réorganisation complète et rapide du haut commandement. Les deux premiers sont évincés brutalement en janvier 1938 sous prétexte d’affaires de mœurs [21] et en dépit des gages qu’ils ont donnés au régime depuis son instauration en 1933, le troisième préférant finalement démissionner pendant l’été, non sans avoir tenté d’organiser une opposition des généraux [22].
24Le ministre de la Guerre n’est pas remplacé, Hitler s’attribuant de facto cette fonction. Avec la constitution de l’OKW (Oberkommando der Werhrmacht, haut commandement des forces armées) en février 1938, une nouvelle organisation interarmées du haut commandement est définie, à la tête de laquelle sont placés des généraux tout dévoués à Hitler (Keitel, Jodl, Warlimont), qui « coiffe » l’armée de terre, dont le nouveau commandant en chef est par ailleurs le général von Brauchitsch, bénéficiant de la confiance de ses pairs mais obligé docile de Hitler. Cette réorganisation permet l’intégration « fonctionnelle » et la subordination de l’armée au régime nazi [23].
25De fait et sans que ses dirigeants en aient eu clairement conscience, l’armée allemande perd alors son autonomie traditionnelle, quel que soit le rapport politique et idéologique personnel, relativement variable, des généraux au nazisme. Elle est très largement dépossédée non seulement de la conduite générale de la guerre mais également de la direction des opérations militaires [24], Hitler n’hésitant pas à intervenir de manière sans cesse croissante dans le déroulement même des opérations militaires, y compris sur le simple plan tactique quand il s’agit de déplacer la moindre division sur le front. Au cours du conflit, le champ d’action géostratégique de l’OKH est par ailleurs limité à la guerre à l’Est et les autres théâtres d’opérations (Norvège, Balkans, Afrique du Nord, Italie) lui échappent totalement.
26Une nouvelle étape décisive est encore franchie en décembre 1941 avec le limogeage du commandant en chef de l’armée, le maréchal von Brauchitsch, qui lui non plus n’est pas remplacé. Dès lors Hitler assure personnellement et directement son commandement en chef, secondé par quatre chefs d’état-major successifs dont la marge de manœuvre et l’influence sont limitées. Phénomène complètement inédit, la concentration et la confusion des fonctions politiques et militaires (chancelier - président - ministre de la Guerre - commandant en chef de l’armée de terre) sont alors totales et les généraux en sont réduits à n’être plus que les simples exécutants plus ou moins consentants et soumis des décisions du Führer, qui reste le plus souvent sourd à leurs objections. Dès lors, la conduite de la guerre et des opérations militaires est totalement entre les mains de Hitler qui, depuis son quartier général de Prusse Orientale, y consacre l’essentiel de son temps et de son énergie [25].
Le renouvellement accéléré du haut commandement
27Il faut se garder de considérer l’armée allemande comme un ensemble totalement unifié et stable pendant la durée de la guerre mais s’efforcer d’en avoir une vision beaucoup plus dynamique dans la mesure où les individus qui la composent et la dirigent changent dans une très forte proportion au cours même du conflit. De 1938 à la fin de la guerre, le haut commandement allemand est en particulier l’objet d’un renouvellement permanent qui n’a pas été assez souligné. Dès 1938 et suite à sa réorganisation qu’on vient d’évoquer, une quinzaine de généraux soupçonnés de tiédeur à l’égard du régime sont mis à la retraite [26], parmi lesquels les futurs maréchaux von Rundstedt, von Leeb et von Kleist, qui seront néanmoins « réactivés » peu avant l’invasion de la Pologne, Hitler ne pouvant se passer de leur expérience, la croissance de l’armée allemande ayant été trop rapide pour avoir encore pu générer des capacités d’encadrement à ce niveau de responsabilités.
