Lemieux (Cyril), La sociologie pragmatique. Paris, La Découverte, 2018, 128 p., 10 €.
- Par Gildas Renou
Pages 681 à 685
Citer cet article
- RENOU, Gildas,
- Renou, Gildas.
- Renou, G.
https://doi.org/10.3917/rfs.604.0681
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1 La sociologie pragmatique est un courant de recherche apparu avec un livre fondateur : Les économies de la grandeur, publié par Luc Boltanski et Laurent Thévenot en 1987, puis réédité en 1991 sous le titre De la justification. Elle a ensuite essaimé dans de nombreuses directions. Trente ans après, il importe d’en proposer un bilan provisoire et une cartographie. La publication de C. Lemieux (ehess) est donc bienvenue.
2 L’auteur opte pour une stratégie d’exposition qui délaisse la contextualisation historique au profit d’une présentation des principes structurants. Laissant « aux historiens des sciences du futur » l’étude de « la configuration institutionnelle très particulière » à l’origine de cette constellation (p. 4), il propose de brosser une succession de « portraits » qui s’attachent à montrer la singularité de la sociologie pragmatique, depuis la théorie jusqu’à la pratique d’enquête. Ce faisant, il énonce une vision de ce que doit être la sociologie pragmatique en définissant, au fil de l’ouvrage, des « exigences » à satisfaire pour revendiquer ce label.
3 Un premier chapitre détaille les principes épistémologiques fondamentaux. S’ils révèlent, selon C. Lemieux, « une continuité profonde entre la sociologie pragmatique et des courants plus classiques de la sociologie » comme « l’interactionnisme, l’ethnométhodologie » et « le durkheimisme », c’est leur combinaison qui constituerait le propre de la démarche de la sociologie pragmatique. Parmi les dix principes exposés, trois semblent significatifs de la perspective promue. L’empirico-conceptualisme renvoie au « souci de ne jamais séparer “production de matériel empirique” et “conceptualisation théorique” » (p. 10). L’internalisme consiste à étudier les définitions projetées par les acteurs en situation « plutôt que de leur opposer une définition extérieure de ces situations ». Le principe de résistance prend en compte ce que « la matérialité du monde oppose à l’action et aux discours des humains » (p. 25), c’est-à-dire une extériorité au social. Il s’oppose ainsi au « constructivisme simple ».
4 Le chapitre 2 identifie les concepts principaux de la sociologie pragmatique, au nombre de dix. Ils ont tous fait l’objet d’une définition originale dans le livre de L. Boltanski et L. Thévenot, mis à part le concept de dispositif (proposé par Michel Foucault), celui d’épreuve (promu par Bruno Latour) et celui, fédérateur pour la discipline, de société. Pourtant, la façon dont C. Lemieux met en relation ce réseau conceptuel se rapproche davantage de l’approche de Michel Callon et B. Latour que du livre fondateur ; l’auteur déclare d’ailleurs préférer l’appellation « sociologie des épreuves » à celle de « sociologie pragmatique ». Le chapitre suivant précise les méthodes encouragées : d’abord l’ethnographie, qui repose sur un exercice patient de description ; ensuite l’opération de distanciation des positions endossées a priori par l’enquêteur et son corollaire : la prise au sérieux des « arguments et des croyances des acteurs » étudiés. Plus généralement, l’auteur prône une distinction utile entre des « tâches techniquement premières » (la description et la compréhension) et des « tâches techniquement secondes » (la prévision, l’explication et la critique). Ces deux types de tâche peuvent être articulés par « l’analyse grammaticale de l’action », développée par l’auteur dans Le devoir et la grâce (2009).
5 Le chapitre 4 passe en revue les domaines dans lesquels la sociologie pragmatique a été mise en œuvre. L’auteur y présente des recherches exemplaires qui, à ses yeux, « satisfont aux principes de la sociologie pragmatique » dans leur champ respectif : la sociologie du travail, des mouvements sociaux, de l’État, etc. Le dernier chapitre apporte des réponses aux critiques souvent adressées à la sociologie pragmatique : la sous-estimation des phénomènes de domination, la surestimation de la transparence du monde social à la conscience, la pente relativiste et l’anhistoricisme. Sur ce dernier point, C. Lemieux distingue « l’hyper-historicisme » de la théorie de l’acteur-réseau (Actor-Network Theory [ant]) de la sociologie des cités, davantage exposée à l’oubli du « plan d’immanence des rapports socio-historiques » (p. 114).
