S'abonner
Article de revue

Performance sportive et bicatégorisation sexuée

Le cas de María José Martínez Patiño et le problème de l’avantage « indu »

Pages 9 à 29

Citer cet article


  • Bohuon, A.
  • et Gimenez, I.
(2019). Performance sportive et bicatégorisation sexuée Le cas de María José Martínez Patiño et le problème de l’avantage « indu » Genèses, 115(2), 9-29. https://doi.org/10.3917/gen.115.0009.

  • Bohuon, Anaïs.
  • et al.
« Performance sportive et bicatégorisation sexuée : Le cas de María José Martínez Patiño et le problème de l’avantage “indu” ». Genèses, 2019/2 n° 115, 2019. p.9-29. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-geneses-2019-2-page-9?lang=fr.

  • BOHUON, Anaïs
  • et GIMENEZ, Irène,
2019. Performance sportive et bicatégorisation sexuée Le cas de María José Martínez Patiño et le problème de l’avantage « indu » Genèses, 2019/2 n° 115, p.9-29. DOI : 10.3917/gen.115.0009. URL : https://shs.cairn.info/revue-geneses-2019-2-page-9?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/gen.115.0009


Notes

  • [1]
    Soulignons que de tels cas n’ont pas été recensés, au contraire de cas de femmes qui se sont déguisées en hommes pour participer à des compétitions auxquelles elles n’avaient pas accès (Roberta Gibb Bingay puis Kathy Switzer pour le marathon de Boston en 1964 par exemple), parfois en remportant des médailles (c’est le cas de Rena Kanokogi, qui remporte en 1959 le championnat de judo de la Young Men’s Christian Association de New York).
  • [2]
    La méthode du corpuscule de Barr repose sur l’observation au microscope de la présence de corpuscules dits de Barr, mis en évidence par immunofluorescence, qui se forment généralement en la présence d’un chromosome X inactif. Celle de PCR-SRY est une analyse génétique qui vise à détecter la présence du gène SRY, dit de masculinisation, généralement placé sur le bras court du chromosome Y. Cette méthode, mise en place pour les Jeux d’Albertville (1992), consiste en l’extraction puis l’amplification des séquences ADN à partir d’une réaction en chaîne par polymérase.
  • [3]
    Entretien réalisé en décembre 2013 avec une championne du monde de ski des années 1990, dont nous respectons l’anonymat, au cours duquel elle a estimé qu’elle aurait pu être dopée en passant le test sans se sentir inquiétée.
  • [4]
    Selon la réponse d’une volleyeuse internationale, dont nous conservons l’anonymat, à une enquête par questionnaire menée en 2014. L’enquête menée par Berit Skirstad auprès des athlètes testées à Lillehammer montre une corrélation entre désinformation et défense de l’organisation de ces tests (Skirstad 2000 : 118).
  • [5]
    Nous empruntons cette définition au Collectif intersexes et allié·e·s, que l’on peut retrouver sur leur site. URL : https://cia-oiifrance.org/2018/07/03/intersexe-cest-quoi-2/.
  • [6]
    Notons que le nombre d’athlètes qui ont été disqualifiées suite à un échec au test ne peut être connu car le CIO ne fournit pas de données officielles (Fox 1993) et on ignore le nombre d’athlètes qui auraient été testées puis exclues au préalable ou de celles qui ne se sont pas présentées aux contrôles par crainte, refus de l’humiliation ou protestation.
  • [7]
    Toutes les catégories des compétitions sportives (sexe, âge, poids…) n’ont pas la même nature ni fonction classificatrice, notamment du fait de ce rapport à la subjectivité et à la nature, puisque la fiction entretenue de deux groupes humains sexués antérieurs à tout système de classification sociale permet de naturaliser ces catégories de sexe et de les soustraire au questionnement. Cynthia Kraus décrit ainsi le sexe comme « un principe de catégorisation évident avec la caractéristique de n’être lui-même pas classé » (Kraus 2000 : 188).
  • [8]
    La série 114-F comprend ainsi les notes de service du COJO, une partie de la correspondance interne et avec la CMCIO, certaines coupures de presse et comptes rendus de réunions.
  • [9]
    Ferguson-Smith papers, Glasgow University Archive Services, UGC188/8.
  • [10]
    Cette dimension est également visible au niveau de l’organisation des tests, qui passe du service « fair-play » (service of competitive fairness) au service médical (service of health).
  • [11]
    Entretien avec M. J. Martínez Patiño, 27 avril 2014.
  • [12]
    « La federación retira la licencia a María José Martínez Patiño por tener cromósomas masculinos », El País, 29 janvier 1986.
  • [13]
    Entretien avec M. J. Martínez Patiño, 27 avril 2014.
  • [14]
    Manuel Frías, « Martínez Patiño rompió el pacto, según la Federación », El Mundo Deportivo, 31 janvier 1986, p. 70.
  • [15]
    La plainte évoque exactement « la diffusion massive d’informations illégitimes et les dommages causés par elle » (« La federación condenada a indemnizar a Martínez Patiño », El Mundo Deportivo, 2 juillet 1986, p. 67).
  • [16]
    Expression utilisée notamment en anthropologie de la santé pour qualifier le changement identitaire profond qui suit un diagnostic (Bury 1982).
  • [17]
    Entretien avec M. J. Martínez Patiño, 27 avril 2014.
  • [18]
    Les femmes qui ont une insensibilité aux androgènes (totale ou partielle) produisent des quantités élevées de testostérone mais une mutation dans les récepteurs des cellules empêche l’organisme d’y être sensible.
  • [19]
    À cet égard il est intéressant de noter que les athlètes convaincu·es de dopage écopent d’une suspension temporaire mais ne voient pas l’intégralité de leur carrière désavouée. L’échec à un test de féminité aboutit à une sanction à la fois plus grave et, en principe, irrévocable, punie plus sévèrement que la triche effective.
  • [20]
    Ce concept est utilisé en sociologie du sport à la suite des travaux de Raewyn Connell sur la « masculinité hégémonique » (Choi 2000).
  • [21]
    C’est notamment le cas d’Elizabeth Ferris et du généticien britannique Malcolm Ferguson-Smith, qui avait été contactés en 1969 par le comité olympique britannique pour organiser les tests de féminité aux Jeux du Commonwealth de Glasgow en 1970, ce qu’ils avaient refusé en raison de l’impossibilité de déterminer le sexe d’une personne à partir d’un prélèvement buccal : « la raison est qu’un prélèvement buccal pris isolément ne dit rien du sexe d’un individu », lettre du 6 novembre 1969 adressée à J. Owens (médecin honoraire du comité olympique britannique). Voir aussi la lettre du 21 novembre 1969 adressée au colonel Fraser où l’on peut lire : « je pense qu’il serait plus sage d’abandonner la pratique des tests comme un critère d’éligibilité à la compétition plutôt que d’utiliser un test qui est complètement inapproprié à la situation » (Ferguson-Smith papers, Glasgow University Archive Services, UGC188/8/1).
  • [22]
    Ferguson-Smith papers, Glasgow University Archive Services, UGC188/8.
  • [23]
    Papers relating to the International Athletic Foundation Workshop on Approved Methods of Femininity Verification, Monte Carlo, Monaco, 9-12 November 1990, Ferguson-Smith Papers, Glasgow University Archive Services, UGC188/8/8.
  • [24]
    Notons à cet égard que la méthode PCR-SRY, d’analyse d’ADN, a été mise au point sous l’égide d’un biologiste moléculaire et que ses principaux défenseurs au sein de la CMCIO ont une formation en médecine du sport ou en gynécologie. De vives critiques proviennent de généticiens comme Axel Kahn (1992), Xavier Estivill (qui refuse de mettre en place les tests pour les Jeux de Barcelone) ou Marc Fellous. Entretien mené avec ce dernier à Paris le 11 avril 2014.
  • [25]
    Il s’agit de l’équipe savoyarde à l’origine de la mise en place du test. Les entretiens menés avec deux membres de cette équipe, les 13 janvier 2014 et 6 février 2014, mais aussi de divers médecins ayant des responsabilités fédérales (François Besson de la Fédération française de judo ou Alain Lacoste de la Fédération internationale d’aviron) et notamment Patrick Schamasch, directeur de la CMCIO, qui emploie le même argumentaire (Dingeon et al. 1992) et Eduardo Hay, gynécologue membre de la CMCIO. Notons donc l’absence de généticien·ne parmi les partisan·es de la méthode PCR-SRY.
  • [26]
    Voir la lettre d’Albert de la Chapelle à Alexandre de Mérode, 31 juillet 1987. Cette lettre est également adressée à Juan Antonio Samaranch, AD de Savoie, 114-F, 1609.
  • [27]
    Compte rendu des séances du groupe de travail du CIO réuni en juillet 1988 à Lausanne, Copies of correspondence between Prof Albert de la Chapelle, and Dr Martin Bobrow regarding challenges to the buccal smear test, Ferguson-Smith Papers, UGC188/8/4.
  • [28]
    Certains scientifiques danois avaient déjà développé des critiques scientifiques, éthiques et médicales de ce test dès les Jeux de Sapporo de 1972 (Hunt 2007). Voir aussi « A Memorandum on the Use of Sex Chromatin Investigation of Competitors in Women’s Divisions of the Olympic Games », 3.02.1972, Avery Brundage collection, box 99, Folder : medical commission, 1970-73.
  • [29]
    De la Chapelle se réfère à María José Martínez Patiño dans un fax interne au réseau mentionné, adressé à Joe Leigh Simpson, qui évoque la « honte publique » qu’elle a subie et dont l’expérience, ajoutée à d’autres (« nous avons des raisons de soupçonner qu’elles sont beaucoup, beaucoup plus, mais qu’elles ne sont simplement pas connues publiquement »), permet d’argumenter en faveur de l’inadéquation des méthodes de chromatine sexuelle et de l’abandon des tests (fax du 23 septembre 1991, Gender verification correspondence, September-November 1991, Ferguson-Smith Papers, UGC188/8/11). Malcolm Ferguson-Smith se réfère également à son combat dans un dialogue entrepris avec la rédaction de Nature (lettre du 17 novembre 1991, ibid.).
  • [30]
    Échange avec Arne Ljungqvist par courriel, 2 mai 2014.
  • [31]
    C’est notamment le cas, progressivement, des American Society of Pediatrics, American College of Obstestricians and Gynecologists, American College of Physicians, American Medical Association, American Society of Human Genetics, et de l’Endocrine Society (Stephenson 1996).
  • [32]
    Citation extraite d’un échange de courriels datés des 23-29 avril 2014. Cette analyse du rôle clef de l’athlète est partagée par Arne Ljungqvist (échange par courriel du 2 mai 2014) et Patrick Schamasch, qui écrit notamment : « Il est certain que ceci [le combat de Martínez Patiño] a influencé la décision de l’IAAF soutenue par des sommités médicales telles que de la Chapelle et Ljungqvist », dans un échange par courriels du 22-23 mars 2014.
  • [33]
    Le Mouvement sportif désigne l’ensemble des institutions internationales (CIO, fédérations internationales, comité international paralympique) et des institutions nationales qui en découlent (le CNOSF pour la France par exemple).
  • [34]
    Pour les sources imprimées que nous avons pu consulter, elle n’apparaît dans aucun numéro de la Revue olympique.
  • [35]
    Nous renvoyons ici par exemple à l’édition en vigueur de la charte olympique du 15 septembre 2017, éditée par le CIO. URL : https://stillmed.olympic.org/media/Document%20Library/OlympicOrg/General/FR-Olympic-Charter.pdf.
  • [36]
    Le biologiste moléculaire à l’origine de l’application de la méthode PCR-SRY au monde du sport lors des Jeux d’Albertville justifie sa démarche dans un courrier adressé à la rédaction du Monde en mai 1992 qu’il « existe deux catégories de sportifs dont la raison d’être est une différence naturelle de performance » (archives privées ouvertes aux autrices ; nous soulignons).
  • [37]
    Dutee Chand, 18 septembre 2014, lettre envoyée au secrétaire général de l’Athletics Federation of India. URL : https://www.tas-cas.org/fileadmin/user_upload/award_internet.pdf.
  • [38]
    Ibid.
  • [39]
    Il est intéressant de noter à cet égard que le biochimiste qui a mis au point la méthode PCR-SRY défend une méthode génétique du fait de la difficulté à déterminer des seuils hormonaux, notamment dans le cadre d’un effort physique soutenu. Voir un article inédit de mai 1992, retrouvé dans ses archives privées, dans lequel il défend également cette position (« cette proposition [dosages d’androgènes] est inopérationnelle particulièrement en période d’intense préparation sportive où son pouvoir discriminant homme/femme est plus faible que l’ancien test [le corpuscule de Barr] »). Par ailleurs, aucun endocrinologue ne figure parmi les experts qui s’expriment ici en faveur du maintien des tests.
  • [40]
    Rapport de la décision rendue par le TAS relatif à l’affaire qui a opposé Dutee Chand à l’IAAF et l’AFI : « CAS 2014/A/3759 Dutee Chand v. AFI & IAAF, 2015 », dorénavant noté : TAS 2014/A/3759, 2015.
  • [41]
    TAS 2014/A/3759, 2015.
  • [42]
    TAS 2014/A/3759, 2015.
  • [43]
    Ces arguments sur les avantages naturels indus rappellent les discours biologisants qui expliquent par une supériorité supposément naturelle, et notamment par des variations génétiques, les performances des sportifs noirs américains (Martin-Breteau 2010).