28Au cours de la guerre, passée l’euphorie des victoires sur la Pologne puis la France, et au fur et à mesure de la dégradation de la situation militaire, un nombre croissant de généraux sont mis en réserve de commandement, sans affectation, temporairement ou définitivement, ou directement mis à la retraite. Tout désaccord sur le plan militaire est rapidement sanctionné par l’éviction, provisoire ou définitive. La crise de commandement de décembre 1941 - janvier 1942, liée à l’échec de l’offensive contre l’Union soviétique et en particulier devant Moscou, conduit ainsi au limogeage de 35 généraux, parmi lesquels les maréchaux von Brauchitsch, commandant en chef de l’armée, von Rundstedt, von Bock, von Leeb, les généraux Guderian et Höpner [27]. Les maréchaux von Witzleben et List, le général Halder, chef d’état-major général de l’OKH depuis 1938, sont également définitivement éliminés en 1942 ; les maréchaux von Küchler, von Manstein, von Kleist, Busch et von Rundstedt, ainsi que le général Zietzler, chef d’état-major de l’OKH depuis 1942, en 1944. En 1945, seuls huit des 24 maréchaux promus au cours du conflit mondial sont encore en activité et cinq seulement à la fin de la guerre [28].
29Pour avoir une vue moins impressionniste et beaucoup plus large de ce processus permanent de renouvellement et en mobilisant différentes bases de données biographiques [29], on peut proposer des chiffres portant sur l’ensemble du corps de généraux en activité au cours de la guerre, qu’on peut raisonnablement estimer au nombre de 1 700 pour la seule armée de terre [30], et qui attestent de son ampleur.
30Tués au combat, disparus au front, morts suite blessures : 200 (dont 52 en 1945).
31Autres morts (accident, mort naturelle, suicide, bombardement) : 130 (dont 30 en 1945).
32Faits prisonniers jusqu’en 1944 : 140*.
33Mis définitivement en réserve de commandement et/ou en retraite jusqu’en 1944 : 304*.
34Éliminés suite complot du 20 juillet : 36.
35[* Données non significatives pour 1945.]
36Ainsi, toutes causes confondues, plus de 800 généraux sont éliminés au cours de la guerre (47 %), dont 730 de 1939 à 1944 (43 %) ; et en 1945 le nombre de ceux en activité n’est plus que de 970 (57 %) [31]. Mais faute de pouvoir rendre compte conjointement et de manière dynamique du double processus d’entrée et de sortie du corps des généraux en activité, prendre pour base de calcul des pourcentages le nombre total et cumulé de généraux sur l’ensemble de la guerre tend à les « écraser » sensiblement.
37Il serait sans doute plus pertinent de faire le calcul par rapport au seul nombre des généraux en activité, mais encore faudrait-il pouvoir le déterminer précisément, ce qui s’avère délicat (sans doute de l’ordre d’un millier). En forçant à peine le trait, on pourrait alors constater que la très grande majorité des généraux en activité en 1939-1941 ont été remplacés au cours de la guerre. Toute armée en campagne connaît un tel processus mais on peut penser qu’il a pris une ampleur toute particulière et inédite en Allemagne au cours de la Seconde Guerre mondiale. Ce processus continu permet un contrôle croissant du corps des généraux en activité et s’accompagne de la promotion des généraux les plus dévoués au régime [32].
Désobéissance et opposition : des coûts rapidement croissants
38Dans un État totalitaire et dictatorial comme l’Allemagne nazie, de plus en plus confrontée à la dégradation de la situation militaire et à ses effets sur l’adhésion au régime et le consentement de la population, le coût social mais aussi de plus en plus physique de la désobéissance ouverte n’a cessé de croître, du fait de la surveillance policière de plus en plus poussée, de la répression et des sanctions de plus en plus brutales. L’armée n’y a pas échappé.
39Dès 1942, quelques généraux sont condamnés à mort pour avoir reculé en dépit des ordres de Hitler en personne. En particulier le général von Sponeck, commandant d’un corps d’armée en Crimée, relevé de son commandement en décembre 1941. Suite à l’intervention d’autres généraux, il ne sera cependant pas exécuté immédiatement et sa condamnation sera commuée en peine de prison. Il sera néanmoins exécuté à titre de représailles après la tentative avortée de renversement du régime de juillet 1944 [33].
