Article de revue

Le rôle du bricolage collectif dans la création de structures de gouvernance universitaire : l’exemple de l’Observatoire Galiléo

Pages 11 à 30

Citer cet article


  • Mendez, A.
  • et Pascal, A.
(2026). Le rôle du bricolage collectif dans la création de structures de gouvernance universitaire : l’exemple de l’Observatoire Galiléo. Gestion et management public, . 14(1), 11-30. https://doi.org/10.3917/gmp.pr1.0025.

  • Mendez, Ariel.
  • et al.
« Le rôle du bricolage collectif dans la création de structures de gouvernance universitaire : l’exemple de l’Observatoire Galiléo ». Gestion et management public, 2026/1 Vol. 14, 2026. p.11-30. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-gestion-et-management-public-2026-1-page-11?lang=fr.

  • MENDEZ, Ariel
  • et PASCAL, Amandine,
2026. Le rôle du bricolage collectif dans la création de structures de gouvernance universitaire : l’exemple de l’Observatoire Galiléo. Gestion et management public, 2026/1 Vol. 14, p.11-30. DOI : 10.3917/gmp.pr1.0025. URL : https://shs.cairn.info/revue-gestion-et-management-public-2026-1-page-11?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/gmp.pr1.0025


Notes

  • [1]
    Traduction des auteurs.
  • [2]
    Les auteurs identifient trois principaux paradigmes de gouvernance publique : la centralisation hiérarchique, le new public management et la new public governance ouverte aux réseaux, partenariats et accords de collaboration et favorisant un management basé sur la confiance.
  • [3]
    Traduction des auteurs.
  • [4]
    Traduction des auteurs.
  • [5]
    Ici, à l’instar de Carstensen et al. (2023, p. 39), la robustesse s’entend comme la capacité des acteurs « à maintenir une ambition, une fonction ou une valeur publique face au stress et aux perturbations résultant d’événements et de problèmes turbulents, grâce à l’adaptation flexible, à la conception créative et à la réorientation pragmatique des solutions de gouvernance ».
  • [6]
    Traduction des auteurs.

Introduction

1 L’enseignement supérieur et la recherche sont actuellement le théâtre de transformations profondes, façonnées par un ensemble complexe de facteurs économiques, sociaux, politiques et technologiques (Bartoli & Trébucq, 2022). Ces mutations se manifestent à travers une série de changements majeurs qui redéfinissent le paysage académique et scientifique, et qui incitent les institutions à réexaminer leurs structures et leurs modes de fonctionnement pour s’adapter. Ainsi, en France, les instances de tutelles de l’ESR (ministère de la Recherche, grands organismes de recherche, universités) incitent des institutions à se regrouper localement lorsqu’elles ne les imposent pas. Au niveau des établissements, à côté des nombreuses fusions (Verdier et al., 2022) ou rapprochements symbiotiques (Fernando & Meier, 2023), de nombreuses formes de regroupements ont émergé dès le milieu des années 2000 : pôles de recherche et d’enseignement supérieur (PRES) en 2006, communautés d’universités et d’établissements (COMUE) en 2013 (dont peu survivent encore aujourd’hui), Établissements Publics Expérimentaux (EPE) en 2018, alliances d’universités européennes (2018)… Les laboratoires de recherche sont également l’objet de multiples recompositions et restructurations : fusions ou créations de structures fédératives telles que les Labex, les fédérations de recherche, les observatoires des sciences de l’univers (OSU).

2 Dans ce contexte, des travaux ont analysé les réactions des universités face à différents types de pressions qu’elles subissent pour initier des changements (Compagnucci & Spigarelli, 2020 ; Enders et al., 2008 ; Fumasoli et al., 2020). Ces travaux privilégient plus volontiers des analyses globales qui mettent en évidence les conditions qui permettent à des acteurs d’initier des stratégies de réponse face à des pressions institutionnelles, ces stratégies pouvant varier de la passivité à la résistance active. D’autres travaux (Louvel, 2013 ; Mignot-Gérard, 2012) modifient l’angle d’analyse. S’ils considèrent également que toute situation de changement permet effectivement aux universitaires d’exercer un comportement stratégique, ils ne cherchent pas à évaluer le niveau global de proactivité des acteurs mais plutôt à identifier en détail la manière dont ils prennent des décisions et agissent face à des injonctions de changement. Louvel (2013) mobilise à cette fin la notion de « bricolage » empruntée à Lévi-Strauss (1962) – et largement utilisée dans les études en organisation (Baker & Nelson, 2005 ; Duymedjian & Rüling, 2010 ; Odin & Thuderoz, 2010) parce qu’il définit « un régime d’action dans lequel le changement et l’innovation sont à la fois créatifs et fortement contraints, et où les individus ou les groupes créent quelque chose de nouveau à partir des ressources dont ils disposent » (p. 670) [1] et sans suivre de plan pré-déterminé. Elle montre comment les universitaires s’appuient sur un « répertoire » collectif partagé par les différentes parties prenantes pour élaborer des offres de formation respectant les normes européennes.

3 Selon Carstensen et al. (2023), le bricolage apparaît également comme une solution clé pour favoriser des solutions de gouvernance robustes en période de turbulences. En effet, ces auteurs soulignent « l’efficacité du concept de bricolage dans l’analyse de la façon dont les responsables publics peuvent fusionner de manière pragmatique des idées et des institutions provenant de divers paradigmes de gouvernance[2] pour renforcer la souplesse et la résilience du secteur public en période de turbulences » (Carstensen et al., 2023, p. 42) [3]. Ici, ils reconnaissent notamment la force du bricolage collectif qui suppose que « deux acteurs ou plus doivent se mettre d’accord sur le répertoire des ressources disponibles (en partageant potentiellement des ressources auxquelles ils ont un accès unique), engager un dialogue commun sur leur signification et leur utilisation potentielles, et développer et tester conjointement une solution » (Carstensen et al., 2023, p. 46) [4]. Dans ce régime d’action, la question du mode de coordination des bricoleurs est centrale. Elle nécessite, selon Duymedjian et Rüling (2010), l’existence d’un même espace conventionnel ou normatif pour soutenir le bricolage collectif, surtout dans les cas où les acteurs ne disposent pas d’une longue période d’apprentissage mutuel nécessaire à la fois pour accéder au répertoire de chacun et développer le niveau de confiance nécessaire pour s’engager dans un bricolage collectif (ce qui constitue, pour Duymedjian et Rüling, l’autre forme de bricolage, nommé bricolage familier). Or, comme le reconnaissent Carstensen et al. (2023), la vie des organisations peut contraindre des acteurs ne relevant pas de ces mêmes espaces à s’inscrire dans un processus de bricolage qui s’opérera dans des relations conflictuelles. Le bricolage peut dès lors refléter des processus politiques, mais aussi masquer des relations de pouvoir et des processus de légitimation portés par des acteurs qui défendent leurs intérêts et logiques. La littérature sur le bricolage collectif a minimisé cet aspect. Elle n’explique pas comment un bricolage collectif peut se développer dans un contexte où ne prédominent pas, dès le départ, des conventions partagées permettant de réguler les interactions. C’est ce mode de bricolage qui nous intéresse dans cet article, que nous qualifions de bricolage collectif dialectique. Plus spécifiquement, la question de recherche ici posée est la suivante : comment des acteurs mettent en œuvre un bricolage collectif lorsqu’il n’existe pas de conventions partagées ou un certain niveau de confiance entre les acteurs ?

4 Pour répondre à cette question, nous nous appuyons sur l’analyse de la création d’un Observatoire des Sciences de l’Univers (OSU), que nous appelons ici Galiléo, qui est une structure universitaire regroupant plusieurs laboratoires de recherche et des formations de niveau master dans le domaine des sciences de l’univers, et dont le projet de création résulte d’une injonction des tutelles de ces entités. L’intérêt d’analyser cette organisation est double. Tout d’abord, de nombreux travaux sur le bricolage se sont plutôt développés, comme le soulignent Mawadia et al. (2020), dans le champ des petites et moyennes organisations, parce que le bricolage est associé au manque de ressources. Or, d’autres auteurs ont montré que c’est moins le manque de ressources qui peut obliger des acteurs à s’inscrire dans un processus de bricolage qu’une forte incertitude et la difficulté des acteurs à identifier tous les possibles (Carstensen et al., 2023 ; Louvel, 2013). Ensuite, le concept de bricolage a été largement mobilisé pour analyser des petites et moyennes organisations ou des stratégies entrepreneuriales, mais plus rarement des organisations du secteur public a priori plus stables, comme les organisations de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (ESR). Le bricolage est pourtant, selon Carstensen et al. (2023), un mode d’action à privilégier par les acteurs publics pour essayer de construire des structures de gouvernance ro-bustes [5]. L’étude du cas Galiléo constitue un apport de connaissances en ce sens.