1Des « contrôles de sexe » ont été instaurés par tirage au sort pour la première fois lors des championnats d’Europe d’athlétisme à Budapest par la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) en 1966 et généralisés, dès 19 68, par le Comité international olympique (CIO), sous la forme d’examens imposés aux sportives (Bohuon 2012). Ainsi nommés dans les archives de la Commission médicale du Comité international olympique (CMCIO) dès 1967, ils sont également désignés comme « tests de féminité » ou « contrôles de genre » dans les années 1990. C’est d’ailleurs la mise en place concomitante des contrôles de sexe et des tests de dopage qui motive la création, en 1964, de la CMCIO, chargée de leur organisation. L’objectif de ces tests était alors de débusquer d’éventuels hommes se faisant passer pour des femmes afin de remporter des médailles, et de mettre un terme aux soupçons émis au sujet du sexe de certaines sportives, c’est-à-dire de s’opposer à une supposée fraude sur le sexe (Berlioux 1967) [1]. Les protocoles et méthodes d’examen ont évolué avec le temps, passant de tests morphologiques et gynécologiques (1966-1968) à des tests cytologiques du corpuscule de Barr visant à identifier un deuxième chromosome X (1968-1992), puis à la méthode génétique PCR-SRY pour identifier le chromosome Y (1992-2000) [2]. Celles qui le passaient avec succès recevaient alors un certificat de féminité (Wackwitz 2003). Depuis les années 2000, ces tests sont exécutés sous la forme de dosages hormonaux, notamment celui des taux d’androgènes (Karkazis et Jourdan-Young 2013). L’organisation des contrôles a également varié : auparavant pratiqués obligatoirement avant les compétitions internationales sur toutes les candidates inscrites en catégorie « dames » sous peine de suspension, ils sont devenus, depuis 2000, aléatoires. Leur mise en œuvre repose alors sur des soupçons ou des rumeurs au sujet d’une athlète dont les performances ou l’apparence, seraient jugées trop « masculines ».

2Depuis 2012, à la suite de « l’affaire Caster Semenya » (Montañola et Olivesi 2016), du nom d’une jeune coureuse sud-africaine du 800 mètres soupçonnée de ne pas être une « vraie femme » suite à sa victoire aux championnats du monde de Berlin en 2009 et à qui des tests hormonaux ont été imposés, l’IAAF et le CIO ont remplacé les « contrôles de genre » par de « nouveaux règlements relatifs à l’hyperandrogénisme féminin ». Ceux-ci imposent des dosages puis des traitements hormonaux aux athlètes dont la production endogène d’androgènes, en particulier de testostérone, est jugée excessive. En effet, la testostérone est considérée par les équipes en charge de la rédaction desdits règlements comme responsable des écarts de performance entre hommes et femmes. La testostérone injectée ou absorbée figurant dans la liste des produits interdits par le Code mondial antidopage de l’Agence mondiale antidopage (AMA), le taux jugé trop élevé de cette hormone est assimilé à une forme de triche dissimulée. Les règlements accréditent en effet l’idée qu’il procurerait à ces athlètes un avantage « déloyal ». Or, le test de féminité n’a jamais eu pour objectif de déceler les femmes anabolisées qui auraient développé artificiellement puissance et force musculaires [3]. Certaines sportives interrogées nous ont indiqué qu’elles n’avaient reçu aucune information claire sur le test, parfois présenté comme un simple prérequis à l’obtention d’une licence internationale et souvent confondu, par les sportives elles-mêmes, avec un test anti-dopage supplémentaire [4].

3En théorie, ces deux questions – triche par dopage et mystification sur l’identité sexuée – sont disjointes. Dans la pratique, pourtant, elles sont inextricablement liées, et la confusion est accrue par le fait que les corps des sportives bouleversent les représentations normatives de la féminité. En effet, les injonctions au respect des normes de genre apparaissent, dans l’histoire du sport, comme étant souvent incompatibles avec les injonctions propres au monde sportif, de performance et de dépassement de soi (Vertinsky 1994). Les corps des femmes en mouvement sont alors estimés inadéquats, c’est-à-dire associés à la laideur (Halberstam 1998). Ces critiques et soupçons sur le « mauvais genre » des athlètes ont progressivement conduit à remettre en question non seulement le genre mais le sexe des athlètes, en supposant que les femmes les plus performantes seraient peut-être, en fait, des hommes déguisés, ou du moins des femmes dont l’authenticité du sexe serait discutable. En outre, la place croissante qu’occupent la biomédecine et la pharmacologie, depuis les années 1950, dans la préparation physique a entraîné une confusion entre une médecine soignante et une médecine d’amélioration, entre des méthodes licites et illicites (Krasnoff 2013), que les différents contrôles et codes antidopage, depuis les années 1960, essayent de réglementer.

