Innovation et développement sociétal : des interactions durables ?
- Par Johan Bouglet,
- Olivier Joffre
- et Éric Simon
Pages 19 à 32
Citer cet article
- BOUGLET, Johan,
- JOFFRE, Olivier
- et SIMON, Éric,
- Bouglet, Johan.,
- et al.
- Bouglet, J.,
- Joffre, O.
- et Simon, É.
https://doi.org/10.3917/g2000.282.0019
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- Bouglet, J.,
- Joffre, O.
- et Simon, É.
- Bouglet, Johan.,
- et al.
- BOUGLET, Johan,
- JOFFRE, Olivier
- et SIMON, Éric,
https://doi.org/10.3917/g2000.282.0019
Notes
-
[1]
D’après Michaels et al. (2001), ce sont quelques consultants de McKinsey qui ont lancé ce concept à la fin des années 1990.
-
[2]
« A World in Trust, Leadership and Corporate Responsibility », Echo Research and International Business Leaders Forum, 2010.
-
[3]
DiMaggio et Powell parlent d’isomorphisme coercitif lorsque les organisations sont poussées ou stimulées à se ressembler par des acteurs externes au champ organisationnel.
-
[4]
Ainsi Caby et Hirigoyen (2005) soulignent que ce modèle constitue une référence.
-
[5]
D’après Développement Durable et Entreprises : un Défi pour les Managers, Étude ORSE - Afnor.
-
[6]
Rapport Novethic(2009), « Quelle place pour la mobilisation des salariés dans les rapports développement durable du CAC 40 ? »
1“There’s no alternative to sustainable development” (Nidomulu, Prahalad & Rangaswami, 2009). Dans toutes ses composantes, le développement durable (désormais DD) paraît aujourd’hui incontournable. Loin de l’effet de mode, c’est toute la société qui se nourrit de ce concept somme toute récent. L’intérêt pour le DD semble toujours se renforcer, aussi bien auprès de la population que chez les décideurs économiques et politiques.
2Le DD a pourtant d’abord été souvent perçu comme une entrave à la croissance économique. Dans l’esprit de ses détracteurs, le DD était en effet avant tout vécu comme un obstacle contraignant les objectifs économiques. Dès lors, innovation et le développement durable n’étaient pas considérés comme des forces complémentaires. L’innovation constituait depuis longtemps un outil incontournable des stratégies de croissance et de création d’emplois. Schumpeter proposait déjà en 1911 de rompre avec la statique walrasienne en donnant un rôle de premier plan à l’entrepreneur innovateur pour expliquer la dynamique économique. Dans ce cadre, le DD pouvait être vécu comme un frein, car les dépenses engagées pour respecter des contraintes écologiques par exemple, étaient autant de ressources en moins affectées à la R&D. Aujourd’hui, cette opposition paraît révolue.
3Au niveau macroéconomique, le tournant s’est opéré dans les années 1990 avec, notamment, le Sommet de la Terre organisé à Rio de Janeiro (1992), le Sommet Social de Copenhague (1995) et le protocole de Kyoto (1997). Et c’est précisément en amont de ces moments clés que la notion de DD est née : ce dernier est défini comme « un développement économique permettant de satisfaire les besoins de la présente génération sans compromettre la capacité des générations futures à satisfaire les leurs » (Commission Bruntland, 1987).
4Au niveau microéconomique, les entreprises semblent avoir intégré le DD à leurs stratégies, en en faisant une source de l’avantage concurrentiel. A tel point qu’aucune grande entreprise ne peut se permettre de ne pas initier des démarches de responsabilité sociale (RSE). En témoigne l’adoption par les entreprises de pratiques de gestion, comme le management environnemental (série des normes ISO 14000), la gestion de qualité (série des normes ISO 9000), la logistique durable (Wu et Dunn, 1995; Fernandez, 2009), l’« effet loyauté » (Reichheld, 1996), la réputation, l’éthique d’entreprise ou la gestion de talents [1]. On assiste alors à l’émergence d’un « nouveau paradigme » managérial (Lauriol, 2004), voire d’une « idéologie » (Pesqueux, 2002). Les résultats d’une étude récente [2] montrent également qu’aujourd’hui les chefs d’entreprise estiment que les services dédiés au DD et à la responsabilité sociétale (RSE), nés il y a une dizaine d’années, sont voués à disparaître progressivement au profit d’une responsabilité partagée par tous, à tous les niveaux de l’entreprise.
