Article de revue

La cavalerie à cheval pendant la guerre d'Algérie, 1956-1962

Survivance ou résurrection ?

Pages 81 à 91

Citer cet article


  • Durand, P.
(2007). La cavalerie à cheval pendant la guerre d'Algérie, 1956-1962 Survivance ou résurrection ? Guerres mondiales et conflits contemporains, 225(1), 81-91. https://doi.org/10.3917/gmcc.225.0081.

  • Durand, Pierre.
« La cavalerie à cheval pendant la guerre d'Algérie, 1956-1962 : Survivance ou résurrection ? ». Guerres mondiales et conflits contemporains, 2007/1 n° 225, 2007. p.81-91. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2007-1-page-81?lang=fr.

  • DURAND, Pierre,
2007. La cavalerie à cheval pendant la guerre d'Algérie, 1956-1962 Survivance ou résurrection ? Guerres mondiales et conflits contemporains, 2007/1 n° 225, p.81-91. DOI : 10.3917/gmcc.225.0081. URL : https://shs.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2007-1-page-81?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/gmcc.225.0081


Notes

  • [1]
    ESA : Escadron de spahis algériens.
  • [2]
    GESA : Groupe d’escadrons de spahis algériens.
  • [3]
    RSM : Régiment de spahis marocains.
  • [4]
    ECS : Escadron de commandement et des services.
  • [5]
    Embouchure sommaire principalement utilisée pour mener le cheval à l’abreuvoir.
  • [6]
    Bou Saada : chef-lieu d’arrondissement dépendant de Médéa, berceau de l’ethnie des Ouled Naïl. Par son architecture et sa palmeraie, Bou Saada a le charme d’une oasis et comptait 22 100 habitants.
  • [7]
    Djounoud = hors-la-loi.

1De 1954 à 1962, en Algérie, plus de 50 régiments de l’Arme blindée cavalerie (ABC), sans compter les centres d’instruction et des unités telles que les escadrons sahariens ou les pelotons d’automitrailleuses des régiments portés de la Légion, ont été engagés dans des opérations de maintien de l’ordre et ont combattu en blindés, à pied ou dans la troisième dimension et même à cheval. Car le manque d’infrastructure routière dans l’Algérie de 1954 (l’administration s’arrêtait là où s’arrêtait le goudron...) incita le commandement à recréer des unités à cheval pour renouer le contact avec la population. Déjà, les opérations de Tunisie et du Maroc avaient montré l’utilité des troupes à cheval en Afrique française du Nord ; c’est pourquoi de nouveaux escadrons avaient été créés progressivement à partir de 1952. Pour faire face aux événements d’Algérie, d’autres escadrons furent mis sur pied en décembre 1954 : 10e, 11e, 12e ESA [1]. Pour réduire les charges de gestion et les servitudes, ces unités autonomes furent réunies en groupes d’escadrons, les 9e et 10e GESA [2], puis en régiments, les 3e RSM [3], futur 23e RS (créé le 1er juillet 1957 et dissous le 31 juillet 1962), 5e RSA (créé le 16 février 1956 et dissous le 1er août 1962) et 9e RSA (créé le 16 janvier 1956 et dissout le 13 septembre 1962).

2Le 5e régiment de spahis algériens est donc reconstitué à cheval à partir des 5e et 6e ESA. Comprenant initialement un ECS [4] (avec un peloton d’automitrailleuses) et trois puis quatre escadrons de fusiliers, ses éléments sont étirés le long du même méridien, à Alger, Aumale, Bou Saada et Djelfa, jusqu’au mois de septembre 1957, date de son regroupement dans la région d’Aumale. En avril 1958, il fait mouvement vers la région de Duperré. Le 1er novembre, suite à l’indépendance du Maroc et de la Tunisie, les spahis perdent dans leur appellation toute référence à leur pays d’origine. Le 5e RSA devient le 5e régiment de spahis. Le 1er janvier 1959, il s’installe en quadrillage dans le quartier de Rouina. Le 1er janvier 1960, il est rattaché au quartier de Doui. Le régiment est dissous le 1er août 1962. Il a perdu au combat 59 des siens (6 officiers, 9 sous-officiers, 10 brigadiers, 33 spahis et 1 harki).