4Ces contrôles, pratiqués sous l’égide de la biomédecine, font du champ sportif un cas paradigmatique pour questionner la bicatégorisation de sexe et ses conséquences sur les individus ne s’inscrivant dans aucun des deux groupes de sexe médicalement et socialement légitimes, donc lisibles, notamment les athlètes intersexes, soit des personnes nées « avec des caractères sexuels (génitaux, gonadiques ou chromosomiques) qui ne correspondent pas aux définitions binaires types des corps masculins ou féminins [5] ». L’intersexuation, qui s’explique par des variations génétiques qui peuvent modifier le processus habituel de différenciation sexuée, est un phénomène multiple qui regroupe tout un ensemble de situations. En 2000, était évalué à « 1,728 % [de la population] les conditions les plus fréquemment associées à l’intersexualité » (Blackless et al. 2000), même si « les chiffres varient selon les sources, qui signalent qu’entre 1,7 et 4 % de la population serait intersexe. En tout cas, le nombre de personnes intersexes est plus élevé qu’on pourrait le penser » (Kraus et al. 2008 : 8). La recherche a ainsi démontré l’insuffisance des catégories binaires hommes/femmes pour rendre compte d’une réalité plus complexe (Fausto-Sterling 2012), davantage apparentée à un « archipel du genre » (Guillot 2008).

5Le cas de la coureuse de haies espagnole María José Martínez Patiño a fait événement. Lors des Jeux universitaires mondiaux à Kobe en 1985, ses résultats négatifs au test du corpuscule de Barr l’excluent de la compétition [6]. Patiño engage alors un long combat. À travers la mise en jeu de son intimité et l’insertion dans des réseaux d’influences, son histoire galvanise l’opposition au contrôle et contribue à alerter le grand public sur la fiabilité et la méthode des examens imposés. On cherchera à comprendre comment la controverse provoquée a pu être motrice dans les changements des réglementations sportives. Aujourd’hui, après sa reconversion dans le monde universitaire, Patiño a intégré les instances dirigeantes médicales sportives et a été partisane des nouveaux règlements relatifs à l’hyperandrogénisme féminin, qu’elle a défendu dans des publications scientifiques (Ritzén et al. 2014) et en tant que témoin pour l’IAAF, auprès du Tribunal arbitral du sport (TAS), bien qu’elle s’en éloigne actuellement. On s’attachera à identifier ce qui caractérise et unit ses prises de position, en première apparence contradictoires, en réfléchissant à la manière dont, en intégrant et en travaillant pour les institutions dont elle a dénoncé les règlements et qui l’ont exclue en son temps, Patiño dévoile des mécanismes de reproduction de la domination par les dominé·es. Elle tire en effet de cette légitimité récemment acquise une reconnaissance symbolique en tant que femme autorisée à concourir, autrement dit, en tant qu’athlète qui ne bénéficie pas d’avantage physique jugé indu par rapport à ses concurrentes, donc comme « vraie femme » (Bohuon 2008).

6Sa trajectoire nous guide donc à travers les transformations des contrôles, leurs formes d’exécution et justifications, en nous permettant de penser la production sociale de la performance et à sa régulation par les institutions sportives. Approcher cette régulation implique de réfléchir aux particularités de la catégorie « sexe » dans le sport de haut niveau et son impact sur la subjectivité : ontologique plus qu’opératoire (c’est-à-dire définissant des critères d’éligibilité), elle construit des corps et identités en même temps qu’elle les hiérarchise, et qu’elle en exclut certains [7].

7Nous allons essentiellement nous appuyer sur des entretiens semi-directifs menés auprès de sportives et de scientifiques, sur les archives de la CMCIO, les règlements médicaux de l’IAAF et du CIO, la sentence arbitrale du TAS, les témoignages de María José Martínez Patiño, ainsi que sur des articles scientifiques, pour réfléchir aux questions d’expertise, de légitimité et de reconnaissance sociale dans le sport. Nous avons également consulté les archives du Comité d’organisation des Jeux (COJO) d’Albertville aux archives départementales de Savoie [8] ainsi que les archives privées de Malcolm Ferguson-Smith, généticien britannique en correspondance avec la CMCIO, les COJO et les autres scientifiques engagés dans la critique des tests [9].

Refuser la sanction des contrôles de genre en produisant un savoir sur soi

8Coureuse de haies sélectionnée en équipe d’Espagne dans les années 1980, María José Martínez Patiño passe avec succès le test du corpuscule de Barr pour la première fois en 1983 à Helsinki lors des championnats du monde d’athlétisme, en application des réglementations fédérales (Martínez Patiño 2005 : 38). Un certificat de féminité, théoriquement valable à vie, lui a été fourni avec la mention suivante : « L’athlète mentionnée ci-dessus a subi un examen médical approuvé, et la chromatine sexuelle s’est révélée positive. Ceci répond aux arguments de l’IAAF pour concourir aux épreuves féminines » (ibid.). La référence à un examen médical pour ce qui est un examen biologique exercé en dehors de tout critère ou cadre médical contribue à créer la confusion entre la bonne santé de l’athlète et sa réussite au test. Les corps des athlètes réussissant ou échouant au test sont donc répartis entre sains, d’une part, et déviants ou pathologiques d’autre part (Canguilhem 1966) : c’est une définition normative de la santé qui est ici dessinée par le CIO [10]. Mis en concurrence avec les papiers d’identité et passeports sportifs (qui mentionnent tous le sexe), ce certificat est, pour les athlètes s’inscrivant dans les épreuves « dames », le seul document faisant foi aux yeux du CIO ; ce qui suppose qu’il puisse alors exister un « sexe sportif », uniquement contextuel, en dehors et indépendamment à la fois du « sexe civil », du « sexe social » et du « sexe vécu ».

9L’oubli de son certificat aux championnats du monde universitaires de Kobe en 1985 impose à Patiño un second passage du test, auquel elle échoue, malgré l’emploi de la même méthode. Cela illustre le manque de fiabilité du test, évaluée postérieurement entre 60 et 70 % et pouvant fournir de « faux positifs » ou « faux négatifs » (Dingeon et Lacoste 1997). Invitée à feindre une blessure pour éviter le scandale et à se retirer du monde de la compétition, María José Martínez Patiño retourne en Espagne (Martínez Patiño 2005 : 38). Elle attend alors deux mois avant de connaître les résultats du test et le caryotype qui a suivi [11]. Refusant le verdict de l’IAAF et de la Fédération espagnole d’athlétisme (RFEA) ainsi que leur consigne de feindre à nouveau une blessure, elle décide de continuer à s’entraîner et de participer aux championnats nationaux d’athlétisme de 1986, dont elle remporte l’épreuve du 60 mètres haies. Ce geste de refus et de critique des règlements est tout à fait exceptionnel dans un univers aussi normatif que le sport de haut niveau : les fédérations, avec le levier que constituent les sélections, peuvent réguler et conformer les comportements des athlètes, ce qui peut constituer une explication à la faible politisation des sportifs et sportives (Mennesson 2012). En réaction à ce refus de la sanction, son dossier médical est alors dévoilé dans la presse, malgré le sceau du secret (Martínez Patiño 2005) et sa condition de femme XY est rendue publique, discutée dans la presse. Passant du pôle d’identification positive de la championne à la figure repoussoir de la tricheuse, Martínez Patiño est alors exclue de l’équipe nationale, et de la résidence des athlètes à Madrid, et se voit retirer sa licence [12]. Abandonnée par ses proches, elle éprouve des sentiments de honte et de peur [13]. La non-conformité aux normes de sexuation peut bien être entendue comme un stigmate (Goffman 1975 [1963]) qui place l’individu dans le champ de la pathologie, du monstrueux (Karkazis 2008), en même temps qu’est mise en doute son identité sexuée. C’est donc par une décision interne au monde du sport et selon des critères qui officiellement ne concernent que l’éligibilité à des compétitions que son identité perçue, par elle-même et par les autres, subit des modifications. L’athlète décrit ainsi l’humiliation subie :

10

« Si je n’avais pas été une athlète, ma féminité n’aurait jamais été remise en question. Ce qui m’est arrivé, c’est comme d’être violée. On doit ressentir la même sensation de violation et de honte. Seulement, dans mon cas, tout le monde a regardé ».
(Carlson 2005 : 39)

11La RFEA accuse Martínez Patiño d’avoir rompu le pacte de discrétion scellé entre eux et occasionné l’irruption du scandale [14] : la responsabilité de son éviction lui est donc imputée, ce qui lui dénie la qualité de victime, alors que c’est bien la Fédération d’athlétisme qui a usé de son statut en tant qu’institution ayant le monopole des sélections sportives et détentrice de connaissances sur l’athlète, en détournant l’usage du secret médical en moyen de pression et de sanction disciplinaire. Martínez Patiño décide alors d’intenter un procès à la RFEA pour la divulgation de son dossier médical et atteinte à son intimité, qu’elle remporte en août 1986 devant le tribunal de première instance n° 7 de Madrid [15]. Cette première victoire sur le plan juridique est une reconnaissance officielle des souffrances subies et une étape décisive dans la reconstruction du sujet comme victime. L’échec au test semble avoir joué le rôle de rupture biographique [16] : déclarée inapte à la compétition, son identité de femme remise en jeu, elle entreprend un combat pour recomposer son identité.