5 Ainsi, nous développerons dans une première partie les travaux portant sur le bricolage pour construire un cadre propice à l’analyse du bricolage collectif dialectique c’est-à-dire en l’absence de conventions partagées, moment préalable au régime de coordination par convention mis en avant par Duymedjian et Rüling (2010). La deuxième partie présentera le cas, la création de l’OSU Galiléo, et la méthodologie déployée. La troisième partie, dédiée aux résultats, permettra de décrire le processus de bricolage collectif mis en œuvre et les éléments constitutifs de ce bricolage. La quatrième et dernière partie sera l’occasion de discuter les résultats et notamment de caractériser le modèle de bricolage collectif dialectique qu’ils ont permis de faire émerger.

1. Revue de littérature

6 Depuis les travaux de Lévi-Strauss (1962), la notion de bricolage a connu un succès grandissant, permettant d’appréhender la façon dont des acteurs agissent sous contrainte de ressources dans des domaines variés allant de l’entrepreneuriat aux organisations, puis, plus récemment, au secteur public. L’objectif de cette section est de présenter le cadre théorique du bricolage et plus spécifiquement du bricolage collectif.

1.1. Le bricolage : une notion ancienne à l’intérêt grandissant dans les sciences de gestion

7 La notion de bricolage que nous mobilisons pour éclairer la fabrique de l’action dans l’ESR est issue des travaux de Lévi-Strauss sur la « pensée sauvage » qu’il associe à une pensée bricoleuse tout aussi intéressante mais différente de la pensée moderne, selon lui plus ingénieuse. Lévi-Strauss (1962, p. 31) définit ainsi la figure du bricoleur en l’opposant à celle de l’ingénieur :

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« Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées ; mais, à la différence de l’ingénieur, il ne subordonne pas chacune d’elles à l’obtention de matières premières et d’outils, conçus et procurés à la mesure de son projet : son univers instrumental est clos et la règle de son jeu est de toujours s’arranger avec les “moyens du bord” ».

9 Le concept de bricolage a été largement repris dans la littérature, notamment en entrepreneuriat, pour comprendre comment des acteurs dont la rationalité est limitée agissent dans des environnements où les ressources sont contraintes (Baker & Nelson, 2005 ; Baker et al., 2003 ; Duymedjian & Rüling, 2010 ; Garud & Karnøe, 2003 ; Odin & Thuderoz, 2010 ; Perkmann & Spicer, 2014). Ces travaux portent une attention toute particulière à la façon dont les acteurs emploient les ressources et les combinent. Ingénieur et bricoleur apparaissent ici comme deux idéaux-types (Duymedjian & Rüling, 2010). En situation d’incertitude, l’ingénieur commencera par élaborer des plans généraux qui lui permettront de spécifier les ressources à rechercher et de savoir comment les utiliser afin de s’approcher au plus près du programme établi. Le bricoleur quant à lui ne s’appuie pas sur un programme initial pour définir ses actions : ses objectifs sont généralement vagues au début puis, progressivement, se définissent en même temps qu’il s’appuie sur des ressources et les combine. Dans cet idéal-type, la notion de répertoire est centrale : il s’agit de l’ensemble des ressources matérielles, sociales et cognitives dont disposent les acteurs pour bricoler, le bricolage consistant à combiner les éléments du répertoire pour répondre à un problème. C’est alors que le dialogue s’initie c’est-à-dire l’activité qui consiste à assembler les différents objets du répertoire compte tenu du problème nouveau auquel doit faire face le bricoleur. Comme le souligne Lévi-Strauss (1962, p. 32) :

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« Sa première démarche pratique est pourtant rétrospective : il doit se retourner vers un ensemble déjà constitué, formé d’outils et de matériaux ; en faire, ou en refaire, l’inventaire ; enfin et surtout, engager avec lui une sorte de dialogue, pour répertorier, avant de choisir entre elles, les réponses possibles que l’ensemble peut offrir au problème qu’il lui pose ».

11 Notons cependant que les ressources dont dispose le bricoleur sont « précontraintes » selon Lévi-Strauss :

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« Les possibilités demeurent toujours limitées par l’histoire particulière de chaque pièce, par ce qui subsiste en elle de prédéterminé, dû à l’usage originel pour lequel elle a été conçue ou par les adaptations qu’elle a subies en vue d’autres emplois ».

13 Ainsi, si les éléments dont dispose le bricoleur sont précontraints par le sens de leurs nombreuses utilisations passées, leur signification et leur fonction particulières dans ce nouveau contexte restent à explorer. Comme le soulignent Carstensen et al. (202, p. 43) [6] : « étant donné que les éléments sont issus de paradigmes différents, le dialogue doit se dérouler entre les domaines épistémologiques et impliquer les participants dans l’“assemblage” de ce qu’ils savent à partir de différentes sources et de différentes manières ». La notion de domaine épistémologique renvoie ici aux travaux de Freeman (2007) qui fait référence à l’épistémologie rationnelle et scientifique dans laquelle les bricoleurs ont été formés – et qui, pour l’essentiel, demeure prédominante dans le discours –, aux ressources et contraintes managériales avec lesquelles ils doivent composer, ainsi qu’aux modes de connaissance qui façonnent leur pratique quotidienne. Le résultat du bricolage n’est jamais prévu à l’avance ni attendu. Il résultera de l’assemblage des différents objets qui resteront visibles en tant que tels. Baker et Nelson (2005) décrivent ainsi le bricolage comme un régime d’action dans lequel un acteur s’efforce à faire quelque chose – « making do » – en appliquant des combinaisons de ressources disponibles à de nouveaux problèmes.

1.2. Du bricolage individuel au bricolage collectif… dialectique

14 Comme le soulignent Carstensen et al. (2023), ne s’intéresser qu’aux bricoleurs en tant qu’entrepreneurs individuels fait courir le risque de surestimer l’importance de leurs caractéristiques spécifiques ou de leurs qualités intrinsèques au détriment de la reconnaissance du bricolage en tant que modèle d’action pouvant impliquer tous les acteurs sociaux et politiques dans des contextes particuliers, ce qu’ils nomment bricolage collectif.

15 Les recherches qui traitent du bricolage collectif sont pourtant plus rares et s’intéressent principalement au domaine de l’innovation entrepreneuriale (Garud & Karnøe, 2003 ; Le Loarne & Maaloui, 2015). Les travaux de Duymedjian et Rüling (2010) qui portent sur un périmètre plus large constituent un apport significatif. Ces auteurs ont en effet popularisé les deux principaux modes de coordination à l’œuvre dans un processus de bricolage collectif. Ils identifient un premier bricolage collectif de type « familier » dans lequel les bricoleurs ont des relations interpersonnelles fortes, agissent dans une grande proximité physique, culturelle et cognitive, partagent les mêmes répertoires de ressources matérielles et immatérielles et se font mutuellement confiance. Cette « familiarité » facilite ainsi le travail de bricolage collectif dont l’issue reste incertaine et non prévisible. Le deuxième bricolage collectif est de type conventionnel. Il se développe lorsque la co-présence des acteurs est impossible et qu’ils ne partagent pas nécessairement les mêmes répertoires de ressources. Dans ce cas, les bricoleurs négocient pour développer des conventions locales permettant leurs interactions autour de leurs répertoires de ressources.

16 Ainsi, les deux modes de coordination reposent sur des formes de confiance fondée soit sur des relations interpersonnelles (bricolage de type familier), soit sur une convention. Or, la présence de plusieurs bricoleurs induit la possibilité d’une coexistence, voire d’une confrontation de plusieurs logiques et représentations. À partir du cas d’un grand groupe brassicole, Christiansen et Lounsbury (2013) ont en effet montré qu’au sein d’une même organisation, tous les acteurs engagés dans un processus de bricolage collectif ne relèvent pas forcément du même ordre conventionnel. Ils mettent en évidence comment des problèmes organisationnels liés à l’existence de logiques divergentes peuvent être résolus grâce à un effort de problématisation de l’identité organisationnelle souhaitée et un processus de négociation sociale. Le bricolage, ici facilité par le contexte, aboutit à une hybridation des logiques à laquelle adhèrent les acteurs. Toutefois, ce processus de négociation sociale n’est pas toujours possible car les acteurs peuvent refuser ou être dans l’incapacité de s’y inscrire. De la même façon, Carstensen et al. (2023), empruntant les travaux de Duymedjian et Rüling (2010), montrent que les deux formes de bricolage, familier et conventionnel, s’appliquent dans le secteur public. S’ils reconnaissent que des conflits ou désaccords peuvent exister pendant le bricolage conventionnel notamment, ils mettent en évidence l’importance d’institutions particulières qui peuvent faciliter la négociation et régler les conflits et les désaccords entre les acteurs impliqués dans le bricolage. Mais en l’absence de telles institutions en amont du processus de bricolage, par quels mécanismes les conflits et désaccords peuvent-ils être gérés ?