3Notre témoignage se fonde principalement sur l’expérience personnelle de deux années de service aux 3e puis 4e escadrons du 5e RSA et sur les récits de quelques frères d’armes.

4Le régiment renaissait au printemps 1956, à Aumale (aujourd’hui Sour El-ghozlan), au quartier Lanusse, sans doute ainsi baptisé en souvenir des généraux d’empire, prénommés l’un François et l’autre Pierre-Robert. Chef-lieu d’arrondissement du département de Médéa au pied des Bibans, comptant 13 500 habitants, c’était une bourgade charmante avec son église, son polygone, ses remparts, ses bistrots dont l’un abritait la popote des officiers. On y croisait des figures emblématiques comme celle du capitaine Laïffa Attaf. Ancien aide de camp des généraux Lyautey et Gouraud, il était commandeur de la Légion d’honneur et titulaire de 17 citations. Toujours en tenue orientale, il portait fièrement ses décorations pendantes.

5Coiffés du chèche, couvrant les oreilles..., Français musulmans pour la plupart, les hommes de troupe (on ne disait pas encore : hommes du rang) étaient issus de différentes armes. Certains n’étaient jamais montés à cheval, comme d’ailleurs quelques sous-officiers de l’ABC.

6Le chef d’escadron Chevant rappelle que l’école de Saumur s’efforçait, en peu de mois, de leur inculquer quelques principes de base. Mais, lorsque le jeune officier ou sous-officier arrivait dans un escadron, il ne trouvait plus les anciens parfaitement rodés, capables de lui apprendre le détail de son métier. La plupart des capitaines exerçant un commandement prenaient contact avec la cavalerie à cheval le jour où ils étaient placés à la tête d’un escadron. Tous, ou presque tous, étaient confrontés à deux problèmes entièrement nouveaux pour eux :

7— Le commandement d’une troupe à très forte proportion de Français musulmans ; ces derniers n’étaient d’ailleurs plus sur le modèle traditionnel – beaucoup sont appelés – et les événements d’Algérie avaient réagi sur leur mentalité. Ils étaient à mi-chemin entre la résignation musulmane et les appétits de l’Occidental. Pour les commander, il fallait savoir doser le paternalisme d’autrefois et les procédés modernes. Il fallait les connaître un par un, il fallait surtout posséder les qualités physiques et morales qui font le hakem, le chef.

8— Le maniement des chevaux : il fallait être homme de cheval, savoir juger de l’état et de la condition de ses montures, doser le travail et les rations. Il était indispensable de savoir régler les allures – et marcher à pied – pour arriver frais à l’étape ou au combat.

9Tout cela se compliquait par le fait que les officiers avaient rarement de vieux sous-officiers ou de vieux brigadiers à qui faire confiance pour les détails. Ils devaient apprendre à leurs hommes à faire leur paquetage, à seller, à monter à cheval. Ils devaient vaincre les mauvaises habitudes, contractées à la formation des escadrons et devenues de véritables « caïdats » dans les pelotons.

10L’effectif théorique du peloton (38 hommes) était rarement réalisé, contrairement à celui des chevaux (41), d’où un problème de répartition du travail des montures haut le pied. Il consistait en des promenades et des reprises de mise en selle, si l’on peut dire, puisque le harnachement était alors réduit au bridon d’abreuvoir [5] et au tapis de selle à six feuilles de feutre. Mais l’activité principale était le service en campagne et son temps fort la mise en batterie du fusil mitrailleur 24/29. Car chaque peloton était doté de trois pièces dont celle de l’escouade supplémentaire. L’armement individuel allait du pistolet automatique 35 au pistolet mitrailleur MAT 49 et à la carabine US M1 dont la puissance d’arrêt était très faible. À cheval, chacun portait le sabre modèle 1882, glissé sous la cuisse gauche. Le peloton disposait d’un émetteur-récepteur SCR 300, fixé sur un bât ou porté à dos d’homme suivant l’ambiance. Le radio chevauchait en selle 1874 et non pas en selle arabe, la guedda ne laissant pas de place pour le poste.