40Il ne s’agit cependant pas d’une décision inédite à proprement parler. En effet, deux généraux ont déjà été assassinés au cours de la « Nuit des longs couteaux » le 30 juin 1934, purge sanglante qui ne s’est pas réduite à la seule élimination physique de la direction de la SA : le général von Schleicher, ministre de la Reichswehr dans le gouvernement conservateur-réactionnaire de von Papen en juin 1932, mais qui s’oppose à lui quand ce dernier propose une dictature militaire. Favorable à une coalition politique élargie aussi bien à gauche qu’au centre et à une partie des nazis (dictature militaire pourvue d’un soutien politique), il lui succède brièvement comme chancelier en décembre 1932 [34]. Sa femme et son adjoint le général von Bredow sont également assassinés. Seuls quelques généraux protesteront individuellement.
41De manière plus générale, on considère qu’au moins 20 000 militaires allemands, outre 16 000 civils, ont été condamnés à mort et exécutés au cours de la guerre pour refus d’obéissance, démoralisation de l’armée, tentative de désertion, trahison, pour la plupart en 1943 et 1944 [35]. Ce qui est considérable.
42Bien que relativement peu nombreux, les membres actifs du complot du 20 juillet 1944 ont fait l’objet d’une répression particulièrement féroce [36]. Il a été en effet à l’origine de la mort de 26 généraux dont trois maréchaux, trois généraux d’armée et sept généraux de corps d’armée. Au total, 21 généraux ont été exécutés par pendaison après avoir été chassés de l’armée et livrés au tribunal du peuple (Volksgerichtshof), alors que cinq autres préféraient se suicider ou étaient contraints de mettre fin à leurs jours : les généraux Beck, Wagner et von Tresckow ; les maréchaux von Kluge et Rommel, ces deux derniers n’ayant pourtant pas (pour des raisons différentes) participé activement à ce complot et étant seulement coupables d’être en relations avec certains de ses membres et d’en être informés.
43Plus largement, près de 200 officiers ont été exécutés au total, dont 17 colonels et 15 lieutenants-colonels, et presque autant de civils ; soit un total de plus de 300 exécutions. Là encore et même si ces généraux et ces officiers n’engagent pas l’institution militaire en tant que telle et dans son ensemble, il s’agit d’un phénomène inédit à cette échelle.
44Et les arrestations se chiffreront à environ 5 000, y compris au sein de l’armée et du haut commandement qui ne sont pas épargnés, pas plus que les familles. Dix autres généraux soupçonnés d’être impliqués à tort ou à raison dans le complot du 20 juillet sont en effet arrêtés et internés en camp de concentration, dont les généraux Halder, chef d’état-major de l’OKH de 1938 à 1942, von Falkenhausen, commandant des troupes d’occupation en Belgique, Speidel, chef d’état-major de Rommel (qui jouera après-guerre un rôle actif dans la constitution de la Bundeswehr avant de devenir commandant des troupes terrestres Centre Europe de l’OTAN), von Eisebeck, Kämpfe, Hassel.
45Dans les derniers mois de la guerre, outre quatre exécutions tardives liées directement ou indirectement au complot du 20 juillet (les généraux Oster de l’Abwehr, von Rabenau, Fromm, commandant de l’armée de remplacement en Allemagne, l’amiral Canaris), plusieurs autres généraux sont encore exécutés en 1945 par pendaison pour « défaitisme » et « démoralisation de l’armée » (les généraux Waber, Heistermann von Ziehlberg, Gothsche, Becker).