17 Ceci invite ainsi à envisager une vision dialectique du bricolage collectif, état préalable à l’établissement de conventions locales qui pourront, par la suite, permettre un bricolage fondé sur des conventions. Dans de telles situations conflictuelles, la mobilisation de ressources aura une autre finalité. L’objectif de cet article est ainsi de caractériser ce bricolage collectif dialectique c’est-à-dire cette forme alternative de bricolage collectif dans laquelle les acteurs ne peuvent s’appuyer ni sur l’existence d’un cadre familier qui régule le bricolage ni sur des conventions.

2. Méthodologie

2.1. Présentation du cas

18 Cet article s’appuie sur l’analyse du projet de création d’un OSU que nous appelons ici Galiléo. L’étude a été menée dans les mois qui ont précédé la création de l’observatoire.

19 Les OSU regroupent des laboratoires et des formations qui relèvent des différents champs disciplinaires qui se consacrent à l’observation et l’étude des différentes « dimensions » de l’univers : les mers et les océans, les espaces naturels terrestres, l’espace. Dans ces disciplines scientifiques, les moyens d’observation de l’univers (tels que les télescopes, les bateaux, les aquariums, les stations marines, les stations écologiques terrestres), les collections d’échantillons et les bases de données constituées au cours du temps sont critiques pour l’activité de recherche. Ces outils sont très coûteux et nécessitent d’importants moyens humains – notamment des postes d’ingénieurs et de techniciens – tant pour assurer leur conception que leur maintenance ou encore leur mise à disposition vis-à-vis de la communauté scientifique. Au sein des universités, les OSU ont le statut d’École Interne, et peuvent, comme dans notre cas, être labellisés par le CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique) qui leur alloue des moyens financiers et humains à travers ses instituts (INSU – Institut National des Sciences de l’Univers, et/ou INEE – INstitut Écologie et Environnement).

20 Le projet Galiléo consistait à regrouper au sein d’un observatoire unique deux observatoires préexistants (composé chacun de plusieurs laboratoires de recherche, qui sont des Unités Mixtes de Recherche – UMR université(s) / organismes de recherche –, et d’une unité support – une unité d’appui et de recherche – UAR –) et trois laboratoires (deux UMR et une Unité de Recherche – UR –) qui n’étaient jusque-là intégrés à aucun OSU. Les responsables des différentes unités concernées par le projet Galiléo ont été obligés de s’engager dans un processus de bricolage afin d’aboutir dans un délai contraint à une proposition de projet scientifique et à un schéma d’organisation et de gouvernance du futur ensemble. Au total, huit laboratoires et deux unités support étaient concernés, sous des tutelles multiples (quatre universités ; le CNRS avec deux instituts différents : INSU et INEE ; l’IRD – Institut de Recherche pour le Développement – ; le Collège de France). Toutes les disciplines des sciences de l’univers étaient présentes, de l’océanographie à l’astrophysique en passant par la géologie et l’écologie (marine et terrestre). Une fois constitué, le futur ensemble devait rassembler plus de 800 personnes.

2.2. Collecte des données

21 La collecte des données s’est faite de manière inductive au cours d’une période de plus de huit mois passés sur le terrain. Nous avons pu suivre la dernière partie du processus d’élaboration du projet d’OSU. Nous sommes arrivés sur le terrain alors que les acteurs étaient en plein débat sur les modalités de création du futur ensemble, et le recueil des matériaux empiriques s’est achevé au moment du dépôt du projet. Le dispositif méthodologique mis en œuvre tient à la fois des opportunités qui nous ont été offertes par les acteurs du terrain (Girin, 1989) et de la volonté de suivre les pistes mises en avant par Venturini (2011) quant à la manière d’appréhender des situations confuses. Cet auteur conseille ainsi de ne pas retenir a priori pour l’observation une quelconque théorie ou méthodologie, d’observer autant de points de vue que possible et de s’attacher à écouter les voix des acteurs plutôt que les propres présomptions du chercheur.

22 Ainsi, au niveau des entretiens, nous souhaitions sonder la plus large palette possible d’acteurs concernés par Galiléo, afin de les interroger sur la manière dont ils percevaient ce projet, sur leur éventuelle implication dans son processus d’élaboration – sur les raisons de cette implication (le « pourquoi »), ses formes (le « comment ») et leur ressenti par rapport à cela. Utilisant ainsi une stratégie d’échantillonnage intentionnel (Kumar et al., 1993), nous avons réalisé quarante entretiens semi-directifs auprès des différentes parties prenantes du futur observatoire comme l’indique le tableau 1. Les entretiens ont été réalisés par un binôme de chercheurs. Ils ont duré entre 1h et 4h selon les cas, avec une durée moyenne de 2 heures. Ils ont fait l’objet d’un enregistrement et de prises de notes papier et ont été retranscrits intégralement.

Tableau 1

Détail des personnes interrogées

Extérieurs3 membres de l’INSU en charge du suivi du projet
3 directeurs d’OSU (à titre de comparaison)
GALILEOTous les directeurs d’OSU (DO) et d’unités (DU) – 12 au total –
4 directeurs adjoints (DA)
8 ITA (IT) :Secrétariat Général / Informatique, communication / Recherche
6 enseignants-chercheurs & chercheurs (EC)
5 responsables groupes transverses (IT) : Informatique / Communication / Services d’observation / Gouvernance / Administration
1 post doctorant
Description de l'image par IA : Tableau avec des membres de divers groupes et leurs rôles.

Détail des personnes interrogées

23 Nous avons également réalisé des observations dans le cadre de diverses réunions auxquelles nous avons été conviés (assemblée générale d’un des observatoires consacrée à la présentation du projet d’OSU, restitution du travail de groupes transverses, réunions entre les responsables des unités de recherche). Nous avons collecté et mobilisé des dizaines de documents externes et internes concernant les OSU en général, le futur observatoire et ses entités constitutives.

24 Notre équipe de recherche avait comme objectif d’accompagner le processus de constitution de l’OSU. Après avoir conduit les entretiens et à l’issue de l’analyse des différentes observations et documents collectés, nous avons réalisé un rapport et présenté nos résultats à l’ensemble des acteurs intéressés. Ici, nous avons mis l’accent sur les perceptions des acteurs (craintes et avantages) quant à la création de l’OSU et proposé une analyse de ces perceptions. Ces supports ont permis à l’équipe de pilotage de mieux appréhender l’importance des choix de gouvernance.

2.3. Analyse des données

25 L’analyse des données a été réalisée en quatre étapes (cf. annexe 1). Après nous être familiarisés avec le projet et son contexte organisationnel et institutionnel, nous avons réalisé une analyse chronologique du projet (Langley, 1999 ; Mendez, 2010) à partir de l’ensemble des matériaux collectés pour repérer les moments et éléments clés du processus. Cette analyse nous a permis de faire émerger un certain nombre de thématiques qui faisaient l’objet de débats contradictoires (gouvernance, mutualisation des moyens, conservation ou mutualisation de ressources…) et d’identifier une diversité de positionnements des différents acteurs interviewés liée à leur statut, discipline, institution d’origine, ou engagement dans le projet.

26 Dans une troisième étape, nous avons procédé à un codage systématique du matériau brut à partir de deux entrées principales : 1/ les perceptions positives et négatives de la création d’un OSU unique (avantages et freins) ; 2/ les conditions de réalisation et/ou les leviers d’action permettant d’atteindre les avantages supposés de l’OSU unique ou de surmonter les freins à sa réalisation. En parallèle de ces analyses, nous réalisions des lectures dans le domaine de la théorie des organisations, en particulier dans les champs du bricolage collectif. Plus nous avancions dans l’analyse des données, plus il apparaissait que ces grilles de lecture étaient adaptées au processus étudié.

27 Nous avons donc procédé à un deuxième niveau de codage, issu de la littérature et en référence aux domaines épistémologiques de Freeman (2007). Divers codes ont été utilisés : (1) les ressources, scientifiques, institutionnelles, techniques, relationnelles, discursives, financières, en termes de localisation, d’enseignement et de culture organisationnelle ; (2) les logiques qui sous-tendent les stratégies des acteurs (en référence à celles identifiées par Boitier & Rivière, 2016) : une logique académique propre aux enseignants-chercheurs tournée vers la production et la diffusion de connaissances scientifiques et pédagogiques, une logique politique partagée par les chercheurs et enseignants-chercheurs qui occupent des responsabilités et développent des stratégies de préservation de territoires, et une logique bureaucratique essentiellement portée à la fois par les tutelles soucieuses de rationaliser les moyens et les responsables administratifs qui doivent se conformer au cadre légal et réglementaire ; (3) les modes de coordination des bricoleurs, à savoir confiance, coopération, conflit, contrôle.

