La résistible ascension du populisme ?
À propos de l'ouvrage de Gilles Ivaldi, De Le Pen à Trump. Le défi populiste, Bruxelles, Éditions de l'Université de Bruxelles, 2019 (UBlire), 404 p., bibliographie, annexes.
- Par Yves Mény
Page I
Citer cet article
- MÉNY, Yves,
- Mény, Yves.
- Mény, Y.
https://doi.org/10.3917/rfsp.695.0931a
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1 L'ouvrage tout juste publié de Gilles Ivaldi est l'une des dernières livraisons du fleuve de récits, d'analyses, de plaidoyers, de réquisitoires sur le populisme. Alors que son émergence en Europe il y a un quart de siècle apparaissait comme un phénomène aux contours à la fois imprécis et limités dans le temps et dans l'espace, force est de constater que le populisme nouveau pour l'Europe, plus ancien et enraciné de l'autre côté de l'Atlantique fait désormais partie du paysage politique dans la quasi-totalité des démocraties, consolidées ou de fraîche création. Cette abondance de biens n'a pas pour autant dissipé toutes les interrogations et perplexités que cette innovation majeure dans le fonctionnement des partis et des systèmes politiques a suscité parmi les acteurs et observateurs médiatiques ou politologiques, à la recherche de similitudes ou différences au regard des catégories connues.
2 La tâche à laquelle s'attache G. Ivaldi est quelque peu herculéenne et le défi populiste qu'évoque le titre et qui sous-tend le « challenge » des nouveaux venus à l'encontre des valeurs, organisations et systèmes démocratiques peut aussi se lire comme un défi aux intellectuels et en premier lieu aux politologues dont on attend clarifications, éclairages et interprétations. Même si l'auteur est loin d'être le premier à se pencher sur la question, son objectif n'est pas inutile tant le consensus sur la « chose » est loin d'être établi. Et pour le faire, il ne lésine pas sur les moyens : puisque l'identification du populisme est si difficile, G. Ivaldi procède à un examen exhaustif dans le temps et dans l'espace, examine toutes ses manifestations et occurrences et, à partir de cet « échantillon », absorbe et inclut tout ce qui a pu être qualifié de « populisme » ou de « populiste » depuis la chute du Mur de Berlin. L'ambition n'est pas mince : elle nécessite de prendre en considération les dizaines ou centaines d'articles ou ouvrages qui se sont penchés sur tel ou tel aspect de la question, dans un ou plusieurs pays. À ma connaissance, l'auteur est le seul qui, au-delà de quelques ouvrages collectifs collaboratifs, ait tenté d'embrasser tout ou quasiment tout le champ quelque peu indéterminé du populisme contemporain. De ce point de vue, ce livre est et restera un instrument incomparable de connaissance et de réflexion sur l'objet. La bibliographie rassemblée et discutée est quasi exhaustive et sera précieuse pour quiconque voudrait s'inscrire dans la foulée et la prolonger. On peut toutefois regretter quelques lacunes, d'autant plus surprenantes dans une investigation qui embrasse si largement. À commencer par ce qui reste un classique précurseur demeurant d'une étonnante fraîcheur intellectuelle malgré le passage des années, Populism de Margaret Canovan (Harcourt Brace Jovanovich, 1980) dont n'est cité que l'article de 1999 dans Political Studies (« Trust The People ! Populism and The Two Faces of The Democracy », 47 [1]). Ou encore les analyses de Pascal Perrineau sur le Front national dont ne sont évoquées que les études publiées en 2017. Ou enfin le silence total sur les publications de Marco Tarchi sur le populisme italien, pourtant incontournables sur la question dans la Péninsule. Malgré ces oublis qui laissent perplexes, il ne faut pas que l'arbre cache la forêt : la documentation qui sert de base aux analyses de l'auteur est colossale et quasi complète.
3 Toutefois, cette richesse documentaire peut en définitive devenir un embarras lorsque le chercheur doit se frayer son propre chemin et proposer sa vision singulière du phénomène analysé. En particulier, parce que venant après tant d'autres qui, chacun pour son compte, ont voulu à la fois proposer une théorie interprétative et se différencier de qui les a précédés, le risque est grand de se perdre dans le dédale d'interprétations d'autant plus sophistiquées ou artificielles qu'elles sont conditionnées par la dictature de l'originalité académique, un de ces poisons et délices qui font le charme du monde anglo-saxon et de ses épigones. Généralement, d'ailleurs, l'originalité se réfugie dans les « néo » et les « post » dont il faut avouer que l'apport conceptuel et théorique est assez mince. Heureusement, G. Ivaldi ne tombe pas dans ce travers et ne nous inflige pas, malgré les 400 pages du volume, le passage en revue de toutes les positions ou postures académiques qui s'accumulent au fil du temps. Il est profondément influencé en revanche par les travaux de Cas Mudde et de ses « followers » sur lesquels nous reviendrons par la suite.
4 La structure de l'ouvrage traduit cette volonté d'appréhender le populisme dans toutes ses dimensions. Une fois examinées les questions de définition et d'amplitude du phénomène dans l'espace démocratique mondial, G. Ivaldi analyse successivement la matrice idéologique, les enjeux et clivages, le vote populiste, l'évolution des populismes et leur radicalisation droitière, la question de l'illibéralisme et enfin conclut sur les perspectives du populisme en pesant ses forces et faiblesses. Le panorama est quasi complet : il ne manque qu'un examen plus étoffé car l'auteur n'ignore pas la question de l'impact que les populistes au pouvoir, soit seuls, soit le plus souvent au sein de coalitions, ont ou ont eu sur les politiques au pouvoir. Et surtout, on ne trouve pratiquement rien sur l'organisation de ces mouvements qui ont tout de même l'ambition d'écarter les bases du système représentatif (les partis) en y substituant leurs nouvelles organisations. Malgré tout, le panorama est impressionnant et tout lecteur pourra faire son miel de cette contribution qui par son ampleur ne me semble pas avoir d'équivalent.