46Quel que soit le caractère souvent velléitaire, attentiste, ambigu et irrésolu de certains engagements dans l’opposition [37], son coût physique ne cesse progressivement de s’élever, ce qui a logiquement pour effet d’en limiter fortement la fréquence au regard des risques personnels encourus. Et tout autant que par l’idéologie qui, avec l’instauration dans toutes les unités des NSFO (Nationalsozialistische Führungs offiziere, officiers de conduite nationale-socialiste), véritables commissaires politiques pourtant honnis dans leur version soviétique, ne cesse de faire l’objet d’une propagande accrue à tous les niveaux au sein de l’armée, le régime tient également et de manière croissante par la peur et la terreur.
DÉTACHEMENT, PRISES DE DISTANCE ET OPPOSITIONS
47Mais en dépit des contraintes et des incitations au consentement très fortes que ces différents facteurs d’obéissance représentent, ils n’interdisent pas pour autant totalement des formes de prise de distance ou de détachement à l’égard du régime, voire de rupture d’obéissance ou même de désobéissance, tous termes qu’il serait nécessaire de définir plus rigoureusement [38], et qu’il convient de mettre en évidence. Même si elles ont été limitées en nombre, variables dans le temps et souvent velléitaires et irréalistes (en particulier par rapport à la possibilité d’éviter la capitulation sans conditions ou d’obtenir une paix séparée), on ne peut les considérer comme quantité négligeable ou les disqualifier simplement du seul fait de leur orientation politique conservatrice. Dans un contexte de contraintes tant idéologiques que disciplinaires très fortes, elles remettent en cause l’adhésion au régime, voire visent à son renversement afin de mettre un terme à la guerre pour les généraux les plus lucides et engagés.
Une opposition militaire moins tardive qu’affirmé généralement
48Même si le complot du 20 juillet 1944 en constitue l’épisode le plus connu et le plus ouvertement engagé, l’opposition militaire n’est pas née spontanément en 1944. Il est le produit d’un processus s’inscrivant dans une temporalité plus large.
49Bien qu’en nombre limité et sans qu’ils soient soutenus majoritairement par le corps des généraux, certains d’entre eux tentent de s’opposer à l’expansion territoriale dès 1938, lorsque Hitler fait part au haut commandement de son intention d’annexer les Sudètes par la force si nécessaire et de démembrer rapidement la Tchécoslovaquie au risque de déclencher une guerre de coalition. Outre l’éviction déjà évoquée du maréchal von Blomberg, ministre de la Guerre et du général von Fritsch, commandant en chef de l’armée de terre, soupçonnés de tiédeur à l’égard du régime en dépit des gages qu’ils lui ont donnés depuis son instauration en 1933, c’est à cette date que se constitue le noyau initial de l’opposition militaire autour du général Beck, chef d’état-major de l’OKH depuis 1935, qui préfère démissionner après avoir tenté sans succès de susciter une protestation collective des généraux.
50Un coup d’État est projeté et organisé avec plusieurs autres généraux hostiles (dont von Hammerstein-Equord, commandant en chef de l’armée de 1930 à 1934, von Witzleben, Höpner, Adam, Thomas, Brockdorff-Ahlefeld), qui rompent ainsi leur serment personnel de fidélité à Hitler [39]. Il ne sera finalement pas exécuté, faute de détermination sans doute, mais également du fait d’interdépendances plus larges : isolement des conjurés sur le plan interne ; attitude conciliante de la Grande-Bretagne et de la France sur le plan international, qui acceptent de signer les accords de Munich qui permettent provisoirement d’éviter la guerre. En 1939-1940, le projet d’offensive à l’Ouest provoque de nouvelles tensions et tentatives d’action [40].
51Beaucoup plus que sur des motivations morales ou juridiques, cette opposition repose sur la conviction profonde et relativement rationnelle, précoce ou plus tardive, que l’Allemagne n’a que de très faibles chances de gagner la guerre contre une coalition disposant de beaucoup plus de moyens et de ressources. Conscients des faiblesses de l’armée du fait d’un réarmement précipité et passablement chaotique [41], ils craignent que l’Allemagne ne se trouve entraînée dans une aventure militaire conduisant à un conflit généralisé auquel ils savent l’armée peu capable de faire face à moyen terme. C’est pour cette raison qu’elle touche davantage les états-majors, beaucoup mieux informés des limites de la machine de guerre allemande en ce domaine [42]. Dès lors, il importe d’éliminer Hitler et de renverser le régime pour éviter que l’Allemagne ne disparaisse en tant qu’État et que sa population ne soit sacrifiée. Cette conviction ne cessera de se renforcer et d’avoir une audience plus large au fil de la dégradation de la situation militaire et de l’accumulation des revers et des pertes.