28 Enfin, nous avons contextualisé les logiques d’actions des acteurs et leurs discours. Plusieurs niveaux de contexte ont été identifiés : micro (niveau de l’unité de recherche, de la composante de formation, voire de la formation elle-même), méso (niveau du site – universités – et du territoire – région –), macro (niveau national et international, évolution de l’ESR). Chacune des sources a aussi été codée en précisant la position de l’acteur interviewé suivant son statut – chercheur ; enseignant-chercheur ; administratif, technicien, doctorant – et son niveau de responsabilité. Couplée à la description narrative, ceci nous a permis de comprendre la position des acteurs dans le processus et leur discours vis-à-vis du projet (adhésion, rejet, expression de craintes ou au contraire d’opinions positives).

3. Résultats : un bricolage collectif dialectique

3.1. Contexte et conditions initiales : les ingrédients d’un bricolage collectif dialectique

29 Le projet Galiléo consistait à regrouper au sein d’un observatoire unique deux observatoires préexistants. Le contexte de sa création était incertain, du fait de la stratégie des tutelles et de la structuration de l’écosystème local. Ce sont les tutelles (Universités, CNRS) qui sont à l’origine du processus de regroupement. Plusieurs entités relevant des sciences de l’univers co-existaient sur un territoire marqué par la présence de plusieurs universités engagées dans un processus de fusion. Ce dernier, encore peu avancé à ce moment-là, rendait nécessaire le regroupement des deux OSU existants (il ne peut y avoir qu’un seul OSU par université). Le CNRS souhaitait utiliser cette restructuration pour engager un mouvement de rationalisation de ses ressources et améliorer la visibilité nationale et internationale de la recherche dans les sciences de l’univers.

30 Une autre caractéristique de ce projet était sa complexité. Galiléo devait regrouper deux OSU et des unités aux statuts différents. Celles-ci étaient rattachées à des tutelles multiples, jusqu’à quatre universités et trois organismes de recherche. Les unités avaient ainsi des habitudes de fonctionnement différentes qui dépendaient des modes de gouvernance de leurs tutelles. Le processus s’est révélé d’autant plus complexe que le compromis que devaient élaborer les acteurs locaux devait être validé par l’ensemble de leurs tutelles. Dans le même temps, alors même que la création de l’observatoire relevait d’une injonction forte, les tutelles ont été très peu prescriptives et ne sont que très peu intervenues dans le processus, laissant les acteurs locaux libres de leur organisation et de leurs décisions. Cette liberté a été renforcée par le fait que les rares textes de lois relatifs à la gouvernance des OSU sont peu prescriptifs. Dernier élément : les acteurs locaux devaient aboutir à une proposition de projet scientifique et à un schéma d’organisation et de gouvernance dans un délai très contraint.

31 Il s’agit bien ici d’un cas de bricolage collectif dialectique : une situation complexe et incertaine dans laquelle des acteurs s’engagent sans projet initial précis ; une situation par essence conflictuelle puisque les acteurs se voient imposer la création de cet OSU alors même qu’ils ne le souhaitaient pas et dans un temps imparti très court incompatible avec la création d’une vision partagée. Il n’existe pas ici d’acteur central du changement, les tutelles n’ayant pas désigné un chef de projet et les responsables d’unités n’étant pas dans des relations hiérarchiques, ce qui aurait imposé un leadership « naturel ». Les acteurs ont dû entrer dans un processus de négociation multi-parties prenantes, dont l’issue devait être un compromis acceptable par tous puisque le dossier déposé devait être signé de tous les responsables des unités constituant le futur ensemble.

32 C’est dans la définition de la gouvernance du futur OSU que les différences de logiques et de ressources ont été flagrantes, la gouvernance faisant référence ici à un ensemble de décisions, de règles et de pratiques visant à assurer le fonctionnement optimal de l’organisation, ainsi qu’aux organes structurels chargés de formuler ces décisions, règles et pratiques, de les mettre en œuvre et d’en assurer le contrôle. Dans le cas de Galiléo, le bricolage ne concerne donc pas la production d’un objet matériel mais d’un système organisationnel permettant l’exercice du pouvoir. Les ressources mobilisables pour ce faire sont donc de nature immatérielle. Plus spécifiquement, le bricolage s’est cristallisé autour de trois grandes questions.

3.2. La définition de la gouvernance de l’OSU au cœur du processus de bricolage dialectique

3.2.1. Définition du problème

33 La collaboration des DU sur le projet scientifique a été relativement facile, mais les débats sont devenus houleux quand, sous l’impulsion du groupe de travail composé des responsables administratifs des unités, ils ont commencé à aborder les modes de gouvernance. Des points de vue différents ont émergé autour de trois dimensions stratégiques : la consistance de l’OSU – en tant que structure fédérative –, le « lieu » de l’élaboration de la politique scientifique et l’exercice du pouvoir en son sein.

34 La première question clé concernait le choix de la constitution d’une UAR « légère » ou « lourde ». La question était ici de savoir où devaient être « localisés » les services support à la recherche ainsi que les services d’observation (laboratoire ou UAR) et sous la responsabilité de qui (directeur de l’OSU ou directeur d’unité). Le choix d’une UAR lourde donne un pouvoir important au directeur de l’OSU au détriment des directeurs d’unité. De même, il n’est pas anodin pour un laboratoire d’avoir ses ressources (notamment humaines) dans ses murs, au plus près des besoins des utilisateurs, ou de devoir s’adresser à des services mutualisés et éloignés physiquement. Dans le cas de Galiléo, les entités sont dispersées sur un vaste territoire, plus de cent kilomètres séparant les deux unités les plus éloignées rendant cette question très critique : « Pour Galiléo, c’est plus dur du fait de la dispersion géographique » (DU 1). La deuxième question clé portait sur le « lieu » de l’élaboration de la politique scientifique : au niveau de l’OSU ou dans les unités de recherche ? La troisième question clé concernait le « type » de gouvernance : collégiale versus hiérarchique ? Dans un modèle collégial, le pouvoir de décision (par exemple en matière de politique scientifique) est confié aux chercheurs et aux enseignants-chercheurs dans le cadre d’organes qui constituent des espaces de délibération. Dans un modèle hiérarchique, le directeur de l’OSU dispose d’importants pouvoirs de décision.

35 Ces trois dimensions articulées ont formé au cours des débats deux schémas alternatifs de gouvernance – OSU « dur » versus OSU « mou » –. Cette opposition sur le mode de gouvernance de la future entité révèle :

  • ▪ Que les différents acteurs engagés dans le processus ne partagent pas les mêmes visions du résultat à atteindre (même si celui-ci n’est pas clairement défini).
  • ▪ Qu’il y a plusieurs logiques en présence (académique, politique, bureaucratique), dont certaines reflètent un continuum de représentations, de croyances et de pratiques entre deux pôles opposés. Des acteurs sont porteurs d’une logique académique synonyme d’indépendance et d’autonomie dans les choix de politique scientifique ; d’autres d’une logique politique visant à préserver des territoires et des ressources ; certains portent une logique bureaucratique valorisant la mutualisation et la rationalisation des moyens dans une logique d’efficience.
  • ▪ Que ces logiques semblent corrélées à la détention différenciée de ressources, ce qui va conduire à des modes de coordination non coopératifs.

3.2.2. Modalités du bricolage dialectique

Un bricolage inscrit dans une pluralité de logiques

37 Assez logiquement, les DU convergent sur une logique politique pour conserver le pouvoir quant à l’élaboration de la politique scientifique de leur unité : « L’UMR c’est l’unité de base, qui va rendre des comptes, qui reçoit des financements directs, ce n’est pas forcément une bonne chose que la politique scientifique soit faite par des strates au-dessus. Au niveau de l’OSU, il faut que ça soit des actions incitatives pour favoriser les collaborations, faire des économies d’échelle pour les services communs, ça c’est très très bien. Mais, la politique doit être faite par les unités » (DU 4). Les DU n’ont cependant pas tous la même vision du rôle que doit jouer la structure fédérative en matière de gestion des ressources. Les DU richement dotés sont fermement opposés à l’idée d’une UAR « lourde », craignant de se voir enlever leurs moyens qui seraient mutualisés au bénéfice d’unités faiblement dotées : « L’inquiétude porte sur ce qui est potentiellement mutualisable. Le directeur du laboratoire XX [en l’occurrence un laboratoire confortablement doté sur le plan des fonctions support] est dans une logique de défense de son territoire : mon labo, mes ressources ; il y a derrière cela des questions de pouvoir mais aussi des questions en lien avec un souci de bon fonctionnement de son labo » (ITA). Ces mêmes DU appartiennent d’ailleurs à un OSU « mou » dans lequel ils avaient réussi à garder leur pouvoir. À l’inverse, les DU plus faiblement dotés (en ressources humaines notamment) sont favorables à la création d’une UAR conséquente qui leur permettrait d’avoir accès à de nouvelles ressources : « Avec Galiléo, il faut en profiter pour demander des moyens supplémentaires à l’INSU sur ce type de services en commun » (DA).

