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Article de revue

Publier des cas ethnographiques : analyse sociologique, réputation et image de soi des enquêtés

Pages 140 à 150

Citer cet article


  • Weber, F.
(2008). Publier des cas ethnographiques : analyse sociologique, réputation et image de soi des enquêtés. Genèses, 70(1), 140-150. https://doi.org/10.3917/gen.070.0140.

  • Weber, Florence.
« Publier des cas ethnographiques : analyse sociologique, réputation et image de soi des enquêtés ». Genèses, 2008/1 n° 70, 2008. p.140-150. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-geneses-2008-1-page-140?lang=fr.

  • WEBER, Florence,
2008. Publier des cas ethnographiques : analyse sociologique, réputation et image de soi des enquêtés. Genèses, 2008/1 n° 70, p.140-150. DOI : 10.3917/gen.070.0140. URL : https://shs.cairn.info/revue-geneses-2008-1-page-140?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/gen.070.0140


Notes

  • [1]
    La décision de publier cette lettre, accompagnée des commentaires d’un membre du comité de rédaction de la revue, engage la revue tout entière. Je remercie Johana Siméant, Sandrine Kott, Benoît de l’Estoile, Susanna Magri et Nicolas Mariot pour leurs remarques constructives lors de la rédaction de cet article. Je reste cependant seule responsable des positions que j’y défends.
  • [2]
    Parmi lesquelles bien sûr Pierre Bourdieu, La Misère du monde (1993), dont la réception par les enquêtés n’a, semble-t-il, pas été étudiée.
  • [3]
    Pour une synthèse récente, voir Sylvain Laurens (2007).
« Un des principaux fondements sur lequel les écrits anthropologiques reposaient hier encore, à savoir que leurs objets et leur public étaient non seulement séparables mais moralement distincts, qu’il fallait décrire les premiers mais pas s’adresser à eux, informer le deuxième mais pas l’impliquer, s’est pratiquement désintégré. Le monde comporte toujours des compartiments, mais les passages qui les relient sont beaucoup plus nombreux et beaucoup moins sûrs. L’imbrication de l’objet et du public, comme si Gibbon se trouvait brusquement confronté à un lectorat romain, ou si M. Homais publiait un essai intitulé “la description de la vie provinciale dans Madame Bovary” dans la Revue des deux mondes, suscite chez les anthropologues une certaine incertitude vis-à-vis de l’objectif rhétorique. Qui faut-il convaincre à présent ? Les africanistes ou les Africains ? [...] Et de quoi ? »

1Après la publication dans Genèses de l’article de Delphine Naudier, « Sociologie d’un miracle éditorial dans un contexte féministe » (Naudier 2006), consacré aux relations entre l’écrivain Victoria Thérame et les éditions Des femmes entre 1974 et 1982, la revue a reçu une lettre de V. Thérame que nous publions ci-dessous, non pas au titre d’un « droit de réponse » inapproprié dans une revue scientifique, mais au titre de matériau que nous livrons à la réflexion scientifique.

2Cette réaction nous a semblé en effet intéressante à plus d’un titre [1]. Elle permet d’abord d’isoler, dans l’ensemble des questions déontologiques auxquelles les ethnographes français commencent à s’intéresser, la question de la publication. Elle permet également de revenir sur la nécessaire coopération entre enquêteur et enquêté dans la production de la connaissance ethnographique, mais aussi sur ses limites. Elle permet, enfin, de réfléchir sur les effets de l’analyse scientifique des cas en dehors du cercle restreint des chercheurs en sciences sociales qui utilisent l’enquête ethnographique, qu’il s’agisse des sociologues, des anthropologues ou des historiens. Quels effets la publication d’un cas ethnographique risque-t-elle d’avoir sur l’image de soi des enquêtés ? Quels effets risque-t-elle d’avoir sur leur réputation et, partant, sur leur position dans leurs milieux d’interconnaissance ? Comment maîtriser ces effets pour parvenir à un respect mutuel entre le sociologue, l’anthropologue et l’historien engagés dans la construction d’un savoir spécifique, et leurs enquêtés, qui engagent dans leur action une capacité réflexive à laquelle ne saurait se réduire l’analyse scientifique ?