5 Le bât blesse toutefois sur deux points. En premier lieu, l'approche retenue nécessite de revenir au fil de quasiment chaque chapitre sur les questions qui sont au c ur du credo des populismes droitiers : immigration, souverainisme, nativisme, préférence nationale, etc. Même si l'auteur est assez habile pour ne pas se répéter au fil des pages, il n'en reste pas moins que le lecteur a souvent le sentiment que l'on revient sur les mêmes problématiques sans cesse reprises sous un angle quelque peu différent. Mais la réticence la plus forte surgit à propos de la dérive implicite qui assimile en réalité le « populisme » à ses formes les plus radicales et droitières, que ce soit dans ses modalités européennes (de Matteo Salvini à Marine Le Pen ou Viktor Orbán) ou américaines (Donald Trump). Certes, G. Ivaldi connaît trop bien la question pour ignorer les formes alternatives de populisme, notamment de gauche et y fait rapidement référence (tout en passant par pertes et profits des auteurs canoniques tels que Chantal Mouffe ou Ernesto Laclau). Mais, en réalité, il se rallie à l'approche de C. Mudde sur la « droite radicale populiste ». L'effort conceptuel de celui-ci pour distinguer cette nouvelle droite de l'extrême droite (une approche initiée par Piero Ignazi) est à la fois stimulant et légitime mais C. Mudde et ses « followers » ont souvent confondu dans le même mouvement populisme et « droite radicale populiste » en partant de la définition de cette dernière catégorie. C'est ainsi que C. Mudde, en parlant de « droite radicale populiste » entreprend de spécifier les termes qui qualifient cette droite, différente de l'extrême droite. Jusqu'ici pas de problème. Mais on ne peut passer de cette définition qui inclut à la fois le contenu idéologique de la droite radicale ET ses modalités d'expression « populistes » à celle du populisme (qui serait donc assimilé à ce contenu spécifique centré sur le nativisme, l'immigration, le souverainisme). Le populisme ne peut être à la fois le « tout » et la « partie ». Autant la conception du rapport au peuple, aux élites, à la représentation et à la démocratie constitue un patrimoine partagé par tous les populismes, y compris ceux de gauche, autant le contenu idéologique des programmes populistes est à géométrie variable, tant dans le temps que dans l'espace. La preuve en a été récemment administrée après les élections européennes : l'ensemble de la nébuleuse populiste des 28 États membres est incapable de s'unifier sous un programme commun, y compris de façade. La preuve en avait été déjà fournie par l'analyse des votes des mouvements populistes dans la précédente assemblée et est confirmée après les élections de mai 2019. Nigel Farage, l'incarnation par excellence du populisme anglais, n'a que mépris pour Marine Le Pen qu'il qualifie de raciste...
6 Au-delà du tronc commun de ce que les populistes invoquent (le peuple, la nation, la démocratie directe) et de ce qu'ils récusent (les élites « corrompues », la représentation illusoire, les médiations organisationnelles), existent des traits structurants que l'ouvrage de G. Ivaldi n'aborde pas suffisamment : en premier lieu, la dimension protestataire qui fait de ces mouvements des forces à la fois versatiles dans leurs choix (voir M. Le Pen, par exemple, sur le programme économique, social ou européen) et opportunistes dans leurs évolutions (presque tous les populistes ont proposé de sortir de l'Union européenne avant d'y réfléchir à deux fois). Ces caractères versatiles et opportunistes sont apparus sous une lumière crue dans le mouvement populiste par excellence qu'ont constitué les Gilets jaunes : protestataire, sans organisation ou structures de médiation, accumulant au fil de l'eau toutes les revendications concevables à partir d'une mobilisation sur des objectifs terre à terre et initialement circonscrits.
7 L'autre élément passé sous silence et pourtant crucial est celui de l'organisation de ces mouvements qui sont condamnés à l'anarchie et à l'effilochement lorsqu'ils restent spontanés ou à se soumettre (le cas le plus fréquent) à un leader censé incarner au mieux les vertus et les aspirations populaires. Sans ces chefs charismatiques, les populismes sont condamnés à rester aux marges du système démocratique : ils ont besoin d'un M. Salvini, d'un V. Orban, d'un D. Trump ou d'une M. Le Pen pour espérer non seulement renverser la table mais arriver au pouvoir. Là aussi, le populisme américain, le seul à pouvoir se vanter de 150 ans d'existence, est significatif : en dépit de son influence considérable sur les institutions et les politiques des États-Unis, il a fallu le leadership d'un D. Trump pour faire élire le premier président populiste de l'histoire des États-Unis. Que ce leadership s'affaiblisse et c'est le mouvement tout entier qui s'affaisse ou se voit contraint à chercher d'autres sauveurs. L'Italie qui expérimente diverses formes de populisme depuis 25 ans en est une parfaite illustration. Les Italiens, après s'être jetés dans les bras de Silvio Berlusconi ou de la Ligue du Nord, ont abandonné leurs premières amours (S. Berlusconi) ou leurs obsessions initiales (l'indépendance de la Padanie) pour se trouver d'autres passions (M. Salvini) ou d'autres phobies (l'immigré). Le séisme et ses répliques a bien eu lieu mais aucune stabilité n'a encore été trouvée : sic transit populismus...
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Yves Mény
Sciences Po, Institut universitaire européen