11Les équidés, poulains ignorants ou chevaux d’âge bizarrement dressés, tous entiers, étaient de race barbe ou arabe-barbe, d’âge et de robe variés. Au départ, les chevaux étaient groupés par robes : 1er peloton : gris fer ; 2e peloton : gris clair, 3e peloton : bais et alezans ; 4e peloton : multicolore... Plus tard, c’est en fonction du rôle tactique envisagé que fut répartie la remonte : robes sombres pour les éclaireurs, robes claires pour les fusiliers.

12Le lieutenant-colonel Noulens rappelle que le cheval de race barbe est un animal propre au Maghreb. Il a joué un rôle important dans l’histoire de l’Afrique du Nord. Il tient son nom des pays où il vit le jour autrefois, appelés barbaresques et qui s’étendent de l’Atlantique jusqu’aux confins de la Tripolitaine. Le cheval barbe est étonnamment résistant et sobre. Il mesure en moyenne 1,55 m au garrot, il a une tête assez forte chargée en ganaches, sa ligne du dessus est caractéristique avec un dos tendu et tranchant se terminant par une croupe en pupitre et une queue attachée bas toujours très fournie. Il a le pied très sûr, les jarrets bas, larges et secs, parfois clos. Ses pieds, petits, ont tendance à l’encastelure.

13Lors de l’arrivée des Français en Algérie, le cheval barbe y était un animal de guerre, la puissance des tribus se mesurait au nombre de leurs cavaliers. C’est pourquoi le cheval et son cavalier jouissaient d’un grand prestige, d’autant plus que le cheval tient dans la religion musulmane une place particulière : les Hadith du Prophète sont remplis d’instructions très précises concernant les chevaux et leur entretien : interdiction de les castrer, nécessité de bien les soigner, laisser les crinières à tous crins, etc. C’est pourquoi les chevaux des régiments de la cavalerie d’Afrique étaient toujours entiers et à tous crins, d’où leur surnom de « traîneurs de queue ». Confirmant cet éloge du cheval barbe, le commandant Licart écrit : « Il est énergique, résistant aux misères, aux privations et à toutes les variations de température, il se tare moins vite que les autres, il est rarement malade et dure longtemps. Vallon le qualifie justement de meilleur cheval de guerre du monde, comme le prouvent l’expérience de trente ans de guerre en Algérie, de trois ans en Crimée et en Italie, les campagnes du Maroc et les opérations en Macédoine et en Albanie (1914-1918). »

14L’équitation et le harnachement arabe, figés au XIVe siècle, avaient été entièrement conçus pour le combat. En 1954, les régiments de spahis en étaient encore équipés, seuls les officiers et les opérateurs radio étaient dotés d’une selle d’armes française modèle 1884 (officiers) ou 1874 (troupe). En plus de ses qualités de rusticité, la selle dite « arabe » présentait l’avantage de réduire le temps consacré à l’instruction équestre. Pour rééquiper les régiments en 1954, une commande de harnachements « arabes » modèle 1922 fut lancée par l’établissement régional du matériel de Clermont-Ferrand. Une entreprise du Tarn, L’Arçonnerie française, qui existe encore de nos jours, en assura en grande partie la fabrication.

15Pour le 5e RSA de 1956 à 1958, deux années, deux époques. La première correspond à la mise sur pied du régiment par le lieutenant-colonel André Marzloff. Le PC et l’ECS (escadron de commandement et de services ; les anciens disaient encore : escadron hors rang) étaient à Aumale. Les 1er et 3e escadrons bivouaquaient au sud de Bou Saada [6] autour des maisons forestières d’Ain Ograb et Ain Marnhia d’où, à la nuit tombante, on pouvait apercevoir les pâles et lointaines lumières de M’Sila. Les hommes campaient. Les chevaux étaient au « corps mort », c’est-à-dire entravés individuellement. Ce mode d’attache est préférable à la corde qui, en cas d’attaque ou de bagarre entre voisins ombrageux, peut favoriser la panique générale.

16Le déménagement d’Aumale à Ain Marnhia s’était effectué par la route, après quelques exercices d’embarquement. Dans le meilleur des cas, le plancher en bois des camions GMC, recouvert de litière, et les ridelles latérales assuraient au chargement une bonne stabilité. Mais, avec le plancher métallique, c’était une autre affaire...