Vers un usage raisonné des cas ethnographiques et de leur publication

3On a souvent remarqué l’extraordinaire différence entre l’encadrement légal très strict des enquêtes ethnographiques aux États-Unis et dans les pays du Commonwealth et le faible intérêt porté à la déontologie de l’enquête de terrain par les institutions scientifiques françaises. On peut rapporter cette différence à trois raisons principales : la position historiquement marginale, en France, de l’ethnographie par rapport aux enquêtes statistiques régies, elles, très strictement par plusieurs comités qui jugent à la fois de l’intérêt scientifique des enquêtes et de la protection des droits de la personne ; la proximité, aux États-Unis et non en France, entre l’anthropologie et les sciences médicales, dont les règles de participation aux enquêtes s’appliquent également aux sciences sociales ; la vigueur des questions politiques concernant les « peuples autochtones » dans les pays de langue anglaise, États-Unis, Australie, Nouvelle-Zélande, liée à des histoires nationales sans équivalent dans les pays francophones.

4La question de la publication des cas ethnographiques est beaucoup moins explicitement abordée, ce qui laisse chaque auteur devant des choix apparemment personnels. Ainsi, dans un contexte éditorial américain, Philippe Bourgois s’était-il autorisé à construire certains des cas sur lesquels repose En quête de respect (2001) à partir d’une combinaison de plusieurs enquêtés. Il avait également été amené à s’interroger sur la réputation collective des milieux populaires, craignant que ses propres travaux sur les vendeurs de crack à New York dans les années 1990 ne la ternissent encore davantage. Pour ma part, dans un contexte éditorial français, j’avais craint que la diffusion d’informations les concernant ne nuise aux ouvriers de l’usine Vallourec à Montbard et ne profite à leur employeur, et j’avais donc brouillé les cartes, situant Le Travail à-côté (1989) dans une ville et une région imaginaires. Douze ans plus tard, l’enquête menée dans les années 1980 n’était plus d’actualité et j’ai levé l’anonymat lors de la réimpression de l’ouvrage.

5En France, la tradition de l’ethnographie coloniale, où les indigènes n’étaient pas considérés comme des lecteurs potentiels pour les travaux anthropologiques, était encore présente à l’esprit de certains universitaires dans les années 1970. Elle a été transposée sans bruit dans les travaux portant sur des milieux sociaux n’ayant que peu accès à la production du savoir officiel. Cette situation a dans un premier temps largement évité aux ethnographes de se poser la question de la déontologie de la publication, même lorsqu’ils se sont confrontés à la déontologie de la relation d’enquête. Le monde des publications scientifiques en sciences sociales restait inaccessible aux enquêtés, sauf exceptions notables [2], parmi lesquelles ont été surtout mis en exergue les cas où ceux-ci disposaient d’un pouvoir de sanction, de contrôle ou de censure sur les travaux ethnographiques. C’est pourquoi la question de la publication a d’abord été envisagée comme un appendice des questions que posait à l’ethnographe l’enquête sur les milieux dominants [3].

6Ces cloisonnements entre un espace scientifique, où les chercheurs peuvent dans un même mouvement construire leurs cas, les analyser et les publier à destination de leurs pairs, et un espace public, auquel chacun a accès, y compris les enquêtés, ont été largement remis en cause, non seulement du fait de la réduction de la distance sociale entre l’ethnographe et ses enquêtés, mais aussi du fait des bouleversements introduits par les usages, scientifiques et publics, d’internet. Qu’on le déplore ou qu’on s’en réjouisse, il n’existe pas d’espace internet fermé (ou d’intranet) pour les chercheurs en sciences sociales, et le modèle des sciences dures avec leurs « archives ouvertes », inaccessibles de fait et non de droit aux non spécialistes, pose de redoutables problèmes aux sciences de la société. Ce que nous publions aujourd’hui a toutes chances d’être à la disposition effective des personnes concernées, par l’intermédiaire des moteurs de recherche grand public. L’entre soi scientifique, indispensable à la construction collective du savoir, doit donc être reconstruit autrement : il se développe aujourd’hui un usage raisonné des cas ethnographiques, qui combine anonymat et construction de cas stylisés, et cette évolution peut s’accompagner d’une amélioration significative de la connaissance ethnographique.

