Domestiquer son environnement dans un territoire confiné : le camp de réfugiés de Shu'faat à Jérusalem-Est
- Par Sylvaine Bulle
Pages 94 à 113
Citer cet article
- BULLE, Sylvaine,
- Bulle, Sylvaine.
- Bulle, S.
https://doi.org/10.3917/gen.074.0094
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https://doi.org/10.3917/gen.074.0094
Notes
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[1]
Nous renvoyons au site de l’association palestinienne ARIJ (Applied Research Institute Jerusalem) : www. arij. com, et à ceux des ONG israéliennes B’Tselem et Stop the Wall : www. btselem. org et www. stopthewall. org.
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[2]
Jusqu’en 2003, l’octroi ou le renouvellement des titres de résident de Jérusalem pour les citadins originaires de la ville et leur descendance était assuré. Les époux ou épouses originaires ou résidents de Cisjordanie étaient largement tolérés dans le cadre du regroupement familial. Depuis la rupture des accords de paix et la construction de la barrière de sécurité, le renouvellement des cartes de résident n’est pas autonomique et le regroupement familial n’est plus autorisé. Seuls les enfants dont les deux parents sont nés et résident à Jérusalem reçoivent le statut de résident de Jérusalem. Pour une analyse de la société urbaine palestinienne de Jérusalem, vue notamment à partir des techniques de gouvernance, voir Bulle 2007 ; Cheshin, Hutman et Melamed 1999.
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[3]
Parmi les nombreuses tentatives d’une histoire nationale palestinienne écrite par les Palestiniens, on renvoie à celles de Ibrahim Abu Lughod (1987), Rashid Khalidi (2003) et Elias Sanbar (2004). Pour une anthropologie des camps de réfugiés palestiniens, voir Julie Peteet (2005). Pour une exploration de la mémoire collective palestinienne telle qu’elle se construit depuis un siècle, voir Nadine Picaudou (2006).
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[4]
Le statut de réfugié est accordé par l’UNRWA à tout Palestinien (et ses descendants) ayant fui ou ayant perdu ses biens fonciers et ses moyens de travail en 1948, lors de la création de l’État d’Israël.
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[5]
Une lecture de Maurice Halbwachs sur la mémoire collective (1935, 1941, 1950) s’impose ici, à partir de l’actualisation des souvenirs et liant passé et action, telle qu’il l’avait étudiée lui-même en Terre Sainte à partir de la notion d’usage de la mémoire et de pluralité des temps sociaux. Pour une lecture de la mémoire et de l’espace à Jérusalem sur ces bases, voir Bulle 2006. Pour une réflexion plus récente de la temporalité vécue ou pratiquée, voir Heurtin et Trom (1997).
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[6]
Le sens donné à la proximité est celui mis en valeur par Laurent Thévenot (1990, 1994, 2006), qui distingue d’un régime public de traitement des choses et des personnes basé sur des qualifications conventionnelles, fonctionnelles ou morales, un régime de la familiarité liée à la personne, ou par Marc Breviglieri (1999, 2002 ; Breviglieri et Pattaroni 2005) sur les formes politiques de la grandeur domestique. M. Brevigleri saisit, par exemple, les engagements impliqués par l’habiter à partir de la part d’affect et d’intimité déposée sur les choses, au-delà du strict rapport d’usage. Isaac Joseph (2002) parle d’une écologie des activités sociales partant du rapport d’attention entre les êtres, les objets et l’espace qui les entourent et défaisant ainsi les limites entre sphères privée et publique, domestique et politique.
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[7]
Fondant la notion de public dans l’optique de John Dewey (2003) ou de Jürgen Habermas. Pour les deux auteurs, les acteurs de toute sorte, individuels ou institutionnels, s’engagent dans des efforts de définition et de maîtrise de situations problématiques, sur la base de procédures ou de gestion des dissensus. C’est le cas des politiques de la proximité faisant appel à la participation (forme de conversation) mais « rendant difficiles la mise en valeur de régimes d’engagement qui ne soient pas ceux du public » selon Éric Doidy (2002 : 23). Une version de l’action politique et publique dans les camps serait vue à partir de la dénonciation des conditions de vie par les réfugiés eux-mêmes qui donnerait lieu à des « situations de mobilisations » en deçà du langage officiel (institutionnel et humanitaire).
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[8]
Selon Georg H. Mead (2006), la propriété privée est une forme d’institution sociale articulant des actes économiques comme ceux d’acheter et de vendre. Elle en implique en outre qui sont des actes communs autour d’enjeux comme le respect, la conservation.
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[9]
La taille moyenne des familles est de 6 personnes (source : UNRWA, bureau du camp).
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[10]
Voir sur ce point la définition de « l’habiter » donnée par M. Breviglieri comme « lieu d’où l’on regarde le monde » : « de la fenêtre qui a pignon sur rue se forment aussi des opinions plurielles qui sont une condition fondamentale du maintien de soi sur l’espace public » (2002 : 323). Notons que dans La Justification la cité domestique avait été définie par la place faite aux ressources domestiques, les propriétés de cohésion de la cité et des qualités liées à l’interconnaissance prenant la forme de la générosité, de l’entraide, de la protection dans la dépendance familiale ou territoriale détachées de tout ordre politique (Boltanski et Thévenot 1991 : 116).
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[11]
Comme Badil, association de leaders de camps pour le droit au retour.