17Les activités de l’escadron étaient le plus souvent orientées vers le Chott el Hodna : nomadisation par groupe de pelotons dans la plaine d’alfa, visite et contrôle de la population dans les villages pittoresques comme El Alleg ou Bordj Oultem, paradis des lauriers roses. Ces tournées étaient autant d’occasions de nouer un dialogue confiant entre les spahis et une population sensible au prestige de la troupe montée, le cheval constituant un incomparable trait d’union entre les communautés. Il arrivait même que tel ou tel étalon fasse office de reproducteur, honorant quelque cavale échevelée. Le capitaine fermait les yeux...

18Le colonel Gassiat, commandant la cavalerie d’Algérie, avait prescrit des embuscades de nuit. On choisissait des chevaux de robe sombre pour ces missions difficiles à conduire discrètement et qui procuraient plus d’émotions que de bilan. Une autre pratique originale était la construction de la murette chère au capitaine Ragonnaud : chaque jour, après la sieste, les hommes, restés au bivouac, édifiaient patiemment, pierre à pierre, ce rempart qui, en quelques semaines, allait atteindre une hauteur protectrice.

19Ain Marnhia avait été choisie en raison de son abreuvoir à moutons et de la source généreuse qui l’alimente en eau limpide. Les chevaux boivent trois fois par jour. Chaque fois, un groupe mixte, à pied, prenait position sur le piton dominant le point d’eau. Le FM restait en batterie face à l’ouest, direction dangereuse principale, pendant toute la durée de l’opération. Le réflexe de sûreté était scrupuleusement entretenu par le capitaine, de même que celui du renseignement.

20Son instinct de chasseur lui inspirait des expériences peu banales. Lorsque l’escadron cheminait, en fourrageurs, le capitaine d’un geste bref ordonnait un changement de direction instantané et une allure vive, trot ou galop. La drague de ce carré mobile pouvait s’avérer fructueuse : pas de moisson miraculeuse mais quelques indices, fuyards tapis derrière une dune, une cache mal refermée livrant un peu de matériel ou quelques documents. En somme, des vestiges d’une présence, celle d’observateurs de notre déplacement, surpris par le changement de formation et la vitesse des chevaux. Mais la faiblesse des effectifs et leur dilution ne permettaient pas d’action spectaculaire.

21Le 29 mars 1957, eut lieu le premier accrochage important mettant en œuvre des pelotons montés. Le 3e escadron nomadisait dans la zone forestière située vers l’oued Isser, au nord-ouest de Beni-Slimane. Après avoir passé la nuit dans une ferme, il progressait vers l’oued Malah. Le 3e peloton, celui du sous-lieutenant Hubert des Roches de Chassay, au sud de l’escadron, fut accroché, vers 10 heures, par un ennemi nombreux et bien retranché derrière des haies d’épineux et de jujubiers. Le capitaine de Rochefort fit manœuvrer ses deux autres pelotons en vue de dégager l’unité au contact. Le 2e (sous-lieutenant Ouazani) fut arrêté dans sa progression et fixé sur place par des djounouds [7] postés en couverture. Le chef du 1er peloton, le sous-lieutenant Renucci, se porta au galop en direction des coups de feu. Ayant eu deux chevaux tués sous lui, et menacé d’encerclement, il réussit à se replier et à faire mettre pied à terre pour reprendre le combat. Le capitaine tenta de venir commander au plus près. Bien que pris à partie par des feux intensifs venant de crêtes boisées, il réussit à rejoindre les 1er et 2e pelotons qu’il regroupa en vue de secourir le 3e dont on était sans nouvelle. Entre-temps, une automitrailleuse de l’ECS, qui patrouillait dans la zone, alertée par un cavalier du 3e peloton, tira au canon sur les mechtas d’où était partie la fusillade. Cette action permit le décrochage des restes du 3e peloton qui laissait sur le terrain 10 morts, dont son chef et son sous-officier adjoint, le chef Lugand. L’escadron était réduit à 40 hommes. L’ennemi, poursuivi par des tirailleurs, appelés en renfort et appuyés par des avions T6, en avait perdu 25.