5Dans ce nouveau contexte, s’interroger sur les liens entre les notions d’innovation et de DD est nécessaire à plusieurs titres. L’innovation est en effet considérée comme un des moteurs de la croissance, à l’image de l’analyse de Schumpeter. Le DD peut, quant à lui, être appréhendé comme un mode de croissance conciliant les intérêts économiques, sociaux et environnementaux. Dès lors, plusieurs questions se posent : dans quelle mesure l’innovation s’intègre-t-elle dans ce mode de croissance vertueux ? Peut-il s’agir d’un ressort particulier pouvant favoriser l’adoption de pratiques de DD ? On voit alors se dessiner la continuité du modèle schumpeterien : le DD favorise l’innovation, qui elle-même insuffle le développement. Tout l’enjeu est alors de faire de ce développement un DD. Innovation et DD deviennent les deux phases d’un cycle vertueux.
6Ces réflexions révèlent les imbrications fortes des deux notions : le DD peut être vu à la fois comme une innovation en tant que telle, comme le résultat d’une série d’innovations, ou comme une source d’innovation. Ici, la posture consiste alors à se placer au niveau des entreprises pour caractériser le DD comme nouveau contexte, et de saisir dans quelle mesure il peut favoriser l’innovation.
Le DD comme nouveau contexte
7Nous l’avons vu, le développement durable consiste en « un développement économique permettant de satisfaire les besoins de la présente génération sans compromettre la capacité des générations futures à satisfaire les leurs ».
8Plus précisément, il vise à harmoniser la croissance selon les trois axes qui constituent le ciment de la société : l’économie (notamment organiser les échanges entre pays et développer les zones les moins favorisées), le social (notamment garantir l’accès aux soins, à l’éducation, et défendre les conditions de travail) et l’environnemental (lutter contre la pollution, l’épuisement des ressources naturelles, ou encore protéger la biodiversité).
Les trois piliers du DD
Les trois piliers du DD
9A l’échelle de l’entreprise, les impératifs du développement durable engagent sa responsabilité sociale (RSE). La RSE peut se définir comme « l’intégration volontaire par les entreprises des préoccupations sociales et écologiques à leurs activités commerciales et leurs relations avec leurs parties prenantes » (Commission des Communautés européennes, 2001).
10Dans ce nouveau contexte, la notion de partie prenante est centrale : les entreprises doivent être attentives aux attentes des acteurs qui sont « parties prenantes » à son développement. A ce titre, la question de la responsabilité sociale de l’entreprise est associée de manière étroite à la théorie des parties prenantes en sciences de gestion. Celle-ci est en effet la seule à offrir un cadre conceptuel permettant de penser l’intégration du développement durable dans les entreprises (Reynaud & Dontenwill, 2006). La théorie des parties prenantes appréhende l’entreprise comme une constellation d’intérêts convergents ou divergents (voire contradictoires) (Donaldson & Preston, 1995; Martinet & Reynaud, 2001). Cette approche implique donc la prise en considération des attentes d’une pluralité d’acteurs (stakeholders) dans les décisions de l’entreprise, et non des seuls actionnaires (shareholders), comme le prône le modèle traditionnel de la firme.
La théorie des parties prenantes
11La théorie des parties prenantes (désormais TPP) trouve sa source dans deux « affaires » ayant eu lieu aux États-Unis, venant témoigner de l’importance des répercussions sociales de l’activité des entreprises (Lépineux, 2003). C’est d’abord dans un contexte marqué par des tensions raciales et un chômage massif dans la région de Cleveland que des groupes communautaires s’invitent en 1967 à l’assemblée générale des actionnaires d’Eastman-Kodak. Puis, en 1970, des groupes consuméristes investissent l’assemblée générale des actionnaires de General Motors suite aux défauts de sécurité que présentent certains véhicules.
12Depuis, un volumineux corpus s’est constitué. En 1995, Donaldson et Preston recensaient déjà une douzaine d’ouvrages et plus d’une centaine d’articles consacrés à la TPP. L’hétérogénéité des productions nécessite, selon les auteurs, de proposer une définition du concept de partie prenante (désormais PP) et d’établir une taxonomie des différents courants de la théorie.
13De nombreuses définitions de la notion de PP existent, au sein d’un continuum allant de l’acceptation la plus large jusqu’à la plus restreinte (Martinet, 1984). La définition qui semble être la plus communément admise est celle donnée par Freeman (1984), selon laquelle une PP est « un individu, ou un groupe d’individus, qui peut affecter ou être affecté par la réalisation des objectifs organisationnels ». Il peut dès lors s’agir des actionnaires, fournisseurs, clients, employés, investisseurs financiers, de la communauté, etc. Donaldson et Preston (1995) recensent trois courants différents au sein de la TPP (voir Tableau ci-dessous).