6 La conclusion développe l’idée selon laquelle la pratique de la sociologie pragmatique « comporte des exigences » auxquelles le courant pragmatiste – avec lequel elle est parfois assimilée – ne satisferait pas. L’articulation entre ces courants, promue pourtant par de nombreux auteurs (Isaac Joseph, Louis Quéré, Albert Ogien, Daniel Céfaï, Danny Trom, Bénédicte Zimmermann, Joan Stavo-Debauge, Alexandra Bidet, Sylvaine Bulle, Antoine Hennion, Francis Chateauraynaud, etc.) est écartée : l’approche pragmatiste souffrirait d’un défaut d’« empirico-conceptualisme », c’est-à-dire d’une confusion entre les démarches sociologique et philosophique. Cet avis aurait mérité une argumentation mieux ajustée aux thèses des auteurs qui cherchent chez John Dewey et Georges Herbert Mead des ressources pleinement sociologiques. L’ontologie sociale durkheimienne implicitement adoptée par C. Lemieux n’est-elle pas décisive dans son rejet de la démarche pragmatiste ?
7 Au total, cet ouvrage intéressera les étudiants par les rapprochements qu’il propose entre des travaux déployés dans des domaines variés des sciences sociales et politiques, marquées par une hyperspécialisation croissante. Il montre de façon convaincante que la sociologie pragmatique n’est pas une nébuleuse de recherches perdues dans la théorie. Construite sur des enjeux bien identifiés, elle est travaillée par de fortes exigences d’empirisme et de réalisme. Pourtant, le livre suscite des réserves dont nombre semblent la contrepartie de l’objectif de l’ouvrage : la normalisation du statut de la sociologie pragmatique dans la discipline. En cherchant à ancrer la sociologie pragmatique dans le fonds commun de la sociologie, la présentation tend à en émousser le tranchant et la singularité.
8 Une première réserve porte sur l’aspect pédagogique de l’ouvrage. Des questions importantes restent sans réponse. Le lecteur n’apprend pas pourquoi ce courant est rassemblé autour de l’étendard « pragmatique ». C. Lemieux note que son adoption découle d’une « imitation de la pragmatique linguistique » (p. 8), mais il n’explique pas en quoi cette démarche sociologique entrerait en résonance avec les travaux de John Austin ou de Paul Grice. Les seuls travaux cités dans le domaine des sciences du langage sont ceux du sémioticien Algirdas-Julien Greimas (épisodiquement mobilisés par L. Boltanski et B. Latour). Il aurait été utile de proposer une élucidation du mot « pragmatique ». Rappelons qu’il s’agit d’une catégorie aristotélicienne désignant les affaires humaines (distinctes des réalités physiques), réélaborée par Emmanuel Kant puis Charles Peirce. Ajoutons que, si l’adjectif était utilisé par l’ouvrage fondateur, la démarche « pragmatique » a été définie explicitement dans l’espace sociologique français par Nicolas Dodier en 1993. Il l’avait caractérisée comme une attention portée à « l’ajustement des personnes entre elles ou avec leur environnement dans des actions concrètes » (« Les appuis conventionnels de l’action », art. non cité).