Anonymat et contextualisation

7La solution traditionnelle pour la publication des cas ethnographiques est l’anonymat. Mais l’usage de pseudonymes pour masquer les noms des personnes, des institutions ou des lieux pose la question de la contextualisation des cas, liée à ce que Jean-Claude Passeron appelle la dimension déictique de la connaissance sociologique. Pour lui en effet, le sociologue ne peut pas renoncer aux noms propres, parce qu’il renoncerait ainsi à la somme de connaissances implicites que ces derniers véhiculent. Je plaiderai ici pour la réduction maximale de ces connaissances implicites, non pas seulement pour des raisons tactiques (assurer à la fois la protection des personnes concernées et la séparation entre l’analyse sociologique et les savoirs indigènes), mais aussi pour les effets de connaissance qu’entraîne une telle réduction. Se passer des noms propres, cela signifie être capable de reconstruire le cas étudié comme une somme limitée de variables, nécessaires et suffisantes. Ce ne fut pas le choix de D. Naudier qui, comme la plupart des chercheurs travaillant sur des personnages publics (hommes politiques, artistes, journalistes…), maintient la tradition historiographique de la transparence des cas. Pourtant, parler de Victoria Thérame sans la nommer aurait obligé l’auteur à réduire le cas à la liste des éléments indispensables à la démonstration : son sexe, son milieu d’origine, ses carrières à côté de sa trajectoire d’écrivain, sa génération, les contextes sociaux qui ont construit sa personnalité, la construction de son œuvre, à la fois interne (le travail de la création artistique) et externe (le travail éditorial). Il est probable qu’une telle opération aurait permis à la démonstration de monter en généralité, mais n’aurait pas évité la confrontation à l’enquêtée que la décision d’anonymat aurait alors peut-être frustrée de certains bénéfices attendus de la relation d’enquête.

8La première imperfection de l’anonymat tient au fait que la liste des éléments indispensables à la production du savoir sociologique suffit bien souvent à reconnaître la personne concernée. L’anonymat est alors de façade, et le choix d’un pseudonyme ne résout pas deux questions cruciales, celle de la confidentialité des entretiens dans le milieu d’interconnaissance de l’enquêté, celle de l’image de soi renvoyée à l’enquêté, qui peut se sentir remis en cause, voire trahi, par l’analyse sociologique. La solution qui s’impose alors est bien plus radicale que l’anonymat : elle consiste à brouiller les pistes, et à reconstruire des cas sociologiquement justes, mais socialement faux. C’est le parti que prennent aujourd’hui, parfois sans le dire, les ethnographes qui travaillent sur les dimensions privées de la personne, par exemple médicales et familiales (Béliard et Eideliman 2008). Non sans réticences. Une telle solution ne conduit-elle à abandonner la véracité factuelle au profit de la justesse d’analyse ? N’entraîne-t-elle pas les sociologues vers les sirènes de la fiction, auxquelles certains anthropologues auraient déjà cédé ? Ne risque-t-elle pas d’accroître la suspicion positiviste à l’égard de l’ethnographe, sommé de fournir la preuve de ce qu’il avance, celle-ci étant entendue dans son sens juridique et factuel, comme les sources du journaliste ou de l’historien, et non dans son sens mathématique ? Comment permettre à ses pairs de contrôler ses données, sans les verser dans le domaine public ? Les chercheurs en sciences sociales, tout particulièrement les historiens et les ethnographes, ont tout à gagner à confronter leurs expériences sur ces sujets et à construire collectivement des garde-fous pour trouver un équilibre entre exigence d’érudition et mise en évidence de processus sociaux en situation.