Les courants de la TPP
Les courants de la TPP
14Dans le cas du nouveau contexte caractérisé par la prégnance du DD, chaque courant trouve son utilité :
- Le courant normatif s’interroge sur le bien-fondé du DD : s’agit-il d’un modèle désirable vers lequel toutes les actions doivent se tourner ? Les travaux qui font l’hypothèse d’une réponse affirmative visent à mettre l’innovation au service du DD. Ainsi Patris et al. (2001) se penchent sur les conditions auxquelles l’innovation technologique peut favoriser le DD;
- Le courant descriptif explique pourquoi les entreprises choisissent des stratégies d’innovation en lien avec le DD. Elles peuvent notamment mener ces dernières pour des raisons d’isomorphisme institutionnel, indépendamment de leur efficience intrinsèque (Rubinstein, 2006);
- Le courant instrumental montre en quoi il est rentable pour les entreprises de se conformer aux attentes des parties prenantes qui exigent davantage de DD. Par exemple, Weaver et al. (1999) établissent une relation entre la pression des PP et la formulation des stratégies.
15Le courant instrumental a engendré plusieurs modèles d’identification des PP (notamment ceux de Savage & al., 1991; Clarkson, 1995; Carroll, 1989; Mitchell & al., 1997). Destiné à aider le dirigeant dans l’établissement de ses priorités, le repérage des PP qui méritent le plus d’attention permet d’atteindre la meilleure performance possible. L’optique instrumentale met ainsi l’accent sur l’importance de la problématique d’identification des PP.
L’identification des PP au cœur du DD
16Le modèle d’identification des PP de Mitchell et al. (1997) est considéré comme une référence par une majorité de chercheurs [4] appartenant ou non au courant de la TPP. En effet, les auteurs reviennent sur les modèles antérieurs, portant chacun sur un aspect particulier de l’identification des PP, et offrent un modèle de synthèse.
17Plus précisément, ils partent du principe qu’une PP est d’autant plus prioritaire qu’elle présente un nombre élevé de caractéristiques au vu de trois critères : le pouvoir d’influencer les décisions organisationnelles, la légitimité dans les relations avec l’entreprise, et le caractère urgent des droits que les PP peuvent prétendre exercer sur l’entreprise.
18Si leur modèle constitue aujourd’hui une référence, c’est aussi parce qu’il intègre ces trois caractéristiques, appelées attributs, et qu’il permet d’analyser les interactions entre ces attributs. Dans leur article, les auteurs fournissent les définitions des attributs (voir Tableau 2).
Définition des critères d’identification des parties prenantes
Définition des critères d’identification des parties prenantes
19Une PP pourra être dotée de zéro, un, deux ou trois attributs. En recensant toutes les combinaisons possibles, les auteurs aboutissent à une typologie comportant sept types de PP (un huitième étant constitué des non-parties prenantes), comme le montre la Figure 2.
Typologie des parties prenantes d’après Mitchell et al. (1997)
Typologie des parties prenantes d’après Mitchell et al. (1997)
20Cette typologie permet d’orienter les priorités du dirigeant vers les PP possédant le plus grand nombre d’attributs (les PP définitives), ou présentant une combinaison d’attributs nécessitant une attention particulière (les PP dominantes, dangereuses et dépendantes). En cela, elle fournit une aide précieuse au dirigeant.
21Dans le nouveau contexte, il y a lieu de recenser les attentes des différentes PP vis-à-vis du DD, et de dégager celles qui constituent des attentes « définitives ». Une étude de l’ORSE indique les principales évolutions quant aux attentes (voir tableau ci-dessous). Ce tableau fournit des indications générales, devant être adaptées à chaque cas (une même PP peut revêtir des attributs différents selon l’entreprise concernée).
Les attentes en termes de DD [5]
Les attentes en termes de DD [5]
22En modifiant en profondeur les attentes des parties prenantes des entreprises, le DD redéfinit également leur environnement. A son tour, dans l’enchaînement des phases d’un cycle vertueux, le DD est une source d’innovations.
Le DD comme base de l’innovation
23Les entreprises voient dans le DD un nouvel élément central de leur diagnostic stratégique. Ce dernier est source de contraintes et d’opportunités. Dès lors la définition des stratégies et leur traduction au plan organisationnel intègrent le DD pour en faire une source de l’avantage concurrentiel. On se situe alors dans le courant instrumental de la TPP.