9 L’ambition didactique de l’ouvrage se révèle souvent recouverte par l’ambition de fixer une orthopraxie de la sociologie pragmatique. En découlent une homogénéisation parfois forcée des travaux présentés et une déformation du champ couvert. On regrette ainsi que les œuvres importantes d’Alain Desrosières, de François Eymard-Duvernay et de Nicolas Auray soient si peu représentées. On s’étonne aussi que les propositions de ré-articulation de la sociologie pragmatique avec la sociologie critique et l’enjeu politique de l’émancipation soient tues (comme L. Boltanski, De la critique, 2009 ; B. Frère, Le nouvel esprit solidaire, 2009). On supposera un désaccord dont la raison restera inconnue. Autre étonnement : l’existence, à partir de 1985, d’un laboratoire nommé Groupe de sociologie politique et morale (gspm), à l’ehess, n’est attestée que par une allusion peu compréhensible au néophyte (p. 108). C’est pourtant à partir de cette institution que la sociologie pragmatique a essaimé. De même, le nom de Michael Pollak, fondateur de la collection « Leçons de choses » chez Métailié, est absent. Les apports massifs de la sociologie pragmatique à la réflexion sociologique sur la statistique (catégories socioprofessionnelles, codage, politiques de la quantification, etc.) ne sont qu’effleurés. Le travail de Bernard Conein sur les sens sociaux est oublié.
10 Au-delà de l’impératif de choix inhérent à toute entreprise de synthèse, on touche ici à une seconde réserve. Elle a trait à l’absence délibérée d’historicisation du propos. Ce choix dessert l’ambition didactique de l’ouvrage, qui pâtit de ne pas donner, dès le départ, un aperçu des propositions énoncées dans la décennie 1983-1993. La courte introduction qui ne cite ni nom, ni référence manque la circonscription de l’objet. Le chapitre 1 s’ouvre par la présentation générale du principe (non propre à la sociologie pragmatique) de l’empirico-conceptualisme, illustré par des références à François Simiand puis au Métier de sociologue... L’exposé de la contribution de L. Boltanski et L. Thévenot arrive tard ; sa portée est comme diluée. Les « portraits » de la sociologie pragmatique auraient été plus ressemblants si l’auteur avait restitué d’emblée les deux points de départ de la sociologie pragmatique : l’étude des grandeurs publiques et l’idée d’une pluralité des régimes d’actions. Ceux-ci ne sont abordés qu’assez tard dans le livre, et de façon segmentée. Isoler certains concepts de la dynamique qui les porte ne permet pas de restituer le mouvement inaugural de la sociologie pragmatique. Pour cela, il aurait importé de rappeler que les fondateurs ont initié leur collaboration par l’étude des classifications, des catégorisations et des représentations sociales à partir d’une discussion de l’approche classique d’Émile Durkheim et Marcel Mauss, mais aussi de celle de Pierre Bourdieu. Car loin de se placer à équidistance de Raymond Boudon et P. Bourdieu (ce qui est suggéré p. 3), la sociologie pragmatique s’origine dans le débat sur l’analyse du pouvoir symbolique promu par P. Bourdieu qui entendait par là dépasser les approches classiques par l’intégration de la dimension la moins visible de la domination : la violence symbolique. L’une des innovations majeures de la sociologie pragmatique réside dans sa façon originale de traiter du rôle central joué par les formes dans la vie sociale. Or cette innovation peut être comprise comme une triple réponse : au durkheimisme, à l’utilitarisme et à la théorie du pouvoir symbolique. Esquissé dès les articles pionniers, « Finding One’s Way in Social Space » (Boltanski et Thévenot, 1983) et « Rules and Implements: Investment in Forms » (Thévenot, 1984), ce déplacement décisif est passé sous silence.
11 Le fait que l’auteur confère un statut fondateur équivalent aux contributions de M. Callon et B. Latour (d’un côté) et de L. Boltanski et L. Thévenot (de l’autre) pose aussi question. En effet, à les relire trente ans après, on mesure combien elles déploient des démarches irréductibles l’une à l’autre. La première s’inscrivait dans un cadre sémiotique au sein duquel les rapports de forces et les rapports de sens sont coextensifs. La seconde s’en écartait afin d’étudier un sens ordinaire de la justice qui cherche précisément à contenir ces forces. Ils œuvraient ainsi à la réanimation d’un dialogue international de la sociologie avec la philosophie morale et politique, alors relancé par les débats sur la justice (par Michael Walzer) et sur l’herméneutique de l’action (par Paul Ricœur). D’autres tensions entre les deux approches sont identifiables, en particulier sur le statut de la critique et sur l’agence politique reconnue aux non-humains.