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[12]
À la différence de la « bonne vie », la vie bonne, pour Paul Ricœur, implique de la sollicitude, c’est-à-dire un principe de réciprocité, la sollicitude rétablissant alors l’égalité là où elle n’est pas donnée (2007 : 310-315).
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[13]
Dans les années « de paix » (1996-2000), plus de 1 000 passeports israéliens ont été délivrés chaque année à des Palestiniens de Jérusalem. Par ailleurs, les citadins de Shu’faat et de Jérusalem-Est sont très loquaces quant à l’inertie ou aux positions de l’Autorité palestinienne ou de l’OLP qui les abandonne (en refusant par ailleurs de siéger au conseil municipal de Jérusalem).
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[14]
Ce qui renvoie ici à la vaste question du pluralisme juridique à Jérusalem-Est où deux types de droit se superposent et auxquels les citadins palestiniens sont soumis : celui, séculier, d’Israël qui prédomine pour une partie des affaires civiles, celui religieux ou tribal et oral des Palestiniens pour certaines affaires familiales (mariage, divorce, propriétés, conflits privés).
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[15]
On se réfère ici à l’approche pragmatiste, celle de William James (2005) notamment : une convention est ce moment particulier où l’on accorde sa confiance, sans impliquer une association collective ou une continuité.
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[16]
L’engagement comporte une dimension d’implication qui suppose de traiter les choses de façon quasi spontanée et de l’intérieur de la situation : « Il y a engagement dès lors que la situation est active et non seulement subie. » (Quéré 2006 : 127)
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[17]
Axel Honneth développe une théorie de la lutte pour la reconnaissance basée sur l’estime sociale et la reconnaissance mutuelle. Pour Honneth, la reconnaissance juridique est en ces termes : « Nous ne pouvons nous comprendre comme le porteur de droits que si nous avons en même temps connaissance des obligations normatives auxquelles nous sommes tenus à l’égard d’autrui. La visée de la reconnaissance est donc double : autrui et la norme » (cité par Ricœur 2004 : 309).
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[18]
Ricœur (2005) situe la notion de capacité de la personne en tant que capacité à répondre de soi-même (assertion de soi) ouvrant sur sa reconnaissance juridique (capacité à reconnaître l’autre comme pouvant accéder aux mêmes droits que soi).
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[19]
Dans l’optique de W. James sur l’intelligence sociale du monde constitué de proche en proche et dans la contiguïté.
1C’est parce que le conflit israélo-palestinien est sans cesse abordé sous un angle géopolitique, voire idéologique, que la place tenue par les citadins dans leur espace de proximité est peu évoquée. Dans le cas des territoires palestiniens et de Jérusalem-Est, les sciences sociales et les essais politiques s’attardent volontiers sur la logique de domination d’un peuple sur un autre et les coupures relationnelles résultant de politiques sécuritaires, comme celle, récente, créant un mur de séparation entre Israël et les territoires palestiniens. En revanche, la science sociale appréhende peu les situations ordinaires, les dynamiques interactionnelles des citadins demeurant à portée du mur. Celles-ci sont tenues comme mineures, voire suspectes par les discours critiques et politiques préoccupés d’analyser la dynamique du conflit dans ses grandes logiques (souveraineté, rapports interculturels, lutte pour les ressources, jeu d’acteurs institutionnels). En revanche, les organisations non gouvernementales (ONG) palestiniennes et israéliennes mènent de nombreuses études de cas sur les incidences de la barrière de sécurité récemment créée pour les populations palestiniennes (suppression de l’activité agricole, moindre mobilité, perte d’emplois) [1]. La présente étude, au lieu de partir du strict rapport de domination que fait peser l’épreuve du confinement sur des habitants « emmurés », s’efforce de suivre les acteurs et vise à clarifier les ressources sur lesquelles ceux-ci s’appuient pour s’ajuster à une situation problématique, mais également pour faire valoir la pluralité de leurs formes d’existence et d’action. L’enquête porte sur le petit camp de réfugiés de Shu’faat situé le long de la barrière de sécurité à Jérusalem et a été réalisée entre 2004 et 2007 en s’appuyant sur une observation régulière des lieux de vie, publics et privés, et sur des entretiens avec les résidents et les responsables du camp.
2Les citadins réfugiés que nous avons observés, s’ils sont attachés à l’appartenance à la communauté palestinienne, aux grands principes de la résistance nationale et à la lutte pour le droit au retour, n’entretiennent pas moins avec le camp des relations d’ancrage et d’attachement qui valorisent l’échelle de la proximité et de la propriété. La place faite aux logiques personnelles de confort par ces réfugiés « emmurés » et leurs façons d’agir localement apparaissent moins comme une stratégie de dénonciation que de légitimation de leur lieu de vie. Des formes d’agencement prises contradictoirement entre l’attachement à la patrie palestinienne et l’accommodement à un présent en suspens, à des lieux précaires et confinés, semblent mettre en tension les principes moraux et politiques qui guident le réfugié. Au fond, elles procéderaient de façon peu visible d’une lutte pour la reconnaissance qui exprimerait la capacité des personnes à identifier et valoriser la signification que possèdent pour leur existence les éléments qui composent leur environnement. Nous observerons, au fil des pages, différents régimes d’engagement dans la proximité qui, toutes, réinterrogent les frontières entre espace public et espace privé. Nous tenterons alors de dessiner les dimensions politiques de la proximité en liant celle-ci à l’horizon de la reconnaissance.