12

« Je savais que j’étais une femme et que ma différence génétique ne me conférait aucun avantage physique injuste. Je ne peux pas prétendre que je suis un homme, j’ai des seins et un vagin. Je n’ai jamais triché. J’ai combattu ma disqualification ».
(Martínez Patiño 2005)

13Soulignons qu’elle se justifie ici par des éléments phénotypiques (seins, vagin) et qu’elle reprend la rhétorique de l’institution en distinguant des avantages physiques qui seraient injustes et la classeraient comme fraudeuse, même si c’est la certitude intime de son identité de femme qui lui permet d’entreprendre le combat. Elle prend alors l’initiative de passer un grand nombre d’examens (radiographiques, endocrinologiques…) aux États-Unis, financés en partie par l’indemnité de 20 millions de pesetas reçue suite au procès face à la RFEA [17]. Le diagnostic de son insensibilité totale aux androgènes [18] permet la traduction de sa conviction intime d’être une femme dans le langage des institutions sportives et de leurs objectifs, et vient appuyer la démonstration qu’elle n’a pas fraudé sur son sexe. En déconstruisant l’idée de fraude et en démontrant qu’elle ne tire aucun avantage significatif de la possession d’un chromosome Y, elle retourne la logique des institutions sportives : femme éligible pour la compétition, car sans avantage physique estimé par rapport à ses concurrentes, elle peut être de nouveau reconnue comme femme. De fait, l’IAAF réunie à Séoul en 1988 accepte, sous l’impulsion du médecin suédois Arne Ljungqvist, vice-président de l’IAAF, membre du CIO et de l’AMA, de discuter du dossier médical constitué à l’initiative de l’athlète et de la réintégrer. La diffusion par Martínez Patiño de connaissances scientifiques lui permet d’accéder à la reconnaissance de ses compétences athlétiques, qui s’étaient trouvées niées. Ses records ont en effet été effacés des registres et archives nationales, comme cela a été le cas pour toutes les athlètes disqualifiées pour ces mêmes raisons [19]. Elle peut ainsi tenter de se qualifier pour les Jeux olympiques de Barcelone ; elle échoue cependant de peu, et met alors un terme à sa carrière de haut niveau.

14Même si elle ne se définit jamais comme intersexe mais comme femme et si elle ne remet jamais en cause la « féminité hégémonique [20] », Martínez Patiño a contribué à l’émergence d’un débat sur la question des variations de sexuation, jusque-là peu visible dans le monde profane et le monde sportif. La divulgation des résultats de son test entraîne en effet une polémique relayée par les journaux dans lesquels il est fait état de l’intersexuation comme d’une « découverte » par le monde sportif – qui se réitère d’ailleurs à chaque scandale affectant une athlète, comme Caster Semenya en 2009 (Dreger 2010), sous la forme d’un déni d’antériorité (Naudier 2010). Il n’est alors plus possible pour le Mouvement olympique d’affirmer, comme cela avait été le cas en 1967 à travers sa secrétaire générale, pour justifier la pratique des tests, « qu’il est prouvé scientifiquement que l’hermaphroditisme n’existe pas. On naît homme ou femme et on le demeure » (Berlioux 1967). L’argument de la bicatégorisation sexuée comme reflet de la binarité naturelle des sexes est en effet mis à mal par l’existence des personnes intersexes. Porté par un réseau d’acteurs et d’actrices sur lequel nous allons revenir, le combat de Martínez Patiño impose une restructuration des justifications déployées autour des pratiques de ces tests, d’un argumentaire centré sur de supposées fraudes sur le sexe à un argumentaire centré sur la distinction entre des avantages dus et indus. Ce réseau permet à Martínez Patiño d’équilibrer la relation aux institutions et de se constituer en contre-pouvoir à partir de connaissances obtenues et appropriées.

La constitution d’un réseau d’influences

15La visibilité conférée par les médias à l’histoire de Martínez Patiño peut permettre de la considérer non seulement comme faisant événement à son échelle (au niveau de la reconfiguration de son identité et du rapport à soi) mais aussi à celle des institutions, amenées à s’adapter aux critiques développées autour de son combat. En effet, elle a reçu le soutien de certains membres des communautés sportives et scientifiques, et en particulier du généticien finlandais Albert de la Chapelle et d’Alison Carlson, ancienne athlète, entraîneure et journaliste américaine qui a formé les athlètes sur les problèmes éthiques posés par les tests de féminité.

16Un réseau d’acteurs et d’actrices s’est en effet constitué à partir de sociabilités professionnelles antérieures ou de prises de position déjà connues contre l’organisation des tests [21]. Aspirant à évoluer vers un processus moins injuste et moins traumatisant pour les athlètes, il se caractérise par des rencontres et contacts fréquents autour de la cause commune que forment les tests. Ainsi, les archives privées de Malcolm Ferguson-Smith attestent d’une correspondance riche et soutenue entre Elizabeth Ferris, Joe Simpson, Malcolm Ferguson-Smith, Albert de la Chapelle, Myron Genel, Alison Carlson et Arne Ljungqvist dans les années 1990. Ce groupe de réflexion s’est même surnommé le « fax club [22] ». De leurs échanges résultent un article collectif publié dans Nature (Ferguson-Smith et al. 1992 : 10) ainsi qu’une rencontre du groupe de travail à Monte-Carlo, en novembre 1990, dans le cadre de l’IAAF ; leur but est alors de proposer des recommandations à la CMCIO afin de remplacer les tests de féminité par des tests médicaux destinés à tout·es les athlètes et réalisés dans les pays d’origine par des praticien·nes accrédité·es [23].

17À travers ses soutiens, Martínez Patiño est donc parvenue à exercer une certaine influence sur les institutions, en premier lieu indirecte, en laissant parler le contre-dossier médical élaboré et les scientifiques favorables à la modification des protocoles. C’est bien parce que sa parole était représentée par un expert tel qu’Albert de la Chapelle, spécialisé dans l’étude des variations chromosomiques et notamment des hommes XX (de la Chapelle 1972), qu’elle a pu être entendue. Le soutien majeur d’Albert de la Chapelle s’exerce par des publications dans des revues scientifiques internationales et, du fait de sa fonction de conseiller, par des courriers en interne aux différents membres du CMCIO – notamment le prince de Mérode, président de la CMCIO – et de l’IAAF. Il critique ainsi dans le Journal of the American Medical Association (de la Chapelle 1986) les méthodes de détection qu’il estime injustes et inappropriées car elles conduisent non pas à l’exclusion d’imposteurs (d’hommes, donc) mais à celle de femmes qui ne posséderaient aucun avantage physique sur leurs concurrentes. Il se réfère à des variations chromosomiques existantes dans la population, ce qui permet de donner de la visibilité au niveau scientifique à l’intersexuation, probablement peu connue en dehors des généticien·nes et de certain·es pédiatres ou psychiatres. Il n’est, à cet égard, pas anodin de constater que beaucoup de critiques au test proviennent du champ de la génétique : la formation en génétique ou l’insertion dans des réseaux universitaires ou de sociabilité avec des praticien·nes de cette spécialité caractérisent le profil des personnes opposées aux tests [24]. La controverse autour des méthodes de ces tests peut donc être également lue dans le cadre des tensions entre sous-champs scientifiques. De la Chapelle réfute d’emblée la recherche de la chromatine sexuelle (qu’elle concerne le chromosome X ou Y) : la méthode PCRSRY, malgré une fiabilité technique bien supérieure, se trouve donc mise sur le même plan que la méthode antérieure. La primauté de la technique et la fiabilité de la méthode sont en effet les arguments mis en lumière par les défenseurs du test. Sans entrer dans la discussion sur le principe du test, c’est l’optimisation technique de sa mise en œuvre qui est érigée comme enjeu primordial du débat [25]. À l’inverse, les critiques émises par de la Chapelle reposent essentiellement sur le fait qu’une approche chromosomique classe des variations caryotypiques comme des fraudes sans repérer une bonne partie des fraudes effectives, ce qui souligne l’injustice du test et son inefficacité par rapport aux objectifs fixés [26]. Il y précise : « Ce qui est sûr, c’est que la pratique actuelle est inefficace, injuste, nuisible et immorale » et encourage la suspension du test lors des Jeux de Calgary de 1988. De la même manière, des éléments critiques du groupe de travail sur les tests de féminité réuni en interne au CIO soulignaient que certaines configurations génétiques non sexuelles n’étaient pas testées alors qu’elles pouvaient procurer des avantages dans certaines disciplines [27]. Si de la Chapelle ne cite pas explicitement Martínez Patiño dans cet article, la chronologie et son positionnement officiel en sa faveur permettent d’établir un lien et de faire de cet article une réponse aux décisions des institutions et, par là même, le point de départ de la controverse autour des tests [28]. Les correspondances du « fax club » laissent entrevoir comment Martínez Patiño en vient à incarner l’injustice des tests [29]. Par rebond, c’est-à-dire par la constitution d’un réseau de scientifiques issus de différentes spécialités médicales, autour d’Albert de la Chapelle, Arne Ljungqvist [30], Malcolm Ferguson-Smith, de l’endocrinologue Myron Genel (de la Chapelle, Genel et Schwinger 1987) et de l’obstétricien-gynécologue Joe Simpson (Simpson 1986), avec le soutien d’associations professionnelles scientifiques [31], Martínez Patiño contribue à mettre sur agenda institutionnel la faillibilité et l’injustice des tests. À cette dimension scientifique s’ajoute une dimension plus proprement féministe avec le positionnement d’Alison Carlson, qui ébauche à partir de l’histoire de Martínez Patiño une réflexion sur la pluralité des aspects de la féminité et l’impossibilité de définir ce qu’est, quantitativement et qualitativement, une femme (Carlson 1991).