22Ce combat fit apparaître les carences du régiment. Pour monter son opération, le capitaine avait « vidé les fonds de tiroir ». Malgré cela, les pelotons étaient encore trop faibles pour être employés de façon correcte : le 1er comptait 20 hommes, le 2e 15 et le 3e 18. De ce fait, il n’y avait qu’un fusil mitrailleur par peloton. Cependant l’attitude des spahis au feu avait été très bonne, malgré leur manque d’expérience. Les chevaux avaient bien supporté une alimentation et un abreuvoir insuffisants.

23Le 21 mai, le 5e tirailleurs, progressant en direction de l’oued Isser, est éclairé par le peloton Renucci. Vers 13 h 30, après une halte, les spahis suivent une piste qui serpente à travers bois, d’où leur formation en une colonne silencieuse et aux aguets. Soudain les spahis sont assaillis par un feu nourri. Ils se dispersent au galop, puis se regroupent après avoir mis pied à terre pour affronter l’ennemi qui se précipite à leur rencontre. Le brigadier Pozniakoff, tireur au FM, est mortellement blessé tandis que deux fellaghas sont capturés. De leur côté, les tirailleurs ont réagi vigoureusement. Mais les rebelles ne lâcheront prise qu’après l’intervention des avions T6. Le peloton Renucci a perdu 10 hommes, dont 5 disparus, et 10 chevaux tués. L’ennemi laisse 34 cadavres et 5 blessés sur le terrain.

24La maladie ayant frappé le chef de corps, c’est le lieutenant-colonel Jacques Branet qui lui succède en 1957, peu après la dramatique affaire de Beni Slimane, fatale au sous-lieutenant Hubert des Roches de Chassay, à une dizaine de spahis et à 15 chevaux. Particulièrement jeune, compagnon de la Libération, le colonel Branet a surtout servi en tourelle après des débuts à cheval, en 1939, à Lunéville. Attirés par la personnalité de ce chef charismatique, des cadres au profil de carrière prometteur rejoignent le 5e RSA qui accueille aussi le gratin des sports équestres militaires et de brillants officiers de réserve.

25Les escadrons sont alors regroupés dans la région d’Aumale. Ils cantonnent dans des fermes comme celle de Guelt ez Zerga attribuée au 4e escadron qui rentre de Bou Saada où il occupait le quartier Richepanse et Fort Cavaignac. Le colonel saisit toutes les occasions de magnifier l’esprit de corps, notamment par des prises d’armes, couronnant les opérations fructueuses. Il attache une grande importance au culte de la tradition. Le colonel Fresson, chef des sports équestres militaires, lui affecte un cheval de tête élevé en métropole. Un concours hippique original est organisé. Le parcours est monté sur le site d’un escadron où, en fonction de leur emploi du temps, les concurrents se rendent pour l’effectuer à leur convenance.

26Le régiment pouvant agir désormais tous moyens réunis, le moral de la troupe se trouve régénéré par des opérations dont le bilan positif s’étoffe progressivement, d’autant que les fusils semi-automatiques ont remplacé les carabines.

27Telle est l’affaire de Beni Ouagag. Le régiment, à cheval, y participe tout entier.

28Le 9 décembre 1957, un quadrilatère situé au sud de la voie ferrée Alger-Constantine est aux trois quarts bouclé par d’autres unités du secteur. Le 5e RSA doit fermer discrètement cette zone, pendant la nuit du 9 au 10, pour intercepter l’ennemi chassé vers le sud. Briefing à minuit. La mise en place initiale s’effectue en selle mais la nature du terrain et le souci de ménager les montures nous conduisent bientôt à mettre pied à terre. En colonne, le régiment progresse lentement, éclairé par le 4e escadron. Le terrain est semé d’embûches. La nuit d’encre ne facilite pas l’orientation. Heureusement le capitaine Bouchet, commandant le 2e escadron, est un expert. Marchant dans le sillage du 4e, il lève quelques indéterminations. L’avant-garde atteint, peu avant l’aube, les lisières ouest de Beni Ouagag où fument encore les cendres d’un feu de bivouac. Le jour s’est levé. Des détonations retentissent au nord. À la jumelle, on distingue une troupe identifiable à son foulard. Manifestement égarée, cette harka a accroché un ennemi qui tente de sortir de la nasse. Le lieutenant, commandant l’avant-garde, reçoit l’ordre de préciser ce contact. Il a l’intention de gagner au plus tôt Sidi Salem, d’y laisser les chevaux et d’aborder à pied le Kef Taourga, à la rencontre de l’ennemi.