38 Les DO et les représentants des tutelles, favorables à une mutualisation conséquente, adhérent à une logique bureaucratique. Les premiers entrevoient une amélioration de la qualité des services support du fait de la constitution de pools de ressources centralisées et spécialisées : « J’espère qu’on va vers l’utilisation de Galiléo pour pouvoir rationaliser notre fonctionnement. Si on supprime des doublons et qu’on développe des choses qu’on ne pouvait pas développer avant » (IT 1). Les seconds visent un objectif de rationalisation des moyens dans un contexte budgétaire difficile : « La démarche est bien dans notre ligne directrice. On aidera en créant des services mutualisés » (INSU). Les DO et les représentants des tutelles veulent clairement encadrer l’autonomie des DU en matière de politique scientifique : « La construction de projets communs c’est aussi une mission des observatoires : quand on réunit des laboratoires qui ont un spectre scientifique aussi large, il y a des gens qui ont des connexions entre eux. Objectif dans le cadre de l’OSU : identifier un projet commun » (INSU 1).

39 En revanche, les deux DO sont inscrits dans des cultures organisationnelles différentes et chacun relaie la conception de son université en matière de modes de décision et de pilotage, entrant dans des rapports de force qui se font l’écho des tensions entre les universités dans un contexte de fusion : « Uni2 et Uni3 sont sur une ligne d’OSU durs, et Uni1 sur des OSU mous » (DO). L’une des universités a une vision « délibérative » de la prise de décision, soutenant un « observatoire mou », tandis que les deux autres portent plutôt une vision « hiérarchique » du pilotage et un « observatoire dur ».

40 Si les DU s’opposent aux DO et aux tutelles en matière d’élaboration de la politique scientifique, les DO et les tutelles divergent sur la manière dont le directeur de l’OSU doit exercer son mandat et les modalités de prise de décision. L’histoire et le fonctionnement des deux observatoires ont en effet forgé des représentations différentes de ce qu’est un observatoire et de la manière dont il peut ou doit fonctionner : « Grosse différence OSU de Uni1 = c’est le mou, ils sont rattachés à une UFR, mais pas à un OSU, pas de bastions ; pas d’enseignement en propre. L’OSU de Uni2 a un enseignement propre depuis la licence (version dure de l’OSU), il a son école doctorale, ses enseignements » (DO).

Un mode de coordination basé sur le conflit

41 L’opposition sur la mutualisation des moyens et, plus largement, la diversité des logiques en présence a généré d’importants rapports de force. Des conflits durs se sont noués autour de luttes de territoires entre des unités proches thématiquement. En effet, la création de l’observatoire pouvant conduire à des réorganisations, certaines unités ont cherché à imposer leur domination au sein de leur champ disciplinaire. Un premier conflit a opposé deux unités étudiant les milieux marins : « XX veut qu’on disparaisse […]. Il dit que le marin c’est eux. Il ne reconnaît pas cette légitimité à notre labo » (DU 3). L’une des deux unités était par ailleurs affaiblie par la volonté de ses tutelles de fermer son site (une station marine ancienne) et par des risques d’absorption par la deuxième unité qui bénéficiait de forts soutiens institutionnels : « Tout est lié à la suprématie de l’Université XX par rapport aux autres » (DU 8).

42 Un second conflit s’est cristallisé autour de la coexistence de deux unités dans le même domaine et de la volonté de certains acteurs d’intégrer la plus petite, située sur un site éloigné. Pour cette unité, la création de l’UAR Galiléo lui faisait perdre son statut d’unité de recherche capable de définir sa propre politique scientifique et d’obtenir des postes de chercheurs. Les débats autour du devenir de ces deux unités ont été très vifs et ont fait naître des alliances entre les directeurs des unités les plus fragiles : celles dont la survie est directement mise en question et d’autres qui ne se trouvent pas en position de force dans les négociations.

43 Le « clan » des DU défenseurs de ces unités menacées est entré en résistance un temps, allant jusqu’à mobiliser les élus locaux. D’autres ont menacé de faire sécession et de ne pas participer à l’OSU pour se regrouper au sein d’un nouvel ensemble sous une autre tutelle : « Il y a un projet d’institut d’écologie. Dans cet institut il y aurait nos deux labos » (DU 3). Ces unités ont finalement intégré Galiléo, mais en s’associant dans une UMR unique construite autour d’un projet pluridisciplinaire. Cette menace a toutefois été utilisée comme une ressource pour peser dans les négociations avec les autres DU qui avaient tout intérêt à ce que Galiléo regroupe toutes les sciences de l’univers pour gagner en cohérence et en visibilité, et constituer une entité bien identifiée par les parties prenantes apporteuses de ressources.

Des répertoires de ressources hétérogènes

44 Tout au long du processus, les différents protagonistes ont essayé d’infléchir le processus en s’appuyant sur plusieurs catégories de ressources dans les rapports de force et les alliances dans lesquels ils étaient engagés. Les DO (et dans une moindre mesure les DU) ont mobilisé des ressources institutionnelles. Ils ont cherché à s’appuyer sur leurs tutelles, mais ces ressources ont été d’une efficacité très inégale. L’une des universités s’est révélée plus puissante (car plus légitime scientifiquement et mieux gouvernée) et plus investie que ses homologues dans la création de l’observatoire (et la fusion des universités) : « XX a le soutien du Président de l’Université. Il tient son pouvoir de lui » (DU 3) ; « tout est lié à la suprématie de cette université » (EC 3). Les différents instituts du CNRS ont également des degrés de légitimité différents : « tout est dominé par les Sciences de l’Univers. La coupure Sciences de l’Univers/Sciences de la Vie se retrouve du haut en bas de la pyramide » (DU 3). Ainsi les unités relevant à la fois de l’INSU et du nouvel INEE se sont trouvées moins bien positionnées dans les rapports de force que celles inscrites au sein des sciences de l’univers.

45 Les DU ont quant à eux cherché à activer des ressources scientifiques, plusieurs d’entre eux invoquant leur légitimité scientifique pour faire imposer la subsidiarité de la politique scientifique : « on a une grosse coopération avec la NASA sur un instrument pour quantifier la formation d’étoiles et l’évolution des galaxies » (DU 4) ; « on publie dans des revues comme Évolution, Global Change, de bonnes revues marines, on monte à 14 en indice » (DU 3). Les DU, notamment ceux des unités menacées, ont également mobilisé des ressources techniques. Ils ont insisté sur l’importance scientifique des moyens d’observation détenus pour justifier la préservation de ces sites, ainsi que la centralité de leur unité dans le futur observatoire et le maintien de leur marge d’autonomie : « la mission du site est d’apporter à la communauté scientifique nationale des moyens d’observation de la nature » (DU 2).

46 D’autres ressources ont joué un rôle significatif dans les débats et les choix finaux. La démographie étudiante a permis de rééquilibrer les forces dans les négociations. Les unités moins légitimes sur le plan de la recherche (du fait d’une hiérarchie entre disciplines) portent des formations attractives comptant un grand nombre d’étudiants : « l’enseignement c’est clairement un enjeu […]. La démographie des étudiants est très inégale suivant les disciplines. En physique et biochimie, ils ont fusionné car ils n’avaient pas assez de monde. En bio-écologie, il y a 65 étudiants en M1, ce qui est beaucoup ! » (DU 3) ; « nous, on est dans la mention de physique […], on est un morceau de la spécialité “astrophysique, énergie, rayonnement”, on souffre d’un manque de visibilité alors que le master sur l’environnement a 400 étudiants avec 12 spécialités […]. Les filières d’excellence attirent : les grandes écoles sont nos concurrents directs. On voit la multiplication des classes préparatoires vider les universités » (EC 1). Cette ressource avait été un facteur de structuration des deux OSU, l’un « dur » bénéficiant d’un enseignement fort, l’autre « mou », bénéficiant de ressources financières contractuelles détenues par les unités.

47 L’implantation physique des unités a aussi pesé dans les négociations. L’observatoire rassemble des entités dispersées géographiquement, ce qui freine la mutualisation des ressources et radicalise la position des opposants à une UAR « lourde » : « Pour Galiléo, la dispersion géographique n’aide pas : on a 7 sites en plus très éloignés » (DU 1). De plus, dans les deux conflits durs déjà évoqués, l’implantation des unités a été centrale, les deux laboratoires menacés étant localisés sur des sites éloignés des autres unités du même champ scientifique (pour l’une, quelques kilomètres, pour l’autre, plusieurs dizaines).