Le camp de Shu’faat, entre refuge et enclave
3Comment mieux vivre, comment communiquer et échanger, comment construire un espace de vie et le socle d’un « agir » quand la guerre, les restrictions et les dépossessions pénètrent la vie quotidienne ? Le camp de réfugiés de Shu’faat (15 000 habitants) est situé sur le territoire de Jérusalem, à quelques kilomètres seulement de la vieille ville et à l’entrée des territoires palestiniens. Il a été établi en 1967, à la suite de la guerre des Six Jours et à la prise de Jérusalem-Est par Israël, qui a entraîné le départ de nombreuses familles palestiniennes. Les habitants de Shu’faat sont souvent originaires de l’ancien quartier insalubre de la vieille ville dit des « Maghrébins », reconstruit depuis et devenu un nouveau quartier juif, ou bien encore de Jéricho et de la vallée du Jourdain. Ses résidents sont immatriculés auprès de l’UNRWA (United Nations Relief and Works Agency), l’agence de secours des réfugiés des Nations Unies, et bénéficient à ce titre des services sociaux et scolaires ainsi que d’une carte d’alimentation. Paradoxalement, ils sont également résidents de Jérusalem et il leur a été attribué, sous certaines conditions, le statut de résident de la ville. La carte de résident de Jérusalem est à maints égards un bien précieux. Délivrée par l’État d’Israël aux Palestiniens nés dans la ville, elle signifie la liberté d’aller et de venir sur le territoire de Jérusalem et en Israël. Elle les soumet aux mêmes taxes et impôts que les Israéliens, confère le bénéfice des avantages sociaux de ceux-ci, sans pour autant ouvrir de droits nationaux, ni permettre de disposer d’un passeport.
4La création en 2005 de la « barrière de sécurité » séparant Israël des Territoires, a profondément modifié les statuts civiques des résidents de Jérusalem et du petit camp de Shu’faat. Comme dans d’autres parties de la zone concernée par le mur, la construction de celui-ci a rétréci l’espace de vie et déchiré un tissu familial et économique historiquement régi par des échanges avec Jérusalem ou l’arrière-pays de Ramallah, tout proches. Le camp est désormais ceinturé par les deux tronçons du mur de sécurité qui coupe Jérusalem en deux rives et, au-delà, sépare les citadins. Ceux qui se trouvent du « bon côté », dans la partie reconnue par la municipalité, ont vu leurs droits de résider et de circuler maintenus [2]. De l’autre côté, les statuts administratifs demeurent aléatoires : ni résidents de Jérusalem, ni résidents des Territoires, ces citadins sont le plus souvent dans une zone d’incertitude qui suspend les droits à résider, habiter et travailler et les laissent à la vacuité juridique de leur état de réfugié, ne dépendant ni de l’État israélien, ni de l’Autorité palestinienne, et assignés à résidence.
5Efforçons-nous de saisir les actions de proximité dans un lieu où la mobilité et les ouvertures vers autrui sont limitées et où les horizons temporels et spatiaux des personnes sont fermés. Entrent en compte ici les cadres cognitifs, les éléments matériels et la façon dont les êtres composent un environnement.
Traces mémorielles et profondeur temporelle du camp
6C’est à l’épreuve d’une histoire faite d’invisibilité politique et civique que les réfugiés construisent, à partir d’éléments matériels, des repères existentiels et ontologiques. Shu’faat, le seul camp de réfugiés situé dans les limites municipales de Jérusalem, est invisible pour l’État d’Israël, souverain de fait sur le territoire de la ville. L’Organisation de libération de la Palestine (OLP) n’a plus de représentation à Jérusalem depuis 1967 et refuse que des Palestiniens siègent dans les institutions municipales. Il n’y a donc pas d’instance politique qui s’occuperait des affaires palestiniennes pour le secteur oriental de la ville et sa périphérie. Ignoré des institutions palestiniennes (Hamas, Fatah, OLP) et israéliennes, le camp s’offre à la vue comme réservoir d’expériences, comme fabrique processuelle mais permanente de la vie urbaine. Suspendu à une hypothétique reconnaissance de la nation palestinienne et à une solution politique qui tendrait à résoudre (ou dissoudre) le droit au retour des réfugiés, Shu’faat se déploie dans l’enflement démographique et spatial, déborde de ses limites. Devenu une ville, il repousse ou actualise sans cesse les références aux conditions de son émergence, à son périmètre initial, aux premiers abris sommaires qui le constituaient à l’origine. Il est fait désormais d’incorporations d’éléments matériels ou vitaux tenant à l’habitat, aux échanges, au travail ou au repos. Les adjonctions d’étages, l’occupation des balcons, la création de jardins interstitiels ou en étages sont devenus des modes d’habiter usuels. Les bordures d’espaces publics sont appropriées pour les activités commerciales ou communes (mosquées, garages, cafés).