Vers une reconnaissance institutionnelle

18Nous pouvons ainsi considérer que c’est le combat de Martínez Patiño, relayé par le « fax club », qui a contribué à l’érosion des croyances sur la fiabilité des tests, ce qui a suscité des réactions diverses des institutions sportives. De la Chapelle décrit ainsi l’importance de son combat :

19

« María est devenue un point de rupture en affichant publiquement qu’elle avait été injustement exclue et j’ai tenté de la soutenir. Son histoire a ouvert les yeux de beaucoup de personnes influentes. Son cas suggère que d’autres tragédies similaires ont eu lieu auparavant, mais n’ont été connues de personne en dehors de la Commission médicale du CIO [32] ».

20L’athlète nous expliquait également que cette crédibilité gagnée lui avait permis d’être reconnue par le Mouvement sportif [33] comme experte pour la dimension sportive et éthique en 2013 en tant que conseillère et experte à la CMCIO. S’ajoutant au savoir scientifique acquis, cette reconnaissance finale de la justesse de son combat par les institutions sportives lui confère une position qui peut expliquer son rapprochement ultérieur avec les orientations défendues par le Mouvement sportif dans les nouveaux règlements relatifs à l’hyperandrogénisme féminin. Il est toutefois difficile d’évaluer son rôle exact dans la décision du CIO sans pouvoir consulter les sources fédérales ou olympiques [34]. Or, même si elle n’est pas toujours explicitement à la source des débats, il semble que la controverse qu’elle a suscitée fasse bien d’elle un point de divergence entre l’IAAF et le CIO. En effet, l’IAAF réagit de manière défensive, en acceptant de tenir compte des critiques et en mettant fin à la pratique systématique des tests en 1991. Le CIO, quant à lui, ne répond qu’aux aspects techniques des objections en adoptant la nouvelle méthode PCR-SRY. Passant du cytologique à la génétique, c’est-à-dire d’une détermination uni-factorielle du sexe à une autre, il déplace les tensions internes au champ scientifique. Moins affecté par le scandale autour de l’athlète, le CIO se serait alors contenté de modifier les protocoles pour couper court aux critiques et conserver le principe des tests.

21Au-delà des réformes mises en place, avec le soutien des personnalités scientifiques citées, les caractéristiques de l’argumentaire mobilisé évoluent, qu’il s’agisse des partisan·es (Hipkin 1991) ou des opposant·es aux tests. La notion d’avantage devient centrale, ce que viennent confirmer les changements de dénomination des contrôles, avec la progressive disparition de la mention du genre. Ainsi, si Martínez Patiño exige l’étude de sa réintégration, ce n’est plus seulement en vertu de son « sexe vécu » et de sa socialisation comme femme, mais parce que les résultats obtenus lui permettent de traduire cette situation dans les catégories institutionnelles : elle n’aurait pas eu d’avantage significatif par rapport à ses pairs de la catégorie « dames ». C’est bien cette problématique qui devient le fondement de la justification des contrôles et qui permet d’éclairer l’attachement des dirigeants sportifs à une bicatégorisation sexuée. Conformément à l’éthique du fair-play, forme d’égalité sur la ligne de départ qui doit permettre aux meilleur·es de gagner [35], protégée par de nombreux règlements, codes et chartes, les participant·es sont sélectionné·es et autorisé·es à s’affronter au sein de sous-groupes structurés en fonction de divers critères : la performance, différents types de handicap, l’âge, le poids (dans certaines disciplines comme les sports de combat, les arts martiaux ou encore l’haltérophilie). Ce principe de catégorisation, comme régulation en amont des « avantages physiques », répond au principe de la garantie d’une incertitude du résultat, fondement de toutes compétitions (Bohuon et Quin 2016). Le sexe constitue à cet égard la seule catégorie transversale et étanche, qui subdivise chacune des catégories précédemment citées alors même que les frontières des autres classifications semblent de plus en plus mouvantes. Qu’il s’agisse des compétitions d’élite ou des pratiques amateurs, la non-mixité dans les compétitions est la norme dominante : femmes et hommes concourent alors dans des catégories distinctes, chacune avec ses types d’épreuves, ses barèmes et ses records. Les corps masculins et féminins y sont explicitement hiérarchisés et cette hiérarchie est elle-même naturalisée, selon le principe que les hommes seraient biologiquement plus rapides, plus puissants, plus endurants [36]. L’établissement des performances devient une forme de « preuve symbolique » de la supériorité des corps masculins (Clément 2014) là où les performances des femmes pourraient venir accréditer leur masculinisation. L’idée que le sexe constitue une propriété corporelle innée, inaltérable, à l’origine d’un avantage physique des hommes sur les femmes, justifie ainsi qu’il soit érigé comme la catégorie classificatoire préalable à toute compétition sportive. C’est bien sur cette notion d’avantage physique, en remplacement progressif de celle de fraude, que va se redéployer l’engagement de Martínez Patiño, en faveur cette fois des nouveaux règlements sur l’hyperandrogénisme féminin.

Respecter la nature… en la corrigeant : la régulation institutionnelle de la performance des femmes

22En 2015, alors que la procédure des tests de féminité a évolué, passant à des évaluations de taux hormonaux (des androgènes notamment) exercées de manière aléatoire, Martínez Patiño est à nouveau amenée à se prononcer publiquement sur ces questions, cette fois en qualité d’experte auprès de la CMCIO suite à sa reconversion dans cette organisation après sa retraite sportive. Le contexte est celui de la sentence arbitrale provisoire du Tribunal arbitral du sport (TAS) évoquant la plainte de Dutee Chand, jeune sprinteuse indienne refusant sa suspension fédérale pour un « hyperandrogénisme » dont les instances fédérales considèrent qu’il est à la source d’un « avantage déloyal » sur ses concurrentes [37]. La réglementation sur l’hyperandrogénisme féminin, qui impose « un niveau de testostérone inférieur à 10 nmol/L pour les compétitions » comme plafond à la participation des femmes (Karkazis et al. 2012 : 5), appliquée par l’IAAF et la Fédération internationale de football (FIFA) depuis 2011 et par le CIO depuis 2012, est explicitement mise en cause ici, ainsi que les traitements prescrits visant à réduire le taux d’androgènes [38]. Ici, la confusion est entretenue entre pratique d’éligibilité et pratique de soin, le test étant justifié à la fois comme une méthode sportive de vérification et comme une pratique de médecine préventive ou prédictive visant à protéger les sportives en leur proposant des traitements pour ce qui est assimilé à des dysfonctionnements, des maladies. La définition de la santé qui se dessine est ici à nouveau normative : il s’agit bien d’actualiser et de renforcer des caractéristiques sexuées qui devraient être données d’emblée, ou, autrement dit, de corriger la nature (Gardey et Löwy 2000). À cette occasion, un collectif composé d’anciennes athlètes (Paula Radcliffe, marathonienne britannique recordwoman du monde, Martínez Patiño), de membres du monde scientifique et médical (des obstétriciens, des gynécologues, le professeur de bioéthique Thomas Murray et des médecins du sport comme Stéphane Bermon) ainsi que des acteurs et actrices des instances sportives s’expriment en faveur du maintien des réglementations sur l’hyperandrogénisme féminin malgré l’absence de consensus scientifique sur la corrélation entre niveau de testostérone et performance [39]. Retenue comme experte témoin pour l’IAAF, Martínez Patiño produit pour le TAS un rapport d’expertise en date du 30 janvier 2015. Elle y est présentée comme une ancienne athlète de haut niveau, entraîneure nationale d’athlétisme, professeure à la faculté des sciences du sport à l’université de Vigo et experte indépendante de la CMCIO depuis 2013. Sa reconversion professionnelle comme universitaire, après la réalisation d’une thèse en 2006 sur la participation et les performances des femmes en athlétisme (Martínez Patiño 2006) puis son recrutement à l’université de Vigo où elle préside le Centre d’études olympiques, double son expérience sportive d’une légitimation tirée de ses recherches actuelles, en partie sur des questions liées au genre de la pratique sportive (Martínez Vidal et al. 2010 ; Martínez Patiño 2010). Les capitaux mis en œuvre dans le combat contre son exclusion et sa carrière universitaire lui ont permis d’obtenir au sein du Mouvement sportif une position d’autorité dans une trajectoire de reconversion plutôt exceptionnelle (Fleuriel et Schotté 2011). Tout en admettant qu’elle n’est pas spécialiste en endocrinologie, Martínez Patiño se déclare dans ce rapport en accord avec la majorité des experts sur le fait que les différences de taux de testostérone procurent aux premiers un avantage compétitif. Ainsi, elle juge que ces règlements ont pour objectif de faire respecter l’équité dans le sport en permettant aux athlètes féminines de concourir sur un pied d’égalité [40]. Dans la sentence arbitrale, il est également rapporté que Martínez Patiño a été interrogée sur un article dans lequel elle expliquait son opposition à la réglementation de l’hyperandrogénie pour des raisons de protection de la santé des athlètes qui, si leurs carrières et sélections sont menacées, seront poussées à accepter des traitements hormonaux jugés inutiles (Viloria et Martínez Patiño 2012 : 18). En effet, les règlements contraignent les athlètes qui dépassent le seuil autorisé à subir des traitements pour abaisser leurs taux d’androgènes, afin de pouvoir participer aux compétitions féminines.