12 De plus, on regrette que l’ouvrage ne mentionne pas le rôle joué dans le développement de la sociologie pragmatique par les échanges avec les autres disciplines, notamment avec l’histoire sociale (Bernard Lepetit, Simona Cerutti, Yves Cohen, Nicolas Offenstadt, etc.) et l’économie institutionnelle (le courant des « conventions » avec André Orléan, Robert Salais, etc.). Le côté franco-centré du tableau fait l’impasse sur l’internationalisation croissante de la sociologie pragmatique. La mention des contributions comme celles de Nina Eliasoph, Marion Fourcade, Michèle Lamont, Paul Lichterman, Patrick Aspers, Anders Blok, Eeva Luhtakallio, Laura Centemeri, Peter Wagner, Mischa Gabowitsch, Oleg Kharkhordin, etc., aurait été bienvenue pour faire ressortir le rôle de la sociologie pragmatique dans le renouvellement international des sciences sociales.
13 C’est au sujet de la direction intellectuelle prise par ce renouveau que les thèses défendues dans ce livre susciteront un débat, crucial pour la sociologie pragmatique d’aujourd’hui. Ses fondateurs ont réinscrit le travail des sciences sociales sur le terrain moral et politique, sans abandonner l’exigence empirique ni la confrontation à la réalité sociohistorique. Il s’agissait alors de rompre avec un excès de scientisme rendant difficile l’interrogation sociologique sur la normativité. La stratégie choisie a consisté à examiner d’abord la normativité ordinaire exprimée dans les controverses publiques, en étudiant sa dépendance à l’endroit des formes idéelles, matérielles et institutionnelles qui permettent de qualifier les réalités et les personnes. Ces formes élaborées sur le temps long ont été analysées comme engageant des expressions plurielles du bien commun. La seconde étape, centrée sur la mise en évidence d’une pluralité des régimes d’action, a été marquée par diverses propositions précisant la validité sociologique du modèle des cités. Le tableau brossé par C. Lemieux mésestime ici les apports d’un agenda de recherche structuré qui a amplifié le mouvement de pluralisation caractéristique de la sociologie pragmatique : la sociologie des engagements. Celle-ci se donne pour objet de cartographier les principales manières, socialement reconnues, de configurer l’environnement et le rapport à autrui afin de se coordonner, tant avec soi-même qu’avec les autres. Ce programme, ouvert par L. Thévenot dans l’article « L’action qui convient » dès 1990, n’est pas celui d’un seul chercheur (on peut le penser p. 43). Il a été déployé par un collectif : Marc Bréviglieri, Luca Pattaroni, Claudette Lafaye, Romuald Normand, J. Stavo-Debauge, Olga Koveneva, Éric Doidy, Malte Griesse, Julien Charles, Laura Silva-Castaneda, Emmanuelle Cheyns. À partir de recherches empiriques, la sociologie des engagements a proposé une redéfinition architecturée du social afin qu’il ne soit réduit ni aux légitimités publiques et aux représentations collectives, ni à l’agir téléologique. Attentive aux artifices matériels, elle ne dilue pas pour autant le social dans l’infini des associations avec les actants non humains.
14 Le débat ainsi relancé dépasse le strict cadre de la sociologie pragmatique. Il interroge l’ensemble de la discipline sur l’objet qui rassemble ses praticiens. Quel est le domaine propre du social ? Quelle est la pertinence de la reprise, aujourd’hui, de sa réduction durkheimienne à l’institué à laquelle C. Lemieux invite, à rebours des propositions de la sociologie des engagements ? L’esquive du débat avec ce massif de travaux fragilise la position de l’auteur, déjà vulnérabilisée par l’absence de démonstration de la compatibilité revendiquée entre le programme durkheimien, l’approche ant et la démarche pragmatique. Les points de tension conceptuels semblent pourtant nombreux. La conception de la sociologie pragmatique promue dans cet ouvrage ne fera donc pas l’unanimité. Mais reconnaissons à l’auteur qu’il porte au débat un riche ensemble de propositions qui stimuleront la discussion sur des enjeux centraux pour toute la discipline.