29En fourrageurs, les deux pelotons en ligne, le 1er de base à gauche, trottent gaiement. Mais l’adversaire, au terme d’un déplacement rapide, tient déjà ce « dernier couvert ». Deux MG 42 prennent à partie les cavaliers. Plus question de combat à pied. Au commandement, les spahis ont mis le sabre à la main et galopent à travers des buissons et des abattis franchis « dans le train ». Bousculés par la vague des chevaux emballés, des rebelles se replient en désordre vers l’oued Sidi Aissa, abandonnant du matériel tandis que leur échelon de soutien ajuste ses tirs, mais en vain. Le gros de l’escadron rejoint à bride abattue. Un cheval de bât portant les munitions d’un FM du 2e peloton échappe à son conducteur et franchit la crête 1059. Calme et déterminé, le sous-lieutenant de Langlade va le récupérer sous le feu.

30La harka a disparu, sans doute repliée vers l’ouest. Le régiment fait face au nord. Le 4e escadron maintient le contact avec les rebelles fixés à l’est de l’oued. Un tireur au fusil mitrailleur du premier peloton abat un fellagha conduisant une bête de somme. Ému par ce baptême, il éclate en sanglots vite réfrénés. Guidés par radio sur le channel 16, T6 et Mystère entreprennent le nettoyage de l’oued. Dans l’après-midi, lorsque le peloton Méhu du 2e escadron ratissant à pied le versant est en aborde le sommet, il tombe pourtant sur un rebelle armé, mais rapidement neutralisé grâce au sang-froid du maréchal des logis Maamar, sous-officier de peloton. Le soir tombe. L’opération est démontée.

31Quarante ans plus tard, un historien militaire, le lieutenant-colonel Thierry Noulens, résume cette journée : « Certaines opérations firent appel au régiment complet, comme celle de Beni Ouagag le 10 décembre. Les quatre escadrons y manœuvrèrent à cheval. À cette occasion, le 4e escadron s’empara au galop d’une crête qui était tenue par deux armes automatiques. » Et il indique, d’autre part : « En six mois de présence dans la région d’Aumale, le régiment avait abattu 165 H(ors)-L(a)-L(oi) et récupéré 75 armes de guerre. »

32Non loin de là, le 2e escadron (capitaine Bouchet) contrôle un sous-quartier qui s’étend sur une vaste zone découverte et fortement ravinée, limitée à l’est par la forêt de l’oued Okris. Cette forêt est régulièrement utilisée par l’ennemi transitant entre l’Algérois et la Tunisie. Un seul itinéraire carrossable : la route Aumale-Bouira. C’est un milieu particulièrement favorable à l’action d’un escadron à cheval. Silencieux et nullement gênés par ce terrain difficile, les chevaux passent partout et prendraient de vitesse le marathonien le plus véloce. Classée zone interdite, cette forêt présente pourtant de nombreux indices de fréquents passages. Les villages voisins semblent propices à des contacts suspects.

33Le 2 novembre 1957, dès l’aube, une patrouille atteint le village d’Aïn-Louza situé au pied d’un col. Le comportement de la population, mal à l’aise et trop empressée pour être honnête, intrigue le capitaine Bouchet. Deux indigènes, habilement isolés de leurs voisins, révèlent la présence d’une bande de fellaghas bivouaquant à Bou Kharsoum, à 3 km de là, où des villageois d’Aïn-Louza sont allés les ravitailler ce matin même. Il est 9 heures. Ayant rendu compte au PC du régiment, le capitaine Bouchet apprend qu’il ne peut compter sur aucun renfort immédiat. Il décide néanmoins d’agir sans délai. L’escadron à trois pelotons trotte gaillardement vers la forêt et, ayant pris les dispositions de combat, se présente vers 11 heures aux lisières d’Aïn-Louza. Les pelotons (Roy, Méhu, Arbogast), heureusement dispersés, sont pris à partie par une fusillade nourrie, issue des deux rebords du col. Les spahis descendent de cheval pour poursuivre le combat. Mais les rebelles, articulés en deux colonnes convergentes, descendent des crêtes en vue de prendre l’escadron à revers. Un gradé est tué dès le début de l’engagement. Six chevaux sont blessés. La situation devient critique car une section ennemie monte à l’assaut. Heureusement, après 20 min interminables, une patrouille d’avions de chasse puis une compagnie d’infanterie aident à débloquer la crise. L’adversaire décroche enfin, poursuivi vers l’est au rythme de multiples escarmouches par les sentes et les buissons. Bilan : 6 armes de guerre, 5 cadavres, 2 blessés.