23Or, plusieurs études menées à partir d’importantes cohortes de femmes suivant ces traitements pour des raisons non médicales, ont montré qu’ils provoquent des effets secondaires sérieux : troubles diurétiques, intolérance au glucose, résistance à l’insuline, fatigue, maux de têtes, bouffées de chaleur, etc. (Karkazis et al. 2012). De plus, ces traitements nécessitent un suivi médical constant au coût financier non négligeable car certains anti-androgènes peuvent causer, par exemple, des déficiences importantes de cortisol (ibid.) et donc des risques non seulement pour la carrière des athlètes, mais aussi pour leur santé. Martínez Patiño justifie son positionnement de la façon suivante : avant d’être membre de la CMCIO, son opinion était influencée par son expérience de l’échec aux contrôles de genre, mais sa compréhension des données scientifiques et médicales qui sous-tendent les règlements sur l’hyperandrogénie a évolué, au contact des instances de régulation dont la mission est d’assurer l’équité des compétitions. De son expérience, elle met en avant auprès du TAS la violation du secret médical dont elle a été victime, en soulignant la responsabilité de l’IAAF et du CIO dans la préservation de la confidentialité et en évoquant la possibilité d’en sanctionner les manquements. Son propos consiste à recommander des réformes dans le déroulement des tests en conseillant la présence de psychologues lors des examens. Elle affirme enfin que ce processus d’investigation ne provoque pas en lui-même d’impact psychologique négatif pour l’athlète mais que c’est bien la remise en question publique du statut de femme qui cause un préjudice, déconnectant ainsi le test de ses conséquences possibles [41]. Elle insiste sur le fait que les nouveaux règlements ne doivent pas remettre en question le sexe de l’athlète – comme elle l’avait fait précédemment dans une publication scientifique cosignée avec le psychologue Francisco Sánchez et le généticien Eric Vilain (Sánchez, Martínez Patiño et Vilain 2013) –, la problématique centrale devenant le taux de testostérone endogène jugé élevé de ces athlètes et la corrélation supposée entre ce taux et l’avantage physique conféré.

24Ainsi, Martínez Patiño, dont la position a été réhabilitée et l’expertise reconnue par les institutions qu’elle a jadis combattues, mais aussi en tant qu’ancienne sportive de haut niveau, contribue à la légitimation de ces discours depuis ce positionnement mixte. Elle naturalise de ce fait une nouvelle ligne de fracture, non pas cette fois entre « vraies femmes » et « athlètes intersexes », mais au sein des athlètes intersexes, sur la question de ces avantages jugés injustes. Cette idée repose sur une hiérarchisation des avantages physiques selon des critères extra-scientifiques : des variations dans les taux endogènes d’androgènes seraient un avantage d’une nature différente qu’une grande taille, un rythme cardiaque très lent ou une grande élasticité des articulations. La définition des corps sportifs féminins qui en découle est fondée sur la limitation des performances, de la force, de la vitesse incarnée dans la limitation du taux de testostérone (Oudshoorn 1994), alors même que le sport de haut niveau contemporain se caractérise par la concurrence et le dépassement de soi (Queval 2004). L’argumentaire de l’avantage, manié notamment par de la Chapelle en lien avec les valeurs de fair-play et d’égalité des chances mises en avant par le Mouvement sportif, est bien réinvesti ici.

25Or, l’IAAF se trouve sommée par le TAS dans son verdict du 27 juillet 2015 de suspendre pendant deux ans son règlement relatif à l’hyperandrogénisme et de fournir, pendant cette période, la preuve que le taux de testostérone de ces athlètes leur procure un avantage « injuste » vis-à-vis des autres concurrentes. Le tribunal, autorisant Dutee Chand à concourir de nouveau, estime qu’il manque « d’évidence scientifique » qui attesterait l’impact du taux de testostérone sur la performance sportive [42]. En réponse, l’étude de l’IAAF, rendue en juillet 2017 à partir de plus de 2 000 données associant meilleures performances d’athlètes hommes et femmes et leurs taux de testostérone (Bermon et Garnier 2017), conclut que les femmes aux plus hauts taux de testostérone ont de meilleures performances dans certaines disciplines, soit le lancer du marteau (4,53 %), le saut à la perche (2,94 %), le 400 m haies (2,78 %), le 400 m (2,73 %) et le 800 m (1,78 %). Ces résultats mettent en évidence la difficulté de définir un critère de performance unique lorsqu’on se place au niveau du sport en général, avec ses différentes disciplines, qui chacune valorise des dispositions physiques particulières. L’étude ne parvient toutefois pas à démontrer que ces athlètes ont un niveau de performance qui se rapproche de celui des athlètes masculins, ce qui justifierait leur exclusion de la catégorie « dames » pour des impératifs de fair-play. De plus, l’introduction dans l’échantillon de sportives dopées, qui introduit une confusion entre des taux endogènes et exogènes de testostérone, reste un biais qui laisse ouvert le débat sur le lien entre, d’une part, sécrétion endogène de testostérone et performance et, d’autre part, entre l’existence d’un avantage et sa qualification comme « injuste » ou « déloyal ». Après la publication de ces résultats, Martínez Patiño cosigne un article en avril 2018 où les auteur·es, chercheur·es en sciences du sport mais également en mathématiques et en électronique, expliquent avoir mené une étude dont le but était de déterminer la différence de performances entre les athlètes féminines avec et sans hyperandrogénie à partir des résultats de Caster Semenya et Dutee Chand. Dans la lignée de l’étude de l’IAAF, les auteur·es concluent ainsi :

26

« l’analyse des performances de Dutee Chand n’a pas permis de tirer de conclusions en raison du manque de données disponibles. La présente étude indique également que la différence de pourcentage de performance entre les femmes avec et les femmes sans hyperandrogénie n’atteint pas la différence de 3 % demandée par le TAS, pour réhabiliter le règlement sur l’hyperandrogénisme féminin ».
(Ospina Betancurt et al. 2018 : 2464)

27Il est intéressant d’envisager l’échelle à laquelle cette question de l’avantage est posée, entre avantages individuels – évidents dans le cas des deux sportives mentionnées et de manière générale, des sportives de haut niveau – et avantages collectifs inférés des précédents, supposément possédés par les personnes intersexes. Le sport d’élite repose en effet sur la célébration des exploits individuels, amenant le sportif ou la sportive à se dépasser et à dépasser les limites du biologique. Face au manque de preuves scientifiques prouvant l’avantage physique supposé de ces athlètes, Martínez Patiño s’éloigne, dans cette publication, des justifications qu’elle mobilise toutefois dans l’arène sportive. Nous pouvons formuler l’hypothèse que la nature de la publication, une revue scientifique internationale, ainsi que sa signature en tant qu’universitaire spécialiste de la question lui imposent de fonder son positionnement sur une étude rigoureuse des preuves disponibles, alors qu’au sein du monde sportif elle tire sa légitimité et justifie ses prises de position par son expérience et la nécessité pragmatique d’organiser des compétitions équitables et sans controverses. Son caractère multipositionné, entre monde de la recherche, monde académique et Mouvement sportif pourrait expliquer ces variations d’appréciation en fonction du contexte d’énonciation et du réseau qu’elle mobilise.