7En tant qu’espace creusé ou stratifié par les couches successives de population, le camp est devenu une ville-demeure, voilant à peine le caractère improbable d’un « retour au lieu d’origine » et la réalité d’une installation sur des lieux devenus désormais habitables. À l’inverse de la figure de la « ville-refuge » ou « ville-ghetto » mentionnée par Jean-François Lyotard (1988) qui définit le ghetto comme façon d’habiter l’inhabitable, le camp, au contraire, ici devient ville. À la fois réceptacle du souvenir et d’un présent sans horizon d’attente, le camp condense toutes les expériences temporelles. Le passé et la nostalgie de la demeure perdue à partir desquels se construisent l’identité palestinienne du réfugié [3], vont à l’encontre d’un présent qui offre la vision d’un ancrage sur place. Le présent, qui se donne dans la réalité spatiale du camp dans des structures « provisoires qui durent », est chargé de contenir un horizon improbable et inatteignable : celui du retour dans une terre natale de Palestine désormais enfouie sous la nation d’Israël. Il n’est pas surprenant que le foyer du réfugié prolonge et actualise la mémoire de la terre originelle, continuellement entretenue par les familles. La production de souvenirs est la façon dont les habitants donnent sens au quotidien à leur histoire en laissant dans leur espace privé les traces de leur vie passée : on pense alors au statut de l’image et de l’objet chez Walter Benjamin (1989) comme reliant un autrefois et un maintenant. On trouve invariablement dans chaque demeure les clefs de la maison originelle abandonnée, les malles utilisées lors de l’exil, les images et cartes de la Palestine historique qui témoignent des trajectoires perturbées des réfugiés. Hors « d’usage », ces traces du passé s’épanouissent en images-souvenirs prenant la forme de bibelots, de posters, d’objets de décoration de toutes sortes, évoquant le dôme du rocher de Jérusalem ou les repères domestiques et vestimentaires traditionnels. Sous cet aspect, la charge émotionnelle de la perte de la terre et de la patrie (l’ailleurs) liée à un temps historique révolu est sans cesse vivifiée dans le présent (l’ici), mais celui-ci demeure sans horizon de sens. L’échec des traités successifs depuis 1998, la reprise de l’Intifada, le retard pris dans la reprise des négociations internationales qui laissent au point mort la question délicate ou insoluble du règlement des réfugiés rendent de moins en moins tangible l’horizon d’attente collectif lié à la reconnaissance d’une nation : dans ces conditions, le futur cède la place au présent comme seule perspective vivable. Le camp est tout à la fois cadre d’enregistrement et d’actualisation des souvenirs, accueil d’un futur potentiellement réalisé ou présentifié, espace d’expérience et de travail mémoriel. Il offre la possibilité d’une sécurité ontologique qui tient autant aux images et aux objets de souvenir qu’aux attaches communes que crée le statut de réfugié [4].
8Le repérage des événements dans le camp se situe dans cette optique où le présent est un ressort temporel significatif, offrant des possibilités d’action et de narration résultant de la convergence spatiotemporelle [5]. La création continue d’un véritable établissement habité et usé par le temps abolit la question de l’essence du camp, de son unité biographique et le pose non comme refuge, mais comme un espace d’expériences temporelles et ouvert à l’appropriation. Il est un point d’ancrage de victimes devenues des personnes. Celles-ci peuvent être conduites à relativiser leur appartenance à la nation et à leur histoire commune marquée par le sentiment de déshonneur collectif propre à la dépossession. Dans une dynamique d’appropriation, le patriote-résistant-réfugié-emmuré s’efface au profit de la personne, se met à distance d’un contrat qui le lie à sa communauté originelle. Habiter, aménager, construire engagent alors des interventions qui ne sont pas forcément convenues dans la façon de se rapporter aux ordres politiques et communautaires admis dont le réfugié doit être l’interprète.
Habiter, mieux habiter. Différents régimes d’engagement
9L’idée que le citadin « clôturé » développe ses repères à l’échelle de la proximité peut paraître évidente, si celle-ci désigne des formes d’adaptation mécanique aux contraintes posées par la limitation des droits à circuler, travailler, échanger, dans des circonstances où seul le voisinage serait rendu accessible. Or, nous regardons les épreuves du confinement comme ayant cette particularité de repositionner l’acteur par rapport à son environnement en impliquant, pour les individus qui la subissent, des ajustements, des réactions et donc des actions possibles.
10La réalité du confinement rend visible une somme d’opérations à partir desquelles le citadin et sa famille se maintiennent, accèdent à des biens en prenant appui sur des repères familiers, des attaches de proximité. Le régime de la proximité comprend ainsi les liens domestiques, les attaches à des êtres ou des objets familiers qui font ressortir les capacités des personnes à composer ou agrandir un bien commun à partir d’engagements gradués du privé au public [6]. Des formes d’ancrage, d’attachement au lieu de vie sont perceptibles à partir de l’attention portée au cadre matériel, à la propriété ou aux formes élémentaires de la vie quotidienne. Sous cet aspect, la quête de décence et de dignité de citadins privés de droits vitaux peut être saisie à partir d’un ordre de grandeur domestique plutôt que dans des dynamiques larges à l’échelle publique ou provenant d’une instance extérieure (Thévenot 1994, 2006). Mais ces engagements, quand ils ouvrent sur des visées communes, permettent d’enclencher des aménagements, peuvent faire entrer ou grandir la question politique à partir de la proximité. Pour autant de tels arrangements se distinguent d’un espace politique, au sens où celui-ci prendrait en compte un niveau ou une exigence de publicisation des relations de proximité ou l’inscription publique de la condition de réfugié [7]. Car l’absence de droits civiques ou de cadre juridique et légal pour les citadins de Jérusalem-Est limite la portée collective des actions qu’ils entreprennent, la construction d’arènes publiques dans le camp ou à l’extérieur.