3.3. Le processus de bricolage et la structure de gouvernance choisie

48 L’objectif du bricolage était d’aboutir à un système de gouvernance permettant de piloter le futur OSU. Élaborer un système de gouvernance est un enjeu essentiel, notamment dans un processus de fusion, puisqu’il s’agit de créer les entités décisionnelles qui dirigeront les activités c’est-à-dire qui décideront des objectifs, des moyens à mettre en œuvre et de leur répartition. Dans le cas de l’OSU, très concrètement, trois dimensions étaient donc controversées : la localisation des moyens notamment techniques ; la localisation de l’élaboration de la politique scientifique ; le type de gouvernance au sens des modalités choisies du processus de décision (collégiale versus hiérarchique). L’enjeu pour les différents acteurs en présence était de faire valoir leur point de vue pour aboutir à la conception du système qui leur serait le plus favorable en mobilisant les ressources disponibles.

49 Le bricolage collectif dialectique s’est alors opéré à plusieurs niveaux. À un premier niveau, le bricolage a eu lieu dans les différents groupes de travail institués pour préparer la fusion et la future gouvernance. Dix groupes de travail ont été organisés ainsi qu’un comité de pilotage dans le but d’établir la forme de la future entité. Parmi ces groupes, trois jouaient un rôle de pilotage et d’arbitrage des propositions (le comité de pilotage, le comité de gouvernance et le comité de gouvernance élargi). Il y a eu des groupes de travail dédiés à des questions opérationnelles, mais qui ont impacté les choix de gouvernance : recherche et valorisation, enseignement, services d’observation, administration, informatique, UAR. Ces groupes ont recensé les moyens existants, opéré des benchmarks, fait des propositions de fonctionnement. Le groupe administration devait notamment préparer le travail du groupe gouvernance. Il a recensé les systèmes de gouvernance existant dans d’autres OSU, notamment concernant les instances mises en place (nombre et nature des conseils et comités). Ces groupes de travail ont recensé les ressources et forces disponibles dans leur périmètre. C’est notamment à l’occasion du travail de ces groupes que des ressources sont apparues de nature à renforcer la légitimité des bricoleurs engagés dans l’élaboration de la gouvernance du futur OSU et ont ainsi été mobilisées pour un tout autre usage que celui prévu initialement.

50 Les ressources scientifiques (publications, rayonnement) et la démographie étudiante (nombre de formations, d’étudiants, attractivité) ont été mobilisées (et détournées de leur finalité initiale) pour justifier les choix de gouvernance, notamment en matière de localisation de la politique scientifique.

51 C’est au cours des discussions et des séances de travail de ces groupes de travail que ces ressources ont émergé comme éléments de justification de la forme de la future gouvernance. Les ressources institutionnelles (soutien des tutelles mais aussi modalités de gouvernance des OSU et des tutelles) ont été utilisées pour être réinjectées dans le schéma de gouvernance en cours d’élaboration (inspiration du modèle choisi), et/ou pour appuyer les choix (légitimité de la tutelle mieux gérée en capacité d’orienter les choix).

52 Le tableau 2 propose une synthèse des ressources mobilisées avec leur sens dans un usage « normal » et le détournement opéré par les bricoleurs dans le cas Galiléo.

53 À un deuxième niveau, le bricolage a eu lieu dans des instances plus politiques, comme dans les conseils d’administration des différentes entités (pour enrôler d’autres parties prenantes et légitimer les positions prises) ; dans le groupe de pilotage qui examine les propositions des groupes de travail, en valide certaines et en invalide d’autres ; ou encore dans les instances des tutelles (qui rappelons-le fusionnent elles aussi). La constitution de l’OSU devient alors un enjeu dans le processus de fusion.

Tableau 2

Le détournement des ressources

Usage « normal »Détournement opéré par les bricoleurs
Ressources scientifiques (qualité et quantité)Diffusion des connaissances, outil de rayonnementLégitimité de la localisation de la politique scientifique
Ressources techniques (qualité)Support de l’activité scientifiqueLégitimation de la préservation des sites, maintien des marges d’autonomie vs contrôle des moyens
Ressources institutionnellesPilotage, gouvernance des entités existantesJustification des modalités de prise de décision (collégiale vs hiérarchique)
Ressources démographiques (nombre d’étudiants et doctorants)Attractivité des formations, développement de compétences, diffusion des connaissances, renouvellement des populations scientifiquesLégitimation de la place dans les instances de gouvernance
Ressources physiques (localisation des unités)Input pour l’activité des entités (station marine par exemple)Justification de la localisation des moyens
Description de l'image par IA : Tableau comparant l'usage normal et le détournement des ressources par les bricoleurs.

Le détournement des ressources

54 Finalement, après un tumultueux processus de négociation, un dossier de demande de création de l’OSU a été soumis pour évaluation. Ce projet a été signé de tous les responsables des entités initialement pressenties pour constituer l’OSU. Comme le montre le tableau 3, la structure de gouvernance à laquelle a abouti le bricolage collectif est une hybridation des deux modèles alternatifs initiaux qui reflètent des paradigmes de gouvernance différents au sens de Carstensen et al. (2023).

55 En effet, l’analyse du schéma de gouvernance révèle une structure particulièrement complexe, bien plus complexe que celles des deux OSU qui se fondent dans Galiléo ou encore que celles dont se sont dotés les trois autres OSU extérieurs dont nous avons interviewé les directeurs. Alors que les textes de loi régissant la création d’un OSU n’imposent, à côté du directeur, qu’un conseil de l’observatoire, Galiléo est doté de nombreuses autres entités : un comité de direction, un conseil scientifique, un conseil de l’UAR, un comité de gestion, un comité des études et huit commissions. Ainsi, on constate qu’à l’issue de la phase d’échanges et de négociations entre les directeurs des différentes composantes de l’OSU, l’alternative d’une structure de gouvernance souple et légère a été écartée.

56 Concernant le premier élément de négociation qui portait sur le choix à faire entre une UAR légère ou une UAR lourde, c’est une UAR conséquente qui a été créée. De nombreuses fonctions support ont été rattachées à l’OSU et placées sous l’autorité d’un responsable administratif de l’UAR. Il en est ainsi du service financier, de la gestion des ressources humaines, de l’administration de l’enseignement, mais aussi des activités liées aux contrats de recherche et à la valorisation, ces dernières pouvant être considérées comme stratégiques pour la recherche. On note également que l’unité de recherche qui était localisée sur un site éloigné (et dont la pérennité en tant qu’UMR était remise en cause) a finalement été incorporée dans l’UAR, perdant de fait son statut d’UMR pour devenir une « station d’observation » mutualisée.

57 Le deuxième élément de controverse portait sur le lieu de l’élaboration de la politique scientifique. Les DU ont toujours d’importantes marges de manœuvre en la matière, mais celles-ci apparaissent désormais encadrées par la présence d’un conseil scientifique au niveau de l’OSU dont la mission est, d’après les statuts, d’émettre « un avis sur les orientations scientifiques, sur les candidatures et demandes de postes auprès de l’INSU ». Il s’agit là d’une différence notable avec les autres observatoires étudiés dont aucun ne comportait de conseil scientifique.

Tableau 3

La structure de gouvernance de l’OSU Galiléo

OSU « mou »OSU « dur »OSU Galiléo
Prise de décisionCollégialeHiérarchiqueNombreuses instances au niveau de l’OSU
Lieu d’élaboration de la politique scientifiqueLaboratoiresOSULaboratoires mais avec un conseil scientifique
Localisation des moyensUARComposantes/ laboratoiresUAR principalement (ce qui donne du pouvoir au directeur de l’OSU puisqu’il contrôle les moyens)
Description de l'image par IA : Tableau comparatif des structures de gouvernance de trois OSU (mou, dur, Galiléo) avec des descriptions de rôles et localisations.

La structure de gouvernance de l’OSU Galiléo

58 Quant à la troisième dimension de la controverse, à savoir le type de gouvernance, collégiale versus hiérarchique, la présence des nombreux conseils, comités et commissions contrebalance et minimise le poids du directeur de l’observatoire, exprimant le choix d’une gouvernance délibérative. En matière de programmation scientifique, la création d’un conseil scientifique traduit la volonté de constituer un espace de négociation collective sur ces questions essentielles.

4. Discussion

59 L’analyse du cas Galiléo confirme que les conditions initiales dans lesquelles peut se développer un processus de bricolage collectif sont multiples. Le manque de ressources n’est pas systématiquement à l’origine du bricolage. L’incertitude, la turbulence et la nécessité d’adapter des normes produites ailleurs, peuvent contraindre les acteurs à s’engager dans un processus de bricolage dans lequel ils vont mobiliser les ressources à leur disposition (Carstensen et al., 2023 ; Louvel, 2013). Dans un contexte de profondes mutations, et en l’absence d’orientation claire de la part de leurs tutelles, les membres du futur Galiléo se saisissent des fortes injonctions de changement qui leur sont adressées et dessinent chemin faisant les contours de la future organisation.