28En dépit de l’actualité de la recherche, l’IAAF maintient alors l’existence d’un seuil maximal de testostérone comme condition à la participation des candidates chez les « dames » dans les derniers règlements, entrés en vigueur en novembre 2018 (mais suspendus à ce jour), et en abaisse même la valeur, de 10 nmol/L de sang à 5. Pour la compétition, les athlètes dont le taux d’androgènes est supérieur à ce seuil doivent subir un traitement visant à abaisser leur taux d’androgènes, ou bien s’inscrire chez les hommes. Cette alternative, entre atteinte à l’intégrité corporelle et à la dignité, constitue une violence symbolique à l’encontre de ces femmes inclassables aux yeux des institutions sportives (Carpenter et Karkazis 2018).

29Nous pouvons alors nous demander si le Mouvement sportif, en souhaitant réguler les modalités de participation aux épreuves de compétition, ne régule pas plutôt les seuils de performance en imposant une grille d’intelligibilité des corps féminins visant à limiter les performances. Ainsi, contre une naturalisation de la performance sportive qui découlerait strictement du taux de testostérone présenté par les athlètes, les conditions générales d’entraînement, d’encadrement, d’apprentissage des techniques et de spécialisation corporelle, toutes différenciées en termes de genre (Millan et Moliner 2017), en restent les principaux éléments explicatifs. Il est notamment admis qu’un entraînement intensif qui augmente la masse musculaire accroît le nombre de récepteurs et les effets anaboliques de la testostérone, pour les hommes comme les femmes. Les composantes sociales, culturelles, économiques, environnementales, politiques, religieuses et génétiques forment donc un ensemble complexe, indissociable pour expliquer la performance sportive. À cet égard, les travaux de Manuel Schotté (2012) sur les coureurs marocains, qui remettent en cause l’essentialisme racial associé à la performance, et plus largement ceux sur la problématique de la biologisation du social dans le domaine sportif, éclairent notre propos (Lemerle et Reynaud-Paligot 2017). Considérer alors que ces athlètes tirent de leur condition des avantages injustes revient à leur dénier les qualités de travail, de persévérance et d’engagement dont elles font pourtant preuve au quotidien dans leurs entraînements. Les autres athlètes de la catégorie « dames » seraient alors plus méritantes, à supposer qu’il soit possible de distinguer ce qui relèverait du purement biologique [43].

30* * *

31Les problématiques esquissées à travers la trajectoire de Martínez Patiño dépassent la question de la seule assignation de sexe et nous invitent à problématiser et politiser la pénalisation de certaines différences naturelles, congénitales et à relire les justifications avancées. Ces interrogations perturbent la manière dont on conçoit la structuration de la compétition sportive, en fonction de groupes strictement différenciés et exclusifs, dont les réglementations successives visent à assurer les fondements scientifiques et éthiques. Les justifications de ces catégorisations se fissurent pourtant et laissent transparaître les critères extra-sportifs et extra-scientifiques qui président à leur mise en place. La bicatégorisation sexuée apparaît à bien des égards comme l’expression d’une volonté institutionnelle plus que le reflet de différences naturelles, comme le résultat plus que le fondement de pratiques sociales. L’exploitation des qualités endogènes afin d’optimiser la per formance est, de plus, au cœur de l’entraînement et du sport de haut niveau. Ces réflexions conduisent donc à renouveler le regard sur l’impératif du fair-play, pierre de touche de l’idéologie et de la législation olympiques (Defrance 2006). Ainsi, la gageure de légiférer sur un critère aussi indéterminé que l’avantage physique, en remplacement du critère de sexe, amène à ce que le sexe des femmes contrôlé soit artificiellement paramétré afin que les aptitudes physiques qu’il détermine restent acceptables. La testostérone, si elle est considérée comme un avantage potentiel dans la plupart des disciplines sportives, n’est pourtant autorisée aux femmes qu’en quantité dite insignifiante.

32Les athlètes, intersexes ou non, peuvent bouleverser l’ordre symbolique, qui stipule arbitrairement que le comportement et l’identité sociale (le genre) sont nécessairement corrélés avec la biologie (le sexe) et que la matérialité du sexe est un fait biologique incontestable, assimilant les corps intersexes à la déviance, à la fraude et à la pathologie. Cette matérialité du sexe a été recherchée d’abord dans l’ADN puis dans la sécrétion d’androgènes (Oudshoorn 1994 ; Kraus 2000), sans qu’un seuil maximal ne soit corrélativement imposé aux hommes, au-delà duquel on considérerait qu’un homme produit naturellement trop de testostérone par rapport à ses concurrents. De cette distinction nous pouvons inférer que sous la problématique de l’avantage persiste la question du trouble de l’identité de genre. Si des seuils sont ainsi calculés au-delà desquels une femme n’est plus – ou plus vraiment – une femme, un homme ne semble pas pouvoir être trop homme ni, dans le cadre du sport, pas assez. L’équité sur le terrain, principal argument brandi par les institutions sportives, souffre donc d’une approche déséquilibrée en termes de genre et de sexe et de telles pratiques conforment alors une forme de police et de fabrique du « vrai sexe », pour reprendre le vocabulaire foucaldien. À travers la pratique des tests, qui se heurte au paradoxe d’une féminité à la fois essentielle et précaire, à réactualiser sans cesse, se dessinent un processus de substantialisation et une biologisation des privilèges sociaux, économiques et symboliques de la masculinité en matière de performance sportive, que vient incarner la testostérone.