Des formes variables de prise de distance et d’oppositions
52Les prises de distance à l’égard du régime ont pu prendre des formes très variables et leur inventaire reste très largement à faire. Faute de pouvoir proposer une typologie, quelques registres peuvent être identifiés. En 1939-1940, quelques généraux élèveront des protestations individuelles, adressées au haut commandement sous la forme de mémorandums, à l’encontre des exécutions sommaires, exactions et crimes commis par l’armée allemande ou auxquels elle a participé en Pologne, même si elles empruntent encore souvent au discours dominant du régime, ou s’y associeront : les généraux Blaskowitz, Ulex, List, von Leeb par exemple [43].
53D’autre part, si les « directives criminelles » de l’OKW (« ordre des commissaires », décrets Barbarossa, etc.), caractéristiques et initiatrices de la guerre idéologique d’extermination contre l’Union soviétique, ont été activement diffusées et justifiées par certains maréchaux et généraux, il ne semble pas pour autant que leur mise en œuvre ait été aussi généralisée et systématique qu’il est souvent affirmé. Selon une étude inédite citée par Ian Kershaw, entre le tiers et la moitié des unités (et donc des généraux commandants de divisions) ne s’y sont pas soumis d’une manière ou d’une autre [44]. Par le « freinage » des ordres, certains généraux ont pu exprimer leur désaccord et garder une autonomie relative en ce domaine en demandant à leurs officiers de ne pas les appliquer, donnant ainsi à entrevoir une « zone grise » et intermédiaire entre obéissance et désobéissance dans la mesure où « la guerre d’extermination ne participe pas d’une dynamique abstraite, mais de l’interaction de décisions échelonnées et de responsabilités individuelles » [45]. Pour autant, de 1939 à 1942, on ne peut pas parler d’opposition véritablement organisée.
54En effet, il faut attendre essentiellement 1943 et les premiers revers militaires importants (capitulations de Stalingrad mais également de Tunis qui laissent plusieurs dizaines de généraux allemands prisonniers des Alliés) pour voir les différents noyaux d’opposition se (re)constituer, entrer en relations, s’élargir et se radicaliser. Ainsi huit tentatives d’assassinat différentes de Hitler ont été organisées sous diverses formes dès 1943, en dépit des difficultés considérables et de tous ordres à les réaliser, à commencer par l’extrême difficulté d’approcher la personne même de Hitler qui ne quitte que très rarement son quartier général de Rastenburg en Prusse Orientale et dont les brèves visites sur le front ne s’effectuent jamais dans les conditions prévues et attendues [46].
55S’ils n’ont pas connu la réussite escomptée et en rien changé le cours de l’histoire, ils n’en ont pas moins existé et ce aux plus hauts niveaux de l’appareil militaire allemand : Abwehr autour du général Oster ; groupe d’armées Centre-Russie autour du général von Tresckow ; commandement militaire en France (MBF, Militärbefehlshaber in Frankreich) autour du général von Stülpnagel ; OKH avec les généraux Wagner, Stieff, Fellgiebel ; état-major de l’armée de remplacement (Ersatzheer, dite également armée de réserve ou de l’intérieur, par opposition à l’armée de campagne, Feldheer) à Berlin même autour des généraux Olbricht et Fromm ; district militaire (Wehrkreis) de Berlin autour des généraux von Hasse et von Thüngen-Rossbach [47].