Du refuge au souci de la propriété
11Nous repérons dans le camp l’échelle de la proximité comme pourvue de symboles significatifs tenant à la sécurité, au bien-être et à l’échange. On a été attentive à deux types de biens : la maison (ou la propriété) et l’équipement de bien-être. Ils montrent que l’habiter détient des qualités subsumant les éléments qui structurent l’identité collective, qu’il révèle une façon de se rapporter au monde ou de le domestiquer. Dans une histoire du camp dont le bien commun est axé sur l’appartenance indéfectible à la patrie et à la lutte nationale, le projet du réfugié peut consister au contraire à s’affirmer comme détenteur d’un bien privé. Mais le souci de propriété ne constitue pas seulement une réponse organisée à la dépossession. Il est une échelle d’affirmation de soi.
12Vivre bien ou mieux, gérer l’épreuve de la transition qui dure, construire un chez-soi, engagent des actions pratiques renvoyant à des caractéristiques universelles comme le besoin de protection, l’échange [8] ou le souci de sécurité, mais qui peuvent être en tension avec les énoncés politiques émis ou relayés par les institutions palestiniennes ou par le gestionnaire des camps. Ces deux autorités considèrent, en effet, que l’abri du réfugié doit être tenu dans son apparence précaire pour signifier le caractère provisoire du camp, ce qui renvoie au discours national officiel et à l’ontologie de la condition de réfugié. C’est ainsi que l’UNRWA, gestionnaire institutionnel du camp, a fixé des normes : officiellement, les réfugiés citadins ne doivent pas accéder à la propriété, aménager leur abri, l’étendre. Mais l’institution admet en réalité des pratiques qui vont à l’inverse de ces énoncés politiques et rendent tangibles des formes d’installation réelles et durables. L’administration centrale de l’UNRWA (basée à Jérusalem et représentée sur place par le chef de camp) avait interdit, dans les premières années, les transactions foncières : locations, ventes de terrains et d’abris, adjonction d’étages sur les abris initiaux. Au fil du temps, pour répondre aux besoins liés à la croissance démographique [9], aux limitations du droit à circuler et au désir de propriété foncière des occupants, elle a dû ajuster ses pratiques. Le chef de camp de Shu’faat reconnaît ainsi la vitalité des transactions immobilières : entre voisins, entre membres d’une même famille à l’intérieur du camp et avec l’extérieur. Avant la construction du mur, des réfugiés de la seconde génération ayant réussi dans les affaires ont quitté le camp pour Jérusalem ou pour Ramallah, tout en conservant un pied-à-terre à proximité de leur famille. Aujourd’hui cette mobilité du camp vers la ville s’est inversée. De nombreux jeunes originaires des Territoires viennent chercher clandestinement du travail à Shu’faat et à Jérusalem-Est, moins sinistrées que les régions de Naplouse ou Jénine. Depuis la construction de la barrière de sécurité, quatre mille résidents qui étaient partis vers l’extérieur se seraient réinstallés à Shu’faat pour conserver leurs droits de résidents de Jérusalem (d’après l’UNRWA, bureau de Jérusalem).
13La maison fournit une possibilité d’adoucissement des épreuves de force à partir d’activités pratiques. Le domicile vétuste, informe, mais sans cesse remanié s’offre comme espace-temps de l’épanouissement personnel par lequel les événements du monde, les grandes affaires politiques palestiniennes sont tenues à distance. « Chez elle », la personne se préserve de l’inquiétude extérieure ou se remet des difficultés quotidiennes. La prise en main du chez soi est de plus en plus visible depuis l’érection du mur en 2005. À l’intérieur des maisons, l’achat de mobilier pour les chambres à coucher, l’embellissement du salon traduisent un besoin d’aménagement. Les quatre ou cinq magasins d’ameublement sont très en affaires et, à l’extérieur, le souci de propriété s’exprime. Les investissements et les petits travaux sur les parcelles : jardins, adjonctions d’étages et de terrasses se sont accrus depuis l’irruption de la barrière de sécurité, notamment quand celle-ci passe à proximité des habitations. Des murs de mitoyenneté et de délimitation de l’espace privé s’élèvent. Les fenêtres sont ouvertes ou agrandies, donnant sur le jardin, les cours et les venelles. Dans ces moments d’investissement, les citadins convertissent l’univers d’assignation en objet d’intimité, privilégiant la logique d’aisance sur les préoccupations du monde. L’attention portée à la propriété contredit l’idée du dessaisissement, de l’expropriation doublement exercée à Shu’faat : une première fois lors de l’exil et de la perte des biens, une seconde lors de la construction du mur. Chaque signe d’amélioration matérielle et de desserrement qui tient au mieux-être peut être regardé comme une forme d’acceptation du refuge devenu durable [10].
14Au-delà du souci de propriété, la recherche d’un mieux-être se traduit par des aménagements qui peuvent résulter à la fois des exigences privées et d’une volonté commune. La recherche de l’aisance s’étend aux actes de la vie quotidienne avec l’exigence d’une vie meilleure accomplie dans la proximité. Les équipements de bien-être qui sont apparus depuis l’irruption du mur ne suppléent pas seulement l’absence de mobilité mais consolident des activités sociales, d’échange et de communication dans une situation problématique.