34Quittant la région d’Aumale pour le secteur de Duperré le 25 avril 1958, le 5e RSA occupe le quartier de Rouïna qui couvre une cinquantaine de kilomètres sur la direction Alger-Oran. C’est la plaine du Cheliff, « petit Sahara » égaré dans le Tell. La zone impartie aux escadrons à cheval est limitée au nord par le djebel Dahra couvert de forêts, au sud par les contreforts de l’Ouarsenis. Chênes verts et lentisques sont nombreux aux abords du massif. La vallée, de largeur inégale, est riche, contrairement aux communes proches des djebels. L’habitat est dispersé. Après quelques mois de participation à des opérations d’ensemble, le régiment, depuis le 25 juin, est aux ordres du lieutenant-colonel d’Ussel. Ces escadrons tiennent maintenant les sous-quartiers du Bou Rached, de Rouina, des Attafs et de Tiberkanine.

35En 1959, le général de Gaulle déclare : « L’armée accomplit ici une œuvre magnifique de compréhension et de pacification. » Mais dans les grands massifs forestiers, l’Ouarsenis en particulier, la situation reste tendue. Le 22 janvier, les escadrons Arlabosse (4e) et Pontbriand (1er), aux ordres du chef d’escadron Chevant, participent à la recherche d’une katiba dans la forêt de Lyra. Des écoutes radio ont révélé la présence de la bande rebelle qui est cependant restée introuvable. Vers 16 heures, l’opération est démontée. Les spahis repartent vers le nord ; les autres unités (dont le 1er REP) vers le sud. Il est environ 17 heures. Le 4e escadron va sortir de la forêt. Il progresse, échelonné sur plus de 1 km, le peloton Méhu en serre-file. Soudain, Méhu aperçoit quelques hommes en tenue de combat qui courent à travers les broussailles, remontant la queue de la colonne. Il pousse vers l’avant les derniers cavaliers de son peloton pour éviter de voir sa troupe scindée par un mouvement de l’ennemi. Se voyant repérés, les fellaghas ouvrent le feu. Le flanc gauche de l’escadron (pelotons Faye et Méhu) essuie de violents tirs d’armes automatiques. Ces deux pelotons font face et se regroupent vers l’avant pour éviter la scission. Deux chevaux, dont celui du lieutenant Méhu, sont tués sous leur cavalier. Combattant à pied, les spahis s’accrochent à un monticule où un FM est mis en batterie. Mais le tireur, le spahi Gallereau, est tué d’une balle en pleine tête. Tandis que le lieutenant Méhu s’empare du FM qu’il donne à un nouveau servant, l’ennemi se rue à l’assaut. Le maréchal des logis - chef Ferret abat un rebelle avant d’être lui-même grièvement blessé. Au peloton Faye, le maréchal des logis Naouri et le spahi Dominguez sont tués, comme le cheval du chef de peloton. Le sous-officier adjoint et quelques hommes du peloton Faye, momentanément coupés de leurs camarades, réussissent à les rejoindre. Les deux pelotons, mettant à profit un terrain couvert et accidenté, stoppent l’assaut ennemi soutenu par des tirs heureusement mal ajustés. Jusque-là serrés de près en tête de la colonne, le capitaine et le peloton Meunier dégagent pour contre-attaquer et neutraliser les armes automatiques adverses. Le contact est rétabli entre les trois pelotons et, tandis que tombe le soir, la katiba relâche sa pression et se replie peu avant 18 heures. L’escadron Pontbrillant rallie au galop, suivi par des légionnaires qui ont parcouru plus de 10 km au pas de gymnastique. Fouillant la zone, spahis et légionnaires retrouveront trois cadavres et leur armement.