60 Notons ici que les bricoleurs ne sont pas des experts. Concevoir des systèmes de gouvernance n’est pas leur métier. Ils sont chercheurs, enseignants-chercheurs, personnels administratifs et techniques. Ils n’ont pas la capacité de suivre « les principes généraux reconnus d’une profession particulière » (Duymedjian & Rüling, 2010, p. 146). Il y a eu bricolage parce que Galiléo illustre la situation décrite par de Certeau et rappelée par Duymedjian et Rüling (2010, p. 146) : « Les bricoleurs organisationnels se trouvent dans des situations qui rappellent l’analyse de Michel de Certeau (1990) sur les tactiques dans la vie quotidienne. Il y a tactique lorsqu’un individu se déplace dans un espace qui n’est pas le sien ou, plus précisément, qui n’est pas marqué par une frontière fixe à l’intérieur de laquelle il peut déterminer des règles d’action et où il n’a pas de base stable pour planifier et capitaliser ses actions. Dans cette situation, le jeu de l’acteur devient tactique et consiste à jouer avec le temps et les événements afin de créer des opportunités ».

61 Cependant, le processus de bricolage collectif qu’ils mettent en œuvre diffère des modèles jusque-là décrits dans la littérature. Duymedjian et Rüling (2010) identifient deux modes de bricolage collectif, familier et conventionnel. Les modalités d’action engagées ici relèvent d’un troisième mode de coordination, le bricolage collectif dialectique, qui ne s’appuie ni sur l’existence d’un cadre familier qui régule le bricolage ni sur des conventions (Duymedjian & Rüling, 2010). Notre cas montre qu’un processus de bricolage collectif peut se mettre en œuvre alors même que des conflits existent entre acteurs et qu’aucune entente préalable n’est constituée. Ce contexte laisse la place à des stratégies reposant sur la mobilisation de ressources de nature et de valeur différentes, et l’activation de relations visant à imposer une logique ou une représentation. Le bricolage familier, le bricolage fondé sur les conventions – ou bricolage conventionnel – et le bricolage dialectique diffèrent ainsi significativement comme le montre le tableau suivant.

62 Le bricolage dialectique se caractérise ainsi, à l’instar du bricolage conventionnel, par des interactions entre bricoleurs sur des périodes de temps relativement courtes et/ou dans des espaces plus étendus ou moins exclusifs. Dans le cas étudié, l’espacement géographique et l’injonction forte de rendre un dossier dans un délai restreint participent pour beaucoup à caractériser le bricolage dialectique de cette façon.

63 Les ressources dont disposent les bricoleurs appartiennent majoritairement à leurs répertoires individuels dans lesquels ils puisent pour tenter d’imposer leur vision et, pour faire écho aux travaux de Freeman (2007), leurs épistémologies. Si certains éléments du répertoire sont ainsi communs à l’ensemble des bricoleurs, d’autres sont « différenciants ». Chaque bricoleur va alors activer ses ressources pour essayer de sortir son épingle du jeu. Ces ressources (scientifiques, institutionnelles, démographie étudiante, implantation physique) n’ont pas la même valeur et sont activées compte tenu de la finalité souhaitée. Cette valeur dépend du contexte dans lequel elles sont mobilisées.

64 L’analyse du cas Galiléo nous montre que certaines ressources sont plus légitimes que d’autres dans l’espace organisationnel/ professionnel et confèrent plus d’influence aux bricoleurs qui les possèdent. Leur mobilisation contribue à orienter la recherche de solution. Notons que dans le cas Galiléo, le détournement de certaines ressources a renforcé les rapports de force dans la logique conflictuelle.

65 Dans cette perspective, le bricolage collectif se met en œuvre sur la base de relations conflictuelles, d’alliances, de rapports de force et/ou de domination. Il doit être analysé comme un processus politique qui dépend du niveau de ressources et de la nature des ressources auxquelles ont accès les bricoleurs ainsi que de leurs logiques. Le bricolage ne peut donc s’appréhender qu’en regard du contexte spécifique dans lequel il se joue. Le cas Galiléo montre ici tout l’intérêt de se doter d’un cadre d’analyse qui permet d’appréhender cette dialectique.

66 Notons ici l’importance des investissements de forme dans les cas de bricolage dialectique. Duymedjian et Rüling (2010, p. 145) reconnaissent que « moins les acteurs impliqués dans l’action collective sont familiers, plus les enjeux et la possibilité de conflit entre eux sont élevés, plus les investissements de forme seront nécessaires ». Dans le cas Galiléo, les discussions se sont essentiellement cristallisées autour de la structure de gouvernance dont les nombreuses instances délibératives mises en place apparaissent comme autant d’investissements de forme qui masquent et expriment tout à la fois le bricolage dialectique qui s’est joué. D’autres investissements de forme ont également été réalisés comme l’élaboration d’un cahier des charges pour la future UAR à partir du travail des différents groupes de travail ou encore la mobilisation de notre équipe de recherche en tant que boundary spanner dans l’accompagnement du processus de création.

Tableau 4

Les modes de bricolage collectif dans les organisations : familier, conventionnel, dialectique

Bricolage familierBricolage conventionnelBricolage dialectique
Période de tempsLong termeCourt à moyen termeCourt à moyen terme
ProximitéForte, co-présenceFaible, moins de co-présenceFaible, moins de co-présence
RépertoirePartagé ou accessible mutuellementSéparé avec accès régulés par des conventionsSéparé
RelationsProximité, confianceRelations négociées, existence de conventionsConflits, alliances, rapport de forces et/ou domination
ConventionNon-informelleInformelle – négociée localementInformelle – plusieurs logiques conflictuelles
Investissements de formeAbsent-faibleFaible-moyenFort
Description de l'image par IA : Tableau comparatif des modes de bricolage collectif: familial, conventionnel, dialectique.

Les modes de bricolage collectif dans les organisations : familier, conventionnel, dialectique

67 À l’instar de Carstensen et al. (2023), nous observons que la création de structures de gouvernance robustes requiert du pragmatisme (hybridation de modèles, multiplication d’instances de délibération pour assurer la représentation des propositions de chacune des parties). Toutefois, à la suite de Duymedjian et Rüling (2010), Carstensen et ses collègues maintiennent la vision d’un bricolage de type conventionnel, dans lequel la négociation et la recherche de compromis sont souhaitées par les acteurs. Leurs propositions nous semblent sous-estimer les situations dans lesquelles les acteurs ne convergent pas et qui relèvent en fait d’un bricolage dialectique. Dans ce cas, la mise en place d’investissements de forme s’avère nécessaire pour se prémunir contre des comportements opportunistes des autres bricoleurs.

68 Le bricolage dialectique peut ainsi être rapproché de la vision du bricolage portée par Cleaver (2002) ou encore Christiansen et Lounsbury (2013) dans laquelle le conflit est omniprésent. En effet, pour Cleaver (2002), le bricolage est un processus autoritaire où quelques bricoleurs possèdent des ressources plus « autoritaires » que d’autres. Pour Christiansen et Lounsbury (2013), le bricolage dans un contexte intra-organisationnel est nécessaire lorsque les acteurs portent des logiques conflictuelles. Il suppose alors la combinaison créative d’éléments des différentes logiques et un consensus sur la nouvelle identité organisationnelle créée. Galiléo présente un contexte encore différent dans la mesure où aucune logique ni ressource n’est suffisamment prégnante pour réguler le bricolage. Aucun consensus sur l’identité du futur ensemble n’est atteint ni même négocié, la structure de gouvernance choisie étant une hybridation des structures de gouvernance précédemment adoptées. Ce choix se révèle finalement robuste au sens de Carstensen et al. (2023). La gouvernance de l’OSU contribue bien à maintenir l’ambition publique affirmée des acteurs en matière de création de connaissances et de formation. Pour maintenir cette ambition, ils acceptent de manière pragmatique des solutions de gouvernance hybrides, malgré leurs différends et leurs conflits qu’ils ne cherchent pas nécessairement à gommer. Le processus de création de Galiléo illustre ainsi la nature profonde du changement institutionnel : objet de relations de pouvoir et d’enjeux de légitimité entre les acteurs en présence, son changement ne peut être connu à l’avance car il est étroitement dépendant du contexte et de la capacité des acteurs à mobiliser des ressources pertinentes dans ce contexte précis.