Le souci de soi, la recherche d’aisance et les équipements de bien-être
15Une salle de mariages populaire, appelée « le Palace », est apparue en plein cœur du camp. Financée par des fonds personnels du chef de camp conjugués à ceux de l’association de jeunes (Fatah), la vaste salle de mariage a été somptueusement décorée et à grands frais. Colorée et gaie, elle légitime le camp comme espace de civilité, voire de félicité. Le vendredi, on y célèbre les mariages de réfugiés de Shu’faat mais également de citadins extérieurs. Le reste du temps, elle donne lieu à des spectacles, cérémonies ou assemblées populaires. Ce pôle civique et festif fait exister des temporalités propres aux personnes, qui ne sont pas strictement celles de la survie. En faisant visiter le Palace, les responsables du camp (affiliés au Fatah), fiers de cette réalisation populaire, insistent sur le besoin d’affirmer le camp comme espace convivial. Ils reconnaissent l’équipement et le camp comme capables de redéployer des échanges restreints par la clôture. La création d’une salle des fêtes est singulière et paradoxale : elle déplace les repères collectifs et le bien commun patriotique, quand jusqu’ici les équipements étaient contrôlés par les représentants officiels (UNRWA, Fatah). Elle est un premier pas vers la définition d’un bien commun où l’aisance ferait partie des normes privées et collectives. Le Palace a demandé des sacrifices : le percement d’un vaste îlot et la démolition d’une maison d’habitation. Ces actes qui mettent en place un équipement durable tranchent avec les discours convenus. Si les responsables se sont pliés aux demandes des habitants, s’ils reconnaissent les qualités de l’équipement pour les relations sociales, ils ne se départissent pas des messages patriotiques sur le caractère provisoire du camp et le retour des réfugiés « en terre de Palestine ». Ce type d’équipement ouvre un interstice entre le « grand » bien collectif défini par les principes et les temporalités politiques de l’action patriote ou de la référence nationaliste, et l’échelle de la personne. Il ajuste les premiers aux exigences de bien-être de la seconde.
16À Shu’faat, on repère d’autres types d’engagement de proximité à partir d’équipements touchant au domaine corporel et personnel. Deux équipements de confort ont été créés. Le premier est un centre de danse et de théâtre, empruntant à des registres d’expression corporelle métissés et mondialisés comme le hip-hop et la capoera, et dispensant des cours délivrés par des enseignants rémunérés par l’association culturelle du camp. La diversité des styles (théâtre, expression corporelle, dessin, rap, slam) tranche avec les activités traditionnelles habituellement soutenues par les représentants officiels des camps et perpétuant l’identité palestinienne à partir de la promotion du folklore (le dabkeh), de la culture orale, musicale et vestimentaire.
17Dans le petit centre culturel du camp, les spectacles de rap procèdent plutôt de véritables moments de présentation de soi en public, puisant dans un registre corporel qui se déploie dans la danse, le chant, le dessin, pour mettre en scène l’intensité des êtres et des émotions : la perte de proches emprisonnés ou restés de l’autre côté, l’humiliation des contrôles militaires, la perte de l’honneur familial en raison du chômage, parfois la dénonciation des autorités politiques palestiniennes. Ces engagements personnels apparaissent également comme des tentatives de formulation du récit des épreuves collectives subies par la clôture, celles-ci étant expulsées ou traduites en scènes à forte teneur dramatique ou humoristique, ou sous forme d’affiches et de dessins recouvrant l’enceinte du centre.
18Un second équipement touchant au corps concerne l’installation d’une salle très moderne et sophistiquée de fitness, juste en bordure du mur qui ceinture le camp et ouverte six mois après la construction de ce dernier. On y trouve une salle de gymnastique, un sauna, des cabines de soin du corps et de cosmétique. Dans ce cas, le projet procède d’une initiative personnelle d’une jeune réfugiée aidée par sa famille. Le centre a été conçu comme espace de bien-être et de soins où le corps devient le centre de préoccupations et d’intérêt. Il était conçu originellement pour accueillir une clientèle féminine palestinienne aisée de Jérusalem, émancipée des codes corporels, religieux et moraux, à la différence de celle, moins éduquée, du camp de Shu’faat où les signes de la féminité sont peu considérés. Mais le centre étant devenu peu accessible depuis Jérusalem, la gestionnaire s’est tournée vers les habitantes du camp, en pratiquant des tarifs moins élevés, et vers la population masculine qui peut y pratiquer la musculation. Les jeunes femmes ou les mères de famille reçoivent l’autorisation de leur mari pour se rendre au centre de soins et de beauté. Elles y pénètrent, couvertes, avant de retirer leur voile et leur tenue de ville traditionnelle, prenant leurs distances avec l’environnement familial. L’attention portée à leur corps, disent-elles, les valorise auprès de leur mari, du voisinage. L’équipement de soins est à son tour un pôle prolongeant le cadre privé et l’échelle de l’intimité. Conjuguant souci de soi et expulsion des épreuves familiales et collectives, il institue les soins du corps comme reconnaissance de la personne, comme moment de plaisir que femmes et hommes s’offrent à eux-mêmes et comme temps de suspension des tensions quotidiennes.