Ouvrages cités

  • Berlioux, Monique. 1967. « Féminité », La revue olympique, n° 3 : 1-2.
  • Bermon, Stéphane et Pierre-Yves Garnier. 2017. « Serum Androgen Levels and their Relation to Performance in Track and Field : Mass Spectrometry Results from 2 127 Observations in Male and Female Elite Athletes », British Journal of Sports Medicine, vol. 51 : 1309-1314.
  • Blackless, Melanie, Anthony Charuvastra, Amanda Derryck, Anne Fausto-Sterling, Karl Lauzanne et Ellen Lee. 2000. « How Sexually Dimorphic Are We ? Review and Synthesis », American Journal of Human Biology, vol. 12, n° 2 : 151-166.
  • Bohuon, Anaïs. 2008. « Sport et bicatégorisation par sexe : test de féminité et ambiguïtés du discours médical », Nouvelles questions féministes, vol. 27, n° 1 : 80-91.
  • Bohuon, Anaïs. 2012. Le test de féminité dans les compétitions sportives : une histoire classée X ?. Donnemarie-Dontilly, Éditions iXe.
  • Bohuon, Anaïs et Grégory Quin. 2016. « Sport », in Juliette Rennes (dir.), Encyclopédie critique du genre. Paris, La Découverte : 605-614.
  • Bury, Michael. 2000. « Chronic Illness as a Biographical Disruption », Sociology of Health and Illness, vol. 4, n° 2 : 167-182.
  • Canguilhem, Georges. 1966. Le normal et le pathologique. Paris, PUF.
  • Carlson, Alison. 1991. « When is a Woman not a Woman ? », Women Sport Fitness : 24-29.
  • Carlson, Alison. 2005. « Essay : Suspect Sex », Lancet, vol. 366, n° 5 : 39-40.
  • Carpenter, Morgan et Katrina Karkazis. 2018. « Impossible Choices : The Inherent Harms of Regulating Women’s Testosterone in Sport », Journal of Bioethical Inquiry, vol. 15, n° 4 : 589-587.
  • Choi, Precilla. 2000. Femininity and the Physically Active Woman. Londres, Routledge.
  • Chapelle, Albert de la. 1972. « Analytic Review : Nature and Origin of Males with XX Sex Chromosomes », American Journal of Human Genetics, vol. 24, n° 1 : 71-105.
  • Chapelle, Albert de la. 1986. « The Use and Misuse of Sex Chromatin Screening for Gender Verification of Female Athletes », Journal of American Medical Association, vol. 256, n° 14 : 1920-1923.
  • Chapelle, Albert de la, Myron Genel et Eberhard Schwinger. 1987. « Gender Verification of Female Athletes », Lancet, vol. 330, n° 8570 : 1265-1266.
  • Clément, Xavier. 2014. « Sports et masculinités : hybridation des modèles hégémoniques au sein du champ », thèse de doctorat en sciences du sport et du mouvement humain, université Paris Sud et Université de Montréal.
  • Defrance, Jacques. 2006. Sociologie du sport. Paris, La Découverte.
  • Dingeon, Bernard, Patrick Hamon, Marc Robert, Patrick Schamasch et Michel Pugeat. 1992. « Sex Testing at the Olympics », Nature, n° 358 : 358-447.
  • Dingeon, Bernard et Alain Lacoste. 1997. « Gender Verification of High Level Athletes. Guide Marks and Official Methodology (PCR/SRY) », Science and Sports, vol. 12, n° 2 : 115-122.
  • Dreger, Alice. 2010. « Sex Typing for Sport », The Hastings Center Report, vol. 40, n° 2 : 22-24.
  • Fausto-Sterling, Anne. 2012. Corps en tous genres : la dualité des sexes à l’épreuve de la science. Paris, La Découverte.
  • Ferguson-Smith, Malcolm, Joe Leigh Simpson, Arne Ljungqvist, Albert de la Chapelle, Myron Genel, Alison Carlson, Anke Ehrhardt et Elizabeth Ferris. 1992. « Olympic Row Over Sex-Testing », Nature, n° 355 : 10.
  • Fleuriel, Sébastien et Manuel Schotté. 2011. « La reconversion paradoxale des sportifs français : premiers enseignements d’une enquête sur les sélectionnés aux Jeux olympiques de 1972 et 1992 », Sciences sociales et sport, n° 4 : 115-140.
  • Fox, John. 1993. « Gender Verification : What Purpose ? What Price ? », British Journal of Sports Medicine, vol. 27 : 148-149.
  • Gardey, Delphine et Ilana Löwy (dir.). 2000. L’invention du naturel. Les sciences et la fabrication du masculin et du féminin. Paris, Éd. des Archives contemporaines.
  • Goffman, Erving. 1975 [1963]. Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, trad. par Alain Kihm. Paris, Éd. de Minuit (éd. orig. Stigma. Englewood Cliffs, Prentice Hall).
  • Guillot, Vincent. 2008. « Intersexes : ne pas avoir le droit de dire ce que l’on ne nous a pas dit que nous étions », Nouvelles questions féministes, vol. 27, n° 1 : 37-48.
  • Halberstam, Judith. 1998. Female Masculinity. Durham, Duke University Press.
  • Hipkin, Leslie J. 1991. « Gender Verification in Sport », British Journal of Sport Medicine, vol. 25, n° 3 : 171.
  • Hunt, Thomas. 2007. « Sport, Drugs and the Cold War », Olympika : International Journal of History of Sport, n° 16 : 19-42.
  • Kahn, Axel. 1992. « Le programme et son exécution », M/S. Médecine / sciences, vol. 8, n° 2 : 149-151.
  • Karkazis, Katrina. 2008. Fixing Sex : Intersex, Medical Authority, and Lived Experience. Durham, Duke University Press.
  • Karkazis, Katrina et Rebecca Jordan-Young. 2013. « The Harrison Bergeron Olympics », The American Journal of Bioethics, vol. 13, n° 5 : 66-69.
  • Karkazis, Katrina, Rebecca Jordan-Young, Georgiann Davis et Silvia Camporesi. 2012. « Out of Bounds ? A Critique of the New Policies on Hyperandrogenism in Elite Female Athletes », The American Journal of Bioethics, vol. 12, n° 7 : 5.
  • Krasnoff, Lindsay. 2013. « Developing Athletic Atomic Armaments : The Role of Sports Medicine in Cold War France, 1958-1992 », Performance Enhancement and Health, vol. 2, n° 1 : 8-16.
  • Kraus, Cynthia. 2000. « La bicatégorisation par sexe à l’épreuve de la science », in Delphine Gardey et Ilana Löwy (dir.), L’invention du naturel. Les sciences et la fabrication du masculin et du féminin. Paris, Éd. des Archives contemporaines : 187-213.
  • Kraus, Cynthia, Céline Perrin, Séverine Rey, Lucie Gosselin et Vincent Guillot. 2008. « Démédicaliser les corps, politiser les identités : convergences des luttes féministes et intersexes », Nouvelles questions féministes, vol. 27, n° 1 : 4-15.
  • Lemerle, Sébastien et Carole Reynaud-Paligot (dir.). 2017. La biologisation du social, discours et pratiques. Paris, Presses universitaires de Paris Nanterre.
  • Martin-Breteau, Nicolas. 2010. « Un laboratoire parfait ? Race, sport et génétique : le discours de la différence athlétique aux États-Unis », Sciences sociales et sport, n° 3 : 7-43.
  • Martínez Patiño, María José. 2005. « Personnal Account : A Woman Tried and Tested », Lancet, vol. 366 : 38.
  • Martínez Patiño, María José. 2006. « La mujer en el atletismo : estudio del nivel de participacion, rendimiento y actitudes de la mujer atleta española de alto rendimiento », thèse d’éducation physique et sportive de l’université de Vigo.
  • Martínez Patiño, María José. 2010. « An Approach to the Biological, Historical and Psychological Repercussions of Gender Verification in Top Level Competitions », Journal of Human Sport and Exercise, vol. 5, n° 3 : 307-321.
  • Martínez Vidal, Aurora, Covadonga Mateos Padorno, Milena Polifrone et María José Martínez Patiño. 2010. « Sociological Context in Spanish High Level Athletics by Gender », Journal of human sport and exercise, vol. 5, n° 1 : 24-33.
  • Mennesson, Christine. 2012. « Pourquoi les sportives ne sont-elles pas féministes ? De la difficulté des mobilisations genrées dans le sport », Sciences sociales et sport, n° 5 : 161-191.
  • Millan, Camille et Pascale Moliner. 2017. « Identité de genre, endossement stéréotypique et habileté perçue : le cas spécifique de femmes performantes dans une activité sportive considérée masculine », Movement & Sport Sciences, vol. 96, n° 2 : 27-41.
  • Montañola, Sandy et Aurélie Olivesi (dir.). 2016. Gender, Sport and Ethics. Ethics, Cases and Controversies. Londres, Routledge.
  • Naudier, Delphine. 2010. « Genre et activité littéraire : les écrivaines francophones (Introduction) », Sociétés contemporaines, n° 78 : 7.
  • Ospina Betancurt, Jonathan, Maria Zakynthinaki, María José Martínez Patiño, Carlos Cordente Martínez et Carmen Rodriguez Fernandez. 2018. « Hyperandrogenic Athletes : Performance Differences in Elite-Standard 200m and 800m Finals », Journal of Sports Sciences, vol. 36, n° 21 : 2464-2471.
  • Oudshoorn, Nelly. 1994. Beyond the Natural Body : An Archaeology of Sex Hormones. Londres, Routledge.
  • Qinjie, Tian, He Fangfang, Zhou Yuanzheng et Ge Qinsheng. 2009. « Gender Verification in Athletes with Disorders of Sex Development », Gynecological Endocrinology, vol. 25, n° 2 : 117-121.
  • Queval, Isabelle. 2004. S’accomplir ou se dépasser. Essai sur le sport contemporain. Paris, Gallimard.
  • Ritzén, Martin, Arne Ljungqvist, Richard Budgett, Pierre-Yves Garnier, Stéphane Bermon, Angélica Lindén-Hirschberg et María José Martínez Patiño. 2014. « The Regulations about Eligibility for Women with Hyperandrogenism to Compete in Women’s Category are Well Founded : A Rebuttal to the Conclusions by Healy et al. », Clinical Endocrinology, vol. 82, n° 2 : 307-308.
  • Sánchez, Francisco J., María José Martínez Patiño et Eric Vilain. 2013. « The New Policy on Hyperandrogenism in Elite Female Athletes is Not About Sex Testing », Journal of Sex Research, vol. 50, n° 2 : 112-115.
  • Schotté, Manuel. 2012. La construction du « talent ». Sociologie de la domination des coureurs marocains. Paris, Raisons d’agir.
  • Simpson, Joe Leigh. 1986. « Gender Testing in the Olympics », Journal of American Medical Association, vol. 256, n° 14 : 1938.
  • Skirstad, Berit. 2000. « Gender Verification in Sport. Turning Research into Action », in Claudio Tamburrini et Torbjörn Tännsjö (dir.), Values in Sport. Elitism, Nationalism, Gender Equity and the Scientific Manufacture of Winners. Londres, E. & F.N. Spon : 118-122.
  • Stephenson, Joan. 1996. « Female’s Olympian Sex Tests Outmoded », Journal of American Medical Association, vol. 276, n° 3 : 177-178.
  • Vertinsky, Patricia. 1994. The Eternally Wonded Women : Woman, Doctors and Exercise in the Late 19th Century. Chicago, University of Illinois Press.
  • Viloria, Hilda P. et María José Martínez Patiño. 2012. « Reexamining Rationales of Fairness : An Athlete and Insider’s Perspective on the New Policies on Hyperandrogenism in Elite Female Athletes », The American Journal of Bioethics, vol. 12, n° 7 : 17-19.
  • Wackwitz, Laura. 2003. « Verifying the Myth : Olympic Sex Testing and the Category Woman », Women’s Studies International Forum, vol. 26, n° 6 : 553-560.

Date de mise en ligne : 08/07/2019

https://doi.org/10.3917/gen.115.0009