56Enfin, en dehors de ce premier cercle le plus impliqué dans l’opposition, d’autres maréchaux et généraux ont été approchés et informés de ces projets. Si l’armée en tant que telle est entièrement engagée dans une guerre totale et l’instrument discipliné et efficace au service du régime nazi et de ses ambitions, une telle situation n’empêche pas nombre de généraux et plus largement d’officiers [48] de s’interroger assez ouvertement, y compris dans les instances dirigeantes de l’armée (OKH, Abwehr, OKW) sur les moyens d’y mettre un terme, bien au-delà du cercle étroit des membres actifs du complot.
57Si les généraux connus pour leur adhésion sans faille au nazisme sont tenus à l’écart (Keitel, Jodl, Busch, Model, Schörner), beaucoup de généraux « légitimistes » ou « loyalistes » sont au courant de ces débats voire y participent à l’occasion, même s’ils refusent finalement de s’engager dans la voie d’un renversement du régime pour tout un ensemble de raisons ou de justifications convergentes [49]. En activité, en disponibilité sans affectation ou mis à la retraite, nombre d’entre eux ont fait l’objet « d’approches » plus ou moins discrètes ou explicites (les maréchaux von Brauchitsch, von Leeb, von Bock, von Kleist, von Rundstedt, von Manstein, les généraux Halder, Guderian, von Falkenhausen, etc. [50]) et la frontière entre « opposants » et « attentistes loyalistes » est souvent mince tant l’indécision et l’hésitation semblent répandues. En tout cas et même si ces attitudes ne sauraient être assimilées à de la désobéissance, on n’est plus dans l’ordre de l’adhésion sans faille mais bien davantage dans celui du conformisme, voire de la résignation et du fatalisme.
58Si les divers complots et tentatives d’assassinat de Hitler n’ont pas abouti, on ne peut les considérer pour autant comme des phénomènes marginaux et quantité négligeable comme on le fait le plus souvent. Ils témoignent bien d’une rupture progressive vis-à-vis du régime nazi et de sa stratégie meurtrière, avant même la guerre en 1938 pour les généraux les plus lucides comme au cours de la guerre à partir de 1943, date à laquelle l’armée allemande se voit condamnée presque définitivement à adopter une posture défensive jusqu’à la fin de la guerre.
Le BDO-NKFD et l’opposition militaire en URSS
59Enfin une opposition militaire relativement active s’est également constituée à partir de l’été 1943 en URSS, à l’initiative de la plupart des généraux faits prisonniers à Stalingrad en janvier 1943. Ils constituent le BDO (Bund Deutscher Offiziere, association des officiers allemands), organisation qui se fond rapidement au sein du NKFD (Nationalkomitee Freies Deutschland, Comité national pour une Allemagne libre), pourtant dirigé et contrôlé par les communistes. Son activité longtemps ignorée semble avoir été sous-estimée et fait aujourd’hui l’objet d’une réévaluation [51].
60Après l’effondrement du groupe d’armées Centre-Russie en juin-juillet 1944 (opération Bagration), désastre largement comparable à la défaite de Stalingrad et qui entraîne la perte de 30 généraux (6 tués, 1 suicidé, 1 disparu et 22 prisonniers), cette opposition conduite par les généraux von Seydlitz-Kurzbach, von Daniels, Korfes et Lattmann lance un appel à la reddition au groupe d’armée Nord et finit par rassembler un nombre significatif de généraux : le « manifeste au peuple allemand », appelant ouvertement au renversement du régime nazi et à la fin de la guerre, est ainsi signé par 50 des 80 généraux faits prisonniers à ce moment sur le front de l’Est. Pour tardive, temporaire (1943-1945) et extrêmement limitée dans ses effets qu’elle ait été, cette prise de position témoigne néanmoins d’une rupture d’obéissance significative tant sur le plan idéologique qu’organisationnel, puisque conduisant à une coopération avec le régime communiste, figure négative centrale dans l’idéologie nazie. Même si la captivité a incontestablement facilité leur prise de position en rompant la relation hiérarchique, une telle attitude peut donner à penser que l’adhésion au régime nazi et à son idéologie n’était pas aussi forte chez certains généraux allemands.