24Ce n’est pas à proprement parler pour des raisons éthiques que ce courant intègre les problématiques du DD. Disons qu’il n’existe en tout cas pas dans cette approche de contradiction entre une sensibilité environnementale et une démarche orientée vers le profit : « Good ethics is good business » (Blanchard & Peale, 1988). En réalité, la satisfaction des intérêts légitimes des PP est uniquement recherchée dans la mesure où elle permet de réaliser les objectifs de performance de l’entreprise (Clarkson, 1995; Hill & Jones, 1992). A cet égard, la connaissance des attentes des parties prenante en matière de DD constitue pour le dirigeant une information stratégique parmi d’autres, lui permettant d’orienter ses décisions, toujours dans l’optique in fine de remplir ses obligations fiduciaires vis-à-vis des actionnaires.
25Alors que le DD est souvent vécu par les entreprises comme une contrainte, cette approche suggère que la prise en compte de préoccupations liées au DD peut susciter de nouvelles opportunités pour l’entreprise, aussi bien sur le plan stratégique qu’organisationnel.
DD et innovations stratégiques
26L’apport du DD sur les innovations stratégiques peut être abordé en termes de stratégie corporate (au niveau de l’ensemble des activités) et destratégie business (pour chacune de ces activités).
27En matière de stratégie corporate, le DD donne lieu à des mouvements de diversification et d’intégration verticale. Ainsi, l’assimilation des attentes des parties prenantes en matière de développement durable donne naissance à nouvelles activités, entraînant des créations d’entreprises, ainsi que des manœuvres de diversification dans les grands groupes. C’est dans cette logique que sont apparues les activités « vertes » telles que les nouveaux matériaux, l’éco-construction, ou les énergies renouvelables. De même, anticipant l’épuisement des énergies fossiles, les grands groupes pétroliers ont réorienté leur portefeuille d’activité vers des énergies alternatives. Ainsi, Total développe ses activités dans les énergies renouvelables, notamment à travers sa présence dans la filière solaire photovoltaïque, ou dans le solaire à concentration. Comme le montre cet exemple, le développement de nouvelles activités s’accompagne généralement d’innovations technologiques.
28En matière de stratégie business, l’intégration de problématiques sociétales peut être à la base d’un vecteur de différenciation original, conférant à l’entreprise un avantage concurrentiel. On peut distinguer deux situations principales mettant en jeu ce type de différenciation :
- L’entreprise déploie des efforts de communication sur ses avancées en matière de DD, afin d’améliorer son image de marque auprès des clients. Dans la réalité, ces campagnes sont rarement accompagnées d’actions véritables. De sorte que cette pratique déviante a été baptisée outre-Atlantique Greenwashing, que l’on peut traduire par éco-blanchiment en français. Sur ce thème, on peut citer les exemples caricaturaux de McDonald’s « qui lutte contre le réchauffement climatique », ou encore de Saab qui produit des voitures « vertes ».
- L’offre de l’entreprise évolue vers des segments de clientèle sensibles au DD : un sondage publié en janvier 2011 par l’Ifop pour CIWF (Compassion in world farming) montre par exemple que le mode d’élevage constitue un critère d’achat déterminant sur le marché des poulets de chair : 70 % des Français sont prêts à payer plus cher s’ils sont assurés que le poulet est élevé en plein air. En effet, l’achat est motivé en premier lieu par la qualité de la chair, et en second lieu par le bien-être du poulet. Cet exemple montre bien, qu’au-delà de la valorisation purement commerciale d’un segment marketing, la satisfaction de cibles de clientèle sensibles au DD peut s’accompagner dans la réalité d’une nouvelle conception du métier.
DD et innovations organisationnelles
29D’un point de vue organisationnel, la prise en compte du DD dans l’entreprise peut être source d’innovation : supplychain et motivation des salariés sont à cet égard particulièrement visés.
30La première fonction en direction de laquelle les entreprises ont orienté leurs efforts en matière de DD a naturellement été la supplychain. En effet, l’entreprise peut s’attirer les foudres de la société civile et écorner son image, si l’un des maillons de la chaîne d’approvisionnement est défaillant d’un point de vue sociétal. Compte tenu de ce risque, il est nécessaire d’être attentif aux pratiques sociales et environnementales qui sont mises en œuvre tout au long de la filière d’approvisionnement. Des entreprises comme L’Oréal ont parfaitement intégré cette problématique en ayant recours à des audits réguliers auprès de leurs sous-traitants. D’autant que cette démarche n’est pas incompatible avec des économies qui peuvent être obtenues à travers des innovations opérationnelles permettant d’utiliser moins d’énergie, d’eau et de matières premières, à la fois en interne et chez les fournisseurs (Nidomulu, Prahalad & Rangaswami, 2009). Par exemple, avec une flotte de 700 avions et de 44.000 véhicules, FedEx consomme 15 millions de litres de carburant par jour. L’entreprise a mis en place le programme « Fuel sense » afin d’améliorer son efficacité énergétique à travers le remplacement progressif de la flotte d’avions, le développement de logiciels destinés à optimiser la navigation, ou encore l’utilisation de camions hybrides.