Conclusion

69 L’objectif de cet article était d’explorer la manière dont des acteurs mettent en œuvre un processus de bricolage collectif dans un contexte conventionnel ou normatif défavorable, c’est-à-dire lorsqu’ils ne partagent pas de vision commune sur les actions à envisager. En nous appuyant sur le cas de la création d’un OSU, nous avons pu proposer un troisième mode de coordination, de type dialectique. Confrontés à un contexte complexe et incertain, les acteurs engagés dans le processus de bricolage se distinguent par les logiques qui sous-tendent leurs actions. Ils ne partagent pas de convention commune et, de surcroît, sont inégalement dotés en ressources. Pour avancer dans le processus, ils entrent en conflit, nouent des alliances et mobilisent les ressources dont ils disposent pour orienter les décisions et faire valoir leur point de vue. Il s’agit bien de bricolage puisque les acteurs activent et « détournent » des ressources qui ont normalement une autre destination (légitimité scientifique, démographie étudiante, implantation physique etc.) ; un bricolage collectif qui met en action des dizaines de bricoleurs, inscrits dans des institutions différentes qui ont travaillé à imaginer une solution.

70 Notre cas est exemplaire d’un processus de bricolage dialectique où les acteurs engagés dans le processus ne peuvent pas puiser dans un répertoire partagé. Il montre, à partir d’un cas empirique concret, la pertinence d’analyser les modalités du bricolage collectif dans des organisations du secteur public. Sur le plan managérial, il fournit des propositions concrètes quant à la manière de faire fonctionner ensemble des acteurs durablement en désaccord. Il montre l’intérêt d’une logique pragmatique et la nécessité d’élaborer des investissements de forme pour assembler des idées issues de paradigmes très dissemblables.

71 Le cas de Galiléo recèle toutefois des limites. Nous avons bien conscience qu’il s’agit d’un cas unique dans un contexte très spécifique (celui de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, redoublé du contexte singulier d’une fusion entre universités). Cependant, le contexte de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche présente des proximités avec d’autres champs organisationnels (contexte d’internationalisation, de compétition accrue, injonction aux regroupements, etc.). Il serait très intéressant d’élargir la perspective à d’autres contextes organisationnels, au sein d’entreprises multinationales ou de méta-organisations par exemple, d’explorer si ce type de bricolage peut aussi être à l’œuvre dans un contexte intra-organisationnel ou s’il reste le propre de ce type d’environnement. Par ailleurs, si notre cas montre l’effectivité du bricolage collectif dialectique, nous avons quitté le terrain au moment du dépôt de la structure de gouvernance de l’OSU. Il serait intéressant, dans des recherches futures, d’interroger l’efficacité et l’efficience de ce mode de gouvernance comme l’impact des doublons décisionnels sur l’allongement des processus de décision.

Remerciements

Les résultats présentés dans cet article s’appuient sur une enquête réalisée par une équipe du LEST composée de Lise Gastaldi, Karine Guiderdoni-Jourdain, Ariel Mendez et Amandine Pascal, avec le concours de Guillaume Pérocheau. Nous remercions très sincèrement nos collègues pour leur contribution à la collecte de données et à la rédaction du rapport initial.

Annexe 1. Détails sur l’analyse de données (1/2)

72 Familiarisation. La première étape a été une étape de familiarisation avec le projet et le contexte organisationnel et institutionnel en participant à plusieurs réunions préparatoires avec les principaux protagonistes du projet (des représentants du CNRS et des universités engagées dans le processus de fusion, les directeurs des OSU et leurs responsables administratifs) et en identifiant divers documents supports. Cette étape s’est avérée très importante car le contexte était à la fois complexe (identification d’un « mille-feuilles » de tutelles mais aussi de liens entre les composantes du futur OSU), et mouvant (période d’intense transformation de l’enseignement supérieur et de la recherche).

73 Analyse chronologique et narrative. La deuxième étape a consisté en une analyse chronologique du projet à partir de l’ensemble des matériaux collectés (documents, mais surtout entretiens et observations). Dans l’esprit des analyses longitudinales de type processuel (Langley, 1999 ; Mendez, 2010), il nous paraissait indispensable de procéder à une analyse temporelle du projet à partir de la parole des acteurs afin de repérer les moments et éléments clés du processus (quels acteurs ? quelles réunions ? quels groupes de travail ? sur quels sujets ? à quel moment ? pour quelles décisions ? quelle réorientation du projet ?…). Même si nous n’avons pas formalisé une analyse processuelle complète au sens où l’entendent Bidart et al. (2013), cette analyse nous a permis de faire émerger un certain nombre de thématiques qui faisaient l’objet de débats contradictoires (gouvernance – organisation et modalités de prise de décision –, mutualisation des moyens, conservation ou mobilisation de ressources…) et d’identifier une diversité de positionnements des différents acteurs interviewés liée à leur statut, discipline, institution d’origine, ou engagement dans le projet.

74 Codage ouvert de premier niveau. Dans une troisième étape, nous avons procédé à un codage systématique du matériau brut. Ce premier codage a été réalisé manuellement et en parallèle par les auteurs. Les entretiens ont été codés à partir de deux entrées principales : 1/ les perceptions positives et négatives de la création d’un OSU unique (avantages et freins) ; 2/ les conditions de réalisation et/ou les leviers d’action permettant d’atteindre les avantages supposés de l’OSU unique ou de surmonter les freins à sa réalisation. Nous avons ainsi observé que les acteurs n’avaient pas les mêmes points de vue, ni les mêmes attentes dans le projet, qu’ils définissaient l’OSU de différentes manières, qu’ils se référaient fréquemment à des ressources disponibles mobilisables dans le processus et sur lesquelles ils pouvaient s’appuyer pour s’inscrire dans le projet et faire entendre leur point de vue sur tel élément de débat/décision, que ces ressources étaient elles-mêmes hétérogènes, qu’ils faisaient état de relations très différentes avec tel ou tel acteur (confiance, conflit, alliances, autorité, contrôle) et qu’ils n’envisageaient pas le résultat de la même façon. En parallèle de ces analyses, nous réalisions des lectures dans le domaine de la théorie des organisations, en particulier dans les champs du bricolage collectif et de l’entrepreneuriat institutionnel. Plus nous avancions dans l’analyse des données, plus il apparaissait que ces grilles de lecture étaient adaptées au processus étudié. Cela nous a donc conduits à procéder à un deuxième niveau de codage, issu de la littérature et davantage structuré.

75 Codage structuré de deuxième niveau. Ce deuxième codage a également été réalisé en parallèle par les auteurs de l’article, mais cette fois avec l’aide du logiciel NVivo. L’intégralité des entretiens réalisés et les comptes rendus de réunions ont été codés en suivant la même grille.

76 Nous avons tout d’abord identifié un premier code autour des ressources qui sont un ingrédient essentiel des bricoleurs qui puisent dans un répertoire de ressources disponibles. Il était nécessaire de spécifier ces ressources pour tenir compte du contexte singulier de l’ESR. Grâce à notre premier niveau de codage, nous avons pu distinguer des ressources scientifiques, institutionnelles, techniques, relationnelles, discursives, financières, en termes de localisation, d’enseignement et de culture organisationnelle. Le deuxième code a porté sur les logiques qui sous-tendent les stratégies des acteurs. L’analyse des verbatims a permis d’identifier trois logiques qui se rapprochent de celles identifiées par Boitier et Rivière (2016) : une logique académique propre aux enseignants-chercheurs tournés vers la diffusion de connaissances – qui peut parfois être décomposée en logique scientifique et pédagogique –, une logique politique partagée par les enseignants-chercheurs qui occupent des responsabilités et une logique bureaucratique essentiellement portée par les personnels administratifs dont les activités doivent s’ancrer dans la conformité avec le cadre légal et réglementaire. Nous avons ensuite défini un troisième code autour des modes de coordination des bricoleurs. Quatre sous-codes ont été distingués : confiance, coopération, conflit, contrôle. Dans le prolongement du travail de Duymedjian et Rüling (2010), nous avons également codé le résultat du bricolage, en l’occurrence ici le type de gouvernance choisi car il faisait l’objet d’âpres controverses entre les différents acteurs du projet. Un autre code essentiel a porté sur le contexte qui définit les conditions d’émergence du bricolage. Nous avons simplement choisi de le coder en trois niveaux : micro (niveau de l’unité de recherche, de la composante de formation, voire de la formation elle-même), méso (niveau du site (universités) et du territoire (région)), macro (niveau national et international, évolution de l’ESR). Enfin, nous avons souhaité pouvoir contextualiser le discours des acteurs en les caractérisant. Chacune des sources a ainsi été codée en précisant la position de l’acteur interviewé soit son statut – chercheur ; enseignant-chercheur ; administratif, technicien, doctorant – et son niveau de responsabilité. Couplée à la description narrative, ceci nous a permis de comprendre la position des acteurs dans le processus et leur discours vis-à-vis du projet (adhésion, rejet, expression de craintes ou au contraire d’opinions positives).

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Mots-clés éditeurs : Bricolage collectif, Gouvernance, Université

Date de mise en ligne : 18/03/2026

https://doi.org/10.3917/gmp.pr1.0025