19Tout comme les logiques de confort, la place faite au corps ou aux événements festifs peut être saisie comme un besoin d’accomplissement de soi et souligne l’exigence de sécurité des citadins pour eux-mêmes. De même, elle dessine un attachement aux lieux de l’installation considérés comme sans qualités, mais où le citadin puise des ressources. Paradoxalement la clôture et les effets d’exclusion que subissent les réfugiés appellent moins pour ces derniers l’adhésion à une stratégie politique et collective, laissée aux interlocuteurs officiels et aux associations humanitaires ou politiques [11], qu’une action pragmatique sur leur lieu de vie qui prime le maintien des ordres sociaux et des représentations, ou s’en écarte.
Le souhait de « bonne vie »
20Pour les réfugiés maintenus sur place autant qu’ils s’y maintiennent, il est avant tout question de légitimer leur lieu de vie, faire reconnaître leurs droits à construire, à planter, à aménager par lesquels la sécurité ontologique prévaut et à partir desquels des cadrages normatifs s’opèrent. Au centre des préoccupations du réfugié emmuré se trouve la dimension d’autoréalisation. L’importance accordée à soi-même et à ses proches est réclamée par des citadins vulnérables. Être digne, gagner de l’argent et élever ses enfants, avoir la possibilité de voyager sont les pôles d’une « bonne vie » dont souhaitent disposer les citadins confinés de Shu’faat qui ne trouvent pas auprès des institutions gestionnaires et politiques, alignées sur le destin collectif du réfugié, les réponses aux questions que pose leur avenir individuel. De telles exigences instituent l’action, le cadre d’expérience privée comme moment de la réalisation de soi, qui permet de détendre ou d’adoucir toutes les formes d’assignation. La place occupée par les lieux de vie n’est d’ailleurs pas démentie par les citadins les plus jeunes du camp. Lorsqu’on leur demande s’ils seraient prêts à vivre en Israël, ils soulignent le poids de l’affect dans leur relation au camp où se trouvent leurs relations, leurs souvenirs et leurs attaches. Mais ce souhait de bonne vie n’appelle aucune exigence d’universalité (Ricœur 2007) [12]. Il consiste à vivre dans l’estime de soi-même en deçà du principe de sollicitude envers autrui ou du devoir d’attachement à la patrie palestinienne. Il peut en revanche conduire à un examen critique des ordres normatifs et politiques, justifiant leurs décisions personnelles. Les jeunes notamment, membres de l’association sociale et culturelle du camp, reconnaissent que des compromis personnels sont possibles dans le domaine patriotique. Si l’opportunité politique et morale se présentait, certains préféreraient de loin faire partie de l’économie-monde : bénéficier de la nationalité israélienne qui leur garantirait la liberté d’aller et de venir plutôt que de sacrifier celle-ci au passeport palestinien, offrant peu d’horizons [13].
Proximité et quête de décence : les visées communes des engagements privés
21Les engagements dans la proximité et les arts de vivre font exister des compromis, pouvant aller jusqu’à leur traitement public (Thévenot 1994, 2006) et bouleversant les identités ou les normes collectives. Ils rendent possible un registre conventionnel dans des accords tacites, des compromis durables entre des communautés d’acteurs réputés hostiles.
22Revenons à l’habitat et à l’échelle domestique. La recherche du « mieux habiter » peut amener des médiations avec l’extérieur. Rendre durable son logis suppose des négociations avec autrui par lesquelles l’espace privatif devient espace transactionnel et transitionnel amenant un traitement ouvert à la publicité. Tel est le cas de l’installation de services sanitaires par des riverains ou, quelquefois, d’une construction d’ampleur qui ne transite pas par le comité officiel du camp ou l’UNRWA mais nécessite un contact individuel avec les administrations israéliennes qui gèrent les affaires civiles et urbaines de Jérusalem-Est et des secteurs palestiniens. Elle suppose pour le citadin « d’en passer » par des interlocuteurs extérieurs (la municipalité de Jérusalem) considérés comme hostiles.
« Se desserrer » ou agrandir l’échelle de la proximité
23Les demandes d’installation d’un point d’eau dans une nouvelle propriété, la construction d’un immeuble en bordure du camp, la contestation d’une décision administrative (comme le refus d’un permis de construire ou de circulation) engagent des démarches personnelles auprès de l’administration israélienne de Jérusalem. Elles peuvent également susciter des requêtes groupées de la part d’habitants, discrètes ou plus visibles, qu’il faut considérer comme des engagements privés aboutissant à une activité commune.
24Ainsi, en bordure du camp de Shu’faat, une dizaine de riverains se sont récemment groupés pour concrétiser un projet alternatif d’urbanisme, qui prend la forme d’une opération foncière immobilière privée mais appelant des accords communicationnels et de médiation. Les habitants ont pris contact avec une ONG d’urbanistes israéliens, partenaire de la municipalité de Jérusalem, pour définir un périmètre de lotissement à l’entrée du camp. Des réunions ont lieu avec le comité de quartier qui comprend des habitants du camp. L’initiative conduit à des procédures conventionnelles, édifiées comme preuve de confiance par les deux parties : la présence d’un niveau de médiation (le recours à un urbaniste pour la mise en forme de l’opération), le respect de règles d’urbanisme par le voisinage et l’inscription d’un règlement collectif qui affronte les principes du droit traditionnel musulman sur la propriété [14]. La partie israélienne, en retour, autorise l’aménagement d’un secteur.