36De ces cas concrets, le commandant Chevant tire les enseignements suivants : 1 / les unités de spahis passent à peu près partout ; 2 / elles se déplacent à la vitesse de 6 km/h ; 3 / mais quelques semaines d’efforts violents, démesurés, les rendent inutilisables pour des mois. Il en résulte qu’on ne devrait les employer qu’à ce que les autres armes sont incapables de faire aussi rapidement et aussi bien. Il n’est pas possible de demander à ces unités des efforts comparables à ceux que pouvaient fournir des escadrons de vieux spahis de métier au Maroc ou en Syrie d’autant que l’amélioration du modèle du cheval barbe d’Algérie a diminué sa rusticité.

37Si l’on veut en tirer le rendement maximum, les missions qui peuvent être confiées à la cavalerie à cheval sont principalement : 1 / recherche et destruction de l’ennemi en terrain non perméable aux véhicules ; 2 / échelon réservé d’une opération à base d’infanterie à pied.

38Mais il est indispensable que toute action de recherche de l’ennemi soit menée de telle sorte que la supériorité de feu puisse être acquise dès le début de l’accrochage. Toute manœuvre de grande envergure est vouée à l’échec parce qu’elle tombe dans le vide. Il faut courir au canon et bourrer sur l’ennemi lorsqu’on le tient. L’effectif engagé doit être au moins égal au nombre de rebelles qu’il est possible de rencontrer. L’emploi du peloton isolé à plus de 1 500 m de son escadron est donc à proscrire absolument. Il faut recourir à l’emploi du groupe d’escadrons, seule solution logique dès que l’on s’engage profondément dans une région à fellaghas. L’escadron de tête peut avoir 1 ou 2 pelotons bloqués par le feu adverse ; il étale le choc. L’escadron réservé est en mesure de se porter au galop sur le flanc de l’ennemi, de lui causer des pertes en restant maître du terrain et des armes des morts, le forçant à décrocher et à se diluer dans la nature.

39Il peut être extrêmement avantageux de placer, en soutien immédiat de l’unité d’infanterie engagée sur la direction la plus payante, des escadrons à cheval. Dès l’ouverture du feu, ils manœuvrent par les flancs pour couper les cheminements de repli utilisables par l’ennemi. S’ils n’y parviennent pas assez vite, ils restent en mesure de poursuivre les rebelles et de renseigner le commandement sur les directions qu’ils ont prises. Là encore, la cavalerie à cheval ne paiera que si elle est en nombre. Il ne faut pas oublier qu’un escadron de 100 chevaux ne met au combat à pied que 70 hommes. Il doit être engagé sur une seule direction, dans la main de son capitaine.

40Ces évocations de la vie et de l’action d’une unité à cheval en Algérie rappellent les enseignements que le lieutenant-colonel Bouchet, futur écuyer en chef, a mis en évidence dans un article donné à la Revue de défense nationale en 1968, à propos de l’emploi moderne des unités montées. L’auteur souligne les possibilités singulières du cheval en matière de rusticité, discrétion, capacité tout terrain. Il montre le rôle pérenne de la cavalerie à cheval pour la recherche et l’acquisition du renseignement. Il n’oublie pas la formation de la jeunesse, la conscription s’étant déjà révélée comme une forme aboutie de la démocratisation de l’équitation. C’était hier...

ANNEXE

41Régiments de l’ABC en AFN.

42Cuirassiers : 1er, 2e, 6e.

43Dragons : 2e, 4e, 10e, 12e, 13e, 16e, 18e, 20e, 21e, 24e, 25e, 26e, 27e, 28e, 29e, 30e, 31e.

44Chasseurs à cheval : 1er, 4e, 8e, 18e, 19e.

45Hussards : 1er, 3e, 4e, 6e, 7e, 8e, 9e.

46Chasseurs d’Afrique : 1er, 2e, 3e, 4e, 5e, 6e, 9e, 12e.

47Spahis algériens : 1er, 2e, 5e, 8e, 9e, 10e (groupe d’escadrons algériens).

48Spahis marocains : 1er (21e), 3e (23e), 6e.

491er et 2e REC.

50Régiments ayant eu des éléments blindés : 1er et 2e BEP, 1er et 2e REI, CPSLE.


Date de mise en ligne : 01/12/2008

https://doi.org/10.3917/gmcc.225.0081