9Dans bien des cas, l’anonymat reste la seule solution qui non seulement protège l’enquêté de toute divulgation intempestive, mais aussi préserve les droits de l’analyse sociologique, c’est-à-dire la recherche d’une production de connaissance détachée, au moins provisoirement, des impératifs de l’action. C’est aussi une solution imparfaite tant que ne se généralisera pas, comme son complément indispensable, une déontologie scientifique, distincte de la déontologie de l’enquête et de la déontologie de la publication, sous la forme d’une contrainte morale intériorisée qui préserve la profession tout entière du soupçon de falsification. Les dispositifs institutionnels d’une telle déontologie restent à inventer. On pourrait imaginer que se développe une pratique de dépôt d’une grille d’anonymisation qui, sous les mêmes conditions que l’archive privée, pourrait permettre à des historiens et à des sociologues futurs de recouper les informations pour vérifier la fiabilité des données et la pertinence des choix scientifiques effectués. La grille d’anonymisation est utilisée par les chercheurs eux-mêmes, par les étudiants et leurs enseignants, et dans les collectifs informels où se répand aujourd’hui la recherche ethnographique. Mais aucune structure n’existe pour collecter ces grilles, qui prennent leur sens dans un ensemble constitué des données d’une enquête (enregistrements et transcriptions, journaux de terrain) et des publications auxquelles elle a donné lieu. Si plusieurs expériences d’archivage ethnographique existent, en France et ailleurs, leur généralisation posera des problèmes institutionnels et matériels encore inaperçus (Laferté 2006).

Des compromis possibles et nécessaires

10Des solutions moins radicales restent bien sûr possibles, la principale consistant à soumettre le texte scientifique à une autorisation préalable de la part des enquêtés. Encore faut-il que cette demande d’autorisation distingue fermement trois dimensions différentes de la confrontation entre le sociologue et ses objets : des enjeux liés à l’image de soi des enquêtés à leurs propres yeux tout d’abord ; des enjeux liés à leur réputation ensuite, soit dans leur milieu d’interconnaissance, soit dans l’espace public, ouvert et anonyme, constitué par les lecteurs potentiels ; dans ces deux dimensions, les souhaits des enquêtés peuvent et doivent être largement pris en compte ; l’enjeu de la validation d’un savoir spécifique enfin, dimension où le dernier mot doit au contraire revenir au sociologue, comme membre d’un collectif scientifique. Insistons tout de suite sur cette dernière dimension. Malgré tous les défauts que représente, en sociologie particulièrement, l’évaluation des travaux scientifiques au sein d’une communauté savante internationale, aucune autre solution n’existe pour préserver la connaissance sociologique, et l’espèce particulière de connaissance sociologique qu’est la connaissance ethnographique, des multiples manipulations dont elle peut être l’objet, d’abord de la part des enquêtés, puis de la part de toutes les institutions, officielles ou non, qui ont intérêt à infléchir les résultats des recherches en sciences sociales. Quelles que soient les tentatives d’intimidation dont une publication sociologique peut être la cible, la construction de l’objet, le choix des hypothèses, la réflexion méthodologique restent l’apanage du sociologue en tant que tel. Ses décisions en la matière comportent des risques scientifiques qu’il assume en s’adressant aux spécialistes de son domaine de recherche : ce sont ses lecteurs de prédilection, et ils ont de multiples occasions de le sanctionner scientifiquement. Se soumettre à la sanction de ses pairs, quitte à se battre pour en améliorer la qualité, reste la seule solution pour préserver une autonomie scientifique qui ne peut être que collective, et pour éviter la censure sélective exercée par certains enquêtés ou par certaines institutions.

11En revanche, les deux autres dimensions de la confrontation entre le sociologue et ses enquêtés, au moment de la publication, relèvent d’une appréciation des risques sociaux que la publication fait courir aux enquêtés. Si le sociologue peut tenter d’y réfléchir, il n’est pas toujours le mieux placé pour le faire. Prenons la dimension de l’estime de soi, à laquelle renvoie pour l’essentiel la lettre de V. Thérame. Ce qui blesse un enquêté correspond souvent à des aspects mineurs de l’analyse sociologique, une date erronée, un pseudonyme aux connotations désagréables, un sentiment incompris, l’évocation d’une impolitesse ou d’un sentiment indélicat. Plus encore, le malaise provient de malentendus sur le statut des concepts utilisés.