31L’adoption de pratiques de DD et de RSE au sein de l’entreprise est également de nature à motiver les salariés et à accroître leur engagement, en favorisant leur identification à l’entreprise et leur adhésion au projet stratégique.
32Les individus se définissent en partie à partir de leur appartenance à divers groupes; ils peuvent se classer dans des groupes sociaux comme une génération, une communauté religieuse, ou une entreprise. Les salariés ne vont pas d’emblée s’identifier à l’entreprise. Il faut pour cela que l’image de l’entreprise contribue à améliorer leur estime de soi (Tajfel & Turner, 1985; Dutton & Dukerich, 1991). Dans cette optique, les entreprises qui réussissent à capitaliser une image positive à l’aide d’actions orientées vers le DD, créent un lien étroit d’identification entre le salarié et son entreprise. Ainsi, au sein de la société britannique Innocent, qui produit des boissons 100% naturelles avec des fruits issus de l’agriculture durable, l’attachement des salariés est tel que certains se font tatouer la marque.
33Le projet stratégique de l’entreprise est d’abord porté par la vision stratégique insufflée par le dirigeant (Hamel & Prahalad, 1989). C’est ainsi que Kalikaet & al. (2006) définissent la vision stratégique comme « un outil de mobilisation et de communication interne et externe ». Mais pour être efficace, cette vision doit également se déployer à travers l’ensemble des fonctions de l’entreprise. En contrôle de gestion, l’exemple du Château Larose Trintaudon, exploitation viticole du vignoble bordelais, montre comment le balanced scorecard de Kaplan et Norton (2004) peut être adapté pour intégrer des objectifs de DD dans un modèle de carte stratégique (Trebucq, 2010). En matière de méthodes de GRH et de management, les bénéfices liés à l’intégration du DD dans l’entreprise sont multiples : aide au recrutement et à la fidélisation, réduction de l’absentéisme, plus grande loyauté, meilleur engagement, ces divers éléments étant censés aboutir à une meilleure efficacité. Notamment, les salariés peuvent être davantage incités à approfondir leurs compétences et à se former.
Conclusion
34Nous avons vu que le DD constitue une donnée nouvelle du contexte macro-environnemental, susceptible de modifier les industries et les systèmes concurrentiels dans lesquels les entreprises évoluent. En retour, ce sont autant d’opportunités que les entreprises peuvent saisir pour modeler leurs stratégies. Dans le cadre d’une telle approche, innovation et DD constituent des moteurs de développement qui peuvent s’enchainer et s’alimenter de manière vertueuse. L’étape suivante, dans cette logique, serait de considérer les pratiques visant à stimuler l’innovation des collaborateurs, afin d’intégrer les principes du développement durable. Citant un rapport [6] sur les pratiques de RSE, « le levier innovation est un des plus intéressants pour convaincre les équipes de la nécessité de faire du développement durable. Il permet d’imaginer les métiers ou les solutions de demain et prépare l’entreprise à faire évoluer ces pratiques. C’est un des plus positifs. On peut espérer que l’étape suivante consiste à généraliser les meilleures idées. » Un certain nombre d’entreprises lancent ainsi des programmes proposant à ses salariés d’imaginer des solutions pour mettre en œuvre les principes de DD dans leurs métiers (Sanofi a lancé les « Trophées climatiques », Alcatel les « Champions du développement durable », EDF les Trophées du développement durable »).
35Naturellement, des écueils peuvent surgir, et toute initiative devra composer avec celles-ci. Le DD a ses limites (ainsi Comte-Sponville estime que la puissance de l’économie risque d’écraser la faiblesse de la morale) et ses effets pervers (effet rebond, apparition de havres de pollution). Toutefois, il semble qu’une posture raisonnable soit de considérer que des innovations soient encore nécessaires pour améliorer les mécanismes du DD. C’est à ce niveau que les réflexions du courant normatif apportent des réponses. Une opposition radicale à ce mouvement de fond parait en effet peu probable. A l’image du philosophe, il serait préférable de se demander « Comment éviter la catastrophe ? ». Sa réponse est éclairante : « En revenant en arrière ? Surtout pas ! En adorant la nature ? Non plus. Mais en défendant la civilisation, y compris contre elle-même […] Le développement sera durable, ou il ne sera plus. »
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