25Ces accords ne contiennent ni permanence, ni certitude mais consolident une communauté de confiance à partir d’une action ciblée [15]. La mise en relation discrète, subie ou choisie avec l’institution « ennemie », sollicite une réciprocité, fût-elle épistolaire, et déplace les modalités de jugement des acteurs en présence. La visibilité donnée par un réfugié de Shu’faat à un acte d’aménagement privatif négocié avec l’ennemi peut en effet faire naître des sentiments d’hostilité de la part de sa communauté. Les voisins désapprouveront son individualisme ou le non-respect des codes des réfugiés, comme le devoir d’allégeance (au chef de camp, au parti et aux leaders) et la dérogation au pacte nationaliste (hostile à tout contact avec les instances juives de Jérusalem). Au contraire, pour le demandeur, se renseigner sur la possibilité d’obtenir une autorisation suppose une prise de contact physique avec la municipalité juive de Jérusalem ou des médiateurs (ONG), l’obligeant quelquefois à emprunter les codes formels de ses interlocuteurs (langue, respect des règles). En retour, ceux-ci pourront se défaire d’un jugement défavorable au point d’instaurer un rapport de familiarité : tel est le cas d’un habitant de Shu’faat qui a des relations suivies avec un technicien municipal du Service d’urbanisme et a assisté au mariage de ce dernier.
26Entre ainsi en compte dans la domestication d’un environnement l’ouverture d’un cadre large d’interactions. Se regrouper informellement pour obtenir des renseignements, fonder une association, ces régimes d’engagement [16] appellent des contacts variés, l’introduction de principe d’argumentation et de justification, invitant le citadin réfugié à la remise en question des opérations de jugement et du regard qu’il porte sur sa communauté ou sur autrui.
De la proximité à la reconnaissance
27Notre étude s’est jusqu’ici centrée sur les dynamiques d’ajustement des réfugiés à leur environnement afin de défaire la notion de clôture. Mais il est clair que les actions de proximité font venir à elles la question de la reconnaissance.
28L’existence de telles transactions en situation permet de poser un double regard sur l’échelle de la proximité. L’action dans le proche ne se vit pas seulement comme l’intervalle où se réduit l’écart entre dureté de la vie sociale et apaisement de la personne. Elle fonde une expérience plus large qui fait entrer « l’écologie » des activités sociales et l’environnement dans le champ moral et politique (Joseph 2004). La dimension politique de l’habiter devient intelligible à partir des actions familières ou des activités pratiques des citadins, qui pour la plupart sont des tentatives de justification du lieu habité. Les engagements vus précédemment n’impliquent certes pas une reconnaissance des droits civiques par autrui (Israël et la municipalité de Jérusalem). Mais dans l’épreuve de force de la clôture, le citadin vulnérable saisit des opportunités, affronte plusieurs mondes, et voit sa subjectivité redoublée dans le rapport à l’extérieur.
29Mais ces opérations discrètes de proximité et de mieux-être ne seraient rien sans la mise à jour de la pluralité d’ordres de valeurs du citadin par lesquels il consent des compromis et des sacrifices identitaires. Desserrer son cadre de vie, négocier un point d’eau, créer un lotissement : c’est au sein de telles opérations de mise en communauté, et en dehors de toute emprise identitaire, qu’autrui peut être convoqué, les principes et les temporalités politiques remis en question. Dans ces tiraillements entre souci de soi, attachement à un lieu « déjà là » et fidélité à la communauté, les acteurs font tenir une pluralité de régimes d’appartenance et d’action. Ceux-ci déstabilisent les principes idéologiques du camp destinés à rassembler la communauté des réfugiés autour de biens publics initialement constitués : comme le récit mythique de l’exil attaché de façon irréductible au droit au retour dans la Palestine historique et la promotion du caractère précaire des lieux habités.
30Il est temps de lier politique de la proximité et horizon de la reconnaissance. Les engagements de proximité peuvent être regardés dans une double portée politique. Celle qui identifie les attachements, les accommodements familiers comme faisant partie d’un monde commun, surmontant la coupure entre le politique et la morale, le domestique et le public, et amenant des actions responsables. Celle qui reconnaît le pluralisme des engagements des citadins quand ces derniers trouvent des points d’appuis matériels qui leur permettent de s’arracher temporairement de leur condition d’emmuré, de composer avec les injonctions militantes, communautaires ou de cheminer vers la question de la citoyenneté. Mais cette attention portée aux régimes de la proximité est indissociable de l’activité de reconnaissance, basée sur le respect et la confiance et excédant la simple question de l’égalité (Honneth 2000) [17]. Car, si dans l’accomplissement d’une action le citadin, dépourvu ou dépouillé de ses droits ou de son statut civique, s’affirme comme homme capable et responsable [18], c’est peut-être dans les moments de confiance réciproque, établie avec autrui sur la base d’accords interindividuels que sa reconnaissance pourra advenir. D’un côté, le régime de la familiarité, s’il est étendu ou reconnu de différents publics (les institutions internationales, les ONG et les administrations locales notamment), peut amener vers lui progressivement, de « proche en proche » [19], la possibilité d’une reconnaissance juridique des droits individuels des personnes à habiter et à circuler. D’un autre côté, c’est dans l’agrandissement du proche, dans la visée d’un horizon commun que peut se dessiner un espace collectif, marqué par des formes variées d’engagement des personnes, qui définit le pluralisme normatif. À ces conditions, l’échelle de la proximité pourra s’élever comme politique de la décence humaine et de la reconnaissance.
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