12Ici, comme on le verra, c’est surtout l’usage du terme de stratégie qui pose problème. Pour le sociologue, il s’agit d’une hypothèse classique concernant la marge de manœuvre des acteurs d’un champ, leur pouvoir de décision, leur sens du jeu. Pour V. Thérame en revanche, le concept a une portée morale et renvoie à des tentatives inauthentiques de manipulation portant sur la création littéraire et les relations personnelles, deux aspects de l’expérience qui à ses yeux doivent rester détachés des enjeux économiques et sociaux, dont elle ne dénie pourtant pas l’importance. Mais pour elle, le critère de la réussite littéraire est tout entier donné dans l’après-coup : c’est le nombre de lecteurs, pensé comme le résultat inexplicable d’une rencontre entre une production artistique et la demande des lecteurs. Pour le sociologue, qui s’appuie sur une connaissance plus vaste du champ, le nombre de lecteurs est loin d’être le seul critère de réussite dans le champ littéraire, et le poids des intermédiaires, de l’éditeur à la critique, est déterminant. Seuls des sociologues et des historiens de la littérature peuvent restituer les contextes dans lesquels la position d’une Victoria Thérame peut émerger et remettre en cause, le cas échéant, la vision d’un champ littéraire où les caractéristiques sociales de l’auteur l’emportent sur les caractéristiques littéraires de l’œuvre. Un écrivain ne peut pas le devenir, et le rester, sans un système cohérent de croyances qui lui permet de tenir moralement, psychologiquement et physiquement. La lettre de V. Thérame restitue partiellement son propre système de croyances, incompatible avec l’analyse sociologique proposée par D. Naudier. Une réaction positive d’un autre écrivain ne validerait pas cette analyse, pas plus qu’une réaction négative ne peut l’invalider : les deux interprétations ne se situent pas sur le même plan, l’une répondant aux exigences de la construction collective d’un savoir, l’autre répondant aux exigences de l’action individuelle.

13La dernière dimension de la confrontation entre enquêtés et sociologues au moment de la publication concerne la réputation des enquêtés, soit auprès des lecteurs qui les connaissaient à l’avance, soit auprès de lecteurs inconnus. En effet, la publication d’un cas ethnographique, dès lors que ce cas met en scène des lieux, des institutions et des personnes, connues et reconnues par des lecteurs ordinaires, engage la réputation de toutes ces entités identifiables. Si un anonymat renforcé peut suffire à neutraliser les effets de réputation auprès de lecteurs anonymes, il n’est pas toujours désiré par les enquêtés, dans la mesure où le contrat implicite de la relation d’enquête peut comporter, sans que le sociologue en ait encore pris conscience, un jeu sur la réputation. Certains enquêtés peuvent souhaiter apparaître nommément dans la publication finale, soit pour témoigner de leur existence, comme les sans-abri rencontrés par Claudia Girola (2007) et qui se sont sentis reconnus comme des personnes, soit plus simplement pour faire parler d’eux, dans la mesure où certains enquêtés peuvent considérer que toute citation, fût-elle négative, est bonne à prendre. Lorsque les enjeux ne concernent pas un public anonyme, mais des lecteurs déjà pris dans des jeux d’interconnaissance avec les enquêtés, la situation se complique encore, dans la mesure où certaines informations personnelles ne doivent pas être divulguées. Il faut alors vérifier point par point ce qui risque de nuire, ou de choquer. Il s’agit souvent de détails qui jouent un rôle mineur dans la démonstration du sociologue. À élaguer son texte de ces détails dont la signification indigène excède la signification sociologique, le chercheur peut gagner en effets de connaissance ce qu’il perd en effets de réel, et la réduction qu’il est alors amené à opérer rapproche le cas ethnographique raisonné des faits stylisés chers aux économistes.

14La lettre de V. Thérame a donc le mérite de poser presque toute la série des questions autour de la publication d’un cas ethnographique : des enjeux en termes d’estime de soi, liés aux croyances engagées dans la carrière singulière d’un écrivain qui est aussi une militante ; des enjeux de réputation non pas dans un cercle restreint d’interconnaissance, mais vis-à-vis de son public, puisqu’elle revendique, même dans le cadre d’une publication scientifique, d’être un auteur engagé dans la relation à ses nombreux lecteurs ; des enjeux de connaissance, liés au malentendu concernant l’analyse stratégique de son comportement. Mais elle pose également une question concernant l’enquête elle-même. Il faut en effet prendre au sérieux le complément d’information qu’elle livre sur sa scolarité. C’est, dit-elle, parce qu’elle devait travailler à l’entreprise familiale qu’elle a interrompu une scolarité brillante, et non parce qu’elle était réfractaire aux valeurs scolaires. Ce détail, crucial pour l’analyse sociologique, la rapproche des militants politiques et syndicaux issus des classes populaires en France jusqu’aux années 1970, et bien étudiés, en particulier par Bernard Pudal (1989). C’est la frustration entraînée par ce type d’arrêt des études, aujourd’hui improbable, qui rend compte à la fois de la force de l’engagement militant ou littéraire dans le cas de V. Thérame, et des ressources intellectuelles et morales spécifiques de ces militants. Comme c’est souvent le cas, les questions débattues autour de la publication permettent en réalité de continuer l’enquête sous une autre forme, poursuivant ainsi l’indispensable coopération entre enquêteur et enquêté. Mais cette coopération s’interrompt avec la fin de l’enquête : au sociologue d’assumer seul, face à ses pairs, ses hypothèses et ses interprétations. À lui aussi de décider seul que l’enquête est finie, avec toute la part d’arbitraire que cela comporte.