61En dépit de leur coopération avec les autorités soviétiques et les communistes allemands, la plupart de ces généraux ne verront pas leur sort amélioré pour autant, beaucoup mourront en captivité et les survivants ne seront libérés qu’en 1955, et il serait très réducteur de réduire leur attitude à un simple opportunisme. Quoique tardive, c’est la conviction que le maintien du régime nazi ne peut conduire qu’à la disparition de l’Allemagne comme État et au sacrifice de sa population qui semble être au fondement de leur démarche. Pour sa part et après avoir été condamné à mort par le régime nazi, le général von Seydlitz-Kurzbach sera de nouveau condamné à mort en Union soviétique, sa peine étant ultérieurement commuée en vingt-cinq ans de camp. Libéré en 1955, il regagnera la RFA mais sera considéré comme un « traître » dans le contexte de la guerre froide [52].
62Phénomène le plus souvent ignoré et itinéraires quelque peu inattendus pour des généraux ayant consenti à servir le régime sinon considérés comme « nazis » jusqu’à leur capture, cette opposition conduira même huit d’entre eux à accepter de servir en RDA après leur libération anticipée. Ils prendront tout d’abord la tête de la Police populaire encasernée (KVP) puis à partir de 1956 de la nouvelle Nationale Volksarmee (NVA) est-allemande ; l’un d’entre eux, Vincenz Müller, devenant même inspecteur général de la Police populaire encasernée puis chef d’état-major de la NVA et vice-ministre de la Défense nationale de la RDA en 1956-1957 [53]. On peut sans doute mieux comprendre ces trajectoires singulières si l’on considère que le régime communiste, bien qu’avec une idéologie très différente de celle du nazisme en termes de croyances, de valeurs, de phraséologie et de vocabulaire, conjuguait à sa manière mais également « unité du peuple » et État fort, favorisant ainsi la possibilité de passer du service du national-socialisme à celui du « national-bolchévisme ».
Conclusion
63Si l’on prend en considération et l’on intègre ces différentes variables et facteurs professionnels, culturels, organisationnels, matériels, etc., qui ont très inégalement retenu l’attention, en un « faisceau de facteurs » conditionnant tant les comportements collectifs qu’individuels, on peut alors espérer parvenir à une vision beaucoup plus fine et complexe, moins mécanique, réductrice et monocausale des relations entre les généraux allemands, le nazisme et Hitler. Il est alors possible de rendre compte de la pluralité relative des attitudes et des comportements (adhésion, conformisme, obéissance, prise de distance, opposition), et de leurs évolutions dans le temps, sans qu’il soit bien évidemment question de renouer avec une vision apologétique ou de se livrer à une quelconque tentative de réhabilitation totalement dépourvue de sens.
64En effet, l’adhésion idéologique seule ne suffit pas nécessairement pour expliquer complètement le rôle central et actif joué par l’armée allemande et le haut commandement au cours de la Seconde Guerre mondiale et ses relations avec le nazisme. Et ce d’autant plus que la perception et la réception de ce dernier et de Hitler lui-même peuvent opérer un décalage sensible par rapport à leur réalité telle qu’on la connaît aujourd’hui, ce que I. Kershaw appelle « le mythe Hitler » [54]. Par différents autres mécanismes complémentaires et en alternant incitations positives, subordination organisationnelle et personnelle et sanctions croissantes, Hitler et son régime sont parvenus à intégrer et à mettre au service de leur ambition et projet politique une institution et un corps de généraux assez largement étrangers et pour partie réticents, mais finalement soumis dans leur très grande majorité et réduits au simple rôle d’exécutants.
65L’adhésion idéologique n’est pas toujours nécessaire à une coopération active. Sans nullement exclure le jeu de facteurs idéologiques (les valeurs communes et partagées), c’est ce qu’une approche plus organisationnelle tend à mettre en évidence.