15Comme l’ensemble des sciences sociales, la publication d’un cas ethnographique comporte donc deux faces : une face scientifique, destinée aux spécialistes, où les concepts ont un sens précis, « auto-référencé », où méthodes et hypothèses sont discutées dans un entre soi nécessaire ; une face publique, qui met en jeu l’estime de soi et la réputation des personnes physiques ou morales sur lesquelles reposent l’enquête et l’analyse. À nous, chercheurs, de faire respecter l’autonomie du savoir en sciences sociales, y compris par l’usage de l’anonymat et par la stylisation des cas. À nos enquêtés de nous faire savoir, y compris par les voies juridiques qui leur sont offertes, que nous n’avons pas su respecter leurs droits. Pour reprendre les termes de notre exergue (Geertz 1996 : 131-132), il faut d’abord convaincre les africanistes de la justesse scientifique d’une analyse ethnographique. Aux Africains ensuite de décider si le savoir collectif des africanistes peut ou non leur être utile. Collectivement.


Lettre personnelle avec texte en français.
Lettre manuscrite avec texte dense et fluide, sans images ni graphiques.
Texte d'un discours ou d'un article sur l'écriture, la liberté d'expression et le rôle des femmes dans la littérature.
Lettre d'une femme écrivant sur l'écriture, la société et la reconnaissance littéraire.

Ouvrages cités

  • Béliard, Aude et Jean-Sébastien Eideliman. 2008. « Anonymat et confidentialité dans le travail ethnographique », in Didier Fassin et Alban Bensa (éd.), Politiques de l’enquête. Paris, La Découverte (à paraître).
  • Bourdieu, Pierre (éd.). 1993. La Misère du monde. Paris, Seuil (Libre examen).
  • Bourgois, Philippe. 2001 [1999]. En quête de respect. Le crack à New York. Paris, Seuil (Liber) (éd. orig., In Search of Respect. Selling Crack in El Barrio. Cambridge, New York, Cambridge University Press).
  • Geertz, Clifford. 1996 [1988]. Ici et Là-bas. L’anthropologue comme auteur. Paris, Métailié (Leçons de choses) (éd. orig., Works and Live. The Anthropologist as Author. Stanford, Stanford University Press).
  • Girola, Claudia. 2007. « La lutte quotidienne des sans-abri. De l’homme liminaire à la personne sociale », thèse de doctorat en sciences sociales, EHESS.
  • Laferté, Gilles. 2006. « Des archives d’enquêtes ethnographiques pour quoi faire ? Les conditions d’une revisite », Genèses, n° 63 : 25-45.
  • Laurens, Sylvain. 2007. « Pourquoi et comment poser les questions qui fâchent ? Réflexion sur les dilemmes récurrents que posent les entretiens avec les imposants », Genèses, n° 69 : 112-127.
  • Naudier, Delphine. 2006. « Sociologie d’un miracle éditorial dans un contexte féministe », Genèses, n° 64 : 67-87.
  • Pudal, Bernard. 1989. Prendre parti (pour une sociologie historique du PCF). Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques.
  • Weber, Florence. 1989. Le Travail à-côté. Étude d’ethnographie ouvrière. Paris, Inra-EHESS (Recherches d’histoire et de sciences sociales).

Date de mise en ligne : 07/03/2008

https://doi.org/10.3917/gen.070.0140